‹ Le noeud gordien (volume 4)Chapitre 3 sur 8 · I. II · texte numérisé non relu

I. II

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jet. Je vous prie donc d'intervenir dans cette affaire, et de lever les obstacles que je rencontre, comme je me charge de lever ceux qui pourraient s'opposer à votre élection. En un mot , voici mon ultimatum ; pas de mariage pour Edouard , pas de députation pour vous !

— Vous avez le droit de me demander service pour service , répondit le mari ambitieux avec un sourire mêlé d'amertume. J'accepte vos conditions.

— 'C'est aujourd'hui lundi, et l'élection a lieu au commencement de la semaine prochaine ; mes dernières instructions aux membres du collège sur qui j'ai du crédit doivent donc partir vendredi. J'espère que vous aurez obtenu d'ici là un résultat définitif qui dictera ma conduite.

A ces mots , monsieur de Pomenars se leva et prit congé avec une politesse hautaine destinée à venger sur le mari la petite humiliation que la femme lui avait fait subir. Après l'avoir reconduit jusqu'à la porte d'entrée, monsieur de

Flamareil, le front plus soucieux ;, l'œil plus sardoniquement triste que de coutume, traversa de nouveau l'appartement, et entra dans le petit parloir où s'était retirée Eudoxie.

Après l'escarmouche où son habileté de femme du monde avait mis en déroute l'expérience du vieillard anacréontique, madame de Flamareil s'était assise à son piano , dans un accès de gaîté assez étranger à ses habitudes sérieuses; mais à la vue de son mari, la joie puérile h laquelle la marche des Puritains servait de fanfare fit place à un malaise subit; instinctivement, elle comprit qu'elle s'était trop hâtée de célébrer son triomphe , et ses doigts trahi-

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rent l'anxiélé nouvelle qui venait de s'emparer de son esprit, en abandonnant le motif martial qu'ils avaient attaqué d'abord avec une victorieuse énergie.

M. de Flamareil s'approcha lentement, et fermant la partition ouverte sur le pupitre :

— J'ai à vous parler, dit-il d'une voix grave.

• — Quel air solennel 1 répondit Eudoxie, qui, pour dissimuler son embarras, continuait de moduler une suite d'arpèges de plus en plus incohérente.

Le futur député accueillit avec une impassibilité glaciale le sourire qui avait accompagné ces paroles.

— ^M. de Pomenars vous a-t-il parlé du motif de sa visite ? demanda-t-il ensuite en regardant sa femme fixement.

— Sans doute ; mais je ne pense pas qu'il vous ait fait part du résultat, reprit madame de Flamareil ^ dont le courage et le sang-froid se réveillèrent à l'approche du danger.

— Quel résultat ?

— M. de Pomenars me paraît sujet à d'étraii-

ges distractions. Aujourd'hui , par exemple, il s'est figure avoir rajeuni de quarante ans. Je lui ai rappelé que nous sommes en i836, et que les beaux jours du directoire sont passes. Voilà tout.

Semblable aux capricieuses divinités du paganisme , iNI. de Flamareil rejeta le sacrifice de la vieille victime que sa femme immolait politiquement sur l'autel conjugal.

— Si M. de Pomenars se prend pour un jeune homme, dit -il avec une dédaigneuse raillerie, il a eu tort de vouloir faire partager son illusion à une femme aussi experte que vous. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ecoutez-moi, je vous prie , et si ce que je dois vous dire me force à m'écarter de ma réserve ordinaire , songez que je n'aborde pas volon-^ tairement un sujet pénible pour tous deux 1 II y a dix ans , à Lyon , lorsque je me battis avec cet homme que nous avons revu l'autre jour , et qui vous a donné, en vous insultant publiquement, une nouvelle preuve de son attachement et de sa courtoisie ; il y a dix ans ^ dis-je , je

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VOUS aimais, assez pour être jaloux, assez pour jouer ma vie à cause de vous, assez pour vous tuer, et plus d'une fois j'ai été tenté de le faire. Malgré l'entraînement romanesque de votre caractère , vous n'aviez envie , je crois , ni de votre mort, ni même de la mienne , et vous n'avez rien épargné pour me guérir d'une susceptibilité si folle et si mal apprise. Vous avez réussi complètement. Il n'est point de passion qui résiste aux épreuves auxquelles vous avez soumis la mienne , point de besoin de vengeance qu'un outrage réitéré ne finisse par changer en indifférence pacifique. Aujourd'hui, je ne vous aime plus et je ne vous hais plus; j'ai compris à la fin que coudre son amour ou son honneur à la robe d'une femme était une puérilité sans excuse ; j'ai donc mis mon honneur en moi seul , pour être plus sur de le garder , et remplacé l'amour par un autre sentiment aussi fécond peut-être en déceptions, mais dont les blessures du moins ne font pas rougir. Je suis, dit-on, un ambitieux, cela est vrai, mais c'est vous qui m'avez rendu tel j c'est vous

qui, en me refusant le bonheur intime pour lequel je me sentais né , m'avez jeté dans les violentes distractions de la vie publique ; et rendez grâce à mon ambition , car vous lui devez la paix que je vous accorde. Une fois entré dans ce nouveau chemin , je vous ai laissée libre dans le vôtre. Cela esl-il vrai , madame ? Vous ai-je jamais demandé compte de vos affections ? Ai-je cherché à réprimer ce besoin d'épanchement sympathique que votre cœur éprouve à un degré si éminent ? Ne me suis-je pas fait volontairement sourd et aveugle? En un mot, n'avezvous pas toujours trouvé en moi un mari, j'ose le dire , exemplaire ?

M. de Flamareil fît une pause pour attendre une réponse , mais sa femme resta muette , le regard sombre et la tête baissée.

— Pour prix de ma belle conduite , je vous demande une seule chose, reprit-il avec une ironie de plus en plus incisive : ne compromettez pas ma position comme vous avez autrefois exposé ma vie ; j'ai pu me battre pour vous; mais ma longanimité n'irait pas jusqu'à sup-

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porter patiemment une destilution dont vous seriez la cause.

— Je ne vous comprends pas^ dît Eudoxie d'une voix faible.

— La chose est fort simple, cependant : si je ne suis pas député, avant trois mois j'aurai perdu ma place. Je connais les intrigues qui se trament à ce sujet , et je sais que mon successeur est déjà désigné ; tandis qu'une fois à la chambre, on a besoin de moi, et l'on me garde. Vous voyez donc que ma position , et par conséquent la vôtre , dépendent de mon élection , qui, à son tour, dépend de M. de Pomenars. Or, il vient de me déclarer qu'il ne m'appuierait pas si désormais vous apportiez un seul obstacle au mariage de M. de Mornac. Comprenez-vous, maintenant ?

— Enfant que je suis , se dit la femme de quarante ans, j'ai sonné trop tôt.

— On m'a donné quatre jours pour prendre un parti, je vous accorde le même délai. Si vendredi tout n'est pas terminé , je vous préviens que je n'attendrai pas mon remplacement :

dans ce cas, je demande ma retraile, et je vous emmène h Flamareil , où nous habiterons désormais. Si la perspective d'une pareille existence vous effraie, songez qu'il dépend de vous de vous V soustraire. Votre avenir est entre vos mains : à Paris, une vie libre et brillante, ou bien une vieille et triste maison au fond d'une gorge des Pyrénées. Il faut choisir. Quant à moi^ ma décision est irrévocable; vous savez que je cherche fort peu à user envers vous de mon autorité , mais que , lorsque je veux une chose, il faut que cette chose se fasse. .

M. de Flamareil se tut , et resta un instant immobile ; mais voyant que sa femme persistait dans sa morne attitude, et ne lui répondait pas même par un regard , il s'inclina légèrement devant elle, et sortit.

Si une pareille comparaison peut être permise , après le départ de son mari , Eudoxie se trouva dans la position de Napoléon , perdant à Waterloo une bataille à demi-gagnée. Les liens nouveaux dont elle avait chargé le repentant Edouard , la ruse traîtresse qui l'avait débar-

rassée de son ancien adorateur , son triomphe récent sur M. de Pomenars, tous ces avantages remportés pied à pied, à force d'esprit, de sangfroid et d'habileté , s'anéantirent devant le manifeste inattendu d'une volonté qu'elle savait immuable, comme s'éteignit l'étoile de l'Empereur devant le rayonnement fatal des bayonnettes prussiennes.

— Tuez-moi, s'écria - 1 - elle en se sentant vaincue; mais avant de pousser ce cri de désespoir, elle attendit que M. de Flamareil fût sorti de la chambre ; — Oui, je l'aime, et aucune puissance humaine ne brisera cet amour; ainsi donc, par pitié, tuez-moi.

Alorselle pleura comme pleurent les femmes, avec profusion et sincérité ; elle retrouva dans son cœur toutes les angoisses qui l'avaient déchiré dix ans auparavant. Peut-être même sa souffrance fut-elle plus poignante qu'elle ne l'avait été alors, car à la torture présente vinrent se joindre les acres souvenirs du passé; et ce rapprochement n'eut rien de consolateur : jamais une cicatrice n'a guéri d'une blessure.

