‹ [Le noeud gordien (volume 3)Chapitre 8 sur 10 · IG · texte numérisé non relu

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plus poignantes encore de la jalousie. Exclus de la société légitimiste, ne pouvant par conséquent mettre le pied sur le terrain où se pavanait son adversaire, ce fut dans un état d’exaspération contenue qu’il attendit l’instant d’une revanche ou d’une vengeance. L’occasion qu’il cherchait ne tarda pas à se présenter.

Le troisième jour après le départ de Cortail, un bal eut lieu à Saint-Gervais, bal modeste, donné dans une partie de l’immense salle à manger qui se métamorphosait en salon au moyen d’une cloison mobile, comme cela se pratique chez certains restaurateurs de Paris. Trois musiciens, dont une clarinette aveugle et une femme jouant de la basse, étaient venus de Salenches pour cette fête hebdomadaire, et composaient un orchestre que les danseuses de vingt ans pouvaient seules entendre sans frémir. Dans une réunion peu nombreuse, une contredanse est, pour un homme, un moyen d’intrusion que la femme la plus aristocratique ne peut pas toujours mettre en défaut. Au bal précédent, mademoiselle de Chateauvieux s’était abstenue de danser, afin de se soustraire à l’invitation inévitable de son importun adorateur ; celte fois, les instances réitérées de Bennezons triomphèrent de la réserve qu’elle s’était imposée, et, vers le milieu de la soirée, elle accepta sa main. Alexandre Guibout, qui jusqu’alors était resté immobile dans l’embrasure d’une fenêtre, s’approcha de la jeune fille, dès qu’elle fut revenue à sa place, et, après une profonde révérence, lui adressa d’une voix étranglée par l’émotion, la requête banale :

— Mademoiselle, me ferez-vous l’honneur de m’accorder une contredanse ?

En voyant venir son cauchemar, Anastasie avait regardé madame de Chateauvieux assise à quelques pas d’elle; un regard expressif accompagné d’un mouvement

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do tête horizontal lui manifesta la volonté maternelle. Soumise à une décision conforme d'ailleurs à son désir, elle répondit d'un air glacial par la phrase d’usage en pareille importunité :

— Je suis fatiguée, monsieur, et je ne danserai plus.

Le décoré s’inclina en se mordant les lèvres jusqu’au sang; puis il retourna dans l’embrasure de fenêtre où il avait élu domicile, et s’appuya de nouveau contre la boiserie avec la physionomie refrognée du ligueur qui figure dans le tableau de Gérard. «

Pendant quelque temps, mademoiselle de Chateauvieux fut fidèle à son excuse ; mais, à la fin, les prières d Armand, l’amour de la danse, et peut-être aussi un sentiment de bravade familier à plus d’une jolie femme, l’errfportèrent sur sa résolution.

— Pourquoi ne danserais-je pas? se dit- elle; après tout, ce vilain monsieur n’a pas le droit de me faire faire tapisserie.

Sur cette réflexion, elle se leva et prit la main que Bennezons lui offrait dans l’attitude la plus gracieusement suppliante. Au moment où ils se plaçaient au quadrille, Alexandre Guibout se trouva inopinément devant eux, le visage pâle et le regard flamboyant.

— Vous ne danserez pas, monsieur, dit-il à l’officier avec l’accent calme d’une' colère concentrée.

Bennezons rougit, et ses yeux étincelèrent ; se penchant rapidement vers son rival :

— Tout à l’heure je serai à vos ordres, lui dit-il à voix basse ; mais, en ce moment, pas de scène, je vous en prie; songez qu’il s’agit d’une femme!

— En ce moment vous ne danserez pas, répéta le décoré en se croisant les bras sur la poitrine d’un air superbe.

Par un mouvement plus prompt que la pensée, made-

moiselle de Chaleauvieux saisit et retint avec une énergie nerveuse la main d'Armand qui l’avait effleurée en se levant sur le provocateur. Obéissant à un instinct tout féminin, la jeune fille, malgré son trouble, avait dès le commencement de cette scène observé son danseur. En contemplant sa fière attitude, l'éclat de son regard, et le fard de colère qui rehaussait l’expression de son visage, elle le trouva beau et brave; il lui plut. Dès lors elle eut peur pour lui.

— Je ne daflserai plus, dit-elle avec émotion en se plaçant entre les deux adversaires ; ainsi, messieurs, cette discussion est inutile ; puis se penchant à l'oreille de Ben nezons : Suivez-moi, reprit-elle tout bas d'une voix de

yrène ; je vous en conjure, — je le veux.

L’officier interpréta en sa faveur la gradation de cette phrase commençant par une prière et finissant par un ordre, car femme qui implore engage celui qui l'écoute, mais femme qui ordonne s’engage elle-même. Trop amoureux pour refuser le droit d’obéir, il scella ce pacte muet par une pression de main qui ne trouva point de résistance, offrit ensuite le bras à sa danseuse, et la conduisit près de madame de Chateauvieux, après avoir jeté à l’oreille de son rival ces mots que ce dernier seul put entendre :

— A demain !

En rentrant dans sa chambre, Armand y fut surpris par Cortail, revenu du mont Blanc avec les trophées ordinaires de ce pèlerinage : d’une main un long bâton ferré, surmonté d'une corne de chamois, de l’autre un bouquet de rhododendron cueilli pour Anastasie, mais déjà fané à demi.

— Tu arrives à propos, lui dit Bennezons; je me bats demain matin avec le sieur Guibout.

Cortail enfonça la pique dans le parquet, et par un si-

LE N CEI' D GORDIEN.

mulacre de coup de poing adressé à je ne sais quel être imaginaire, écrasa sur la table la touffe de rhododendron dont les fleurs roses jaillirent aux quatre coins de la chambre.

— Je l’aurais parié, s’écria-t-il d’une voix tonnante ; mais voyons, de quoi s’agit- il ?

— L’homme propose et Dieu dispose, répondit Armand, et il raconta l’événement du bal avec l’impartialité d’un homme d’honneur prêt à en appeler à son épée, juste par conséquent, même pour son adversaire.

— Ma tante est une folle avec sa morgue insupportable, dit Félix, qui avait écouté très-attentivement ce récit; Anastasie est une étourdie, maître Guibout un brutal, et toi, tu es une espèce d’Amadis plus ridicule que tout le reste. Ce duel n’aura pas lieu.

— Mais je suis insulté, et ta cousine aussi, cria Bennezons.

— Je te dis que vous ne vous battrez pas. Une femme est toujours compromise par un duel dont elle est la cause, même involontaire. Si Anastasie a été insultée, comme tu le prétends, cela me regarde seul. Tu n’es ni son mari, ni son frère; tu n’as donc aucune qualité' pour prendre sa défense. Tu ne peux te déclarer son chevalier sans nuire à sa réputation, cela est évident. Le monde ne pardonne pas ce qui blesse ses convenances. Ces dames, avec leurs idées héroïques, peuvent se croire au-dessus du ridicule, mais moi je le crains pour elles, et, tant que cela sera en mon pouvoir, je l’éloignerai d’Anastasie, qui est bonne, quoique gâtée par sa mère. C’est donc en son nom que je te demande de m’autoriser à terminer cetta affaire à l’amiable avec le héros de juillet.

A cette proposition Bennezons se révolta et répondit par un refus; puis il discuta, puis enfin, cédant à la considération toute-puissante de la réputation d’Anastasie,

intéressée à un dénoùment pacifique, il consentit à ce que lui demandait son ami, qui, de son côté, lui jura de se conduire dans cette affaire comme il l’eût fait pour lui-môme.

Le lendemain matin, Cortail alla frapper à la porte du décoré de juillet, qui, en le voyant entrer, prit un air solennel.

— Monsieur, lui dit l’officier de la garde en s’asseyant avec une aisance militaire, entre gens d’honneur les périphrases sont superflues. M. de Bennezons m’a raconté ce qui s’est passé hier au soir. Je viens donc ici en son nom, et au mien avant tout. Je suis le cousin de mademoiselle deChateauvieux; c’est moi, par conséquent, qui aurai l’honneur de me battre avec vous d'abord, si nous ne nous accordons pas; moi tué ou blessé, vous vous arrangerez ensuite avec Bennezons comme il vous plaira. Or, je ne tiens pas du tout à votre sang; tenez-vous beaucoup au mien ?

— Je vous ferai observer que ceci est une affaire personnelle entre M. de Bennezons et moi, dit Alexandre Guibout, d'un ton grave.

— Permettez-moi de vous faire observer à mon tour, reprit Cortail, que ma cousine se trouve en tiers dans cette discussion. Comme elle n’a pas d’épée, c’est à moi de prendre sa place ; et, puisqu’on France nous cédons toujours le pas aux femmes, c’est à moi, son représentant, de passer le premier ; ceci me paraît sans réplique. Maintenant, je dois vous faire une autre observatioh. La prétention d’empêcher une femme de choisir ses danseurs n’a cours que dans la société vulgaire. Mademoiselle de Chateauvieux n’a donc blessé personne en ne se conformant pas à un usage inconnu dans le monde où elle a été élevée. Tout le reste vient de ce premier malentendu, et les choses n’ont pas été assez loin pour rendre

un arrangement impraticable. J’ai assez d’expérience de ces sortes d’afîaires pour penser qu’une conclusion pacifique est possible, en laissant sauf et intact l’honneur de chacun. Hier au soir, j’ai convaincu de cela Bennezons, qui a consenti à me donner plein pouvoir pour traiter avec vous. J’attends de vous une raison égale à la sienne. Ma parenté avec mademoiselle de Chateauvieux doit justifier suffisamment à vos yeux mon désir de maintenir la paix. C’est dpnc la paix que je vous oftre. Bref, continua Félix avec cette bonhomie qui sied aux courages éprouvés, vous êtes Français, je suis Français, Bennezons aussi : ne pensez-vous pas que l’affaire peut s’arranger ?

A cette ouverture inattendue, Alexandre Guibout répéta d’abord presque mot pour mot les objections faites la veille par Armand; mais subjugué peu à peu par la franchise du négociateur, voyant d’ailleurs que son amourpropre se trouvait à couvert, puisque la démarche conciliatrice venait de ses adversaires, réfléchissant enfin qu’un duel ne ferait que servir son rival, il finit par consentir à ce que l'affaire n’allàt pas plus loin. En rentrant chez son ami, Cortail lui apprit que tout était terminé.

La scène du bal était devenue l’entretien de toute la société réunie à Saint-Gervais , et chacun en attendait le résultat avec une impatience mêlée d’anxiété. Les deux adversaires n’ayant pas paru dans la matinée , le bruit courut qu’ils s’étaient allés battre dès le point du jour. Troublée par cette nouvelle , Anastasie ne voulait pas sortir de sa chambre ; mais au son de la cloche du déjeuner, madame de Chateauvieux , craignant que celle

retraite ne donnât lieu à de malveillantes interprétations, la força de paraître à table. L’héroïne du duel entra dans ia salle à manger d’un pas mal assuré^ le visage couvert d’une languissante pâleur, qui l'embellissait encore. En se mettant à sa place, la première personne qu’elle aperçut fut Alexandre Guibout, l'œil sombre et fixé sur elle comme de coutume. A cette vue elle se laissa tomber sur sa chaise, car elle crut Bcnnezons tué , et le couteau que brandissait le décoré dans un but très-inojïènsif lui parut une épée teinte de sang. Cependant, avant de s’évanouir, elle eut la présence d’esprit de jeter un regard vers le bas de la table; son cœur près de saigner se ferma soudainement à la vue de l'homme pour qui elle tremblait, assis tranquillement à sa place accoutumée, mangeant d’un appétit de chasseur, et jouissant en apparence de la meilleure santé du monde. De son côté, madame de Chateauvieux avait éprouvé les mêmes appréhensions et tait les mêmes remarques. La mère et la fille échangèrent un de ces regards confidentiels dont elles avaient l'habitude, puis, par une sorte de sympathie mystérieuse, leurs physionomies prirent au même instant une expression froide et réservée. La présence simultanée des adversaires, tous deux bien portants et paraissant en intelligence pacifique, sinon cordiale, avait excité parmi les baigneurs et surtout parmi les baigneuses un tel désappointement, que plusieurs, par distraction, oublièrent de déjeuner. Des œillades entre-croisées d'un bout de la table à l’autre, des signes d’intelligence, des chuchoteries partielles, présagèrent un orage qui ne tarda pas à éclater. Après le repas , la société , jusqu’alors contenue par la présence des parties intéressées , se divisa en plusieurs . coteries selon son usage ; et dans chacune d’elles fut Agitée incontinent la question suivante :

— M. de Bennezons doit-il se battre avec M. Guibout ?

