L'ANNEAU D’ARGENT
En 1831, à la fin du mois d’août, un de ces chars à bancs dont on se sert en Suisse à cause de l'étroitesse des chemins et où l’on se trouve assis de côté comme dans un omnibus, quittait la route de Salenches à Chamouny, pour s’engager à droite dans la gorge, non moins agreste, au fond de laquelle, humble rival de Vichy, de Baden et de Baréges, est enfoui l’établissement des bains de Saint- Gervais. Deux jeunes gens occupaient cette voiture qui cheminait lentement , ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvétique. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des touristes qui entreprennent le pèlerinage du mont Blanc : une blouse de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords, un pantalon de coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une fraternelle uniformité, l’un fumait un cigare, l’autre dormait , appuyé dans l’angle du char à bancs.
— Cortail, dit tout à coup le plus jeune en secouant son compagnon par le bras , l’influence du terroir savoyard t’a-t-elle métamorphosé en marmotte !
240 (lîUVRËS DE CH. DE BERNARD.
Le dormeur s’enfonça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré :
— Que faire en voyage à moins que l’on ne dorme ? répondit- il.
— Mais regarde donc; quel site pittoresque! Pour rester aveugle devant un pareil spectacle, il faut n’avoir aucune poésie dans le cœur.
Cortail, dont l’épaisse encolure, la figure rubiconde et la physionomie égayée annonçaient plutôt un tempérament rabelaisien qu’une nature portée à l’exaltation, promena autour de lui un regard nonchalant.
— Nous avons enfin quitté l’Arve, dit-il ; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Bonnant ; ainsi dans quelques minutes nous serons arrivés; je suppose qu’à Saint- Gervais on dîne à six heures.
Mangiar , dormir e ber! reprit son compagnon en
riant ; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papatacci.
Papatacci tant que tu voudras, mon cher Bennezons;
je n’ai pas l’honneur d’être doué comme toi d’un de ces estomacs contemplatifs qui se repaissent en admirant un beau paysage. 11 me faut le pain des forts. Ln ce moment je donnerais toutes les aiguilles du mont Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d’une bouteille de vin de Montméliant.
L’admirateur de la nature haussa légèrement les épaules, puis il se pencha en dehors du char à bancs, pour mieux examiner le chemin tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant, tandis qu’à gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs une voûte de feuillage, rafraîchie par le voisinage de l’eau et frémissant au gré du vent.
— Ce site, reprit-il, serait un théâtre merveilleux poi* une scène de roman ; il est de cwie «nue Walter-Scott
aime à décrire. Ne te rappelle-t-il pas le gué où la dame blanche fit faire un si beau plongeon au sacristain du monastère ?
— Ou plutôt, répondit Cortail, l’endroit où Francis Osbaldistone aperçut pour la première fois Diana Vernon.
— Parbleu ! c’est toi qui dis vrai, s’écria tout à coup Bennezons en misant un soubresaut; que je meure si ce n’est pas Diana elle-même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous !
A son tour, Cortail sortit la tête de l’espèce de buffet où il était emprisonné à côté de son ami, et, comme lui, fixa les yeux sur une femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour du sentier.
L’imagination d’un artiste eût pu prendre en effet cette apparition pour l’esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité , sa présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mystérieux, qui, pendant un instant, rendit muets les deux spectateurs.'Occupée à dégager son voile qu’une branche de hêtre avait accroché au passage, l’inconnue s’offrait à eux de profil, sans qu’ils vissent de sa figure autre chose qu’un large bandeau de cheveux noirs, encadrant la joue jusqu’au menton , et relevé en tresse derrière l’oreille ; mais l’élégance de sa taille , dont une robe de drap brun faisait ressortir la forme svelte et cambrée, ainsi que la manière aisée dont elle tenait les bras levés en arrangeant sa coiffure, semblaient des indices certains de jeunesse , que la bienveillance d’un homme de vingt-cinq ans devait accepter comme autant de promesses de beauté.
— Quelle charmante femme ! dit Bennezons en se penchant à droite de manière à se donner un torticolis.
— Et quel vilain cheval de charrue ! répondit son compagnon, dont l’âge plus mùr impliquait une opinion moins enthousiaste.
Au bruit des roues du char à bancs sur le sol caillouteux du sentier, la jeune amazone tourna la tête avec la vivacité d’un oiseau effarouché, et tirant la bride de son palefroi, lui fit faire un mouvement rétrograde.
— Conducteur, est-ce que vous voulez nous faire coucher ici? s’écria Bennezons en voyant cette gracieuse apparition près de s’évanouir.
Le cocher réveilla d’un coup de fouet l’ardeur de ses chevaux, qui, sortant de leurs habitudes par un élan soudain, menacèrent l’étrangère d’une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre coursier eût pu difficilement la soustraire. Mais en ce moment, semblable à une troupe militaire qui vient au secours d’une vedette menacée par l’ennemi, une cavalcade composée d’une .demi-douzaine d’hommes et de deux autres femmes, déboucha au tournant du chemin où la jeune écuyère s’était montrée seule jusqu’alors.
— Ce sont des baigneurs de Saint-Gervais, dit Cortail en riant à l’aspect de cet escadron champêtre dont les montures, moitié chevaux de ferme, moitié ânes, rappelaient les pacifiques coursiers qui stationnent à l’entrée du bois de Boulogne pour l’ébattement desgrisettes de Paris.
Les promeneurs et les voyageurs se rapprochèrent les uns des autres en prenant mutuellement la droite du sentier, précaution indispensable, car le passage était si étroit, que les cavaliers furent obligés de défiler un à un dans l’espace resté libre entre le chars à bancs et la monture. Dans cette manœuvre, l’amazone à la robe brune avait pris place à l’arrière-garde près d’une dame d’un âge mùr, qui chevauchait fièrement sur une jument poulinière à moitié aveugle. En voyant ce couple de près, Cortail se rejeta brusquement dans l’intérieur de la voiture, et se cachant la figure derrière le rideau de cuir, prit la pose d’un homme endormi.
Ce mouvement,, quelque rapide qu’il eût été, n’échappa point à la plus vieille des deux femmes, qui, après avoir plongé dans le char à bancs un regard inquisitorial, leva d’un air impérieux une petite cravache douée, en apparence, d’une puissance surnaturelle, car, en la sentant effleurer son épaule, le cocher arrêta et se tint coi sur son siège, comme s’il eût été changé en pierre par la baguette de quelque magicienne.
— Félix, dit alors la dame entre deux âges, je ne suis pas dupe de votre sommeil. Prétendriez-vous ne pas nous reconnaître ?
Et du bout de sa cravache elle fit sauter le chapeau du faux dormeur. Celui-ci, voyant que sa position n’était pas tenable, tressaillit comme un homme qui s’éveille, ouvrit de grands yeux, et après les avoir arrêtés sur la mûre amazone, feignit une surprise agréable.
— Comment! c’est vous, ma chère tante? s’écria-t-il, et ma cousine Anastasie aussi ! Quel heureux hasard me fait vous rencontrer dans ce désert?
— Nous sommes à Saint-Gervais depuis quinze jours, répondit la jeune personne, dont l’inflammable Bennezons dévorait du regard la figure élégante et régulière.