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De plus en plus abandonnée k ses tristes réflexions, elle accueillit tour-à-tour, elle si accomplie en esprit de conduite , les plus extravagants projets que puisse méditer la passion malheureuse. Tantôt elle se faisait enlever par Edouard et se sauvait avec lui en Italie ; elle combinait d'avance les moindres détails de leur fuite, y compris les diamans , que les femmes n'oublient guère en pareil cas. Un moment après, elle se laissait conduire à Flamareil, mais Edouard l'y suivait déguisé en montagnard béarnais , et là , au milieu des belles Pyrénées, commençait pour eux une de ces existences pleines de danger et de mystère, dont la poésie aventureuse exerce tant de séduction sur les imaginations romanesques. Mais bientôt la raison de la femme de quarante ans chassa ces rêveries dignes d'une pensionnaire.

— Ce sont là des chimères^ se dit-elle entre deux soupirs, notre siècle prosaïque ne comprend plus ces nobles folies du cœur. D'ailleurs pourquoi lutter et me débattre? ai-je donc tant de temps à souffrir ?

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Madame de Flamareil se leva et s'approcha de la glace placée sur la cheminée. En y voyant sa pâleur, ses traits altérés, ses yeux rougis par les larmes, elle se sentit malade, et peutêtre y eut-il de la conviction dans la révélation instantanée d'une souffrance physique jusque-là imperceptible. Alors elle se souvint de la gastrite dont elle .se croyait atteinte , comme dix ans auparavant elle avait invoqué à l'aide de son premier désespoir une maladie de poitrine également imaginaire.

— Mourir! dit-elle en retombant languissamment sur son fauteuil. Oh! oui, mourir! on oublie tout dans la tombe.

Après cette maxime un peu hétérodoxe , madame de Flamareil resta long-temps accoudée sur le piano , le front dans les deux mains, et pleurant sur sa destinée comme autrefois la fille de Jephté, mais pas par le même motif.

Ce soir-là se donnait le bal de madame d'AIvimare. Malgré la fièvre dont elle croyait sentir le frisson, Eudoxie voulut y aller dans l'espoir de rencontrer Edouard. Sa douleur ne lui fit oublier aucun des soins minutieux qu'elle apportait toujours dans sa toilette ; car, ainsi que toutes les femmes, elle avait la coquetterie des anciens gladiateurs, et prétendait être belle môme pour mourir. Mais le chagrin, qui glisse sur les visages de vingt ans en séchant du bout

de l'aile les pleurs qu'il y fait couler , laisse une empreinte nrioins indulgente aux fronts où ne brillent plus les premières fleurs de la jeunesse. La pâleur et l'air souffrant de madame de Flamareil furent remarqués dès son entrée dans le bal ; car le bruit du futur mariage de M. de Mornac attirait sur elle l'attention générale. L'émotion de dépit qu'elle ne put dissimuler à la vue d'Edouard figurant au milieu d'une contredanse, l'embarras inaccoutumé de son maintien lorsqu'il s'approcha pour la saluer, jusqu'au redoublement d'attentions que lui prodiguait diplomatiquement son mari , tout devint le texte de commentaires peu bienveillans. Grâce à ces officieux amis, qui ont toujours le caillou à la main pour vous écraser sur la face les mouches bourdonnantes de la médisance, Eudoxie passa la nuit à recevoir, sous forme de conseils affectueux ou de condoléances sympathiques , le ricochet des épigrammes les plus impitoyables que lui dardaient à Tenvi tous les coins du salon ; car, sans en être requis et en vertu du droit de justice discrétionnaire, par lequel il

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chàtie souvent ses favoris, le monde, en cette occasion, prenait unaninient le p:irti de l'amant de vingt-cinq ans contre la femme de quarante. Toutes les petites haines qu'avait pu soulever celle-ci dans sa carrière élégante , rancunes de rivales et mécomptes de soupirans , se réveillèrent pour attiser cette réprobation publique, toujours si prompte à s'enflammer. Aux yeux des personnes graves , pour qui le mariage est chose sacrée , la conduite de madame de Flamareil approchait de l'endurcissement et de l'immoralité ; d'autres, moins austères, se contentaient de dire que l'éducation de Mornac avait duré assez long-temps, et qu'il avait le droit de réclamer son émancipation ; enfin les jeunes femmes ne comprenaient pas qu'à quarante ans , on apportât dans ses sentimens une ténacité que l'âge commençait à rendre ridicule; l'avis de tous , en un mot, était qu'en s'opposant au mariage de son amant, Eudoxie n'éloignait que pour peu de temps la coupe d'amertume à laquelle sont condamnées les victimes d'un amour qui n'est plus partagé.

— C'est la femme abandonnée ! telle était la sentence qui circulait de bouche en bouche.

Au milieu de toutes ces physionomies hostiles dont plusieurs ne dissimulaient qu'à peine, sous le masque de l'urbanité, leur secrète moquerie, Eudoxie n'aperçut c[u'un seul visage où se peignit l'anxiété d'une véritable sympathie; ce fut celui de Léon de Boisgontier.

Enhardi par ce rehaussement de soi-même qu'inspire toujours le voisinage d'un malheur à consoler, l'aspirant d'amour ne quittait pas d'un loniï regard la dolente souveraine de ses jeunes pensées; et, d'après l'interprétation héroïque que les femmes donnent volontiers aux sentimcns qu'elles inspirent , ce regard disait en langage de paladin :

— Madame , un seul mot , un seul geste , et mon bras va vous venger des insoleus qui vous outragent.

— Pauvre jeune homme ! se dit madame de Flamarcil , dont les yeux languissans ne se détournèrent pas toujours devant cette contemplation pleine de passion et de prière ; — cœur

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noble et généreux! il m'aime, lui, j'en suis sûre; il devine que je souffre, il mourrait pour moi, tandis qu'Edouard...

Edouard dansait. Par une de ces réactions familières à son caractère, depuis quelques jours il s'indignait contre les nouvelles chaînes don t l'avai t chargé le pardon d 'Eudoxie, et, selon l'usage des hommes indécis , au lieu de tenter le sort d'une révolte , il exhalait son humeur hostile en puériles bravades. En voyant l'air de tristesse peint sur les traits de madame de Flamareil , il s'était imposé pour le reste de la soirée une gaîté d'emprunt ; vengeance frivole de sa faiblesse contre le joug qu'il n'osait briser. Eudoxie se sentit frappée au cœur par cette conduite qui semblait s'associer à l'ironie générale, ou qui, du moins, lui donnait un aliment nouveau. Lorsque Mornac vint la saluer , au lieu de s'abandonner à l'épanchement douloureux dont elle éprouvait le besoin quelques heures auparavant, elle lui dit froidement ces seuls mots :

— Demain, à trois heures.

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Un moment après, elle quitta le bal la mort dans l'âme , mais le sourire sur les lèvres. En passant devant un groupe qui encombrait la porte du premier salon , elle entendit ces paroles que monsieur de Pomenars prononçait d'une voix claire et moqueuse.

— Que voulez-vous ? les jeunes gens sont plus longs à sevrer que les enfans.

Le vieillard se vengeait de sa déconvenue du matin, elle titre de nourrisson donné à Edouard était une riposte tardive à la qualification patriarcale dont il s'était vu lui-même affublé. Madame de Flamareil le foudroya du plus magnifique regard que puisse darder l'œil d'une femme outragée; puis elle sortit lentement du salon, imposant aux plus railleurs par une fièrc contenance de lionne blessée qu'on n'ose frapper que de loin.

— Si vous ne prenez pas un parti prompt et décisif, lui dit son mari lorsqu'ils furent montés en voiture , avant trois jours vous serez la fable de tout Paris. Eh quoi ! vous qui, je le sais, me regardez comme un vieillard, quoique je n'aie

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que douze ans de plus que vous , ne vous ètesvous jamais aperçue que vous en aviez quinze de plus que lui ? Si vous avez oublié de faire ce calcul , le monde le fait à votre place, je vous en préviens ; et si ce monde a parfois de l'indulgence pour les fautes auxquelles la jeunesse peut servir d'excuse , en revanche, il pardonne rarement une faiblesse à la maturité.

Madame de Flamareilne répondit rien ; mais l'insomnie qui suivit pour elle cette soirée de tortures , vit commencer une de ces révolutions mystérieuses qui s'accomplissent parfois dans le cœur des femmes avec une surprenante rapidité , quoique l'analyse la plus minutieuse n'en puisse décrire les détails infinis, les nuances disparates, les transitions imprévues et souvent inexplicables.

En ce moment la femme de quarante ans subissait une de ces souffrances complexes qui finissent par perdre en intensité ce qu'elles acquièrent en étendue , sorte de mosaïque douloureuse dont chaque fragment froisse une fibre de l'ame, mais qu'écaille la moindre résistance

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morale ; car, ainsi que tout autre mobile , la douleur est surtout puissante par l'unité de son action. Frappée à la fois par la société, par son ftiari , par l'homme qui était son amant et par celui qui l'avait été, Eudoxie trouva contre la multiplicité de ces attaques un courage qu'eût peut-être fait évanouir une blessure unique ; loin de se laisser accabler sous le nombre, elle imita Horace en divisant ses ennemis, et, plus habile encore que le champion romain, trouva moyen de les mettre aux prises pour s'en débarrasser.