LE NŒID GORDIEN.

Saul' quelques malades à demi morts et par conséquent fort attachés à la vie, cette question fut résolue par une affirmation unanime; les femmes surtout, dont la vaillance éclate doutant plus en paroles qu'elles sont moins exposées à en faire usage, trouvèrent la conduite du jeune officier inexplicable ; quelques-unes môme, plus exigeantes en fait d’héroïsme, l’expliquèrent par les suppositions les moins bienveillantes. Puis la politique survint, qui compliqua le débat en l’aggravant. Peu à peu ce tribunal impromptu de juges du point d’honneur ne vit plus dans les parties soumises à son enquête deux jeunes gens amoureux de la même femme, mais bien deux adversaires rangés sous des bannières ennemies : d’une part, un officier de la garde royale ; de l’autre, un décoré de juillet ; un gentilhomme en face d’un bourgeois ; la légitimité, en un mot, aux prises avec le gouvernement des barricades. Arrivée à ce point, la discussion devint une tempête à peine comprimée par le savoir-vivre que la bonne compagnie ne viole jamais. La société royaliste se trouva blessée tout entière dans la personne d’un de ses membres et frappa d’une réprobation sans pitié le champion dont la main laissait vaciller son drapeau.

— Castignon , dit à son contemporain le marquis de Montespard en se prononçant un des premiers, dans notre temps nous ne savions pas manier le pinceàu, mais nous tenions l’épée d’assez bonne grâce; nous ne possédions pas les talents des jeunes gens d’aujourd’hui, mais aussi nous n’avions pas leur longanimité. Vous rappelez-vous mon duel avec Cursy pour un œillet qu'avait laissé tomber madame de Grigneuse? L’œillet me resta.

— Et un coup d’épée avec l’œillet, répondit M. de Castignon. Je m’en souviens à merveille. Ce jeune Bennezons est vraiment d’une patience angélique ; on devrait attacher à son épée le billet que nous collâmes au sabre de ce

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pauvre Laromière après l’attaque des lignes de Weissembourg, et sur lequel un de nous avait écrit : Homicide point ne seras!

— Je serais curieux de connaître celui qui se chargerait d’écrire un pareil billet, dit Cortailen passant brusquement sa tête entre celles des deux interlocuteurs.

Le vétéran de l’armée de Condé se redressa de tout« la hauteur de sa taille , et fixant sur l’officier un regard sérieux :

— Celui-là , monsieur , lui dit-il froidement , ce sera moi s’il en est besoin. Lorsque les jeunes gens adoptent la prudence des vieillards, c’est aux vieillards de rajeunir.

Le marquis de Montespard prévint la réponse de Cortail.

— Mon cher Félix, lui dit-il d’une voix douce, ne vous faites pas le défenseur d’une mauvaise cause. Quelle que soit votre amitié pour M. de Bennezons, il est impossible que vous ne soyez pas de notre avis.

— J'en suis si peu, répondit le jeune homme avec vivacité, que c’est moi qui l’ai empêché de se battre !

— Alors, monsieur, tant pis pour lui et tant pis pour vous, reprit le vieux M. de Castignon d’un ton sévère; et, lui tournant le dos, il alla s’asseoir à l’autre extrémité de la chambre.

En voyant' Félix près de s’emporter, le marquis le retint par le bras.

— Castignon a raison, lui dit-il; à l’âge de votre ami, une démarche équivoque est irréparable ; il faut qu’il se batte, et ce soir plutôt que demain.

Resté seul au milieu du salon, Cortail prit la pose du lion f/uœrens quem devoret, et promena tout autour de lui un regard qui semblait chercher un adversaire à pourfendre. N’ayant aperçu que des vieillards ou des femmes, il haussa les épaules, et sortit lentement. Près de 1»

porte, en passant devant un groupe de jeunes filles, il entendit une discussion fort animée; une d’elles, charmante enfant de quinze ans, froissait avec dépit sa ceinture verte, semée de fleurs de lis, et disait d’une petite voix vibrante qui rappelait à l’esprit une flûte jouant un solo de trompette :

— Oui, si j’étais un homme, cela ne se serait pas passé

ainsi. Maman dit qu’autrefois on aurait envoyé une quenouille à ce M. de 'Bennezons. Combien je regrette d’avoir dansé avec lui ! »

Cortail n'en écouta pas davantage, et ne fit qu’un saut du salon à la chambre d’Armand. Il trouva son ami assis devant la fenêtre dans une attitude mélancolique.

— Peux-tu me dire ce que j’ai fait à ta tante et à ta cousine? dit le jeune amoureux en le voyant entrer; hier encore elles étaient si aimables pour moi ! aujourd’hui, elles me traitent avec une froideur inexplicable.

— Je vais te l’expliquer, répondit Félix d’un ton brusque : on trouve que tu aurais dû te battre.

Bennezons se leva d’un bond, les joues couvertes d’une rougeur subite :

— N’est-ce pas toi qui m’en as empêché? s’écria-t-il d’une voix éclatante.

— C’est ce que j’ai dit, mais ils ont tous la tête à l’envers, depuis le vieux Castignon , qui prend des poses de capitan, jusqu’à la petite Lucile de Marillan, qui parle de t’envoyer une quenouille. Ne saute pas au plafond ! tu te battras, je me battrai, nous nous battrons tous ! Le premier individu valide qui me tombe sous la main est sûr de me payer les sottises que je viens de subir. Je vais trouver le décoré, qui me paraît un bon garçon ; et demain, au point du jour, nous en découdrons; aujourd’hui, il est trop lard.

En apprenant ce changement inattendu , Alexandre

Guiljuul l’adopta sans observation et racola pour témoin un^commis voyageur français, égaré à Saint-Gervais depuis deux jours, dont il conquit l’amitié en lui payant un bol de punch. Le lendemain matin, les quatre jeunes gens se rencontrèrent dans un sentier écarté. Sans autre discussion , les adversaires mirent l’habit Las et l’épée à la main. La veille , livrés à leur volonté personnelle , ils se seraient battus avec l’ardente animosité qu’éprouvent l’un contre l’autre deux rivaux. En ce moment, refroidis par l’obligation qui leur ét^it imposée , et obéissant à un instinct de contradiction naturel à l’homme, ils s’attaquèrent mollement , d’une manière retenue , propre à éterniser le combat. A la fin, ces tâtonnements sans résultat impatientèrent Cortail, qui sur le terrain oubliait ses principes pacificateurs.

— Jetez-moi donc un cigare , cria-t-il au commisvoyageur, placé en face de lui; j’aurai le temps de le fumer avant que ces messieurs en finissent.

A ces mots , les deux combattants prirent feu comme deux coursiers généreux piqués par le fouet du cocher. De languissante qu’elle était, la lutte devint vive et sérieuse. Un moment plus tard, après une parade tardive, Bennezons reçut dans le bras droit un coup qui laboura la chair au lieu d’y pénétrer profondément , et fit jaillir le sang en abondance. En se sentant blessé , l’officier serra son épée avec un redoublement d’énergie, et se précipita sur son antagoniste ; mais son fer fût aussitôt rabattu par la canne jle Cortail, qui, en même temps, arrêta du geste l’autre combattant.

— Sufficit, dit le témoin du blessé. Maintenant, si l’armée de Coudé n’est pas contente , c’est moi qui me charge de la satisfaire. Voilà une blessure qui se comporte à merveille; du sang et rien de dangereux.

Avec la dextérité d'un homme habitué à pareilles

affaires , il fendit de l’épaule au poignet la redingote d'Armand, et lui banda le bras, qu’il ajusta dans une cravate noire nouée autour du col. Les deux couples se séparèrent ensuite avec une mutuelle politesse, et revinrent aux bains de Saint-Gervais par des sentiers differents. En approchant de la maison , Cortail aperçut plusieurs têtes de femmes aux fenêtres de la façade , et reconnut, entre autres, madame de Chateauvieux, assise près d’Anastasie sur le balcon de leur appartement.

— Donne-moi le bras , et marchons lentement , dit-il alors à son ami. Puisque tu as eu la sottise de te laisser blesser, il faut du moins en tirer parti et te rendre intéressant. C’est dommage que tu ne sois pas plus pâle.

Le retour de Bennezons fut un triomphe. En apercevant l’écharpe noire qui lui soutenait le bras, toutes les femmes se penchèrent aux fenêtres et sourirent au courage malheureux. La petite Marillan déclara qu’elle lui rendait son estime, et qu’elle danserait désormais avec lui six contredanses par bal, s’il l’exigeait. Du haut de son balcon, madame de Chateauvieux agita son mouchoir, geste à l’usage des femmes chevaleresques. Enfin, Anastasie détacha d’un bouquet qu’elle tenait à la main une rose qÿi vint tomber aux pieds de son champion. Seul, au milieu de cette ovation , le marquis de Montespard , dont la secrète jalousie ne pardonnait pas au jeune officier le succès de sa blessure, essaya le cri satirique que les insulteurs romains faisaient entendre aux triomphateurs du Capitole.

— Ce jeune guerrier, dit-il à madame de Chateauvieux, manie mieux le pinceau que l’épée.

Mais ce trait fut perdu , et la femme de quarante-six ans, entraînée par l’émotion du moment, envoya son domestique chercher Cortail. >

— M. de Bennezons, dit-elle à son neveu , m’avait

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promis un Shakespeare, dont il fait son compagnon de voyage ; pensez-vous qu’il aurait la complaisance de me l’apporter ? *

Félix sortit en souriant ; un moment après il amena le héros du jour, qui s’avança d’un air modeste, en tenant, avec une gaucherie touchante , son chapeau et Shakespeare de la main gauche.

— J’avais envie de relire les Veux Gentilshommes de Vérone, lui dit madame de Chateauvieux de l’air le plus gracieux ; mais, maintenant , je puis m’en dispenser, puisque j’ai sous les yeux un véritable gentilhomme.

En prononçant cette phrase prétentieuse , la femme chevaleresque tendit au jeune officier une main un peu sèche, qu’il baisa respectueusement, ainsi que c’était son devoir.

— Anastasie , reprit madame de Chateauvieux en se tournant vers sa fille qui se tenait à l’écart, ne devez-vous pas aussi une récompense à votre défenseur ?

La jeune fille s’avança, les yeux baissés, la rougeur au front et resta devant l’officier, dans l’attitude pudiquement attrayante d’une femme qui n’ose offrir ie prix qu’on attend d’elle, mais qui semble prête à l’accorder; le ridicule est contagieux de sa nature; ce fut donc en ployant le genou que Bennezons pressa sur ses lèvres la main blanche et satinée qu’il n’avait baisée qu’en rêve jusqu’alors; taudis que dans l’embrasure de la fenêtre, son prosaïque ami protestait par un sourire moqueur contre cette scène imitée du siècle d’Amadis.

LE N(KU1> GOHOIEN.

La blessure ou plutôt l’écorchure au romanesque Bennezous fit faire à sa passion une de ces gigantesques enjambées qui placent un jeune homme amoureux en dehors des règles ordinaires.

— Mon cher ami, dit-il à Cortail quelques jours après le duel , tu es mon confident naturel ; ainsi, écoute-moi. J’aime ta cousine ; ne souris pas, je te le répète, j’adore ta cousine, et, d’un autre côté, je crois que mademoiselle Anastasie n’a pas d’aversion pour moi. Tu connais ma fortune, ma naissance, et, avant tout, mon caractère; veux-tu parler en ma faveur à madame de Chateauvieux?