— Venez-vous prendre les eaux? demanda l’autre baigneuse, qui, au mot de tante, avait légèrement froncé le sourcil.
— Pas du tout, répondit le jeune homme avec empressement; je vais à Chamouny, et je ne resterai à Saint-Gervais qu’une heure au plus. Je suis désolé que l’arrangement de mon itinéraire me force de vous quitter si vite.
La dame dont l’automne commençait à fleurir regarda son neveu d’un air d’intelligence, que celui-ci ne parut pas disposé à comprendre.
— Il n’y a pas d’itinéraire qui tienne, dit-elle ensuite en insistant sur chaque syllabe; vous me sacrifierez bien un jour ou deux. J’ai à causer sérieusement avec vous.
— Je vous jure, ma tante, que cela nous est impossible. N’est-ce pas, Bennezons?
— Tu oublies qu’en parlant à une dame le mot impossible n’est pas français, répondit le jeune homme, plus empressé de déployer sa galanterie en présentie d’une jolie femme que de venir en aide à son ami.
La dame d’un âge discret répondit par un gracieux sourire au regard qui avait aecompagé ces paroles, quoiqu’il eût été adressé à sa fille plutôt qu’à elle-même, et se retournant vers Cortail :
— Félix, reprit -elle, vous voilà condamné sans appel ; tâchez de vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire Monsieur, aux yeux d’un gentilhomme le service des dames doit passer avant tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des bains; à ma considération, il vous logera convenablement. Nous nous reverrons à dîner.
— Mais, ma tante, quand je vous assure...
— Mais, mon cousin, je n’admets point d’excuse, répondit la dame à la cravache en appuyant sur le mot cousin.
Sans attendre une réponse, elle salua Bennezons d’un léger mouvement de tête, et faisant signe à sa fille de la suivre, décida la lourde jument qui lui servait de palefroi à partir au petit trot, allure aussi insolite à la pauvre bête que le galop au cheval de don Quichotte. Un moment après, les deux amazones disparurent à travers le feuillage, en ne laissant d’autre trace de leur apparition que le bruit du pas des chevaux, qui, pendant quelques instants, retentit pesamment sur les cailloux du sentier, et finit par se confondre avec le murmure du torrent.
LE NŒU D GORDIEN.
— Parbleu ! dit Bennezons à son ami tandis que le char à bancs se remettait en marche, tu peux te flatter d’être le mortel le plus heureux de France et de Navarre. Je te connais une demi-douzaine de cousines toutes plus jolies l’une que l’autre. Quelle est celle-ci, la plus charmante de toutes, et que je n’avais pas encore vue ? Une cousine ! C’est mon rêve à moi, et le sort veut que je n’aie que des cousins !
— Cela ne revient-il pas au même? répondit Félix d’un ton bourru.
— Tu te moques de moi ; on aime sa cousine, on l’épouse quelquefois; tandis qu’un cousin est un ennemi donné par la nature.
Au lieu de répondre, Cortail mit la tête à la portière, et s’adressant au conducteur :
— Le chemin est-il assez large pour que vous puissiez * tourner ?
— Oui ! si ça vous est égal de verser dans le Bonnant, répondit le flegmatique Génevois.
— Merci. Continuez donc ; mais à la première place favorable, faites demi-tour à gauche. Nous n’allons plus à Saint-Gervais.
Le cocher baissa la tête en signe d’acquiescement ; mais l’autre voyageur prit moins complaisamment cette proposition inattendue.
— Comment ! s’écria-t-il, nous n’allons plus à Saint- Gervais ! Et pour quelle raison, s’il te plaît?
— Que t’importe Saint-Gervais? répondit Cortail. Je ne pense pas que tu tiennes beaucoup à visiter quelques méchantes baraques en sapin perdues au fond de ce maudit entonnoir. Quant aux naturels de l’endroit, tu viens d’en voir un échantillon qui doit te suffire.
— C’est précisément cet échantillon qui me donne envie de faire plus ample connaissance. Je te déclare que ta
cousine a des yeux noirs auxquels je sacrifierais au besoin la Savoie et les vingt-deux cantons. Comment s’appellet-elle?
— Anastasie.
— Je le sais; mais son nom de famille?
— Chateauvieux ; Pourtoisde Chateauvieux. Son père, mort il y a six ans, était frère utérin de ma mère, et président de chambre à la cour royale de Lyon. Madame de Chateauvieux est donc bien incontestablement ma tante par alliance, quoiqu’elle veuille que je l’appelle ma cousine. Elle trouve sans doute que c’est assez d’une grande fille de vingt-trois ans, et ne se soucie pas d’avoir un neveu de trente-quatre.
— Cette rencontre n’a pas l’air de te plaire infiniment. Je crois qu’elle n’est pas étrangère à ton antipathie soudaine pour Saint-Gervais, dont tu me faisais ce matin encore le tableau le. plus pittoresque?
— Tu n’as donc pas entendu que ma tante, car, elle a beau s'en défendre, elle est ma tante, me menaçait d’une confidence?
— Eh bien ! qu’y a-t-il là de si terrible ?
— Les confidences d’une femme de quarante-six ans !
— J’avoue qu’avec mademoiselle Anastasie la tâche serait plus agréable.
— D’ailleurs j’ai des raisons particulières pour être peu désireux de cet entretien.
En parlant de la sorte, les voyageurs arrivèrent au détour du sentier où mademoiselle de Chateauvieux leur avait apparu. Machinalement Bennezons leva les yeux vers le hêtre qui avait menacé la belle écuyère du sort d’Absalon. A travers les rameaux d’une branche presque horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte.
— Je ne m’étonne plus, dit-il, de l’accroc que j’avais remarqué à son voile ; mais ce qui a touché une si jolie
tête ne doit pas servir d'épouvantail aux moineaux.
A ces mots le jeune homme ouvrit le tablier du eharà-bancs et s’élança dehors. Au moment où ses pieds atteignaient la terre, il se trouva face à face avec un cayalier dont l’apparition fut si soudaine, qu’on eût pu croire qu’il sortait du fond du torrent, comme autrefois le spectre de l’Argail venant redemander son casque à Ferragus. Cet inconnu, âgé en apparence d’une trentaine d’années, était doué d’une telle profusion de cheveux, de barbe et de moustaches, qu’au premier coup d’œil on ne distinguait de sa figure que deux gros yeux noirs couverts d’épais sourcils joutant l’un contre l’autre. Son vêtement consistait en une courte redingote de velours verdâtre, boutonnée jusqu’au menton. Pour coiffure, il portait une casquette rouge, dont la forme conique et contournée affectait une réminiscence du bonnet phrygien. Ce symbole républicain était complété par un ruban bleu, à liseré amarante passé à la boutonnière, dans lequel il était facile de reconnaître la décoration de juillet, alors dans la fleur de sa nouveauté, et par conséquent de sa gloire.
Avant que Bennezons eût pu faire un mouvement pour exécuter son projet, l’étranger, dont les yeux s’étaient aussi fixés sur le feuillage du hêtre, se dressa sur les étriers, s’empara du morceau de gaze qu’il mit à sa boutonnière, à côté de son ruban ; puis, laissant tomber sur les deux amis un regard sérieux, éperonna son cheval, et disparut en deux sauts du côté où s’éloignait la cavalcade des baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier, Cortail partit d’un éclat de rire.