Au commandant Garnier , dont l'importune résurrection lui rappelait sa première faute , elle opposa d'abord la prescription de dix ans aussi péremptoire en amour qu'en droit civil. — J'étais si jeune, se dit-elle ensuite; puis, pour en finir avec ce désagréable souvenir , elle se réfugia en pensée sous la protection de son mari; elle se rappela le duel dont Fourvières avait été le théâtre; elle se dit, qu'en punissant le séducteur, monsieur de Flamareil avait entièrement effacé une tache qui avait

déjà pour excuse l'inexpérience, et que se la reprocher davantage serait outrager la miséricorde conjugale ; ainsi blanchie et purifiée , elle se sentit saisie d'un bel accès de reconnaissance pour son mari.

— Oui , se dit-elle, en me protégeant contre ce soldat sans ame et sans distinction , monsieur de Flamareil a montré un caractère aussi noble qu'énergique. Un père ou un frère n'auraient pu faire davantage pour moi. Oh ! que n'cst-il en effet mon père ou mon frère ! Dieu sait que j'aurais voulu l'aimer uniquement! Pourquoi faut-il que l'austérité de son caractère, l'insociabilité de son humeur, le peu de ressources de son esprit, à mon égard du moins, la disproportion de nos deux âges , les travaux de sa place, les préoccupations absorbantes de son ambition et tant d'autres causes encore dont je suis innocente , aient crée entre nous cette mésintelligence qui m'a déjà coûté tant de larmes! Le monde nous traite , nous autres pauvres femmes, avec une sévérité bien impitoyable. Les hommes ont mille moyens d'em-

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ployer leur vie. La renommée , le pouvoir , la Ibrtune , la gloire leur ouvrent autant de routes, où ils peuvent marcher sans blâme et sans remords; mais^ nous, dont l'existence n'a qu'un seul but , nous n'avons pas même le droit de l'atteindre. Entre le bonheur et nous , un mariage contracté sans l'aveu de notre cœur vient dresser sa barrière tyrannique; et si notre ame meurtrie se révolte un seul jour contre la chaîne qu'elle n'a pas acceptée; si le besoin de respirer la liberté, de vivifier nos rêves, d'être heureuses, d'être aimées enfin nous entraîne , malgré nous , vers la voie interdite ; si l'irrésistible instinct qui dit à la rose de fleurir, à l'hirondelle de voler, nous apprend que la femme a des parfums comme la fleur et des ailes comme l'oiseau, nous sommes criminelles alors, et le monde entier nous condamne ! Est-ce juste, ô mon Dieu?

Madame de Flamareil joignit les mains , leva les yeux au plafond et se trouva en ce moment beaucoup plus malheureuse que coupable.

Chaque fois qu'une femme a trébuché dans

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l'àpre sentier du mariage , elle s'en prend ainsi au ciel et à la terre avant de se blâmer ellemême ; elle accuse l'homme qui l'a épousée , les parens qui l'ont livrée , le prêtre qui l'a bénie, afin de pouvoir s'absoudre au milieu de cette culpabilité générale. Se fùt-elle mariée à trente ans, elle se pose en mineure dont on a extorqué le consentement ; eut-elle fait le voyage de Gretna-Green , elle justifie ses pérégrinations extra-conjugales par une primordiale antipathie pour son mari. Eudoxie épuisa en sa faveur les attendrissans sophismes de cette dialectique féminine , et finit par se dire pour conclusion que , mésalliée , incomprise . délaissée, l'esprit condamné à l'ennui et le cœur à l'isolement, elle avait eu plus que toute autre peutêtre le droit de demander à l'amour la félicité que lui refusait l'hymen.

Sa seconde faiblesse se trouva donc presque justifiée à ses propres yeux; le spectre marital, qu'elle avait évoqué pour chasser le fantôme de Garnier, à son tour, cessa de l'obséder et disparut de sa pensée en cédant la place à l'image

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de Mornac; mais cette tiernicre vision , si chère jusqu'alors, a\'ait perdu son charme accoutume, et bientôt elle parut , elle aussi , plus importune que consolatrice.

L'amour pardonne tout, l'amour-propre no pardonne rien. La récente conduite d^Edouard, sa gaîté factice , sa glaciale légèreté avaient un caractère d'offense préméditée dont l'idée réveilla soudainement dans l'ame de la femme de quarante ans l'orgueilj ce lion qui ne dort jamais que d'un œil. Par un effet analogue h cette loi physique qui veut qu'une douleur récente distraise d'une souffrance antérieure, et la guérisse pour ainsi dire en s'y substituant, les blessures de la vanité cicatrisèrent peu à peu celles de la tendresse ; l'implacable ironie de la société versa sur les plaies saignantes du cœur un caustique rendu plus efficace par son âcreté même ; en songeant au rôle de femme délaissée qui lui était d'avance attribué, Eudoxie éprouva un sentiment d'indignation contre Edouard, épargné, ou plutôt défendu par la médisance qui s'acharnait sur elle.

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— Il enlendait comme moi, se dit-elle, et cependant il était gai , il dansait, il semblait se faire un jeu de ma peine ; il mettait une sorte d'affectation h opposer à ma tristesse son air heureux et triomphant. S'il avait de l'attachement pour moi , se conduirait-il ainsi ? Egoïsme et vanité , voilà l'amour des hommes !

En formulant cette condamnation sans appel, Eudoxie ne s'apercevait pas qu'à ses côtés venaient de s'asseoie les fléaux contre lesquels se révoltait son ame; couple royal qui gouverne le monde, carsi l'égoïsme est homme, la vanité est femme, et ces êtres odieux font ensemble un très-bon ménage.

XIIÏ.

Madame de Flamareil avait toujours été de bonne foi dans ses sentimens; abusée la première par son exaltation, elle en avait calculé la durée d'après la violence , prenant ainsi pour immuable ce qui n'était qu'exagéré. En voulant mourir, dix ans auparavant, elle avait apporté dans ce vœu toute la naïveté de la passion malheureuse; mais le corps, ce tenace adorateur de la vie , s'était révolté contre les funèbres désirs de l'ame; sur lui le chagrin avait coulé comme

l'huiie sur une belle statue de marbre, et le temps , de son souffle railleur, avait fini par sécher jusqu'aux dernières perles de ce douloureux baptême; enfin, au lieu du trépas , l'expérience était venue, et, quoique défavorablement écoutée , parlait trop haut parfois pour être toujours méconnue.

Les peines du premier amour sont simples dans leur amertume, car elles ne connaissent pas les comparaisons ; l'âme s'y plonge avec le fanatisme de l'homme qui se noie , sans qu'une voix ironique vienne lui dire : — 'On ne trouve pas la mort dans cette onde où tu veux périr ; mais celui dont le cœur est blessé pour la seconde fois perd jusqu'à l'illusion qui croit le désespoir éternel ; en tombant dans l'abîme , il distingue malgré lui celte lueur lointaine qu'aperçut Dante au fond de l'enfer et qui annonce le purgatoire ; il reconnaît la porte par où déjà il est sorti de la cité dolente ; involontairement il s'attriste en songeant qu'elle peut s'ouvrir encore , et ses yeux se mouillent de larmes, car il pressent qu'un jour il ne pleurera plus.

Il est des hommes qui se tuent pour échapper à l'amputation d'un membre; il en est de même qui préféreraient l'anéantissement de l'âme à sa mutilation; mais le plus souvent la mort manque de condescendance, et tel qui voudrait la tombe voit l'hôtel des invalides s'ouvrir devant ses béquilles.

En se trouvant presque calme après la nuit d'angoisses qu'elle venait de passer, Eudoxie éprouva tout-à-coup une torture nouvelle plus cruelle encore pour une femme que celle de l'amour malheureux.

— J'ai donc bien vieilli, pensa-t-elle, car d'où me viendrait cette insensibilité soudaine ? L'apathie que j'éprouve n'est pas de la résignation , mais de la fatigue. Autrefois de pareilles émotions m'auraient tuée, elles me brisent aujourd'hui. Au lieu d'un coup de poignard , c'est une destruction lente ; je n'ai plus même l'énergie d'appeler la mort , sans doute parce que je suis plus près d'elle et qu'eile pourrait m'entendre. Mourir lorsqu'on souffre , cela serait trop doux! souffrir et \ieillir, voilà la

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vie. La fleur qui s'effeuille doit envier le sort (le celle qu'on arrache de sa lige. S'effeuiller... vieillir...

Madame de Flamareil se plaça devant la glace et s'y contcnapla long-temps en silence. Après avoir examiné^ l'un après l'autre, les moindres détails de son visage, elle prit sur sa toilette un petit miroir afin de se voir de profil. Cette scrupuleuse étude terminée, elle sonna pour appeler sa femme de chambre et fit changer sa coiffure qui lui laissait les tempes trop à découvert.