— Je demande l’ordre du jour, car j’ai à t’entretenir d’une autre afïaire, répondit Félix ; voici une lettre que je viens de recevoir et que m’adresse le général Amirauld. Elle m’annonce que je suis nommé chef de bataillon au 39*, et toi capitaine au 7* léger. Discutons la question militaire avant de nous occuper de la question matrimoniale.

— Ces deux questions doivent marcher de front , répondit Armand ; cette nomination améliore sans doute ma position financière , mais mon désir d’entrer dans la famille de madame de Chateauvieux me fait un devoir d’obtenir son approbation avant tout. Depuis quelques jours ta tante me témoigne beaucoup de confiance; eiie m'a parlé de plusieurs choses propres à me faire croire que ma rentrée au service serait vue par elle de mauvais œil. Il est question d'une prise d’armes dans la Vendée. Notre place à nous autres royalistes est là, et non sous le drapeau tricolore; mademoiselle Anastasie me le v disait

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hier eneorifaVec une éloquence que je ne puis reproduire. Tu vois donc ma position, tu me connais d’ailleurs comme je me connais moi-même, et peut-être mieux ; ainsi , sois mon ambassadeur.

Fidèle à son amitié pour Armand, Cortail accepta la mission dont il était chargé; mais à la première ouverture, madame de Chateauvieux, qui gardait rancune au plénipotentiaire, l'interrompit en lui disant d’un ton bref :

— M. de Bennezons peut s’adresser à moi sans intermédiaire.

Cette réplique ne repoussait que le négociateur; aussi, le soir même, l’amant se trouvant seul avec la mère d’AnasJasie, lui adressa une demande tormelle, à laquelle la femme chevaleresque répondit en ces termes :

— M. de Bennezons, ce que vous venez de dire m’honore ainsi que ma fille ; mais je vous dois une déclaration sans arrière-pensée. Votre fortune est médiocre, la nôtre aussi ; votre naissance est bonne, la mienne aussi; et sans être illustre, celle de M. de Chateauvieux se peut avouer. Vous aimez Anastasie; je vous le dirai naïvement , Anastasie n’éprouve aucune répugnance à vous donner sa main. Mais, monsieur Armand, à l’époque où nous vivons , il est une chose qui doit dominer toutes les questions d’arrangement, d’intérêt ou de sentiment ; cette chose, c’est l’honneur. Chacun, je le sais, explique ce mot à sa guise. Ma fille et moi l’interprétons par la constance dans les principes, par l’inviolabilité du serment, par une fidélité sans tache qui peut paraître un anachronisme à mon cousin, M. de Cortail, mais qui nous semble à nous la première qualité d’un gentilhomme, la vertu sans laquelle les autres ne sont rien. En un mot, nous avons la religion du malheur, et nous ne pouvons en tolérer une autre chez nos amis : jamais un homme au

att-Jk ».

service du gouvernement actuel ne sera le mari d’Anastasie.

— Madame, répliqua Bennezons d'un ton chaleureux, Cortail a dù vous dire que j’étais prêt à déchirer mon brevet; ma rentrée au service était dictée par une raison en désaccord avec mes sentiments; du moment que votre désir m’est connu, mon indécision cesse. C’est l’officier de l’ex-garde qui est devant vous, et non le soldat du roi Louis-Philippe.

Madame de Chateauvieux secoua la tête en souriant.

— C’est déjà bien, dit-elle; mais il faudrait encore mieux. Nous autres femmes, nous sommes plus exigeantes ou plus raffinées que vous en fait de dévouement. S’abstenir ne nous suffit pas.

La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?

dit Joad dans Athalie ; nous sommes de l’avis de Joad. Rejeter la cocarde ennemie n’est pas tout pour un homme; il faut qu'il sache arborer la sienne. Une prise d’armes dans la Vendée est imminente. Madame, qui est en ce moment à Massa, doit débarquer d’un moment à l’autre à Marseille, et le coup sera électrique ; le temps des Clorinde est passé, et nous ne pouvons, ma fille et moi , prendre part à la lutte près de s’engager ; mais il est juste que nous réservions, pour ceux qui combattront, les récompenses dont nous pouvons disposer. Anastasie partage mes sentiments sur ce point. L’homme qui aspire à sa main doit s’en montrer digne; en un mot, monsieur de Bennezons, c’est par la Vendée qu’il faut passer podr conduire ma fille à l’autel.

A cette tirade de mélodrame héroïque, Armand répliqua d’une voix vibrante :

— Madame, je pars demain pour la Vendée ; avez-vous des ordres à me donner t

— Bien, monsieur , répondit d’un air fort noble la mère d’Anastasie, je vois qu’en vous jugeant digne de vous associer à nos efforts je ne m’étais pas trompée, et je suis heureuse de vous trouver tel que je le désirais. Quelques lettres que j’ai pris l’engagement de faire parvenir par une main sûre, et dont vous voudrez bien vous charger, vous assureront une réception fraternelle chez aos amis ; ce sera d’ailleurs un premier service que vous • fendrez à notre cause. Partez donc, monsieur, et soyez sûr que nos vœux bien sincères vous accompagneront dans ce voyage de dévouement. Vous reviendrez bientôt, je l’espère, à moins que des circonstances impossibles à prévoir ne vous retiennent ; mais enfin vous reviendrez un jour, vous nous retrouverez à Genève, et vous verrez alors que nous ne sommes pas ingrates.

A cette promesse, qui lui laissait tout espérer, le jeune enthousiaste s’inclina, et baisa, pour la seconde fois, la main que lui tendait sa future belle-mère.

— On a, je crois, arrangé pour aujourd’hui uqe promenade à cheval sur les bords de l’Arve , reprit madame de Chateauvieux, après un instant de réflexion et avec un demi-sourire ; je suis un peu souffrante et je ne pourrai pas y prendre part, mais Anastasie ne voudra pas sans doute renoncer à ce petit plaisir. Si vous y allez, je vous prie de veiller sur elle, car elle est parfois d’une témérité qui m’effraye, et j’ai toute confiance en vos talents d’écuver.

C’était un tête-k-tête, sous la sauvegarde publique il est vrai, qu’octroyait aux amants l’indulgence maternelle. La veille d’un départ a des privilèges devant lesquels fléchissent les rigueurs môme de la pruderie. D’ailleurs, madame de Chateauvieux n’était pas prude ; ainsi que toutes les femmes qui montent à cheval , elle se trouvait un peu au-dessus de cette vertu de ménage.

LE NOBl'D GORDIEN.

L'austérité de ses principes annonçait moins de conviction personnelle que de soumission aux mœurs de la société où elle vivait. Plus sévère d’esprit que de cœur, elle eût blâmé .dans une faute la forme avant le fond, le péché moins aue l’inconvenance. L’entretien, devant témoins de sa fille et d’Armand lui parut donc sans inconvénients ; peut-être pensa-t-elle qu’à une aventure en si bon train de devenir chevaleresque une scène indispensable manquerait si elle ne ménageait pas aux deux amants cette entrevue d’adieux !

Bennezons comprit ce qu’avaient de bienveillant pour lui les dernières paroles de son interlocutrice, mais il renferma dans son cœur une partie de sa reconnaissance. Il est des bienfaits qui ne veulent pas de remerctments.

L’heure de la promenade étant venue, le futur Vendéen se plaça près d’Anastasie. Tous deux cheminèrent quelque temps sans se rien dire, soit qu’une pensée commune les rendît muets soit que l’épanchement de leur tristesse se trouvât gêné par les importuns dont ils étaient entourés. Mais bientôt, à l’endroit où se trouve le confluent du Bonnant et de l’Arve, le chemin, en s’élargissant, permit à la cavalcade de rompre le peloton qu’elle avait formé jusqu’alors. Les promeneurs se dispersèrent peu à peu sur la rive gauche du torrent, chacun adoptant l’allure qui lui convenait le mie^x. Par un accord tacite, en voyant leurs compagnons presser le pas, mademoiselle de Chateauvieux et son voisin retinrent la bride de leurs chevaux et restèrent en arrière, obéissant ainsi à l’instinct des amants qui, à la promenade, s’arrangent toujours de manière à être les derniers.

Contre son habitude, Anastasie semblait vouée au silence. Suivant avec une souplesse machinale les mouvements assez rudes de sa monture, elle regardait fixement devant elle et ne détachait pas ses yeux du ruban argenté

que l’Arve déroulait au milieu de la vallée. Un faux pas de cheval la surprit dans sa rêverie et l’eût désarçonnée si le bras d’Armand ne se fût trouvé là pour la soutenir.

— Je vous ai fait peur, lui dit-elle en le remerciant par un sourire; d’ordinaire je ne suis pas si maladroite, mais aujourd’hui je ne sais à quoi je pense.

— A la rivière, peut-être, répondit Bennezons qui, par une injustice commune aux amants, s’était senti blessé de la préoccupation de la jeune fille au lieu de l’interpréter en sa faveur.

— Vous avez deviné, reprit mademoiselle de Chateauvieux en le regardant d’un air doucement triste, mon imagination voyageait en effet sur cette eau rapide à donner le vertige...

— Rapide comme les jours de bonheur, dit Armand avec mélancolie.

— Puis-je vous dire ma pensée secrète ? Je songeais que dans quelques heures cette eau que nous voyons ici se versera dans la mer, près de Marseille, et j’enviais son sort.

— Ah! vous aimez Marseille’

— N’est-ce pas là que Madame doit débarquer? répondit Anastasie avec un accent de reproche. Si monsieur de Montespard n’eût pas comprimé par ses conseils la généreuse résolution de ma mère, nous serions déjà parties. Ah ! les hommes sont heureux de pouvoir suivre les inspirations de leur conscience, sans que de misérables considérations viennent glacer leur élan et les enchaîner aux frivolités d’une vie inutile. Tous les devoirs glorieux nous sont interdits à nous autres femmes. Les mœurs sont d’accord avec les lois pour amoindrir notre existence; qu’une de nous voie dans ses rêves une épée, le ridicule ramasse l’aiguille qu’elle laisse échapper et l’en déchire sans pitié. Pourtant Jeanne d’Arc était femme !

Anastasie leva au ciel un regard inspiré qu’elle abaissa

ensuite sur son amant avec une gracieuse résignation.

— On a pu nous interdire le combat, reprit-elle ; mais ce qu’on ne nous ôtera jamais, c’est le droit de prier pour les soldats de notre cause.

— Vous prierez donc pour moi? s’écria le nouvel enrôlé d’un ton plein d’exaltation. . -

— Pour tous, dit gravement mademoiselle de Chateauvieux ; puis, comme si la froideur de cette réponse lui eût fait éprouver un remords : la prière pour tous, reprit-elle, la pensée pour un seul.

Après cet aveu, la jeune fille essaya de mettre son cheval au galop ; mais Armand, se penchant rapidement, le retint par la bride.

— Je vous en supplie, s’écria-t-il, soyez généreuse et ne vous reprochez pas le bonheur que j’éprouve. Je pars demain; j’ai besoin de courage ; où en trouverai-je si vous détournez les yeux ? Anastasie, déjà j’ai avoué à madame de Chateauvieux ce que j’oserais à peine vous répéter à vous-même. Votre mère m’a accueilli avec trop de bonté pour que je murmure contre les conditions qu’elle m’impose. Oui, sans doute, plus le prix auquel on aspire est précieux, plus il exige d’efforts de celui qui l’ambitionne ; je me soumets à cette loi dont mon cœur reconnaît la justice quoiqu’il en souffre. Je pars demain pour la Vendée , peut-être n’en reviendrai-je pas !

— Vous reviendrez, répondit Anastasie en fixant sur «on amant un regard plein d’aveux et d’espérances.

— Peut-être ! reprit Armand avec un pressentiment mélancolique ; mais si je ne dois plus vous revoir, n’emporterai-je rien qui me rappelle mon bonheur d’aujourd’hui? En mourant, Bayard baisa la croix que formait le pommeau de son épée : il avait de la foi, je n’ai

que de l'amour ; si je suis tué, qui recevra mon dernier adieu?

— Tué ! dit la jeune fille en pâlissant.