— Il parait, dit-il, que tu n’as pas seul le goût des reliques. Voici un pèlerin aussi dévôt que toi et plus alerte. Si du moins il avait eu la générosité de partager 1
— Alerte ! grâce à son cheval, répondit Armand avec
un peu ’d’hurneur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste, en revanche il n’est ma foi pas beau, avec sa face à tous crins ! 11 est impossible que mademoiselle Chateauvieux soit très-flattée de voir figurer un échantillon de son voile à la boutonnière d’un pareil orangoutang.
— Propos de vaincu, reprit son ami. Allons, remonte en voiture, et retournons sur nos pas. En partant tout de suite, nous risquerons moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si tu veux; quant à moi, je continue ma route. Je suis trop curieux de voir ce qui adviendra de ce voile déchiré et métamorphosé en décoration. Que crainstu, après tout? D’ètre contraint par la présence de ta tante à ces frais de petits soins et d’attentions, apanage obligatoire des neveux! Eh bien! si la corvée te fait peur nous la partagerons.
— Tu ne sais pas ce que c’est que ma tante!
— Une femme qui a dû être fort bien. Quand je te dis que je serai ton adjudant, ton remplaçant s’il le faut.
— En considération des beaux yeux d’Anastasie?
— Que t’importe, pourvu que je prenne pour moi les épines du rôle d’écuyer? Sois tranquille, je sais comment on captive une femme d’un âge respectable. Madame de Chateauvieux joue-t-êlle le boston? je ferai sa partie; at-elle un petit chien ? je serai l’ami d’Azor. Il y a des gimblettes partout.
— D’abord, sache qu’à une femme de quarante-six ans on ne doit jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni tabac, ni chapeaux jaunes, ni de rien, en un mot, qui sente la douairière.
— Je parlerai bals et spectacle, musique et poésie, amour et printemps; première communion, s’il le faut.
— A la bonne heure ! puisque tu l’exiges, je me résigne ; mais je te déclare qu’après dîner je fais une pré-
sentation solennelle de ton aimable personne, et qu’à partir de là, le bras de madame de Chateauvieux devient ta propriété exclusive. Je ne m’en mêle plus. Sou vienstoi qu’elle donne toujours le bras droit ; offre-lui le gauche, par conséquent. Ma tante a des idées fort chevaleresques ; elle prétend que, même en accompagnant une femme, un cavalier doit toujours conserver libre la main dont il tient son épée.
Cette discussion terminée, les deux amis continuèrent feur route et arrivèrent bientôt aux bains de Saint- Gervais.
Après avoir pourvu à leur installation et donné un coup d’œil aux curiosités fort peu curieuses de l’établissement, les voyageurs quittèrent leurs blouses, en entendant sonner la cloche du dîner, pour endosser un costume plus convenable. A la porte de la salle à manger, ils rencontrèrent madame et mademoiselle de Chateanvieux, qui avaient également échangé leurs redingotes d’amazone contre des robes de demi-toilette dont la fraîcheur rivale semblait annoncer deux sœurs plutôt qu’une mère accompagnée de sa fille.
— Ma chère tante, dit Cortail en les abordant, puisque je dois avoir le plaisir de passer quelques jours près de vous, permettez-moi de vous présenter mon ami, M. Armand de Bennezons, un de mes camarades de l’ex-garde.
— Ce titre est, pour monsieur ainsi que pour vous, la meilleure des recommandations, répondit madame de Chateauvieux avec courtoisie, la garde royale est sûre d’être bien accueillie partout.
— Tu n’y es pas. C’est le marquis de Montespard.
— Le pair de France?
— C’est-à-dire l'ex-pair, car la révolution de juillet lui a enlevé son manteau fleurdelisé, ainsi qu’à nous deux nos modestes épaulettes. U est un peu le parent et beaucoup l’ami de ma respectable tante. Du vivant de monsieur de Chateauvieux, les médisants se permettaient de gloser sur cette amitié plus intime, en effet, que ne le comporte d’ordinaire un arrière-cousinage ; mais depuis que l’amie est veuve et que l’ami a soixante ans, les mauvaises langues ont fait silence : le monde finit toujours par consacrer ce qu’il a blâmé d’abord, et son approbation manque rarement à qui sait l’attendre. Qu’as-tu donc ? tu ne m’écoutes pas !
— Tu parles fort bien cependant; mais c’est ce héros de juillet qui me cause des distractions ; il a trouvé moyen de s’asseoir précisément en face de ta cousine.
— Cela prouve seulement qu’il est arrivé en même temps qu’elle, car cette table a l’air d’un bureau d’omnibus ; chacun s’y assied d’après son numéro d’ordre. 11 me semble que le décoré a supprimé la gaze verte à sa boutonnière?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, répondit Armand avec la double ironie d’un homme du monde blessé d’un manque d’usage, et d’un amoureux naissant, toujours prêt à ridiculiser son rival. — 11 est le seul qui ne se soit pas habillé pour dîner. Et puis. Dieu me pardonne ! le voilà qui coupe son pain. Je suis sûr maintenant qu’il a mangé le potage à l’aide de sa fourchette. C’est un homme jugé.
Cet arrêt prononcé, l’ex-officier de la garde royale rentra dans un silence dédaigneux et peut-être jaloux, qu’interrompirent à peine de loin en loin les vulgaires incidents du repas. Après dîner, les baigneurs, profitant d’tfhe
belle soirée d’août, se disséminèrent par groupes sur une étroite esplanade, fermée, d’un côté, par le Bonnant, de l’autre, par plusieurs petits logis en pierre, luxe inouï, qui servaient d’aile au bâtiment principal. Laissant sa fille au milieu d’un groupe féminin qu’égayait l’amabilité sénile du marquis de Montespard, madame de Chateauvieux rejoignit Cortail, qui s’esquivait sur cette espèce de préau, dans l’espoir promptement déçu d’y fumer en liberté. A la vue de sa tante, qui lui prit le bras d’un air sérieux, celui-ci jeta, par un geste d’humeur, le cigare qu’il était près d’allumer, et attendit en silence la confidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.
— • Mon cher Félix, lui dit madame de Chateauvieux, ce n’est pas sans raison que j’ai insisté pour que vous vous arrêtiez à Saint-Gervais. Nous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à nous faire désirer la présence, peut-être même l’appui d’un membre de notre famille. En un mot, j’ai un service à vous demander.
— J’espère, ma tante, que vous ne doutez pas de mon dévouement, répondit Cortail d’un ton assez froid.
— D’abord, interrompit la veuve du président avec un sourire forcé, quittez donc cette habitude de m’appeler votre tante à chaque propos; cela vous donne un air petit garçon, passablement ridicule pour un homme de votre âge.
— Qu’à cela ne tienne , ma tante , répondit l’incorrigible officier ; je vous appellerai ma nièce, pour peu que cela puisse vous plaire.
— Il ne s’agit pas de cela. Parlons sérieusement. Avez-vous remarqué un individu , porteur d’une physionomie sinistre et de la croix de juillet, qui se trouvait assis à table en face de moi ?
— Vous voulez dira en face d’Anastasie?