— Je ne suis pas encore trop affreuse, se dit-elle alors avec un mélancolique sourire ; — du moins il paraît que telle est l'opinion de monsieur de Boisgontier ; mais il est temps que ces tourmens continuels finissent , ma santé n'y résisterait pas.

11 est probable qu'en ce moment la maladie redoutée par madame de Flamareil se présentait à elle sous la forme d'une ride. L'effet de celte vision fut foudroyante. Dès -lors la

femme souffrante cessa de penser à son amant pour ne s'occuper que d'elle-même.

A l'heure où Mornac se présenta chez elle, Eudoxie avait parcouru jusqu'au bout cette route de désenchantement que les esprits forts nomment la science de la vie et qui mène les cœurs enthousiastes au calvaire de la réalité. Les illusions auxquelles se tenait cramponnée son ame avec l'énergie particulière aux femmes de son âge , s'étaient successivement envolées , en la laissant moins désolée qu'elle ne l'eût imaginé d'abord. Les paroles de M. de Pomenars bourdonnaient sans cesse à son oreille:

— S'il ne se marie pas aujourd'hui, il le fera demain.

Cette vérité, repoussée naguère par sa tendresse, fut enfin admise par sa raison. Éclairée parles récens mécomptes de son amour-propre, elle osa interpréter les changemens survenus depuis quelque temps dans la conduite de Mornac ; elle devina, révélation cruelle , la cause de riiumeur irritable, des irrésolutions capricieuses, de l'esprit de ré vol le . et des retours I. i3

pathétiques qu'elle avait souvent remarqués en lui. Elle comprit enfin qu'elle ne devait plus qu'à un sentiment de générosité la continjuité d'une liaison scellée jusqu'alors par une tendresse mutuelle. A l'idée de cette aumône d'amour, un froid subit lui glaça le cœur; mais son orgueil révolté lui rendit h la fois la force et l'énergie.

— Je ne veux point de sa pitié, se dit-elle ; lui ai-je donc donné un pareil droit de vanité? Sans doute il se figure que son mariage serait ma mort, et, par compassion, il ne veut pa^ que je meure !

Un fier sourire effleura les lèvres d'Eudoxie ; en ce moment elle se trouva guérie de sa gastrite, et presque de son amour. Elle ne songea plus à mourir : elle voulut vivre au contraire ; vivre pour être belle, pour être jeune toujours; peut-être, car qui sait quel rêve peut faire l'imagination d'une femme offensée, peut-être pour être aimée encore.

Madame de Flamareil reçut Edouard avec une froideur calme , sous laquelle se cachaient

LA FEMME DEc! QUARANTE ANS. 195

l'observation pénétrante d'un esprit clés.il)usé, et la résolution d'un ce eur affermi qui ^'^ an devant du calice.

— Tout le monde s^'entîretenait hier de votre mariage, lui dit-elle; j^e suis étonnée que rou.'$ ne m'en ayez pas en.core parlé ; dois-je doncn'en être instruite qu.epar la lettre de faire part^

— Vous savez bie n qu'il est impossible qiiô je me marie, répondAt le jeune homme qui rougit d'émotion devant une attaqut- si directe.

— Impossible ! et pourt;;(UCM ? reprit-elle en jouant l'étonnement.

— Parce que je vous aime, balbutia Mornac, plus décontenancé par cette l Tanquillité inattendue, qu'il n'eut été troublé par une scène de jalousie ou de larmes.

Madame de Flamareil se pench a rapidement, lui prit les mains, et, fixant sur 1 iii deux yeux étincelans :

— Tu m'aimes? dit-elle ; répète -le moi. Surpris par ce regard dont il se se ntit pénétrt^

comme par un fluide électrique, INI.ornac resta muet. Dans le premier moment il ne trouva

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pas dans son cœur un seul accent de vérité pour convaincre Eudoxie , m dans son imagination un seul mensonge pour l'abuser. Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il (îssaja quelques-unes de ces protestations banales qui ne manquent jamais aux amans, mais qu'il eut besoin de chercher. Il était trop tard ; 1 'épreu\'e était faite. Madame de Flamareil avait lu dans ces yeux, si passionnés autrefois , si décourageans aujourd'hui , l'avenir réservé à sa tendresse. Laissant retomber les mains qu''^lle avait vainement interrogées par une étr einte éloquente, elle se leva et s'approcha de \?i fenêtre ; à travers la vitre où elle avait appu yé son front brûlant, elle aperçut bientôt le pc;tit Boisgontier montant sur le boulevard sa faction accoutumée, et dont le regard^ en .se levant vers elle, sembla mettre à ses piedsle t ributd'amour qu'Edouard venait de lui refuser. En la rassurant sur le pouvoir de sa beauté , cel ;te vue contribua peut-être à sa déterminatioi i soudaine.

■ — Être .iibandonnée tôt ou tard, ou rompre la premièj.c ! se dit-elle en s'enfermant dans ce

LA FEMME DE QUARANTE ANS. ig^

dilcmnc comme dans le cercle de Popilius. Or, quelle femme , maîtresse de choisir, se fût résignée à sortir du côté de l'abandon ?

Eudoxie laissa retomber le rideau , traversa le parloir d'un pas rapide et sonna.

— Vous me permettez de ne pas vous retenir, dit-elle , il faut que je sorte , et je vais m'habiller. Votre oncle est riche ; mademoiselle de Passerot l'est aussi; c'est une bonne aftaire que vous ferez là, et je vous conseille de ne pas la manquer.

Stupéfait de cette conclusion , Mornac se précipita pour reprendre la main qu'il n'avait pas retenue, et qui lui fut rendue avec une indifférence plus mortifiante qu'un refus. L'entrée de la femme de chambre suspendit une scène que lui seul désormais cherchait à faire tourner au pathétique; contraint de se retirer, il sortit triste, amoureux, et en implorant du regard un pardon qu'il ne devait plus obtenir.

Pendant deux jours, madame de Flamarcil , dont la porte resta fermée pour tout le monde,

ig8 LE NOEUD GORDIEN,

s'affermit clans une résolution qui lui coûta encore plus d'une larme, mais que son ori^ueil lui donna l'a force d'accomplir. Le troisième jour, quand son mari vint lui demander, d'un air soucieux et sombre, quelle réponse il devait faire h M. de Pomenars , elfe affecta la distraction d'une personne à qui l'on parle d'une chose parfaitement indifférente.

— L'autre jour, dit-elle, vous avez profilé de ma migraine pour me tourmenter beaucoup, je ne sais trop à quel propos. Pourquoi pensezvous que je veuille m'opposer à vos désirs? Je cherchais à arranger pour mon cousin un mariage convenable ; cela contrarie vos projets , n'en parlons plus; j'ai déjà écrit à d'Alignier de restera Marseille. Quant à M. de Mornac , qu'il se marie ou ne se marie pas, que m'importe?

M. de Flamareil sourit silencieusement comme pour protester de son incrédulité; mais ayant obtenu ce qu'il désirait , il n'était pas homme à engager une de ces polémiques

conjugales dont les maris sortent rarement victorieux,

— Vous m'avez menacée d'une manière assez barbare de m'enfermer à Flamareil, reprit Eudo.xic ; loin de m'effrayer , ce voyage me plaît et je le demande comme une faveur. Je me sens plus souffrante depuis quelque temps, et j'espère que le changement d'air me fera du bien : d'ailleurs je serai là prés de Baréges ^ dont les eaux me sont ordonnées.

M. de Flamareil acquiesça, par un second sourire , à cette proposition , dans laquelle il crut deviner un plan de retraite momentanée, dicté par la résignation et la prudence; puis il sortit pour aller sommer jNI. de Pomenars de tenir sa promesse.

Le mardi suivant, Eudoxîe, qui avait refusé de recevoir les visites d'Edouard et laissé sans réponse les lettres qu'il lui avait écrites, partit pour les Pyrénées, accompagnée de mistriss Lawington, son chaperon habituel ; quelques jours après, M. de Flamareil fut nommé député à Périgueux j enfin , deux mois plus tard , Mornac ,

soumis à la volonLc de son oncle dont rien ne balançait plus l'influence , épousa, dans l'église de Saint-Germain-des-Prés^ mademoiselle Loïde de Passerot.

A la fin du mois de juillet, madame de Lordes , qui avait pris une part active h la conclusion de ce mariage, donnait une soirée pour le fêter , à sa maison de campagne d'Auteuil ; M. de Pomenars y montrait l'humeur allègre d'un homme qui a mené à bon port une négociation difficile, et qui rajeunit à ridée de devenir grand oncle. Sur le point de repartir pour Alger, sans avoir conquis l'ombre d'une marquise ou d'une duchesse, le commandant Gar

nier se promenait en laissant tomber sur toutes !es femmes le regard aigre doux qui lui était devenu habituel depuis la chute de l'étoile d'Élise. Appuyée presque continuellement sur le bras de sa mère, par une timidité de débutante, madame de Mornac brillait du triple éclat de sa jeunesse, de sa fraîche beauté^ et d'une de ces toilettes fastueuses, si chères aux nouvelles mariées, dont le goût n'est pas encore formé. Au milieu de l'animation générale , Edouard seul paraissait triste et soucieux; il errait mélancoliquement des salons aux jardins , sans prendre part à aucun des plaisirs de la soirée, et abusait prématurément du droit que s'arrogent certains maris, de ne pas faire de frais d'amabilité pour leurs femmes. A la fin il se laissa tomber sur une causeuse à côté de son nouveau cousin.