Elle resta quelque temps irrésolue ; puis, cédant à un irrésistible entraînement du cœur, elle ôta de son doigt une bague d’argent d’une forme bizarre qu’elle avait achetée à Genève deux mois auparavant, et la glissa dans la main de Bennezons. Le jeune homme porta l’anneau à ses lèvres dans un ravissement muet qui, peut-être, lui troubla momentanément la vue ; car, sans que le cheval d’Anastasie eût renouvelé son faux pas, il avança le bras comme pour la préserver d’une chute et la retint ainsi, pressée contre son cœur, tout en marchant, tant que dura le feuillage d’un bouquet de saules qui dérobait les deux amants aux regards des autres promeneurs.

Le galop d’un cheval qui se fit soudainement entendre derrière eux termina cette mutuelle extase par un mouvement simultané, les amants s’éloignèrent l’un de l’autre ; Armand se pencha pour rajuster un de ses étriers qui était en fort bon état, tandis que mademoiselle de Chateauvieux s’approchait d’un des saules dont elle cassa une branche quoiqu’elle eût déjà une cravache. Bien leur prit toutefois de s’être prudemment séparés. Un homme qui se ruait sur eux à fond de train passa outre emporté par son cheval qui trouva le chemin libre ; mais cette furieuse galopade fit jaillir du terrain détrempé depuis plusieurs jours par la pluie, un flot de boue liquide dont quelques gouttes atteignirent la robe d’Anastasie; au même instant l’insolent cavalier se retourna sur sa selle et montra au . couple stupéfait la figure mélodramatique d’Alexandre^ Guibout. Justement courroucé de cette provocation grossière, Bennezons piqua des deux pour se mettre à la poursuite de son rival. Plus prompte encore, sa jolie fiancée lui barra le chemin en étendant devant lui, comme un

symbole de paix, la branche de saule qu’elle venait de cueillir.

— Je vous défends d’adresser un seul mot à cet homme avant votre départ, lui dit-elle en usant de l’empire qu’une femme reçoit de l’Amour ; c’est assez, c’est trop de vous être déjà compromis une fois avec lui. Songez que votre épée ne peut plus appartenir à une querelle particulière.

— Mais c’est vous que ce drôle a insultée, répondit Armand qui tourmentait son cheval pour épancher sa colère.

— Eh bien ! je lui pardonne. Qu’est-ce d’ailleurs qu’une pareille offense ? Dans les rues de Paris un cabriolet m’aurait plus mal arrangée. Deux coups de brosse et l’on n’y verra rien. Allons, laissez en paix cette pauvre bête qui n’est nullement coupable de l’impolitesse de ce monsieur, et répondez-moi : Ne me disiez-vous pas tout à l’heure que j’avais toutes vos pensées? Vous occuper d’un autre quand je vous parle, c’est m’avouer que vous me trompiez.

— Vous tromper, Anastasie !

— 11 n’est qu’un moyen de vous faire croire.

— Lequel? Parlez, je vous en conjure. Que faut-il f%jre?

— M’obéir.

— Toujours ! N’êtes-vous pas mon ange protecteur ? ma reine adorée? Cet anneau, qui ne me quittera qu’à la mort, n’est que le premier d’une chaîne invisible, dont l’extrémité reste en votre main et me rend ainsi votre éternel esclave.

~ Ramenée à son premier sujet, la conversation ne l’abandonna plus, et, au milieu de lieux communs toujours nouveaux pour les amants quoique répétés mille fois, le décoré de juillet finit par être complètement oublié.

CCI' V It E3 DE CU. DE BERNARD.

Pendant le reste de la journée la conduite^ Armand à l’égard de madame de Chateauvieux et de sa fille offrit autant de réserve qu’il lui avait été permis de mettre d’abandon dans l’entretien autorisé par sa future bellemère. La surveillance, on pourrait dire l’espionnage de la société réunie à Saint-Gervais, exigeait de lui cette prudence, et si son cœur en souffrit, il dut se consoler en se rappelant la compensation qu’il venait d’obtenir. Assis à l’écart dans un coin du salon ^ tandis qu’Anastasie brodait le plus mélancoliquement du monde près de la table à ouvrage, un doux regard échangé rapidement était le seul témoignage qu’osât risquer leur tendresse. Malgré cette mutuelle discrétion, leur intelligence secrète fut remarquée de Cortail, qui observait avec une sorte de sollicitude paternelle les progrès de la passion de son ami. L’officier quitta la table d’écarté où il s’était fait battre par M. de Montespard et vint s'asseoir à côté d’Armand.

— A qui en as-tu avec ta physionomie douloureuse ? lui dit-il; tu as l’air de poser pour un martyr de saifft Sébastien. Et puis tu as contracté depuis ce matin un nouveau tic : que signifie cette manière de te baiser la main à chaque instant en regardant ma cousine ? si c’était la sienne, je comprendrais.

Tout en parlant, Cortail continuait ses observations ; un mouvement involontaire de son ami lui fit apercevoir l’anneau d’argent dont celui-ci avait sentimentalement orné son petit doigt, le seul où d’ordinaire un homme puisse placer la bague qu’a portée la mairt mignonne de sa maîtresse.

— Hum ! fit le cousin d’Anastasie à cette découverte inattendue, en sommes-nous là ? Je sais depuis longtemps que ma tante est folle ; mais je ne la croyais pas aveugle. Si j’avais prévu cela, c’est moi qui aurais fait le métier de duègne, sacrebleu 1

— Ne te fâche pas, mon cher Félix, répondit l’amant en rougissant malgré lui.

— Et tu lui as sans doute donné aussi quelque brimborion dans le même genre ?

— Quand je me permettrai d’offrir une bague à ta cousine, c’est madame de Bennezons qui la recevra.

— A la bonne heure ! Si cela arrange tout le monde, je ne demande pas mieux que de t’avoir pour cousin. Mais, en attendant, vous êtes deux enfants, trois enfants, dirais-je sans le respect que je dois à la maturité de ma tante. Allons, voilà que tu suces encore ton doigt ? Veuxtu bien me faire le plaisir de mettre tes gants. Toutes les femmes qui sont ici ont vu cette bague à la main d’Anastasie; si l’on savait que tu en es devenu propriétaire, ce serait demain un toile universel, qui nous obligerait peutêtre tous deux à mettre encore flamberge au vent, et tu sais qu’il n’est rien au monde que je déteste comme un duel à propos de jupes.

Armand reconnut la justesse de l’observation et s’y conforma malgré l’aimant qui attirait sans cesse son doigt à ses lèvres. Madame de Chateauvieux et sa fille s’étant retirées un moment après, il se leva, non pas pour leur parler, ses adieux étaient faits, mais pour obtenir un dernier regard. Cette faveur lui fut refusée, car ce moment était un de ceux où le monde fait sentir son despotisme aux cœurs sensibles. Règle générale : la femme la plus passionnée ne se retourne jamais en sortant d’un salon, et n’a plus d’yeux pour son amant, à dater de l’instant où elle a remis son châle ou son boa.

Sans prévenir son ami, dont il redoutait la raison désenchanteresse, Armand avait déjà demandé une voiture pour le lendemain matin. En rentrant dans sa chambre il acheva ses préparatifs de départ avec la consciencieuse ponctualité d’un homme pour qui tout engagement est sacré. Il était à genoux devant sa malle, lorsque la porte s’ouvrit ; Cortail parut sur le seuil, en robe de chambre et un bougeoir à la main : à la vue des hardes éparses sur toutes les chaises, il resta un instant immobile.

— Où vas-tu ? dit-il enfin sévèrement comme Guillaume Tell à Arnold.

Évidemment contrarié de cette visite, Bennezons se leva et referma la porte ; puis s’arrêtant devant son ami et le regardant fixement à son tour :

— Je vais en Vendée, répondit-il d’un ton froid.

L’officier se mordit les lèvres et posa le bougeoir sur

la cheminée, si rudement qu’il sembla vouloir l’y briser.

— Je sais ce que tu peux me dire sur un pareil sujet, reprit Armand avec vivacité pour couper court à toute remontrance ; je te préviens que ma résolution est prise et que rien au monde ne m’en fera changer. Je pars au point du jour ; si tu n’as pas plus envie de dormir que moi, je vais faire monter du punch et nous passerons le reste de la nuit ensemble. Qui sait si nous retrouverons jamais l’occasion de boire à notre santé?

— Ainsi tu partais sans me dire adieu, reprit Félix, que laissait froid la gaieté factice de son compagnon.

— J’allais t’écrire; les adieux de vive voix sont une triste chose qu’il est raisonnable d’éviter.

— Les as-tu tous évités, aujourd’hui ?

Armand ne répondit pas, mais ses yeux se portèrent machinalement sur sa bague et y restèrent fixés avec une expression mélancolique.

— Écoute, reprit Cortail d’un ton grave» mais affeo»

tueux ; quoique tu agisses souvent comme un enfant, de tait tu es un homme. Personne n’a le droit de régenter tes actions ou de t’en demander compte, ie ne veux pas invoquer l’asccindant que devraient peut-être me donner sur toi mon âge et mon expérience. Je ne me reconnais d’autorité que celle de l’amitié, mais celle-là j’en userai, dussé-je te déplaire. Depuis que nous servons ensemble je me suis attaché à toi, et tu sais que moins j’éparpille mes affections, plus en revanche elles sont fermes et sincères. Je me regarde comme ton frère aîné ; à ce titre j’ai droit à ta confiance, et je la veux. Que signifie ce mystère à mon égard? te défies-tu de moi? Si ce que tu médites est honorable, pourquoi me le cacher ? Depuis quand manqué-je d’intelligence pour comprendre ce qui est bien, et de cœur pour l’approuver? Armand, ne sommes-nous plus amis ?

Bennezons serra la main que lui tendait son frère d’armes, et la laissa retomber aussitôt par un mouvement empreint de tristesse.

— Amis jusqu’à la mort, répondit-il ; mais ne m’interroge plus. Que pourrais-je te répondre ? Te prendre pour confident désormais serait un tort pour tous deux. Oublies-tu que tu entres au service du gouvernement, et que j’emporte en Vendée ma cocarde de la garde royale?

— Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

C’est là ce que tu veux dire, n’est-il pas vrai? Fais-moi grâce, je t’en prie, de l’héroïsme romain; il m’inspire plus de mépris que d’admiration. Le drapeau de ces gens-là était une louve, et ils ont toujours été dignes d’un pareil symbole. Crois-tu que si le sort nous mettait un jour en face l’un de l’adtre,* dans quelque champ

clos du Morbihan, tu aurais l’héroïsme de faire feu sur moi ? le crois-tu ? *

A son tour Armand prit la main de son ami et l’étreignit avec énergie.

— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi, dit-il ensuite; au fond tu partages mes opinions, je le sais.

— Oui, mais non tes illusions. Il y a un an la Vendée était possible. Bien d’autres avec moi y avaient marqué leur place et s’y fussent rendus au premier appel. En ce moment, il est trop tard, et en politique l’occasion perdue ne se retrouve pas. La prise d’armes dont l’espoir vous berce tous n’aboutira qu’à quelque échauftourée dont le seul résultat sera de perdre les imprudents qui s’y seront compromis.

— Dis les braves.

— Les braves, soit; quoique la recherche d’un péril inutile annonce plus de folie que de vrai courage. Je suis soldat comme toi, certes je n’estime pas ma vie plus précieuse que la tienne ; mais dans un combat, je veux pour moi une chance, si faible qu’elle soit, ne fût-ce que la chance d’une balle contre un boulet. A moins d'avoir entièrement perdu la tête, ce que je crains, tu ne t’es pas engagé sans recevoir quelque garantie? A un homme comme toi on a dû montrer de la confiance ? enfin tu es sans doute au fait de ce qui se prépare ? Je ne t’interroge pas, je ne te demande aucune preuve, et je m’en rapporte à ta seule parole. As-tu, je ne dis pas l’espoir, mais la certitude que nous trouverons au rendez-vous des armes et des hommes? qu’une fois l’épée à la main, nous serons un contre deux, un contre trois, n’importe; mais enfin que nous formerons un noyau d’armée suffisant, sinon pour vaincre, du moins pour lutter? Juremoi que tu as cette certitude : j’envoie ma démission au général Amirauld, et je pars avec toi.