— Précisément. Je vois que vos observations ont pré-
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cédé ma confidence ; elles m’épargneront la moitié du chemin. Vous l’avez deviné, c’est au sujet de cet homme que je veux tenir avec vous un conseil de famille. Vous savez que depuis la révolution j’ai presque toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris par les événements de 1830, ont cherché un asile. Nous avions passé fort tranquillement une partie de l’été à Ge- / nève avec M. de Montespard, les Castignon, les d’Hautecourt et plusieurs autres familles légitimistes, lorsque, un beau matin, ce personnage est tombé du ciel à YÈcu de Genève, où nous logions. Quand je dis du ciel, il est impie de supposer qu’un décoré de juillet puisse venir de là ; mais c’est une manière de parler. Quoi qu’il en soit, depuis le jour de son arrivée , ce monsieur, sans en être prié le moins du inonde , s’est constitué notre garde du corps. Aux promenades , aux spectacles , aux concerts, sur le lac, partout enfin, nous étions sûres de le trouver sur nos pas. Je n’ai pas besoin de vous dire ce qu’une pareille obsession , de la part d’un être à bonnet rouge, à d’impatientant et d'insupportable. Anastasie, qu’il se permettait de poursuivre de ses regards passionnés ( il a de gros yeux farouches qu’il croit peut-être expressifs), Anastasie en avait les nerfs tellement agacés, que j’ai craint un instant qu’elle ne tombât malade. C’est en partie pour nous soustraire à cette persécution que nous sommes venues à Saint-Gervais. Eh bien ! savez-vous quelle est la première personne que nous avons aperçue à table, en face de nous, le lendemain de notre arrivée ? Le héros de juillet, avec son immuable redingote vertolive, sa barbe négligée et son regard impitoyable. Depuis quinze jours, il nous continue le supplice qu’il nous avait infligé à Genève. Anastasie ne peut pas faire un pas, seule ou accompagnée, sans voir sortir tout à coup de quelque buisson cette figure de sauvage qui lui fait une
peur horrible. Heureusement vous voici. Jusqu’à présent, ce monsieur, voyant qu’il avait affaire à deux femmes «ans défense, s’est cru en pleines barricades; mais votre présence lui imposera, je l’espère.
— Maintenant , ma belle tante , qu’attendez-vous de moi ? demanda Félix, qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et d’un gentilhomme la question peut paraître singulière , répondit madame de Chateauvieux avec un sourire ambigu ; ce que j’attends ie vous, mon cousin, c’est que vous signifiez à cet fndividu d’avoir à cesser sur-le-champ une conduite dont je me trouve offensée , surtout à cause d’Anastasie.
— 11 est possible , observa froidement l’officier , qu’à une injonction de cette nature iWréponde en m’envoyant promener, et c'est ce que je ferais à sa place; dans ce cas, il en résultera probablement un duel.
— Eh bien ! n'avez-vous pas votre épée ? demanda d’un ton superbe la femme à sentiments chevaleresques.
— Sans doute, et tout à votre service, s’il m’est prouvé que vous en ayez réellement besoin. Veuillez donc, je vous prie , me citer quelque insulte , quelque impertitinence, ou seulement quelque impolitesse dont ce monsieur se soit rendu coupable envers vous; la moindre chose qui me mette dans mon droit ; par exemple , ^un propos déplacé, adressé par lui à ma cousine.
— Vous êtes fou. Jamais cet homme n’a parlé à ma fille ni à moi. Ici notre société est en majorité et* fait la loi; malgré ses efforts pour y être admis, nous l’avons, en raison de sa croix et de ses manières, frappé d’un ostracisme sans pitié ; la vie qu’il mène ici est celle d’un paria que nul ne fréquente et que chacun repousse.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent à jouer le
LB NCÉfrn GORDIEN.
rôle du Solitaire, à se poster sur le passage d’Anastasie, à la contempler sentimentalement à travers le feuillage, et, pour méfait suprême, b dîner en face , mais séparé d’elle par une table large de six pieds. Cela est sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d’intervenir raisonnablement à main armée.
— Puisqu’il vous faut des raisons raisonnables , suivezmoi , répondit madame de Chateauvieux avec une sorte d’aigreur mal déguisée.
Elle se dirigea, en parlant ainsi , vers un petit pavillon dont le rez-de-chaussée servait de salon de compagnie. Redoutant l’humidité du soir que rendaient plus âcre le voisinage du torrent et la position même de l’établissement qui , fermé de toutes parts par une montagne perpendiculaire, semble construit au fond d’un puits, plusieurs baigneurs s’étaierit déjà réfugiés dans cet asile sans * feu et presque sans lumière; sorte d’antre inhospitalier dont rougirait un cabaret de village. Madame de Chateauvieux traversa ce soi-disant salon sans parler à personne, et ne daigna pas accorder un regard au décoré de juillet, qui s’était levé avec empressement pour lui faire place. Le maintien roide , la physionomie sévère , elle s’approcha d’une iable placée près de la cheminée , et sur laquelle se trouvait le registre où les voyageurs ont l’habitude d’écrire leurs noms ; elle ouvrit ce livre, posa l’index dans le haut d’une page ; puis, se retournant vers son neveu , lui jeta un regard qu'eût fidèlement traduit la célèbre interrogation de Manlius : — Qu’en dis-tu ?
Corlail se pencha vers le registre et y lut, au-dessus du doigt de sa tante, plusieurs lignes dont la première, qui était imprimée, renfermait les indications suivantes, séparées par autant de filets :
nous. — Prénoms. — Qualités. — D’ou l’on vient.
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Immédiatement au-dessous, une main évidemment féminine avait écrit avec un certain grossoiement à intention majestueuse :
Madame de Chateauvieux, — Jeanne, — noble, — Genève.
Mademoiselle de Chateauvieux, — Anastasie, — id., — id.
Enfin, sous cette dernière ligne, une plume dont M." Prudhomme eût pu s’enorgueillir avait buriné les mots que voici :
Guibout, — Alexandre, — décoré de la croix de juillet, — France.
Puis venaient d’autres noms sans intérêt.
— Eh bien ! vous ne dites rien ? demanda la femme entre deux âges d’un ton vif et un peu sec.
— Je dis, répondit Félix, qu’il se nomme Alexandre Guibout et qu’il possède une magnifique écriture contre laquelle j’échangerais volontiers mes pattes de mouche ; quant au délit, j’avoue que je ne le découvre pas.
— Vous ne voyez pas l’impertinence préméditée de ce paraphe par lequel votre héros s’est permis d’accoler son nom à celui de ma fille ?
Hasard ou intention, l’E final du mot Alexandre se terminait par une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligraphique , et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom d’ Anastasie, placé précisément au-dessus. En se posant de nouveau sur cet audacieux enroulement , le doigt de la veuve indignée semblait près de trouer le papier. L’officier de la garde avança la lèvre inférieure et hochant la tête avec un sérieux iffecté :
— Ceci devient grave, en effet, répondit-il , mais avant de décider si ce trait de plume mérite un coup d’épée, il me semble qu’une expertise d’écrivains jurés serait indis-
pensable. L’affaire est du ressort de Brard et de Saint- Omer plus que du mien ; car enfin, cette accolade peut être innocente ; chacun signe à sa guise ; les uns paraphent en dessous, les autres en dessus, et s’il était prouvé que ce M. Guibout a l’habitude d’embellir son écriture de serpentins, de tire-bouchons, ou autres arabesques, que pourrait- on lui dire ?