• — ■ Quel détestable orchestre et quelle soirée insipide! s'écria-t-il d'un ton ennuyé.

— Vous voyez tout en jaune, parce que vous-même avez la jaunisse , répondit le chef d'escadron ; savez-vous bien que voiis êtes

cruellement maussade depuis quelques jours, et qu'à la place de Loldc, j'aurais pour vous moins d'indulgence qu'elle ne vous en témoigne.

— OuijLoïde est la meilleure des femmes, et je suis trop heureux de l'avoir épousée , reprit Edouard d'un Ion funèbre ; mais aujourd'hui je suis en proie h une mélancolie contre laquelle je cherche vainement à me débattre. Je le sens, mon pauvre Garnicr, je suis plus vieux que mon âge; je partage le sort de tous ceux qui ont beaucoup vécu en peu de temps.

— Pathos romantique , dit le commandant en s'étendant sur la causeuse.

— Vous ne pouvez pas comprendre cela , et je vous envie votre heureux caractère. Vous autres militaires changez d'amour comme de garnison

— Garnison ! je vous ai déjà dit que ce mot-là me déplaisait.

— jNIais moi, reprit Mornac sans faire attention au mécontentement de son interlocuteur , je ne sais pas briser en riant la coupe où je me suis enivré.

2o4 LE NOEUD GORDIEN.

— -Ne la brisez pas; mais versez-y d'autre vin.

— Je n'ai plus soif, dit le jeune homme d'uu ton lamentable.

— Vous pouvez vous flatter d'être amusant comme un Anglais.

— Pardonnez-moi ; il est dans la vie des jours qui portent en eux une insurmontable tristesse, et aujourd'hui est un de ces jours-là ; aujourd'hui, Théodule, est pour moi un anniversaire sacré.

— Allez - vous encore retomber dans vos aberrations romanesques? s'écria Garnicr, qui, depuis la déception que lui avait fait éprouver la résurrection d'Élise, professait en fait de sentiment l'athéisme le plus féroce ; — l'anniversaire de quoi ? d'Austerlitz ou de Friedland ?

— L'anniversaire du jour où je l'ai vue pour la première fois , répondit Mornac en poussant un soupir.

Le commandant se mordit les moustaches pour se contraindre, tant il se sentait disposé à faire à son compagnon une confidence propre

LA FEMME DE QUARANTE ANS. :3o5

à le culbuter ue l'empirée aussi brusquement que lui-même s'en était vu précipité.

— Il y a six ans de cela; c'était aux Tuileries, dans l'allée des Feuillans, reprit le nouveau marié d'un ton élégiaque; et maintenant savez-vous où elle est pendant que je danse ici ? — Elle est aux eaux de Baréges , où la conduite sa santé détruite à jamais. — Aux eaux de Baréges! malade! mourante peut-être!

Garnier haussa les épaules avec une colère naissante. — Je vous ferai observer, dit-il : 1° que vous ne dansez pas, ce que votre femme ne trouve pas, je crois, excessivement aimable ; 2° que la personne dont vous parlez se porte , j'en suis sûr , aussi bien que vous ou moi; je parie, si vous voulez, quatre-vingt mille francs du côté de sa santé : c'est tout ce que je possède , et je ne serais pas fâché de doubler mon capital. Tenez-vous le pari? il y a ici une personne en étal de le juger : c'est M. de Boisgontier, qui est arrivé ces jours derniers de Baréges.

En ce moment, le jeune homme, dont l'offi-

cier (le chasseurs invoquait le témoignage , se montra à l'autre bout du salon comme une apparition docile au magicien qui la conjure. Depuis son retour des Pyrénées, le petit Boisgontîer avait pris l'air sérieux, important et discret d'un homme récemment initié à des mystères surhumains; il marchait d'un pas solennel, regardant hommes et femmes du haut en bas , et portant la tète à la manière de Saint -Just. En passant devant les deux cousins , il sourit avec une ineffable supérioi'ité , et jeta à Mornac un salut aussi leste que celui qu'il en avait reçu sur le boulevard de la Madeleine; en un mot, il lui rendit, comme disent les Anglais, un Roland pour un Olivier.

— Que veut ce drôle ? a-t-il envie que j'aille lui couper les oreilles? s'écria Edouard en se levant ; mais ses jambes déchirent subitement, et il retomba sur la causeuse, à la voix du domestique qui annonçait à la porte du salon :

— Madame de Flamareil.

Conduite par son mari, qui semblait redoubler d'attentions pour elle ; mise avec l'élégance

simple et noble oont la coquetterie la plus raffinée possède seule le secret ; plus belle, plus séduisante , mieux portante que janriais ; offrant en un mot sur toute sa personne une sorte de rajeunissement merveilleux , propre à donner aux eaux de Barcges le renom de la fontaine de Jouvence, Eudoxie s'avança d'un pas lent, accueillit gracieusement les empressemens dont elle devint l'objet , et prit possession du salon, pour ainsi dire , avec la majestueuse aisance d'une reine qui monte à son irùne. Elle prévint madame de Passerot en allant la saluer , complimenta Loïde sur son mariage de l'air le plus naturel, échangea quelques mots d'une exquise ironie avec M. de Pomenars , qui, ne pouvant bouder tant d'esprit et tant de caractère, était accouru des premiers papillonner autour d'elle; enfin , venant à passer devant la causeuse où Garnier et Mornac demeuraient assis dans une sorte d'ahurissement farouche , elle laissa tomber sur eux un regard , un seul regard pour eux deux, mais un regard si calme , si froid , si distrait, si chargé d'indifférence et d'oubli, que

les deux Iiommes se sentirent oppressés comme si le couvercle d'un cercueil se fût appesanti sur leurs fronts.

Au moment où madame de Flamareil était entrée dans le salon , Léon de Boisgontier en était sorti par une autre porte. Cette manœuvre fut remarquée par M. de Pomenars, dont l'œil de lynx ne laissait rien échapper, et qui sentait déjà sa curiosité étrangement éveillée par la béatitude inexplicable empreinte sur les traits de la femme de quarante ans.

' • — Voici qui est étrange , se dit-il ; ce petit bonhomme est devenu tout-à-coup bien discret, lui qui ne pouvait autrefois lui adresser la parole sans rougir jusqu'aux oreilles , lui qu'on était sûr de rencontrer successivement dans tous les coins des salons , les yeux béans , fixés sur elle, et la face effarée comme le museau d'un faquir en extase ! Il faut éclaircir cela.

Le vieillard s'approcha de Garnier et lui dit à demi-voix :

— Venez fiiire jaser le petit Boisgontier; je

crois que c'est lui qui a recueilli la succession de votre voisin.

Le chef d'escadron se leva d'un bond, électrisé par cette insinuation machiavélique , car ce qu'il désirait le plus au monde était d'avoir pour compagnon d'infortune celui qu'il avait eu pou)' héritier en bonheur.

Les deux hommes trouvèrent Boisgontier sur le balcon de la salle de billard , les bras croisés sur la balustrade , les yeux levés vers le ciel, dont une large zone étoilée servait de plafond aux jardms de la villa.

— Comment, jeune homme , nous ne dansons pas? lui dit le petit vieillard en interrompant sans pitié cette sentimentale méditation ; — et il y a là une foule de demoiselles à marier qui font tapisserie !

— Je ne danse plus , monsieur , et je n'ai nulle envie de me marier , répondit le petit Boisgontier d'un air grave.

— Vous préférez^ je le vois , la contemplation des étoiles à la conversation des femmes. Je ne sais pas si c'est là le chemin du ciel, mais

210 LE NOEUD GOnDIEN.

ce n'est pas le moyen d'aller fort loin sur la teiTc.

— Je n'ai pas l'ambition d'aller plus loin qu'où je suis; quant aux étoiles, je vous avouerai que je les aime beaucoup.

— C'est un amour fort innocent , pensa M. de Pomenars. Allons, j'ai fait trop d'honneur à cet agneau.

// tèle encor sa mère.

— Ah ! vous aimez les étoiles , s'écria le commandant avec la soudaineté d'un cheval qui hennit ; mais il y a étoiles et étoiles. Et d'abord, les aimez-vous toutes, ou n'en aimezvous qu'une ?

— Toutes, ce serait beaucoup, reprit Boisgontier , avec l'accent de moquerie par lequel les esprits exaltés cherchent à garantir leur enthousiasme des profanations du vulgaire 5 — une seule étoile doit suffire à l'homme , puisqu'un seul Dieu suffit au monde.

— Peste! quelle poésie! Est-ce tiré d'une strophe de Victor Hugo? demanda M. de

Pomenars, qui, ne comprenant rien aux regards d'intelligence du chef d'escadron, trouvait que l'enquête ne marchait pas très-vite.