Bennezons garda un instant le silence.

— Tu m’en demandes plus que je n’en ai demandé moi-même, dit-il ensuite avec quelque embarras; je n’ai pas l’habitude de soumettre une question de dévouement à une démonstration mathématique.

— J’en étais sûr, s’écria Félix en modérant aussitôt un emportement involontaire ; ainsi tu ne sais rien et tu agis de confiance. On te dit : Allez là. Cela te suffît et tu y vas. Ce qu'il y a de plus bouffon, c’est qu’en faisant ce métier de commissaire tu te prends pour un héros.

— Cortail....

— Parbleu ! fâche-toi si bon te semble ; tu entendras la vérité. Tout à l’heure tu me parlais de dévouement : penses- tu m’éblouir par de grands mots? Qu’a de commun le dévouement politique avec le sentiment qui te fait agir en ce moment ? Tu n’es pas un Larochejaquelein, mon pauvre Armand, tu es un amoureux, pas autre chose. Dieu me garde de médire de l’amour, cela me serait moins permis qu’à tout autre ; mais je ne puis souffrir son intervention dans de sérieuses entreprises qui ne doivent relever que de la conscience.

— Ma conscience est d’accord avec mon cœur.

— Dis que tu veux plaire à ma tante ; car c’est elle, j'en suis sûr, qui te pousse à cette extravagance. Si ton projet n’avait été concerté qu’entre ma cousine et toi, je pourrais t’absoudre. Anastasie a certainement d’aussi beaux yeux que la duchesse de Longueville, et l’on ne doit pas te demander plus de sagesse qu'à Larochefoucauld. Mais, ce qui me courrouce malgré moi, c’est que vous êtes tous deux des instruments dans la main d’une femme qui a passé l’âge de raison sans devenir raisonnable. Il y a longtemps que j’ai jugé madame de Chateauvieux, et tu peux m’en croire, quand je te dis que si tu te laisses mener par elle tu es un homme perdu.

Comme à toutes les personnes qui ont plutôt de l’activité dans l’esprit que de l’esprit même, il lui faut un dada qu’elle puisse enfourcher du matin au soir, sauf à s'en dégoûter et à le réformer pour en prendre un autre. Je l’ai connue successivement bel-esprit, dévote, artiste, joueuse. 11 lui est resté un peu de tout cela, mais dans ces derniers temps la philanthropie avait prévalu. Depuis la révolution, c’est sur la politique qu’elle chevauche de préférence ; fidèle à son habitude d’imposer aux autres ses préoccupations, elle t'envoie aujourd’hui en Vendée, comme il y a deux ans elle voulait m’envoyer à Tunis.

— A Tunis?

— Oui, à Tunis. En ce temps-là, entre autres actes d’humanité, ma tante rachetait des captifs à raison de cinq francs par mois. C’était de la vertu à bon marché comme tu vois; mais c’est toujours celle-là que préfèrent ceux qui en font leur état. Un jour ne lui prit-il pas fantaisie de me faire faire le voyage d’Afrique pour m’assurer de la fidélité avec laquelle était employé l’argent de cette magnifique rançon? Elle ne m’a jamais pardonné mon refus. A ma place tu serais parti, n’est-ce pas?

— Eh bien, oui ! j’aime Anastasie, et pour l’obtenir il n’est rien que je ne fasse; il n’est aucune condition que je n’accepte, fût-elle, comme tu le dis, folle ou téméraire. D’ailleurs, j’aurais choisi par goût l’épreuve qui m’est imposée. JPeu importe qui est le premier dans mon cœur, de l’arjour ou du dévouement, pourvu que ces deux sentiments s’accordent et me poussent au même but. Je te le répète, ma résolution est inébranlable ; ainsi, pas un mot de plus sur ce sujet, je t’en supplie, et ne troublons pas par une discussion inutile le peu d’instants » qull nous reste à passer ensemble.

— Soit, répondit Cortail en lui tournant le dos.

Il fit plusieurs tours d’un air pensif, sortit ensuite de

la chambre, et y rentra un moment après en portant une botte d'acajou.

— Voici mes pistolets, dit-il à son inflexible compagnon, ils sont meilleurs que les tiens et tu en auras peutêtre besoin.

— Merci, j'aime mieux cela que tes remontrances, répondit Bennezons en acceptant ce cadeau avec autant de cordialité que son ami en mettait à l'offrir.

— Il est une autre chose à laquelle tu n'as pas pensé, reprit Félix après un instant d'hésitation ; la nécessité de tenir ton rang dans la garde t’a fait dépenser d’avance plusieurs années de ton revenu. Forcé maintenant de liquider cet arriéré, tu ne dois pas avoir d'argent disponible ; je sais que tu n’en as pas.

— Qu’ai-je besoin d'argent? interrompit Armand; j’ai de quoi payer mon voyage, cela me suffit. Je ne vais pas en Vendée pour donner des bals ou tenir table ouverte ; je vais chouanner. Un fusil de chasse sur le dos, à la ceinture tes pistolets et mon poignard; voilà tout ce qu’il me faut.

— Mais en cas de malheur, si tu es forcé de sortir de France, il te faudra de l’argent sous peine de mourir de faim, ou d’éprouver, comme Dante, l’amertume du pain de l’étranger. Tu sais qu’en commençant notre voyage, nous avions le projet de visiter toute la Suisse et même d’aller jusqu’à Milan. Notre caisse est encore assez bien garnie; pour moi, j’ai besoin de fort peu de chose, puisque je dois rejoindre dans la quinzaine mon nouveau régiment qui est en garnison à Lyon. Tu vas donc prendre le fonds social : capital, cent louis à ce que je suppose, ajouta Cortail en riant, et il mit sur la cheminée une bourse verte pleine d’or.

— Mais ces deux mille francs sont à toi seul, et je suis déjà ton débiteur, s’écria Bennezons.

— Tu nie devras cela de plus. ♦

— Et si je suis tué !

— Est-ce qu’on est tué? tu m’as imposé silence tout à l’heure; à ton tour, pas d’observation. Et puis, ne vais-je pas devenir 4on cousin? Nous réglerons nos comptes quand tu auras touché la dot de ta future.

Les deux amis passèrent ainsi le reste de la nuit, se rappelant l’un à l’autre mille circonstances de leur vie passée, auxquelles l’approche d'une séparation peut-être éternelle donnait un intérêt nouveau ; et causant de l’avenir avec un mélange d’espoir, de mélancolie et d’insouciance. Au point du jour, Cortail conduisit Armand à la voiture, qui attendait celui-ci devant la façade des bains.

— Adieu, lui dit-il alors, en cachant sous un calme affecté une émotion réelle ; je ne te dis pas comme le fils de Procida, dans les Vêpres Siciliennes :

Va mourir pour ton prince et moi pour mon pays.

J’espère bien, au contraire, que nous ne mourrons ni l’un ni l’autre; du reste. Dieu est le maître. Mon pauvre Armand, quand nous servions tous deux dans notre beau cinquième de la garde, qui eût dit que nous nous quitterions ainsi ! C’est cette maudite révolution... Allons, ne pensons pas à cela. S’il y a un mouvement là-bas, et qu’on y envoie mon régiment... nous allons peut-être nous rencontrer... Dans ces infernales guerres civiles on a vu des frères se tuer avant de se reconnaître... Bah! sensiblerie de femme... tu ne m’écoutes pas.

En effet, au lieu de répondre, Armand contemplait la fenêtre de la chambre où reposait en ce moment mademoiselle de Chateauvieux. Cortail suivit de l’œil ce regard qui restait fixé d’un air de désappointement sur les volets obstinément fermés.

— Je comprends, dit-il avec un mélange de compassion

LE NCEttt GORDIEN.

et d’ironie ; mais tu espères en vain ; le jour commence à peine, et Anastasie ne se lève jamais avant neuf heures.

— Elle dort, répondit Bennezons, en essayant un pénible sourire; tant mieux, je serais malheureux de troubler son repos. Tuas veillé, toi!... adieu!... elle dort!

Sans dire un mot de plus, Armand serra la main de son ami avec une énergie où se peignait la violente agitation de son ame, et s’élança dans la voiture, qui un moment plus tard l’entraîna rapidement vers Genève.

Le jour même du départ de Bennezons, une lettre à large enveloppe et à cachet noir fut remise au décoré de juillet qui, depuis le duel où il avait été vainqueur, se trouvait condamné à un isolement de plus en plus pénible pour son cœur et humiliant pour sa vanité. Témoin des progrès de son rival, impitoyablement repoussé par l'espèce de cordon sanitaire dans lequel madame de Chateauvieux le tenait emprisonné, enfin ayant subi toutes les phases de la passion malheureuse, il était arrivé graduellement à cet état d’exaspération qui ne rêve plus l’amour, mais la vengeance, et auquel doit être attribuée la brutale équipée qu’il s’était permise à la promenade.

Après avoir lu la lettre à cachet noir, Alexandre Guibout sortit de sa chambre dans une agitation inexprimable, et se lança, comme un cerf qu’une meute poursuit, à travers les rudes sentiers de la montagne. Le soir, il revint haletant, harassé, les yeux brillant d’un feu sombre et la physionomie empreinte d’une expression machiavélique. Sans songer à dîner, s^s reprendre haleine, il passa un crêpe à son chapeau, improvisa un deuil dont sa position de voyageur justifiait l’irrégularité, puis il se

rendit chez M. de Montespard, qui, dans sa chambre unique, conservait l’habitude de l’étiquette. En entendant son valet de chambre qui lui annonçait la visite du décoré de juillet, le marquis éprouva une vive surprise, mais sans en rien manifester, car l’étonnement, quelle qu’en soit la cause, messied aux gens d’esprit. Il se leva donc, accueillit, dans une attitude aussi froide que polie, le visiteur inattendu, et resta debout pour éviter de lui offrir un siège.

— Monsieur le marquis, lui dit Alexandre Guibout en le saluant avec une déférence respectueuse, ma démarche vous étonne sans doute, et je le conçois. Permettezmoi une explication franche qui convient à mon caractère comme au vôtre. J’ai eu des torts envers vous; je les reconnais et je viens vous prier de les oublier. L’|n dernier, lorsque je revins à Montespard, j’avais la tête échauffée par les événements de Paris, et cette exaltation que tant d’autres partageaient alors m’a entraîné à des <ï>lies que je regrette aujourd’hui.

Le décoré fit une pause comme pour attendre l’effet de son exorde; mais, au lieu de répondre, l’ex-pair de France inclina légèrement la tête et la releva aussitôt en regardant fixement son interlocuteur.

— Ma nouvelle position, reprit celui-ci avec une sorte de câlinerie diplomatique, m’impose comme un devoir la satisfaction que je désire vous offrir. M. Guibout, mon oncle, vient de mourir après m’avoir institué son légataire universel.

Le décoré prononça ces derniers mots d’une voix plus sonore et ch^cha de l’œil un fauteuil, persuadé sans doute que les quatre-vingt mille livres de rente, apportées par la lettre à cachet noir, lui donnaient le droit de s’asseoir même en présence d’un pair de France ; mais le marquis était trop gentilhomme pour ployer le genou devant le

veau d’or ; loin de là, il porta la tête un cran plus haut et se contenta de dire d’un air indifférent :

’*■ — Ah! M. Guibout est mort. Tant pis; c'était un honnête homme. *

— Le modèle des gens de bien, et je le pleurerai toute ma vie, reprit Alexandre déjà familiarisé avec le langage d’héritier. Mais la mort est la destinée commune. La perte douloureuse que je viens d’éprouver me rend propriétaire des forges de Montespard ; je deviens donc, monsieur le marquis, votre plus proche voisin, et c’est en cette qualité que je me présente devant vous. Je crois savoir, continua le décoré en hésitant un peu, que des considérations indépendantes de votre volonté, et auxquelles j’ai le tort de n’avoir pas été étranger, vous éloignent en ce moment de votre terre. Par sa position industrielle, mon oncle jouissait dans notre pays, d’une influence dont j’hériterai, je l’espère. Veuillez donc me permettre, monsieur le marquis, de vous offrir mes ser vices. Si vous pensez que mon intervention officieuse puisse avoir quelque poids auprès d’une population un peu effervescente, disposez-en, je vous en prie; je serai trop heureux de réparer, en cette occasion, mes extravagances de l’année dernière.