Madame de Chateauvieux ferma brusquement le registre et s’assit près de la table, dont ses doigts, entraînés dans une sorte de galopade nerveuse, martelèrent le tapis comme s’il eût été le clavier d’un piano.
* — Vous avez sans doute beaucoup d’esprit, et je sais
que vous plaisantez à ravir, dit-elle enfin avec une colère concentrée ; mais il est des questions de délicatesse, des choses de tact et de convenance au sujet desquelles votre esprit lui-même peut se montrer en défaut. Je n’ai pas besoin de votre avis sur un fait jugé dans mon opinion; ce que je vous demande, c’est un service sans phrases. Que votre sentiment diffère du mien, peu importe, ce me semble. Les hommes d’autrefois obéissaient aux femmes sans les contredire. Aujourd’hui , au lieu de servir, on argumente, et la discussion dispense du dévouement.
— Ma chère tante, répondit Félix avec l’impassibilité poliment ironique qui lui était habituelle, voulez-vous bien me permettre une question? J’admets que la conduite de ce M. Guibout soit aussi monstrueuse qu’elle vous paraît l’être ; mais, dans ce cas , comment se fait-il queM. de Montespard, votre parent ainsi que moi, et votre ami depuis longtemps, ne se soit pas chargé d’une admonestation que légitimerait son âge en la rendant naturellement pacifique? Je ne pense pas qu’au fond vous veuillez la mort de personne; et si j’en crois ma connaissance du cœur masculin, la parole d’un vieillard aurait sur ce farouche républicain une autorité qu’obtien-
drait plus difficilement l'intervention d’un homme de
mon Age.
— D’abord M. de Montespard n’est pas un vieillard, répondit sèchement l’amie de l’ex-pair de France ; ensuite des raisons particulières lui interdisent tout contact avec l’individu dont nous parlons. Ce M. Guibout est le neveu d’un personnage du même nom, paysan enrichi, libéral renforcé , acquéreur de biens nationaux , maître de forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez, en un mot, et voisin de campagne du marquis, dans le Beaujolais. Après la révolution de juillet, M. de Montespard s’était retiré dans son château ,• sans que personne songeât à l’inquiéter, lorsqu’un beau jour votre chevalier de barricades est arrivé de Paris chez son oncle , l’esprit enflammé par la victoire, et avec des idées de propagande révolutionnaire dont vous devinez le résultat. Deux jours après son arrivée, la position de ce pauvre marquis n’était plus tenable ; c’était tous les jours quelque provocation nouvelle : l’arbre de la liberté planté devant le château, la Marseillaise et la Parisienne chantées sous les fenêtres, les ouvriers des forges en émeute perpétuelle, les charivaris, les vexations pour la garde nationale ! enfin les choses sont venues à ce point que M. de Montespard a cru devoir s’absenter momentanément de sa terre. Vous comprenez alors que, se retrouvant en face du sieur Guibout , le sentiment de sa dignité , le respect qu’il se doit à lui-même, lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
— Oui, je comprends, répondit Félix en souriant i
Louis, les animant du feu de.son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage.
Et vous pensez que les mêmes considérations de ma-
jesté à maintenir n’existent pas pour un petit gentillâtre comme moi. Je vous remercie de cette distinction. Maintenant, une seconde et dernière question, si vous voulez bien me la permettre. Vous rappelez-vous, mon aimable tante, une petite promenade que nous fîmes, il y a deux ans environ, le long des boulevards, depuis le passage des Panoramas jusqu’à la rue de la Paix?
Madame de Chateauvieux rougit légèrement, grâce devenue rare à son âge, et froissa le tapis de la table au lieu de répondre.
— Je vais réveiller vos souvenirs s’ils sont effacés, poursuivit Cortail sans s’émouvoir de ce symptôme orageux ; vous alliez faire des emplettes dans différents magasins, et j’avais l’honneur de vous donner le bras. A l’angle des Bai ns- Chinois, nous rencontrâmes un jeune homme qui, selon vous, et je dus vous croire, se permit de nous regarder de travers de la manière la plus insolente. Sur votre observation, j’allai lui demander raison de ce regard; car alors, ainsi qu’Œdipe,
J’étais jeune et superbe
Au lieu de m’adresser des excuses, il s’emporta, et se prétendit insulté. De fait, le seul tort de ce pauvre diable était de loucher horriblement. Bref, nous nous disputâmes; le lendemain, nous nous battîmes; et, comme la cause la plus juste ne triomphe pas toujours , d’un coup de pistolet je guéris mon adversaire de son mauvais œil ; en sorte que maintenant, à cela près qu’il est borgne, U regarde comme tout le monde. Je l^ü rencontré trente * fois depuis, et jamais sans éprouver un remords, jamais sans me faire le serment solennel d’apporter désormais moins de légèreté dans une affaire aussi sérieuse que l’est un duel ; car enfin, au lieu de l’éborgner, j’aurais pu le tuer, et je ne me le serais pardonné de ma vie.
— Voilà des sentiments fort chrétiens, et qui vous assureront une vieillesse paisible, dit madame de Chateau vieux avec un ricanement dédaigneux.
Cortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paix, répondit-il ensuite, convient à la vieillesse des femmes au moins autant qu’à celle des hommes. Si j’étais un élève de Saint-Cyr ou de l’École polytechnique, ou seulement un étourdi comme il y a deux ans, votre moquerie me pousserait sans doute à quelque nouvelle sottise ; mais j’ai trente-quatre ans, malheureusement; malheureusement aussi je me suis battu cinq fois, et mes preuves sont faites. Soyez-en sûre, je connais les devoirs que m’impose notre parenté, et pour les remplir je n’ai pas besoin de coups d’éperon. Le jour où une insulte réelle et non imaginaire sera faite à vous ou à ma cousine, vous me verrez prendre ma place entre vous et l’offenseur. Jusque-là, souffrez que je garde mon épée dans le fourreau, car le donquichottisme n’est pas mon fait. Qu’y a-t-il de vrai dans tout ceci ? M. Guibout a conçu pour ma cousine un amour qu’il manifeste d’une manière gauche et puérile. Je vois là un ridicule, peutêtre, mais non un outrage. Anastasie est assez bien pour causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante, devez être habituée aux folies que le cœur inspire. N’ai-je pas entendu dire que, pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous, M. de Montespard avait appris à pincer de la guitare... autrefois?
Au lieu de répondre, madame de Chateauvieux foudroya son neveu d^m regard rajeuni par le courroux, et lui tournant brusquement le dos, adressa la parole à une vieille dame assise de l’autre côté de la table.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère, se dit Cortail; l’indignation lui colore le teint et lui rend l’œil brillant, comme une escarboucle ; certes, il
se rompt des lances pour des femmes qui ne la valent pas; mais en conscience ceci regarde M. de Montespard.