— Victor Hugo ! un grand poète ! un trèsgrand poète assurément! et j'ai été long-temps son admirateur enthousiaste. Mais, aujourd'hui, je lui préfère Lamartine : Lamartine est le poète du cœur, répondit le petit Boisgontier , d'un ton dogmatique.

Garnier laissa passer entre ses longues moustaches un sifflement sourd; puis, sans en demander davantage , il tourna le dos à ses interlocuteurs, surpris d'un départ si brusque, et, se lançant à travers la foule comme un cerf-volant, vint s'abattre sur la causeuse où Mornac était resté assis dans l'immobilité d'un sphynx égyptien.

— Frère, lui-dit-il, donnez-moi la main, et sortez de votre humeur noire : les femmes ne méritent pas qu'on maigrisse pour elles j j'ai fait ce métier-là trop long-temps. Allons , morbleu ! secouez -vous et buvez ce verre de punch.

Je VOUS dis que nous étions frères avant d'être cousins ; comprenez-vous ?

— Pas le moins du monde, répondit Edouard en repoussant le verre.

— Et en ce moment nous avons un frère cadet, qui vous a payé ce que je vous devais. Comprenez-vous?

— Pas davantage.

— Eh bien ! puisqu'il faut parler clairement, je m'appelle Lundi , vous vous appelez Mardi et le petit Boisgontier s'appelle Mercredi : comprenez-vous, sacrebleu !

— Je comprends que le Nègre de Piobinson s'appelait Vendredi ; quelle histoire saugrenue me contez-vous là ?

— Vous pouvez vous flatter d'avoir la tète dure; je vous dis, puisqu'il faut tout vous expliquer...

Garnier vida son verre de punch d'un trait, et se pencha à l'oreille d'Edouard.

— Je vous dis qu'Élise et Eudoxie sont la même femme, et que le Boisgontier est notre

L\ FEMME DE QUARANTE ANS. 2l3

successeur à tous deux. Cette fois, si vous ne comprenez pas...

— C'est faux! s'écria Mornac, en s'élançant de la causeuse.

— Tout beau, cousin ! reprit l'officier en lui serrant vigoureusement la main ; je n'ai pas envie de m'aligner avec vous. D'ailleurs, ma profession de foi est connue; je ne me battrais pas pour une femme, fùt-elle impératrice! J'ai toujours remarqué que cela portait malheur : témoin, mon duel avec le mari de cette. . .

— Garnier...

— Il parait qu'il s'est formé depuis cette époque et qu'il est moins féroce à Paris qu'à Lyon. Allons, de la philosophie et prenez exemple sur nous deux. Vous m'aviez bien remplacé, pourquoi donc un autre ne vous supplanterait-il pas ? Oui , mon cher , c'est ce petit blanc-bec de Boisgontier qui est de semaine aujourd'hui. Il ne danse plus : de mon temps c'était déjà la consigne ; on l'a mis, comme nous , au régime de Lamartine , et enfin il a aussi son étoile dans je ne sais quel coin du ciel.

2l4 LE NOEUD GORDIEN.

Edouard, qui était devenu fort pâle pendant cette foudroyante révélation, chancela, et il serait tombé si son oncle ne se fût trouve derrière lui pour le soutenir.

— Qu'as-tu donc? lui demanda le vieillard.

' — Rien; c'est l'affaire de cinq minutes, répondit Garnier ; vous sentez une espèce d'étranglement, n'est-ce pas? continua-t-il en s'adressant au jeune homme ; je sais ce que c'est. Buvez ce verre de sirop.

Tandis que Mornac buvait avec la docilité d'un malade , le commandant raconta brièvement la trilogie d'espèce nouvelle dont madame de Flamareil était l'héroïne. M. de Pomcnars écouta ce récit, sans témoigner une très-grande surprise, avec un sourire indulgent et moqueur ; mais l'indulgence était pour la femme de quarante ans, la moquerie pour ses adorateurs désappointés. Depuis le mariage de son neveu , le vieillard s'était mentalement réconcilié avec Eudoxie, pour laquelle il avait toujours éprouvé celte sorte de sympathie qu'inspire Tesprit à l'esprit. En songeant au

LA FEMME DE QUARANTE ANS. 3l5

triomphe qu'il avait remporte sur elle, il se comparait à Napoléon en face de la belle reine de Prusse , et il était un trop dévoué serviteur des darnes^ pour se départir en cette occasion de la courtoisie qui sied au vainqueur.

— Vous avez tort , dit-il en imposant silence au commandant', dont le langage prenait vers le dénoûment de son histoire une allure peu respectueuse pour l'héroïne ; — que lui reprochez-vous? de vous avoir oubliés? mais vous, lui avez-vous été fidèles,? De n'élre pas morte pour vous? mais êtes-vous morts pour elle? Est-ce cette complication d'étoiles qui vous offense? songez qu'il y a bien des étoiles là-haut, et qu'on doit savoir gré à un cœur teedre de n'être allé que jusqu'à trois. Te vous dis, moi, que c'est là une femme très-aimable^ très-spirituelle, très-distinguée, et qui me rappelle tout-àfait cette rose de la fable persanne, dont le parfum se communique à tout ce qui en approche. Le petit Boisgontier a déjà beaucoup gagné depuis son retour de Baréges. C'est de la reconnaissance que vous lui devez tous et non une

3l6 LE NOEUD GORDIEN.

rancune brutale. Oui, certes, c'est une femme pleine de grâce ainsi que de mérite, et je la considère fort ; il est impossible de mieux comprendre la vie qu'elle ne le fait, et je suis sûr qu'elle ira ainsi jusqu'à la fin , rattachant courageusement chaque fil qui se brise, se modifiant selon la nécessité , soumise à toutes les lois nouvelles que les progrés de l'âge lui imposeront encore. Aujourd'hui elle s'adonne à l'enseignement ; que peut faire de mieux une femme de quarante ans? Plus tard elle s'appliquera à la religion, et nous la verrons dame de charité en 1846. Charmante femme! je vous le répète; si je n'avais que cinquante ans , moi qui vous parle , je vous jure que je ferais tous mes efforts pour gagner aussi mon étoile.

— Dans ce cas, observa Garnier, nous pourrions faire là-haut une partie de quatre coins; mais qui mettrions-nous au milieu ?

— Parbleu, il marito, répondit le vieillard.

— Un lâche qui ne la tue pas! dit INIornac avec une indignation lugubre.

— Dis un homme d'esprit ^ reprit monsieur

de Pomenars en riant, un homme de beaucoup d'esprit, qui se réveillera un de ces jours pair ou ministre, par la grâce de sa femme, et qui ne sera pas assez enfant pour s'écrier avec Chateaubriand :

Un trône ne console pas !

En janvier mil huit cent dix-neuf, la diligence de Lyon, après avoir traversé le faubourg Saint-Laurent et le pont de l'Isère, ébranlait le pavé de la ville de Grenoble. Pendant la nuit , une neige fine avait répandu sur la bâche une couche semblable au glacis d'un biscuit de Savoie. Si l'on avait pu douter de l'âpreté du froid, les figures de quelques montagnards dauphinois et de trois artilleurs de la garnison entassés sur la banquette , eussent prouvé que voya-

ger à l'anglaise, au cœur de l'hiver, sur le versant occidental des Alpes , constituait un de ces plaisirs écorchans dont parle Montaigne.

Il était difficile de deviner ce qui se passait dans l'intérieur , car les portières restaient soigneusement fermées. L'atmosphère était si condensée que la transpiration des chevaux faisait flotter un brouillard en queue de la voiture; une trépidation sourde émouvait au passage les entrailles des maisons ; puis , après ce sillage aérien et cette vibration souterraine, tout s'évanouissait ; et dans les rues presque désertes, le silence reprenait cette profondeur calme et pleine de gravité qui caractérise le repos des villes en province.

Les voyageurs emprisonnés dans cette diligence si bien fermée ne donnèrent signe de vie que lorsqu'elle se fut arrêtée devant son bureau , à l'extrémité d'une place en forme de trapèze décorée par une assez jolie fontaine. Plusieurs d'entre eux mirent alors la tète à la fenêtre comme le dieu des bonnes gens, et réclamèrent leur délivrance. En ce moment un

homme d'une trentaine d'années, qui , malgré un froid de dix degrés au-dessous de zéro , se promenait depuis long-temps sur la place, s'approcha de la voiture dont il fit le tour. Sa figure qu'on eût pu trouver laide , mais non vulgaire, était encadrée par des cheveux d'un blond ardent ; son nez , courbe comme le bec d'un aigle , semblait vouloir mordre deux moustaches rouges et raides. La pupille rétrécie de ses yeux gris clair jetait un rayon aigu capable de glacer le cœur du plus intrépide. Ce curieux dédaigna la rotonde , glissa sur l'intérieur, et perça la glace fermée du coupé , en y jetant son regard d'oiseau de proie. Son inspection terminée , il reprit sa promenade et alla jusqu'au bout de la place où il parut contempler les éphémères cristallisations de la fontaine ; mais cependant ses yeux ne quittèrent pas plus la voiture que ceux du faucon ne lâchent le héron qu'il entoure de sa spirale.