Le pair de France se redressa de nouveau.

— Le marquis de Montespard, dit-il avec une certaine hauteur, n’a besoin de la protection de personne pour habiter son château dès qu’il le jugera convenable. Vous vous trompez, monsieur ; je suis ici pour des raisons.de santé et non pour aucune de celles que vous supposez.— Sa dignité mise à couvert, le vieux gentilhomme reprit d’un air plus gracieux : — Du reste, monsieur, je vous sais gré de votre démarche. Un tort avoué d’une part doit être oublié de l’autre; ainsi ne parlons plus de ce qui s’est passé l’an dernier. A mon retour à Montespard je serai

charmé de vous recevoir. Entre nous, continua le marquis en souriant finement, ce que la forge et le château ont de mieux à taire, c’est de vivre en bonne intelligence. Songez qu’après aygir pillé l’un, nos petits Mazanieilo du Beaujolais pourraient bien se chauffer de l’autre. Mais, j’en suis sûr, je parle à un homme converti, et désormais convaincu comme moi que tout charivari peut finir par le tocsin.

— Un charivari ! ah ! monsieur le marquis, il y a de la

rancune dans ce mot, observa le jeune homme d’un air doucereux. £

— Cette petite vengeance ne pourrait plus vous atteindre, répondit M. de Montespard. Quand on a comme vous quatre-vingt mille livres de rentes, on ne donne plus de charivaris, on en reçoit.

Le décoré de juillet se prêta de bonne grâce à cette plaisanterie, et, profitant de la disposition favorable de son interlocuteur, reprit, non sans quelque embarras :

— Maintenant que vous avez bien voulu signer la paix, permettez-moi, monsieur le marquis, de vous entretenir d’une affaire à laquelle j’attache la plus haute importance, et qui, je le crois, ne sera pas sansintérêt pour vous même.

Le pair de France offrit une chaise au jeune visiteur, prit pour lui l’unique fauteuil de la chambre et s’assit le premier, maintenant ainsi, malgré sa politesse parfaite, la prééminence de son âge et de son rang. Quoique sa susceptibilité bourgeoise fut en secret irritée de cet arrangement, Alexandre Guibout entra en matière avec un redoublement de déférence.

— Ma confession sera courte, dit-il, je ne veux pas vous importuner. Depuis que j’ai rencontré à Genève mademoiselle de Chateauvieux, j’ai conçu pour elle une passion dont la manifestation irréfléchie lui a déplu sans doute, car à plusieurs reprises j’en ai été cruellement

puni. Cependant, peut-être me fais-je illusion, je n’ai pas perdu tout espoir; mais jusqu’ici j’avais dû m’interdire une démarche à laquelle m’enhardit aujourd’hui le changemejgJ. de mon sort. Les différents avantages sociaux peuvent se compenser, du moins je le pense. Ma fortune me permet d’offrir à mademoiselle de Chateauvieux une position digne d’elle. Ma naissance n’est pas noble, il est vrai, mais elle est honorable. Ma mère était une demoiselle de Saint-Gorgou, famille ancienne et modérée.

Enfin, monsieur le marquis, c’est à vous, ami de madame de Chateauvieux, que j’ose adresser une demande d’où dépend mon bonheur. Si vous me faisiez l’honneur de l’accueillir et de devenir mon protecteur auprès de ces dames, j’en éprouverais une éternelle reconnaissance.

Cachant sous une indifférence affectée l’intérêt que lui inspirait une pareille démarche, le marquis garda quelque temps le silence.

— Vous comprenez, dit-il enfin, qu’avant de vous répondre, j’ai besoin de réfléchir. Accepter la mission dont vous me chargez, c’est prendre l’engagement de vous servir de tout, mon crédit; or, je ne m’engage jamais légèrement. Revenez demain ; d’ici là j’aurai pris un parti.

Ce délai n’était qu’un acte de convenance, car la décision du marquis fut instantanée. Avec la promptitude de jugement particulière aux hommes spirituels, il traça de l’amoureux solliciteur une sorte de signalement matrimonial, formulé à peu près en ces termes :

— Age convenable, physique assez bien pour un mari, manières vulgaires, éducation bourgeoise, principes politiques détestables, nom absurde, fortune superbe.

— Le nom peut se changer, pensa le marquis en concluant ; Anastasie, qui est bien élevée, se chargera de ré-

former l’éducation, et la fortune de corriger les principes : le jeune homme est déjà dans le bon chemin ; pour venir me voir, il avait ôté son ruban.

Le vieillard se décida donc à protéger le postulant, l’antipathie qu’il avait conçue pour Bennezons le faussant d’ailleurs à cette résolution. Ce fut de l’air le plus affable et avec un sourire d’heureux présage, qu’il accueillit le lendemain le décoré de juillet.

— Mon cher monsieur Guibout, lui dit-il avec une familiarité de grand seigneur, je suis à vous, comptez sur moi. Il est quelques petits arrangements nécessaires et dont nous conviendrons plus tard. Vous êtes un homme intelligent et raisonnable ; ainsi je suis sûr que nous nous entendronsà merveille. Madamede Chateauvieux retourne à Genève dans deux jours ; il est inutile que j’entame la négociation avant son départ. Vos intérêts doivent vous appeler dans le Beaujolais ; allez-y, mais soyez dans un mois à Genève. D’ici là j’aurai, je l’espère, mené l’affaire à bon port.

Alexandre se confondit en remerciements et en protestations de reconnaissance ; mais, dès qu’il eut quitté son noble protecteur, l’expression obséquieuse de sa physionomie se changea soudain en un épanouissement ricaneur.

— Ah ! vieux Polignac, se dit-il en employant une métaphore politique fort à la mode alors parmi le populaire de Paris, tu as mordu à l’hameçon parce qu’il est d’or ! J’espère que ces deux princesses seront aussi avides que toi. Oui, dans un mois je serai à Genève. S’il faut manger la moitié de ma fortune pour éblouir cette orgueilleuse créature, je la mangerai ; et quand j’aurai son consentement, quand elle m’aura dit : « Je serai votre femme, » je lui répondrai : « Je ne veux pas de vous. » Oui, sacrebleu ! je lui dirai : a Je ne veux pas de vous 1 »

et cela le jour de la signature du contrat, en présence de l’impératrice sa mère et de toute son auguste famille. Ces deux femmes-là m’ont trop vexé ; je serais un lâche si je n’en tirais pas une vengeance éclatante.

Ignorant le projet diabolique, inspiré* peut-être au décoré par l’histoire du marquis de Brunoy, M. de Mqntespard tint fidèlement sa promesse. De retour à Genève avec ses deux compagnes, il laissa passer politiquement une quinzaine de jours, afin de donner à l’absence , ce vent destructeur, le temps de souffler sur le souvenir de Bennezons. Ce délai écoulé, un jour que madame de Chateauvieux lui parlait du mariage d’Anastasie en faisant l’éloge d’Armand , il trouva l’occasion opportune et entama la discussion.

— Sans vos engagements envers ce jeune homme , dit-il d’un air de regret, j’aurais eu un autre parti à vous proposer.

— Proposez toujours , répondit madame de Chateauvieux; vous savez qu’une femme aime assez à causer mariage.

— C’est tout simplement un parti de 80,000 livres de rente, reprit le négociateur, qui mit ce propos colossal en tète de son attaque , ainsi que , pour combattre les Romains, Pyrrhus, roi d’Épire, rangeait des éléphants devant son front de bandière.

La femme chevaleresque tressaillit sur son fauteuil, comme si cet éléphant d’or, qui a nom 80,000 livres de rente, l’eût touché de sa trompe.

— Voilà un parti digne d’une duchesse, dit-elle en se

remettant de son émotion. De qui voulez-vous parler 1

— D’un homme que vous connaissez déjà , quoique peut-être il ait été mal apprécié de vous; d’un homme dont le nom va vous surprendre.

— Quel préambule ! Mais parlez donc.

— D’Alexandre Guibout, puisqu’il faut l’appeler par son nom , répondit le marquis en .parodiant le vers de Lafontaine au sujet de la peste;

Madame dp Chateauvieux fit un second soubresaut. Sans lui donner le temps de prendre la parole , le pair de France lui expliqua l’affaire dans tous ses détails, et conclut sa harangue en demandant formellement la main d’Anastasie pour son protégé. La promesse faite à Bennezons, les mots sonores d’honneur, de délicatesse , de loyauté, les répugnances inspirées par les opinions, la naissance et les manières du nouveau prétendant , furent opposés à l’orateur, comme il s’y attendait et sans qu’il s’en inquiétât beaucoup. Ayant prévu toutes les objections, sa réponse à chacune d’elles était prête.

— Ma chère amie , dit-il à son interlocutrice en usant du langage familier qu’autorisait de sa part une longue intimité, parlons raison. La richesse, je le sais, existe souvent sans le bonheur; mais lui, en revanche, ne se rencontre que bien rarement sans elle. Dans notre classe surtout, la fortune est une nécessité. Vous n’êtes pas riche, Bennezons l’est moins encore; en unissant ces deux médiocrités, vous arrivez tout droit à la gêne pour Anastasie. Je dis la gêne; si elle a plusieurs enfants, je dirai : la pauvreté. Ce projet de mariage a été conçu sans me consulter, et dans un de vos moments d’engouement romanesque. Mais aujourd’hui que j’en appelle à votre bon sens et à votre sollicitude pour votre tille, vous avouerez qu’il ne peut pas supporter une discussion sérieuse.

LB NCEl'D GORDIEN.

— M. de Bennezons n’est pas riche, j’en conviens ; mais sa naissance est excellente, et, à mes yeux, c’est une considération capitale.

— D’abord les Bennezons sont éteints , et celui-ci est d’une famille greffée sur l’ancienne on ne sait comment.

— Il est Bennezons véritable , j’en suis certaine. Savez-vous que les Bennezons sont la fleur de la noblesse normande , et qu’ils datent de Charles-le-Chauve?

— Et quand ils dateraient de Charles-le-Chauve ! ce n’est, après tout, que de la seconde race, répondit le vieux gentilhomme avec le superbe sourire qu’eût pu se permettre un Mérovingien ressuscité.

— C’est quelque chose, dit en riant à son tour madame de Chateauvieux.

— Quelque chose, mais peu de chose. Voyez-vous, ma chère amie, en France il y a une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Tout le reste , petite noblesse ou bourgeoisie, doit être placé au même rang. Pour moi, entre Bennezons et Guibout je ne fais aucune différence ; et vous-même, vous vous êtes montrée un jour de mon avis. Entre nous, votre mari s’appelait M. Pourtois.

— 11 ne s’agit pas de cela ; je me nomme madame de Chateauvieux. Comment pensez-vous que ma fille puisse s’appeler Guibout ?

— Ce serait d’autant plus déplorable , dit le marquis avec un sérieux affecté, que de Guibout on fait facilement Gibou.

— Et alors , chaque fois qu’Anastasie recevrait du monde, on dirait : Nous allons prendre le thé de madame Gibou. Vous le premier.

— J’en suis capable, mais comme vous le disiez tout-àl’heure, il ne s’agit pas de cela. Un nom ridicule se quitte; je ne pense pas que le jeune homme tienne au sien le

moins du monde. C'est l’affaire d’un pourvoi devant le garde-des-seeaux ; pas autre chose.

— S'il avait une terre? observa madame de Chateauvieux d’un air pensif.

— Une terre ! Je ne crois pas. Mais il possède près de Montespard des étangs magnifiques.

— Où cela mène-t-il?