La nuit étant venue pendant ce dialogue , le salon s’était rempli peu à peu. Plusieurs parties de jeu, plaisir unique des vétérans de la société, se formaient dans les angles réservés pour cet usage. Au milieu, autour d’une grande table ronde , un cercle de jeunes femmes , travaillant à différents ouvrages, se livraient à une conversation futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle , le plus souvent insignifiante et vide , propre , en un mot , à faire illusion aux auditeurs en leur persuadant que la scène se passait à Paris plutôt que dans un désert de la Savoie. Parmi les rares privilégiés admis près de ce groupe d’élite, Armand de Bennezons se faisait remarquer par un empressement particulier. Usant, avec l’aisance insinuante d’un homme bien élevé, des droits que lui donnait sa présentation à madame de Chateauvieux , il avait réussi à s’asseoir derrière Anastasie ; la manière complaisante dont la jeune fille tournait la tête pour l’écouter ou lui répondre présageait une de ces intimités improvisées pour ainsi dire, auxquelles ne se refusent pas les gens de la plus exclusive compagnie, tant elles semblent autorisées par les mœurs exceptionnelles des eaux. D’ailleurs, une éducation plus anglaise que parisienne , le séjour de Genève , l’habitude de voir des étrangers , l’exemple de sa mère , l’indépendance de son esprit, enfin l’assurance qu’inspire l’usage du monde jointe à une instruction variée, donnaient à mademoiselle de Chateauvieux un aplomb facile et gracieux, cause
d'une méprise journalière dont elle ne se trouvait flattée qu’à demi. En la voyant pour la première fois, tout le monde lui disait : Madame.
— le parais donc bien vieille ? demanda-t-elle un jour à sa mère, avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante , répondit celle-ci, qui professait un extrême dédain pour la timidité silencieuse et gauche , partie obligée do l’uniforme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée, était devenue, en effet,
extrêmement aimable , trop aimable même selon quelques-uns; car il est des esprits chagrins toujours prêts à chercher la cantharide dans la rose. Pleine de déférence envers les femmes âgées, polie mais prudente avec celles de son âge , elle réservait de préférence pour la société des hommes dont le mérite lui semblait digne de cette faveur , les charmes d’un esprit que colorait un mélange d’enthousiasme artistique et d’exaltation chevaleresque. Ses succès la contraignirent promptement à se ranger à l’opinion générale qui la proclamait une personne accomplie. üontenie d’elle-même, elle se fût trouvée avare en épargnant une amabilité dont elle voyait les miettes les plus chétives disputées à ses pieds par d’élégants affamés. Elle était donc généreuse, .parfois jusqu’à la coquetterie ; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la voix ; parlait bien, et beaucoup, et de tout. Au besoin, elle eût renouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L’intelligence d’une jolie femme n’équivaut-elle pas à l’omniscience 1
En ce moment , Bennezons se trouvait sous le charnu d’une conversation abondante , dont il avait fini par obtenir la jouissance à l’exclusion de tout autre concurrent. De son côté , pour plaire à une si diserte interlocutrice , il se ruinait en frais , selon l’usage des jeunes gens de
LE NOEUD CORUIEN. S«l
Paris , qui mettent volontiers tout leur esprit à l’avantgarde et ne sont jamais si aimables que la première fois. Après avoir épuisé plusieurs questions littéraires, les controverses sentimentales ne s’improvisant guère qu’avec une lemme mariée, le jeune homme amena la discussion sur la peinture, car il peignait. Une fois qu’il eut laissé soupçonner son talent, il se vit obligé d’en donner une preuve, et alla chercher un album, dont ses œuvres personnelles ne faisaient que la moindre richesse , car plusieurs dessins signés par Deveria, Decamps et Roqucplan donnaient à ce recueil une valeur positive. Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité , fut une maladresse; l’espèce de tête-à-tête qu’Armand avait su se ménager jusqu’alors se trouva rompu , son album ayant attiré l’attention générale. Peut-être fut-il consolé de ce contre-temps par la louange ; briller aux yeux d’une femme c’est lui parler encore, et l’éloquence du triomphe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette scène , deux surtout contemplaient les succès de l’officier de la garde avec une mauvaise humeur à peine déguisée. D’abord M. deMontespard, qui, grâce à une disette absolue de jeunes gens, s’était trouvé jusqu’alors la fleur des pois du salon de Saint-Gervais ! Fleur un peu fanée malgré son parfum d’exquise politesse, et que menaçait d’un détrônement imminent l’arrivée d’un homme élégant , aussi parfaitement élevé que le marquis lui-même , de plus joignant à ses autres avantages la jeunesse, le premier de tous. L’autre mécontent était Alexandre Guibout. Assis à l’écart, derrière une table de boston, tenant, par contenance, In Quotidienne , le seul journal français admis en Savoie, et qui devait brûler les doigts du décoré de juillet comme l’eau bénite brûle, dit-on, ceux du diable, il promenait un regard rancuneux sur le groupe aristocratique
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dont l’avait exclu l’intolérance de madame de Chamanvieux. Ses gros yeux, rendus plus saillants encore par la pâleur de ses joues, ainsi que par l’encadrement volumineux d’une chevelure bouclée et d’une barbe touffue, prenaient, surtout en se fixant sur Anastasie ou sur le jeune officier, une expression d’amertume voisine de la menace. En traversant le salon pour s’approcher de sa cousine, Cortail, qui possédait une rare promptitude d’observation, intercepta au passage un de ces regards farouches; en même temps, son oreille, aussi exercée que son coup d’œil, entendit M. de Montespard, disant à un de ses voisins, personnage d’une haute taille et d’un aspect sévère :
— Castignon, dans notre jeunesse nous écoutions les vieillards; aujourd’hui la mode est changée; ce sont les vieillards qui doivent écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle Diderot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s’asseyant derrière Bennezons, rien ne manque à ton succès ; tu as déjà trouvé moyen de te faire deux ennemis.
— Ta cousine est la femme la plus ravissante que j’aie jamais vue, répondit Armand, livré par anticipation à la préoccupation habituelle aux amants.
Madame de Chateauvieux, dont le visage avait recouvré peu à peu sa sérénité, s’approcha de la table de travail, et avec l’aisance d’une femme supérieure, qui, dans tous les salons, se regarde comme chez elle, prit une paire de ciseaux dont elle frappa deux ou trois coups sur le tapis. A ce signal, équivalent au bruit de la sonnette du président de la chambre, le silence s’établit et tous les yeux se Axèrent sur la reine des eaux.
— Mesdames, dit-elle, la soirée se passe, et nous oublions notre vente.
— En effet, c’est aujourd’hui qu’elle doit avoir lieu, répondit-on de toutes parts.
Sur un signe de madame de Chateauvieux, plusieurs hommes, de ceux-là qui dans le monde adoptent l’emploi de complaisants et aident au besoin les domestiques, sortirent mystérieusement du salon. Ils revinrent bientôt après chargés d’une foule de petits objets, broderie, cartonnage, tapisserie, bourses, porte-montres, inutilités de toute espèce qu’ils rangèrent triomphalement sur la table.
— Avant de commencer, reprit la dame patronnesse, il est une autre œuvre de bienfaisance que nous ne devons pas oublier. Plusieurs personnes arrivées depuis peu à Saint-Gervais n’ont pas encore pris part à notre souscription pour les détenus politiques de la Vendée. Nous espérons qu’elles voudront bien joindre leurs offrandes aux nôtres. Anastasie, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste t’étouffe! dit tout bas Félix à son ami; sans toi, en ce moment nous fumerions tranquillement un cigare, au clair de lune, sur la route de Chamouny, au lieu de nous voir égorgés par la bienfaisance de ma tante.