Les postillons dételaient, les commissionnaires armés d'échelles montaient à l'assaut de l'im* périale, les portières étaient ouvertes , les mar-

che-pieds abaissés ; les voyageurs s'agitaient pêlemêle sur le pavé en réclamant au tohu-bohu de l'emmagasinement, qui sa malle, qui son manteau, qui son sac de nuit. Par un retard peutêtre aristocratique , le coupé seul restait fermé. Cette clôture inexplicable impatienta le curieux à moustaches rouges ; il revint près de la voiture , plongea de nouveau son regard à travers la glace immobile , et put apercevoir cette fois le capuchon d'une pelisse de satin noir. En ce moment un grand jeune homme en redingote fourrée , la tête couverte d'une élégante casquette de voyage , ouvrit la portière opposée , sauta lestement à terre et reçut avec des attentions infinies la dame à la pelisse qui mit à descendre toute la gaucherie désirable. A travers les jantes des roues , l'observateur put voir deux étroits brodequins qui se confièrent l'un après l'autre aux degrés en zig-zag du marche-pied , sans accident mais non sans trahison. La voyageuse ayant enfin atteint la terre ferme, s'v posa aussi légère qu'un oiseau , prit le bras de son compagnon , et entra avec lui dans le bureau.

Un moment après, l'homme au regard perçant, qui était resté immobile à sa place comme s'il eût voulu se cacher derrière l'attelage , vit reparaître les deux voyageurs. La jeune dame , les yeux levés sur son cavalier qui tenait sa casqueltc à la main, semblait remercier par le plus gracieux sourire la galanterie dont elle était évidemment l'objet ; malgré la passe allongée de sa capote et le collet de fourrure qui couvraient presque en totalité sa figure, on la devinait jeune et charmante. La. beauté a son parfum qui la trahit quand elle se cache ; sous le voile , une jolie femme se reconnaît commo une rose dans l'ombre.

De son poste d'observation , le curieux n"avait pas perdu un seul geste du jeune homme y ni un seul sourire de la daine; les postillons le démasquèrent en emmenant leurs chevaux ; l'inconnue l'aperçut alors, tressaillit^ puis chancela sûus un regard qui croisa le sien , connue si cet espion Teût fascinée par un jet magnétique et conlinu semblable à celui que lalice l'œil venimeux du serpent ; et si son compagnon de

voyage eut pu voir en ce moment sou visage , il l'aurait trouve pâle et décomposé. Sans plus l'écouler ni lui répondre , sans attendre le domestique qui rassemblait ses effets, la jeune femme effrayée s'éloigna d'un pas si rapide qu'elle paraissait plutôt courir que marcher, et se jeta dans la première rue qui s'offrit à elle. Le voyageur , toujours sa casquette à la main , la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparut , et demeura plus ébahi qu'un chien d'arrêt qui perd une piste; il appela bientôt l'amour-propre à son aide ; pour réprimer la moquerie de ses compagnons de voyage , il s'enfonça sévèrement sa casquette sur l'oreille droite , fit une pirouette cavalière et se trouva en face de l'individu dont l'aspect avait si fort effarouché sa compagne. Les deux hommes se regardèrent.

— Guerland! dit le voyageur d'un air de surprise et de bonne humeur , c'est le ciel qui vous envoie ; j'ai besoin d'un cornac et je vous prends.

Guerland recula d'un pas et fronça le sourcil, mais il maîtrisa promptement le sentiment

secret qui avait donné à sa figure une expression menaçante , et fit contracter à ses lèvres un sourire dont il dissimula l'effort sous ses longues moustaches.

— Vous, à Grenoble! mon cher Carberin , dit-il d'une voix composée. Quelle bonne fortune vous y amène ?

— Une bonne fortune, en effet , répondit le voyageur; du moins je l'espère. Mais il gèle un peu trop pour que je vous fasse ma confidence au milieu de la rue , comme les amants de Molière. Trouvez-moi quelque gîte où nous puissions deviser les pieds sur les chenets et la fourchette à la main. Je meurs de faim et de froid. Quel est le meilleur hôtel?

— Vous n'irez pas à l'auberge, j'ai une chambre à vous donner , reprit son interlocuteur d'un ton d'empressement qui contrastait avec la répulsion qu'avait exprimée son premier abord. — Mon domestique viendra prendre vos elïets.

Une demi-heure après , les deux jeunes gens, assis devant un feu pétillant dans le cabinet de

Guerland , déjeunaient de compagnie , le voyageur en voyageur , le maître du logis du bout des dents et sans doute par courtoisie.

— Vous m'avez promis une confidence , dit celui-ci^ quand il vit l'appétit de son hôte à peu près apaisé, et en faisant un effort pour dérider la sombre expression que conservait sa physionomie.

Barberin vida son verre , mit sa serviette sur la table , ses pieds sur les chenets , lissa une petite moustache noire qui relevait une jolie figure assez délibérée , et prit la parole de ce ton badin et avantageux qu'affectionnent les jeunes gens pour leurs histoires couleur de rose :

— Vous saurez , mon cher hôte , qu'hier à pareille heure , au lieu de déguster un excellent déjeûner et de jouir d'une aimable compagnie, je gelais au milieu de la bonne ville de Lyon. C'est dans la cour des messageries que la scène se passait. On chargeait h ma droite la voiture de Paris par laquelle, je devais partir^ à ma gauche celle de Grenoble d'où je suis descendu.

LE PERSI^XUTEUR. 229

Pour tuer le temps et le froid , je me promenais de l'une à l'autre en fumant un cigare. J'abhorre les bureaux de diligence et la ménagerie ({ui s'y entasse en attendant le départ ; pour prévenir la congélation de mon individu , je préférais battre la semelle à la manière des écoliers. J'avais ime place dans le coupé. Figurezvous ma terreur lorsque je vis prêt à y monter un couple hvbernois ou helvétique^ je ne sais lequel; mais inoui, et créé sans doute pour montrer jusqu'à quel point la peau humaine est susceptible de dilatation : un hippopotame en redingote d'alpaga remorquant un cachalot en pelisse vcrle fourrée de petit gris. Je vois encore les deux monstres ! à eux seuls ils emplissaient le coupé, si bien qu'une sole en troisième se fut trouvée trop ventrue. Et j'étais le grain chétif promis ii cette double meule! D'horreur, je jetai mon cigare et tournai sur mes talons.

Autre tableau ! Dans !e coupé de la diligence de Grenoble venait de s'asseoir une jeune dame, coquettement attifée , aux grands yeux noirs , au teint pâle , aux lèvres roses , charmante en

23o LE NOEUD GORDIEN.

un mot ; d'ailleurs, vous avez pu en juger. Vous me voyez d'ici : d'un côté ce couple inhumain j de l'autre ce gracieux visage ; la frayeur d'arriver à Paris plat comme un album; ia cruauté de laisser une aussi jolie personne exposée seule au froid meurtrier d'une nuit de janvier; ma charité pour moi et pour elle; bref, une minute après ma malle passait d'une impériale h l'autre, et je dois vous dire que ce changement de front attira un sourire mêlé de rougeur sur la figure de ma future partner. Un quart-d'heure plus tard, je fliisais le voyage de Lyon à Paris par Grenoble, itinéraire contraire aux plus simples notions géographiques ; mais TOUS avouerez que c'était le cas d'imiter La Fontaine et de prendre le plus long. Tout chemin mène à Piome, mais un seul conduit au ciel ; le ciel pour moi , comme pour vous sans doute , est une jolie femme ; c'est ma seule dévotion ; j'espère qu'elle me profitera un jour , et qu'il me sera beaucoup pardonné ainsi qu'à Magdelcine , parce que j'aurai beaucoup aimé.

— Et VOUS êtes venu de Lvon à Grenoble seul avec cette dame ? demanda Guerland en chercliant à émousser la rigueur de son regard et à séparer ses sourcils qui jouaient d'une façon un peu trop significative.

— Solus cuin sold, 11 y avait une femme de chambre malade , une tante que le froid empochai t de faire son service de chaperon ; et puis, elle avait son domestique dans la rotonde.

— Oh ! tout était en règle !

— Pas de mauvaises pensées ! je ne suis pas de ceux qui fauchent leurs blés en herbe ou qui vendent leur héritage pour un plat de lentilles. Je sais vaincre mon appétit et attendre l'heure du dîner. Un repas exquis doit être savouré à table , et non dépêché sur le pouce comme fait de sa provende un vilain. J'estime beaucoup, surtout en galanterie, la science qui prévoit et ménage le lendemain. Ma jolie compagne de voyage avait trop de distinction et de grâce pour que je voulusse compromettre par la moindre imprudence l'avenir d'une connaissance si attrayante. Le respect , duperie quel-

quefois, devient la plus habile des séductions aupi'cs d'une femme exposée et presque comju'omisepar son isolement; moins il est espéré alors, plus il in5[)iie de reconnaissance. Madame de Yaldaunaie

Guerland fit un mouvement violent sur sa chaise.

— Elle vous a dit son nom , s'écria- t-il.