— Droit à votre but. Jetez dans un étang dix bourgeois, je me charge de repêcher dix nobles. Monsieur de l’Étang d’abord ; à tout suzerain tout honneur; ensuite monsieur de Lamare, monsieur de Leau, monsieur du Jonc, monsieur de Labonde, monsieur de Ltle...

— Monsieur du Brochet, dit à son tour madame de Chateauvieux; faites-moi grâce du reste de la pêche. Mais tout cela n’est qu’une plaisanterie.

— Voici qui n’est pas une plaisanterie. La mère de M. Guibout était une -demoiselle de Saint-Gorgon, d’une bonne famille du Beaujolais : qui empêche notre jeune homme d’en relever le nom et les armes? Madame de Saint-Gorgon ! Trouvez-vous que ce nom ferait un trop mauvais. effet à la porte d’un salon?

— Je ne dis pas cela; au contraire, il a quelque chose de chevaleresque qui ne me déplaît pas; Saint- Gorgon ! je crois que cela irait assez bien à Anastasie, qui est grande et brune.

Madame de Chateauvieux se laissa vaincre de la sorte, article par article; mais, à la fin de la discussion, elle réitéra le refus par où elle avait débuté, et déclara que, tout en reconnaissant les avantages de l’alliance qu’on lui proposait, elle était décidée à tenir la parole donnée à M. de Bennezons. Le marquis n’insista pas, comptant sur les réflexions de son ancienne amie plus encore que sur sa propre éloquence. Il ne fut pas déçu dans ce calcul. La femme à principes héroïques et religieux, qui, en face

du vieux pair de France avait pris la défense d’Armand, passa à l'ennemi, c’est-à-dire au Guibout, avant d’avoir rejoint sa fille.

La soudaineté d’un pareil changement n’a pas besoin de commentaire. Les sentiments ordinaires s'insinuent dans le cœur graduellement, comme naissent les rayons de l’aube ; les fortes passions, au contraire s’en emparent de force et d’un seul coup, ainsi que le soleil inonde de sa lumière une chambre dont les volets s’ouvrent à midi. L’or, ce soleil monnayé, possède, autant que l’astre souverain lui-même, cette puissance d’irruption et d’éblouissement à laquelle les caractères les plus stoïquement trempés ne résistent pas toujours et qui devait trouver sans défense une femme dont la vanité surpassait la fortune. Dans les rêves les plus ambitieux dont sa fille était l’objet, madame de Chateauvieux n’avait jamais rien espéré d’aussi splendide que l’établissement proposé par son vieux conseiller. A ses yeux, les fermes, les forges, les maisons de ville et de campagne d’Alexandre Guibout se dressèrent subitement, en s’empilant les unes sur les autres dans un ordre imposant et grandiose. Pendant quelque temps, il est vrai, une crevasse de cette Babel dorée laissa voir l’image irritée de Bennezons; mais le ferme esprit de la femme entre deux âges chassa bientôt cette vision importune comme on eftraie du pied un lézard mal appris qui s’aventure dans un monument consacré.

Les conversions récentes inspirent toujours à ceux qui les subissent une rare ferveur de prosélytisme. Convaincue de la divinité de la Fortune , madame de Chateauvieux ne perdit pas de temps pour prêcher sa croyance à la personne la plus interressée î' ce débat et dont le consentement était indispensable à sa solution. A son retour d’une promenade sur le lac, Anastasie fut assaillie par une de ces attaques maternellement impitoya-

blés, qui vont droit et raide comme une charge de cavalerie, en sabrant au profit de l’intérêt tous les liens, tous les serments, tous les droits de l’amour. La jeune fille se révolta d’abord contre l'idée de rompre l’alliance dont son anneau d’argent était le gage.

Il est impossible que vous parliez sérieusement, dit-

elle en regardant sa mère avec un sourire d’incrédulité; sans doute vous voulez m’éprouver, et ceci est une plaisanterie concertée entre vous et M. de Montespard?

Ai-je l’habitude de plaisanter lorsqu’il s’agit de ton

avenir, répondit madame de Chateauvieux d’un ton grave ; je ne t’ai pas dit un seul mot qui ne soit sérieux et vrai. La plus importante action de ta vie, de la mienne, par conséquent, doit se décider en ce moment. Un parti, tel que mon amour pour toi n’aurait jamais osé en espérer un semblable, se présente aujourd’hui ; toutes mes sympathies lui sont acquises, je ne te le cache pas ; car je veux être franche avec toi. Mon consentement est donc prêt, mais c’est le tien qu’il faut avant tout. Voyons : quelles objections peux-tu faire contre ce projet qui me rendrait si heureuse?

— Mais, maman... et Armand? dit Anastasie.

— Tu veux dire M. de Bennezons, reprit la femme de quarante-six ans; eh bien?

Cette inintelligence affectée blessa la jeune fille et lui inspira un accès d’énergie.

— Il m’aime, s’écria-t-elle.

— Cela ne m’étonne pas; tu es assez bien pour inspirer une passion.

— Mais je l’aime aussi, moi, et vous ne l’ignorez pas. L’attachement que j’ai conçu pour lui est né sous vos yeux; vous l’avez vu se développer jour par jour sans y mettre obstacle; vous connaissez aussi bien que moimême l’engagement qui nous lie, et, quand je prononce

son nom, il semble que je parle d'un étranger. Je vous le répète, je l’aime ! Prétendrez-vous maintenant que ce soit sans votre aveu?

— Accuse-moi, tu en as le droit, répondit madame de Chateauvieux avec une douceur hypocrite. Les reproches que tu me fais, je me les suis adressés déjà plus d'une fois ; mais dans ta bouche ils me semblent bien durs. J’ai eu tort, sans doute, de ne pas rompre dès son origine une liaison qui ne pouvait aboutir à rien de sensé. Mais pouvais-je prévoir ce qui arrive aujourd’hui? Toutefois, j’ai manqué de prudence, et voilà ce que je ne me pardonne pas. Allons, chère enfant, tu vois que je reconnais mes torts; à ton tour, avoue quu tu n’es pas raisonnable.

— Je le serais sans doute si je manquais à ma parole ?

— Toujours de l’exagération. S’il fallait donner une interprétation aussi rigoureuse à toutes les promesses qu’il est impossible de tenir, la vie tout entière ne serait qu’un parjure. Tu m’aimes trop, n’est-il pas vrai, pour te marier sans mon consentement? Comment donc peuxtu te regarder comme engagée quand je ne le suis pas

— Mais vous-même, n’avez-vous pas promis...

— Rien. J’ai toléré des assiduités auxquelles je ne voyais ancun inconvénient, n’y attachant pas d’importance. Que s’est-il passé ? une chose qui arrive tous les jours dans le monde, aux eaux surtout. Au milieu d’une société assez ennuyeuse, un jeune homme inoccupé t’a remarquée parce que tu étais en effet la plus remarquable; comme il taut au bal des danseurs et dans un concert des musiciens, tu as dansé, tu as chanté avec lui ; mais ne l’aurais-tu pas fait avec tout autre homme de bonne compagnie qui eût eu des jambes ou de la voix? L’intérêt plus ou moins vif que tu as pu prendre à une connaissance de quelques jours n’a donc qu’une gravité éphémère. Les liaisons contractées aux eaux sont d une

nature tellement exceptionnelle, qu’elles ne sauraient engager pour l’avenir. On se rencontre à Spaou à Baréges, on se voit tous les jours comme si l’on était amis intimes; la saison finie, chacun part de son côté et l’on ne se connaît plus. Nous voici en Suisse, M. de Bennezons est en Vendée; qui peut dire seulement si vous vous reverrez jamais?

— S’il est en Vendée, qui l’y a envoyé? dit Anastasie d’un ton de reproche et d’amertume.

— Moi, répondit la femme chevaleresque en levant orgueilleusement la tête, et s’il fallait recommencer, je lui tiendrais encore le même langage. Je rends justice à monsieur de Bennezons ; il a des idées d’honneur et de loyauté, mais son caractère est faible, irrésolu : en l’arrachant à l’influence de Félix, en réchauffant ses sentiments attiédis, en lui montrant enfin le chemin du dévouement, j’ai accompli un devoir, tout en lui rendant un inappréciable service. La place de monsieur de Bennezons est en Vendée; si nous le revoyons jamais, ce sont des remerciements que j’attends de lui et non des reproches. Mais ceci est une question toute politique, reprit madame de Chateauvieux d’une voix insinuante, et nous devons, avant tout, nous occuper de toi. Ma bonne Anastasie, il m’en coûte, sois-en bien sûre, de contrarier le moindre de tes caprices ; mais mon amour de mère ne me permet pas une faiblesse qui compromettrait ton sort et dont toi-même, un jour, serais la première à gémir. Puis-je avoir d’autre désir que celui de ton bonheur? Sois donc raisonnable, je t’en supplie. Au fond, tu dois comprendre que monsieur de Bennezons n’est pas un parti pour toi. Nous ne sommes pas riches, il l’est moins encore; en unissant ces deux médiocrités, nous arrivons tout droit à la gêne, et, en admettant la possibilité d'un pareil mariage, si vous aviez plusieurs enfants, il faudrait

LE NŒUD GORDIEN. S t 9

dire : La pauvreté. Quand tu seras mère, Anastasie, tu verras que dans notre cœur de femme te bonheur de nos enfants absorbe tout autre sentiment. Mais songes-y donc : quatre-vingt mille livres de rente !

— Si Armand n’est pas riche, du moins son nom est beau, et l’on peut se passer de fortune lorsqu’on s’appelle Bennezons, répondit la jeune fille avec un accent de fierté.

— D’abord, est-il réellement de l’ancienne famille des Bennezons î Rien n’est plus douteux, à ce qu’assure monsieur de Montespard, à qui tu accorderas bien quelques connaissances en fait de généalogies. Et puis, voistu, mon enfant, en France il n’y a qu’une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Si tu devais t’appeler madame de Rohan ou de Montmorency, je passerais sur tout le reste; on ne s’enquiert jamais de *la bourse d’un prince. Mais entre Bennezons, Chateauvieux ou Saint-Gorgon, je ne vois, moi, aucune différence, et alors il est tout simple que la fortune fasse pencher la balance. Quatre-vingt mille livres de rente !

— Mais mon cœur...

— Quatre-vingt mille livres de rente ! c’est-à-dire une fortune suffisante pour vous mettre de pair avec ce qu’il y a de plus aristocratique à Paris.

— Surtout quand on s’appelle Guibout.

— Saint-Gorgon ! de Saint-Gorgon ! c’est une affaire arrangée. Les Saint-Gorgon étaient une des premières familles du Beaujolais et ce nom a fort grand air.

Ainsi que l’avait fait sa mère avec monsieur de Montespard, Anastasie attaqua dans tous ses articles le projet soumis à son approbation; elle discuta, raisonna, argumenta, puis parlementa ; mais auparavant versa ces larmes oui tranouillisent la conscience, car toute femme

320 Œl’VRES DE CH. DE BERNARD.

s’absout lorsqu’elle a pleuré. Enfin, après avoir épuisé ses arguments et ses sanglots, elle se soumit, et reconnut peu à peu dans ses méditations particulières qu’elle avait raison de se soumettre. Cortail, qui, seul, eût pu plaider la cause de son ami, était rentré en France, où l’appelait son service dans son nouveau régiment. Aucune lettre venue de la Vendée n’apporta mademoiselle de Châteauvieux un de ces remords qui réveillent les nobles instincts du cœur, ou peut-être la prudence maternelle supprima-t-elle une correspondance qui eût contrarié ses projets. Dès lors, Bennezons fut perdu, quoiqu’il ne fût pas encore oublié.

Quelques jours après, une lettre du marquis de Montespard apprit à son protégé que le champ-clos matrimonial lui était ouvert. De son côté, le nouvel héritier n’avait pas perdu de temps pour endosser le Saint-Gorgon par-dessus le Guibout, afin de lever d’avance les obstacles qu’aurait pu lui opposer la morgue aristocratique de sa future belle-mère.