A la voix de sa mère, mademoiselle de Chateauvieux s’était levée prestement. Improvisant une bourse au moyen d’une petite corbeille empruntée à la table de boston, elle commença aussitôt sa tournée avec une bonne grâce qu’eût enviée une quêteuse de Saint-Roch.
— As-tu de l’or? dit Bennezons à son voisin après avoir précipitamment bouleversé toutes ses poches.
Cortail haussa les épaules et lui glissa dans la main une pièce de vingt francs.
— Donne-moi un double louis, reprit le jeune homme,
is
qui trouvait toute offrande mesquine en songeant à la beauté de la quêteuse.
— Calme- toi ; nous ne sommes pas au bout de nos actes de bienfaisance. Après les Vendéens tu vas voir venir les blessés de la garde, les pensionnaires de la liste civile, toutes les infortunes de notre parti, à la file : tu peux te reposer sur ma tante, elle te fournira l'occasion de déployer ta magnificence.
Anastasie récompensa Bennezons par un regard céleste et s’approcha de son cousin.
— Vous savez que je suis pauvre, lui dit celui-ci en couvrant d’un écu de cinq francs la pièce d’or offerte par son ami ; d’ailleurs, poursuivit-il avec un sourire malicieux, je suis presque votre frère, et cette parenté me dispense de toute largesse chevaleresque.
Alexandre Guibout s’était levé pour se placer sur le passage de mademoiselle de Chateauvieux ; en la voyant venir à lui, gracieuse et charmante, encore embellie par l’animation que cause un rôle quelconque joué en face du public, il prépara une offrande destinée à éclipser toutes les autres; mais comme l’œuvre de bienfaisance à laquelle il allait prendre part avait une couleur légitimiste, le décoré de juillet crut devoir concilier l’austérité de ses principes et la faiblesse de son cœur par une sorte de profession de foi qu’il débita d’un ton dogmatique, de manière à être entendu de ses voisins.
— Après le combat, dit-il, les ennemis sont frères, el le malheur n’a plus d’opinion.
Malgré l’antipathie que lui inspirait cet adorateur à bonnet rouge, Anastasie eût sans doute agréé son tribut, car en ce moment le petit amour-propre de quêteuse à dominait en elle tout autre sentiment; mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescendance jugée inconvenante. Avertie par ce coup d’œil, la jeune fille
passa, rapide comme une gazelle, devant le décoré mis à l'index et retira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main. Une pluie de pièces de cinq francs s’éparpilla sur le parquet ; à ce bruit tous les yeux se fixèrent sur le républicain, qui, sans songer à ramasser son argent, demeurait immobile, la face rouge jusqu’aux oreilles, les yeux écarquillés, et les cheveux hérissés en apparence plus encore que de coutume.
— Que penses-tu de la charité de ces dames? demanda Félix à son compagnon ; elles aimeraient mieux, je crois, laisser mourir de faim un malheureux que de le secourir au moyen d’un écu mal pensant.
— Je pense, répondit Bennezons, que ce personnage à mine patibulaire a eu raison de voler à ta cousine un morceau de son voile ; car, à coup sûr, jamais il ne l’aurait obtenu d’elle.
Cortail se contenta de sourire d’un air un peu moqueur, et s’approcha de la table où la vente allait commencer. Un monsieur de quarante ans, gros, frais, frisé et souriant, s’était créé commissaire-priseur, emploi qu’il remplissait à la satisfaction générale, en proclamant chaque article d’une voix claire et grasseyante.
— A quelle infortune votre philanthropie destine-t-elle le produit de cette vente? demanda Félix à sa cousine en se plaçant derrière elle.
— Aux pensionnaires de la liste civile, répondit Anastasie ; pour ma part, j’ai fait un cordon de montre ; j’espère, Félix, que vous serez assez aimable pour l’acheter.
— J’ai perdu ma montre à Lausanne, répondit l’officier fort décidé à défendre son modeste budget contre la
formidable bienfaisance de ses parentes.
Après la mise aux enchères de plusieurs articles insignifiants, le commissaire amateur sourit avec une sorte de béatitude, et de sa voix de fausset la plus insidieuse :
— Messieurs, dit-il, voici un objet qui s’adresse à vous ; un joli cordon en soie, d’un travail exquis, pouvant servir pour une montre ou pour un lorgnon. Cet ouvrage a été offert par mademoiselle de Chateauvieux. Combien le charmant cordon ? Nous disons pour commencer : cinq francs !
— Vingt francs 1 dit Bennezons qui prononça ces mots d’une voix timide, tout officier de la garde qu’il avait été.
— Un cordon de vingt sous ! grommela Félix en se renversant sur sa chaise de manière à ôter à sa cousine tout espoir de le voir surenchérir.
Malgré son intolérance aristocratique, mademoiselle de Chateauvieux était femme; l’enchère exagérée de son nouvel adorateur l'avait flattée d’abord, mais en voyant que personne ne s’empressait de la couvrir, elle éprouva un mouvement de dépit qui, soudainement, humanisa son orgueil. Par un mouvement imperceptible ; elle tourna ses beaux yeux noirs du côté d’Alexandre Guibout, qu’elle n’avait pas voulu voir jusqu’alors, et lui jeta, plus prompt que l’éclair, un regard qui disait de la manière la plus expressive :
— Et vous! n’avez-vous pas envie de mon cordon?
En toute autre circonstance, le décoré se fût mis à
genoux, mais la blessure faite à son amour-propre sai- * gnait encore. Au lieu d’obéir à un désir si clairement manifesté, il fronça le sourcil, sourit avec une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée de ce silence, Anastasie détourna la tête en rougissant.
— Vingt francs! clama le commissaire-priseur; personne n’en veut plus? adjugé, pour vingt francs, à M. de Bennezons.
En voyant la rougeur qui couvrait les joues d’Anastasie, l’officier de la garde royale se passa la tresse de soie autour de la cravate, aussi triomphalement que si c’eût
été le collier du Saint-Esprit ou le grand cordon de la Légion d’honneur. Ces manières de conquérant redoublèrent le dépit de mademoiselle de Chateauvieux, qui se dit involontairement :
— Si la vente avait eu lieu avant la quête, ce M. de Bennezons n’aurait pas eu, pour vingt misérables francs, un objet qui m’a coûté un jour de travail.
— Tu es adorable ! vint dire Cortail à son ami ; comme je m’intéresse à tes succès, je te préviens qu’on va vendre des allumettes fabriquées par ma tante. Je suppose que dans cette occasion solennelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux filles , il iaut captiver les mères.
Plus frappé de l’axiome que sensible au persiflage, Armand ne laissa pas échapper l’occasion de faire sa cour à la mère d’Anastasie. Pour la modeste somme de quinze francs, il entra en jouissance de vingt-cinq allumettes en papier, fort agréablement découpées et charmant le regard par la variété de leurs couleurs. Ce beau trait obtint sa récompense.
— En vérité, monsieur, vous auriez dû naître au temps de la chevalerie, lui dit madame de Chateauvieux dont il s’était approché vers la fin de la vente; et, continuat-elle en jetant à son neveu un regard dédaigneux, plus d’une personne ici pourrait vous choisir pour modèle. — Puis, changeant de ton et prenant un accent insinuant : — Malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas bien riches. J’aurai moins d’argent à envoyer à nos pauvres Vendéens que je ne l’espérais. Tout le monde ne comprend pas aussi bien que vous le désintéressement, chevaleresque. Cependant il me semble que, pour une œuvre de cette nature, chacun devrait s’empresser d’ap porter son offrande.