Par une belle matinée d'octobre , M. Alexandre Guibout de Saint-Gorgon, ex-décoré de juillet, car il n’était plus question du ruban bleu à liseré amaranthe, fit son entrée à Genève dans un coupé magnifique dont le cabriolet d’arrière-train contenait deux laquais en grand deuil . et qui offrait sur chaque panneau l’écusson des Saint-Gorgon : d’azur, à trois têtes de gorgones d’argent, arrachées de gueules ; armes parlantes et terribles que madame de Chateauvieux proclama souverainement chevaleresques. Présenté officiellement par le marquis, le

prétendu reçut un accueil gracieux qui déconcerta ses projets de vengeance. Peu à peu les scènes de Saint-Gervais furent adroitement rappelées par les deux femmes, et reçurent une explication dont la douce moquerie devenait flatteuse, loin de blesser.

— Avouez que vous me détestiez, lui ^it d’un air de bonhomie madame de Chateauvieux , et moi-même, je dois en convenir, je ne vous aimais guère. Je suis un peu intolérante en politique, c’est là mon défaut; et puis, pourquoi vous y être pris si mal ? puisque vous connaissiez monsieur de Montespard, pourquoi ne pas vous faire présenter par lui?

— Mademoiselle me détestait sans doute aussi ? demanda le jeune homme en se tournant assez gauchement du côté d’Anastasie.

— Moi... j’avais peur de vous, répondit-elle en levant sur lui un regard qu’elle baissa aussitôt.

Il est des hommes qui sont extrêmement flattés d’être trouvés terribles par les femmes. Alexandre Guibout était du nombre. Cet aveu lui fut donc très-agréable et acheva de le désarmer.

— Au fait, se dit-il , je crois biên que j’ai dû lui faire peur. Avec ma vieiller edingote de velours et ma casquette rouge, j’avais l'air d’un Robert-Macaire.

En faisant cétte réflexion, le jeune homme glissa un regard complaisant le long de son individu , dont, selon lui, un costume de deuil entièrement neuf rehaussait singulièrement la bonne grâce. 0

— De quoi puis-je me plaindre? reprit-il en lui-même ; si je n’ai pas réussi à Saint- Gervais, c’est que, il faut l’avouer, je n’avais rien de fort séduisant. M’aimer tel que j’étais alors eût été de sa part la preuve d’un assez mauvais goût. Madame de Chateauvieux a raison ; je m’y étais mal pris.

— Je vous ai paru bien maussade, n’est-ce pas ? lui dit Anastasie un autre soir; mais vous-même n'étiez pas toujours fort aimable pour moi. Vous rappelez-vous le jour où vous m’avez si bien éclaboussée au bord de l’Arve ?

La jeune fille n’eut pa6 plutôt prononcé ces paroles qu’elle rougit et baissa les yeux, car l’image d’Armand s’offrit à elle, et sembla lui graver au front avec un fer brûlant le baiser qu’elle avait reçu le jour même dont elle venait d’évoquer le souvenir.

Guibout ne remarqua pas cette émotion ou s’en crut la cause.

— J’avais perdu la tête, répondit-il d’un ton passionné, et l’on doit être indulgent pour la folie. Puisque vous vous rappelez si bien mes torts, aviez-vous remarqué celui-ci?

A ces mots, il montra le lambeau de gaze verte auquel, depuis deux mois, il avait donné pour reliquaire la poche de son gilet.

— Peut-être n’avais-je pas voulu le voir, répondit mademoiselle de Chateauvieux entraînée à cette petite fausseté par le besoin de s’étourdir en imposant silence à des souvenirs importuns.*

— Comment garder rancune à tant d’esprit et de grâce? pensa maître Guibout, qui, pour s’excuser à ses propres yeux en voyant sa vengeance s’en aller par morceaux à chaque nouveau sourire d’ Anastasie, finit par se dire :

— Bah ! après tout, elle est charmante ; j’en suis amoureux, elle commence à m’aimer et je serais un niais de songer à autre chose qu’à être heureux ; et puis enfin ce n’est pas au roi de France de venger les injures du duc d’Orléans.

Les arrangements du mariage suivirent donc le cours ordinaire.

Deux mois après, lorsque le contrat fut signé en pré-

*encc d’une brillante réunion, l’ex-décoré de juillet, loin d’imiter le marquis de Brunoy, moula sur le papier, dans le ravissement de son cœur, le nom de Guibout emmanché de Saint-Gorgon et illustré d’un prodigieux paraphe auquel, cette fois, madame de Ghateauvieux ne trouva rien à reprendre; puis, le lendemain, devant l’église catholique de Genève, il prononça le oui sacramentel avec l'énergie qu’il déployait quelque temps auparavant eD chantant la Marseillaise.

Quinze jours environ après ce mariage, M. de Montespard fut accosté dans la rue des Allemands, naguère la plus pittoresque de Genève , par un jeune homme qui vint à lui avec empressement. C’était Bennezons, pâle et amaigri, l’air fatigué, la barbe longue, les vêtements en désordre. Malgré son usage du monde, le marquis resta un moment interdit.

— Comment se porte madame de Chateauvieux? lui dit pour première parole le jeune homme sans remarquer son embarras ; il me tarde tant de la voir, que, si j’écoutais mon désir, j’irais chez elle tout de suite en costume de voyageur.

Le pair de France avait recouvré son sang-froid habituel ; n'ayant aucune raison de ménager l’amant abandonné, il lui jeta sans préparation ces foudroyantes paroles :

— Vous aurez un compliment à faire à Anastasie. Vous savez sans doute qu’elle est mariée?

— Mariée ! s’écria Bennezons devenu pâle comme un mourant.

— Depuis quinze jours, à M. de Saint-Gorgon : vous le connaissez, vous vous êtes battu avec lui à Saint-Gervais ; et tenez, si vous voulez les voir tous deux, tournez la tête, les voilà qui passent.

En ce moment, en effet, la voiture des nouveaux époux

traversait la rue. Ils saluèrent le marquis; mais, en reconnaissant Armand, Anastasie retira précipitamment la tête.

Benngzons s'était appuyé contre la porte d'une maison; peu à peu il dompta son émotion, et levant sur le vieillard un regard plein d'amertume :

— Si cette femme vous parle de moi, lui dit-il, répondez-lui que je suis condamné à mort en Vendée, et que j’y retourne.

Et, sans ajouter un mot, il s’éloigna.

Le 6 juin de l’année suivante, dans une triste clairière de la Vendée une maison dont le nom ne périra pas brûlait au bruit d’une fusillade qui couvrait de ses détonations acharnées les sifflements de l’incendie : c’était le château de la Pénissière ! Plusieurs compagnies de pantalons rouges, pour employer l’expression du pays, attaquaient ce logis héroïque défendu par une poignée de Vendéens; le feu sur la tête, le feu sous les pieds, criblés d’une grêle de balles, les assiégés se battaient sans crainte comme sans espoir, tandis que deux clairons, placés à chaque étage, sonnaient leur fanfare de mort et rappelaient les templiers chantant sur le bûcher. A la fin les clairons se turent comme s’étaient tus les chevaliers ; le feu triomphait. Le toit enflammé terminait le combat en s'effondrant sur les Vendéens, ainsi que s’abat le couvercle d’une bière. Une partie de la garnison se fit jour, toutefois par une trouée victorieuse ; le reste demeura, non pas vaincu ni prisonnier, mais mort et déjà enseveli.

Parmi les assiégeants, un officier se tenait immobile

devant le château, la tête tristement baissée, appuyé sur son sabre dont il trouait la terre par un mouvement convqjsif; il contemplait d'un œil morne plusieurs corps reconnus à la blancheur de leurs mains pour corps de gentilshommes, ainsi que s’exprimèrent les journaux du temps, et que des soldats tiraient un à un de dessous les décombres. Tout à coup il se pencha en pâlissant vers un de ces cadavres à demi-consumés, lui souleva la main gauche, et à la vue d’un anneau d’argent dont il reconnut la forme étrange, jeta un cri qui se perdit dans les autres clameurs de cette scène de carnage :

— Armand ! '

Cortail, car c’était lui que l’impitoyable loi de la guerre avait amené en présence de son ancien frère d’armes, se mit à genoux et pleura. Il fit creuser ensuite une fosse qu’il ouvrit lui-même, et après avoir pris l’anneau, seul signe auquel il eût pu reconnaître un corps défiguré par les flammes, coucha son ami dans cette tombe de soldat, pensant qu’il ne saurait lui en trouver une plus glorieuse.

Plusieurs mois après, le régiment de Cortail vint à Paris. La première visite de l’ami d’Armand fut pour madame de Saint-Gorgon, rentrée en France depuis # quelque temps avec sa mère et son mari. A la vue de son parent, Anastasie rougit un peu, mais l’usage du monde lui fit promptement dompter cet embarras causé par les souvenirs de Saint-Gervais. S’approchant de la cheminée, la jeune femme prit dans une coupe une bague ornée de brillants, qu’elle choisit parmi plusieurs autres, et l’offrant à son cousin avec un geste gracieux :

— Félix, lui dit-elle, vous n’étiez pas à mon mariage, et depuis je ne vous ai pas vu ; mais ne croyez pas que je vous aie oublié. Voici qui vous attend depuis longtemps, c’est mon présent de noce.

326 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— J’ai aussi une bague à vous offrir, répondit Cortail d’un ton sévère ; et il lui présenta l’anneau d’argent.

Madame de Saint-Gorgon rougit et pâlit presque en même temps.

— Qui vous a remis cet anneau ? dit-elle ensuite d’une voix faible.

— La mort, répondit gravement l’officier; je l’ai pris au doigt d’Armand de Bennezons, tué, il y a trois mois, au château de la Pénissière.

Anastasie tomba sur un fauteuil en se bouchant les yeux ; sa douleur, réelle en ce moment, s’épancha par des larmes abondantes autant qu’amères; selon l’usage des jeunes filles qui se laissent marier!, elle justifia sa conduite aux dépens de sa mère qu’elle accusa de despotisme ; et, de plus en plus abandonnée à son chagrin, elle finit par confesser à son cousin l’antipathie que lui inspirait son mari.

— Je n'ai jamais aimé qu’ Armand, dit-elle en sanglottant ; au nom du ciel, donnez-moi sa bague ! elle ne me quittera qu’à la mort.

A la vue d’un désespoir si profond, Cortail ému et presque repentant, passa au doigt d’ Anastasie l’anneau d’argent, ainsi devenu le symbole de fiançailles étranges entre une florissante jeune femme du faubourg Saint- Germain et un cadavre couché bien loin, au fond d’un bois de la Vendée. Jusqu’à présent madame de Saint- Gorgon a tenu son serment. L’anneau d’argent brille à sa main gauche, à l’exclusion de tout autre, car, par un raffinement de femme, elle a exilé à la main droite tous les autres joyaux de son baguier, même l’alliance de son mariage. Cette conduite est motivée, selon l’usage, aux yeux d’Alexandre Guibout, par une imaginaire fidélité au souvenir d’une amie ; mais le monde, moins crédule que les maris à l’égard des bagues données par les conipa

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LE NŒUD (JOBDIEN.

gnes de pensionnat, a déjà calomnié plus d’une fois la main gauche de madame de Saint-Gorgon. De leur côté, plusieurs jeunes gens des plus beaux, des plus élégants, ou des plus spirituels de l’aristocratie parisienne, ont juré guerre à mort à l’anneau d’argent. L’un veut le conquérir, l’autre le remplacer; l’un ou l’autre réussira-t-il?qui peut le dire ? Anastasie portera-t-elle jusqu’à la mort, ainsi qu’elle l’a juré, la bague du romanesque et malheureux Bennezons ? Arioste et Boccace en eussent douté ; pour moi, je le crois. Sans doute je ne voudrais pas assurer l’anneau d’argent contre une rivalité que l’avenir lui réserve peut-être ; il est exposé à rencontrer un jour un voisin, mais un remplaçant, je ne veux pas le supposer ; car enfin une main a cinq doigts : les défunts et les vivants ne se gênent guère mutuellement; et d’ailleurs quelle femme douée d’une âme chevaleresque pourrait, même pour obéir aux exigences d’une nouvelle passion , répudier le souvenir d’un amant de vingt-cinq ans, mort au combat de la Pénissière t

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