— Si j’étais arrivé plus tôt à Sainl-Gervais, observa
Cortail, peu disposé à laisser une attaque sans riposte n’en déplaise à Bennezons , c’est vous, ma chère tante , que j’aurais choisie pour modèle ; j’ai aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c’est un articte qui se vend bien et ne ruine pas le fabricant.
Au lieu de répondre à ce sarcasme, madame de Chateauvieux prit sur la table l’album d’Armand et se mit à le feuilleter d’un air rêveur. Avec la promptitude d’esprit particulière à quelques femmes, Anastasie devina la pensée de sa mère et se chargea de l'exprimer, sachant bien, l’aimable jeune fille, tout ce qu’acquérait de pouvoir un désir dont elle se faisait l’interprète. Elle posa donc gentiment sa main* blanche sur l’album, et, regardant le peintre officier avec un timide sourire :
— C’est cela, dit-elle, qui ferait honneur à notre vente, et non de pauvres ouvrages de femme, dont la seule valeur est dans l’intention.
— Anastasie, répondit la femme bienfaisante, ravie au fond de l’intelligence de sa fille, vous qui parlez d’intention, songez que le sentiment le plus louable ne justifie pas toujours une indiscrétion. M. de Bennezons doit tenir à ce superbe recueil.
Comment ! madame, balbutia le jeune homme, un peu étourdi de cette attaque imprévue, pensez vous que ces croquis sans prétention... Une pareille association à vos bonnes œuvres... Je serais trop heureux... certainement....
— Non, répondit madame de Chateauvieux, quelle que soit la sainteté du motif, nous nous ferions scrupule d’abuser de votre générosité. Tenez, cachez cet objet tentateur.
Elle ferma le livre et le luf offrit. Anastasie ne dit rien ; mais elle regarda Bennezons/ Vaincu par ce regard, aussi
doux que celui d’un ange en prières, le jeune officier prit l’album, et le passant au commissaire-priseur :
— Monsieur, lui dit-il, si cette bagatelle peut trouver quelque acquéreur, je serai heureux de contribuer...
Sans lui laisser le temps d’achever sa phrase, le gros monsieur prit le livre avec la prestesse d’un chat qui gobe une souris, et montant sa voix à son diapason le plus aigu :
— Mesdames et messieurs, eria-t-ii, voici un nouvel article si# lequel nous ne comptions pas, et qui sera une bonne fortune pour l’acquéreur. Un superbe album, renfermant des vues de Suisse, de Savoie et autres lieux pittoresques, ainsi que plusieurs dessins originaux de MM. Roqueplan, Deveria, Decamps, et autres célèbres artistes. Combien, messieurs, le superbe album ? 50 francs d’Ubord, pour rien. Monsieur de Montespard, vous qui êtes connaisseur, ceci vous regarde.
Le nouvel objet mis en vente passa de main en main, et le donateur dut être satisfait des éloges donnés à son talent ainsi qu’à sa générosité; mais les amateurs de peinture étant rares, et les femmes achetant fort peu, personne ne disputa l’album à l’ex-pair de France, qui, sur une enchère unique, en devint propriétaire pour l’humble somme de 55 francs. Assez content de faire de la bienfaisance à 1,000 pour 100 de bénéfice, le marquis se pencha vers son voisin :
— Castignon, lui dit-il en souriant, ce M. de Bennezons est probablement quelque prince déguisé. 11 y a dans sgn album un croquis de Roqueplan qui vaut à lui seul quatre fois mon argent. Bennezons! connaissezvous ça?
— Il y avait des Bennezons en Normandie, répondit le vieux gentilhomme.
— Oui; mais ils sont éteints. Celui-ci est sans doute d’une famille entée; cela se devine à cette manière de
jeter l’argent par les fenêtres pour se faire honneur. Il n’est telle chère que de vilain !
— Sortons de ce coupe-gorge de charité, dit de son cAté Cortail en prenant son ami par le bras. Dans l’exaltation où je te vois, si l’on te demande ton habit pour la Vendée, tu es homme à le mettre en loterie. Pardieu ! saint Martin, après tout, ne donna que la moitié de son manteau ! Un album de prix livré pour 55 francs ! et à ce vieux juif encore, qui se moque de toi en te dépouillant !
— J’avoue que mes dessins auraient pu être mieux vendus, répondit Armand un peu froissé dans son amourpropre d’artiste; mais songe qu’il s’agit de gens de notre opinion, et que leur malheur est une dette sacrée. te-
— Oui, les infortunes de la Vendée d’une part et les beaux yeux de ma cousine de l’autre ! Pour satisfaire ces deux créanciers, il te faudrait les appointements d’un maréchal de France, et non la solde d’un lieutenant en disponibilité. Attends du moins que tu aies repris du service ; avec tes \ ,800 francs au grand complet, tu pourras faire le magnifique tout à ton aise.
— Du service ! je n’en reprendrai peut-être jamais ! *
répondit Bennezons d’un air pensif.
— Et pourquoi ce nouveau caprice, après la démarche que tu m’as laissé faire pour toi comme pour moi ? demanda Cortail en regardant fixement son camarade.
— Je ne sais! Je pense que la cocarde tricolore ferait mauvais effet à mon front, aux yeux de certaines personnes.
— Passe pour les allumettes de ma tante ; nous avons * tous fait de ces niaiseries-là, dit Félix avec une certaine vivacité ; mais, je t’en prie, pas de sentimentalités chevaleresques qui compromettent ton avenir; un homme doit
chercher le guide de sa conduite en lui-même et non dans le sourire d'une femme.
Au lieu de répondre, Armand regarda mademoiselle de Chateauvieux.
Le lendemain, sur le refus que fit Bennezons de l'accompagner, Cortail partit seul pour le mont Blanc.
— Je te quitte pour trois jours, dit-il à son ami en montant en voiture; d’ici là, sois raisonnable, si c’est possible; songe qu’une passion pour ma cousine ne peut te mener à rien, car elle a peu de fortune et tu ne n’en as pas. Surtout point de discussion avec le décoré de juillet. Hier au soir déjà vous vous êtes regardés à plusieurs reprises comme pourraient le faire deux coqs de combat ; vous m’avez rappelé les plaideurs de la fable se querellant pour une huître dont ils ne doivent avoir que les coquilles. — Si Anastasie savait à quelle comparaison saugrenue je la soumets en ce moment, elle ne me le pardonnerait jamais. — Ainsi donc, pour conclusion : la paix à tout prix! Tu comprends combien me serait désagréable une affaire où le nom de ma cousine pourrait se trouver prononcé.
Le jeune homme amoureux promit de se conformer à cette sage recommandation, mais les événements contrarièrent sa bonne volonté. Devenu, par le départ de Cortail et l’absence de tout concurrent convenable, le chevalier d’honneur de madame de Chateauvieux ainsi que de sa fille, il fit subir, deux jours durant, au républicain le supplice des rivaux malheureux. Jusqu’alors Alexandre Guibout n’avait éprouvé que les humiliations d’une pas- Eion dédaignée, il connut dès ce moment les angoisses