-T- Ha! e!ie iïi'a dit bien d'anlres choses, reprit le conteur , je suis sûr qu'elle est touchée d'avoir trouvé un Grandisson là où elle redoulait peut-être de rencontrer un Lovelace. D'ailleurs , dit Barberin en se passant la main dans les cheveux et jetant un regard de bonne amitié sur sa figure c|ue rcfiétait la glac^ de la cheminée, — je suis de tournure assez dégourdie pour me permettre ciuelqucfois la vertu sans compromettre ma ré[)Utation. Je vous jure que nous avons fait la moitié de la route, roulés dans le même manleau comme Paul et Virginie, sans que mes lèvres aient eu d'autre bonne forlune que la passe de son chapcaLi et quelques cheveux égarés. Voilà tout.

— Dans le même manteau?

— Fal!ait-il nous fuir par une pruderie féroce, pour que ce malin le conducteur nous trouvât gelés cliacun dans notre coin et dans notre vertu? Il y avait nécessité de rapprochement sous peine de mort. C'eut été mon avis au mois d'août; ce fut avant le troisième relai, l'avis de ma compagne , sans que je pusse en tirer la moindre conséquence vaniteuse : j'ai eu le succès d'une chaufferette ; un moine m'eût été préféré. Gomme je devinais quel auxiliaire était pour moi la bise de janvier, j'avais sournoisement prémédité un coup de coude dans une des glaces; mais je n'eus pas besoin de cette mauvaise action : grâce à l'excellente confection des voitures fiançaises , notre coupé était un ci-ible des plus distingués. Entre la demi-douzaine de ventilateurs qui nous lardaient des ccurans d'air aigus comme des aiguilles, Lucrèce elle-même n'aurait pas refusé la moitié de mon manteau , d'autant plus que je mis à l'offrir une charité que sajnt Martin n'eût pas désavouée.

— Enfin, dit Guerland avec impatience.

— Enfin , j'ai fait connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de gentillesse, de coquetterie , de séduction ; une syrcne ! Une chose la rend plus attrayante encore que toutes ses grâces et me préoccupe davantage : cette femme a dans le cœur un secret , et un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner. Elle a dû éprouver dans sa vie quelqu'impression terrible dont la vibration dure encore. Au milieu d'un accès de gaîté , je vovais ses yeux se troublant tout-à-coup comme s'ils eussent aperçu quelque vision effrayante. De temps en temps un tressaillement nerveux la faisait frémir sans raison apparente. J'ai voulu savoir la cause de ses émotions inexplicables ; elle ne m'a rien répondu. Je suis revenu par un chemin détourné : je lui ai demande si elle avait versé en voiture ; non. Je lui ai parlé de ses enfans , elle n'en a jamais eu. Ce n'est donc ni un accident ni un chagrin maternel qui ont développé en elle cette irritabilité mystérieuse. Est-ce quelque revers de fortune , ou la mort

(.le son mari ? je ne la crois pas intéressée , et son mari était vieux. Enfin je me suis perdu dans mes suppositions, sans arrivera un résultat qui me satisfit. Chose certaine, cette femme est sous la domination d'une terreur seci'ète dont le coup la frappe h chaque instant^ malgré ses efforts pour s'étourdir. Quelle est cette terreur? Je l'ignore, mais j'en saurai la cause. En attendant, j'ai assez bien fait mon chemin. J'ai la certitude qu'elle a du goût pour ma conversation et de la reconnaissance pour ma conduite. Vingt-quatre heures d'un tête-à-téte imprévu , original, sont un excellent début. Je n'ai jamais commencé de roman par un meilleur chapitre. Elle s'appelle madame de Valdaunaie, ou mieux encore Valérie; elle est veuve , elle a vingt-cinq ans ; elle est trop jeune pour me recevoir chez elle; à son âge, une femme fait entrer son amant par la fenêtre et non par la porte. Ainsi le veulent les bonnes mœurs. L'étiquette provinciale s'oppose donc à ce que j'aie mes entrées officielles: mais, en attendant l'échelle de soie , je danse demain la seconde

236 LE NOKUD GORDIEN.

valse et la quatrième contredanse avec elle au bal de la préfecture.

— Demain?

• — Demain, lundi, jour de gala chez tous les préfets du royaume. Le vôtre se conforme sans doute à l'étiquette administrative. Il a épousé une arrière-cousine de ma mère. J'irai aujourd'hui me mettre en règle avec la préfcic ; je dînerai demain chez elle, et ic soir j'enlame le second chapitre de mon roman, que j'intitulerai : le Carnaval à Grenoble.

Le maître du logis se leva, fit plusieurs tours dans le cabinet d'un air sombre et pensif, Barberin, absorbé par la pi'éparalion d'une tasse de thé, mélangeait par juste proportion les feuilles , et ne s'aperçut pas de la contenance de son ami.

— Maintenant, reprit-il, vous allez me rendre un service. Vous savez que dans une semblable entreprise , il faut avant tout connaître les tenans et les aboutissans. Dans les petites villes , tout se sait : voyons , qu'est au juste madame de Valdaunaie?

— Une femme fort aimable, dit son hôte.

— Je ne suis pas resté vingt-r[uatre heures avec elle sans m'en apercevoii' , à quoi pensezvous donc? Veuve, jeune et fort attrayante, elle ne doit pas manquer d'adorateurs. S'aperçoiton qu'elle ait distingué quelqu'un? répondez.

— Personne ! répondit Guerland d'un ton si grave que son interlocuteur l'eût remarqué s'il n'avait pas eu le nez sur la théière.

— Ah! ah! la cavalerie de Grenoble a été ramenée et peut-être même les vélites; en avant la Maison du Roi ! dit Barberin en faisant allusion à son hôle, qui avait servi dahs la garde impériale , et à lui-même qui sortait des gardesdu corps.

Guerland s"arréta devant l'officier , le regarda fixement , et lui dit d'un ton glacial : — Voulez vous suivre un bon avis : tout chez moi est h votre disposition ; restez-y tant qu'il vous plaira , vous me ferez plaisir ; mais ne revovcz cette témme ili demain , ni jamais.

— Vous l'aimez , répondit le jeune homme,

tout est dit, je repars ce soir. Soyez heureux , mon cher ! Ah ! elle vous aime!

— Je ne dis rien de semblable.

— Mais alors, expliquez-moi, Guerland —

— Rien^ reprit roffîcier en interrompant son ami; mon conseil est absolu.

— Quelle raison alors

— Je ne puis vous rien dire ; mais croyezmoi , cette passion serait un malheur pour vous.

— Vous m'intriguez furieusement. J'ai déjà flairé un mystère, vous en faites un logogriphe; et de ma vie je n'ai pu en deviner un seul. Quel est donc ce secret plein d'horreur? cette ange est-elle goule ou vampire ? tue-t-elle ses amans ? y a-t-il danger de mort à l'adorer ?

— Oui , dit Guerland.

— Et vous ne voulez rien me dire de plus ? dit le garde-du-corps quand sa surprise se fut dissipée.

— En ce moment toute explication m'est impossible; plus tard peut-être, si vous persistez.

— Plus tard , soit. Vous comprenez bien , mon bon ami , qu'il ne manquait à mon aventure que votre lugubre prédiction pour m'v engager davantage. Grâce à vous, la voilà tout-hfait poétisée. Du danger, du mystère, de l'amour! salut à tous trois, vive Dieu ! la garde royale est là.

Et le jeune homme se leva allègrement en chanteronnant ce refrain d'une romance alors à la mode parmi les chevaliers de la fidélité.

Dieu veuille mon ame !

Ma vie est au roi , Mon cœur à ma dame , Mon honneur à moi.

Le lendemain, le premier cavalier qui vint saluer madame de Valdaunaie, lorsqu'elle fit son entrée à la préfecture , fut Horace de Barberin. La jeune femme sourit h sa vue , sans pouvoir dissimuler une rougeur légère qui annonçait plus d'émotion que de déplaisir; mais tout-à-coup l'animation de ses traits disparut , le frissonnement nerveux qui lui était habituel courut sur ses blanches épaules, et ses veux interrogèrent avec une anxiété visible le groupe '• i6

d'hommes entassésau milieu du salon. Sansdoiite son regard ne rencontra pas ce qu'il retloutait, car il reprit bientôt son expression douce et engageante. La vague , un instant agitée de son gracieux corsage , se dégonfla peu h peu par un de ces longs soupirs qui semblent exhaler une peine importune pour aspirer des espérances depuis long-temps inconnues. Madame de Valdaunaie , guérie de son inquiétude, refleurit comme la plante quand est tombé le ver qui la rongeait; insensiblement sa sérénité se changea en assurance, en vivacité , en désir de plaire , et finit par s'épanouir en une merveilleuse coquetterie à cent feuilles, prés de laquelle toutes les autres amabilités féminines semblaient décolorées.

Le garde-du-corps s'enivrait de cette femme fleurie. Lorsqu'il vint faire valoir ses droits à lîi valse promise, son bras en s'emparant de celui de sa jolie compagne de voyage , le pressa doucement, et beaucoup plus que ne le voulait l'éticjuetle. Aucun rappel à l'ordre ne réprimanda cette muette tendresse, réminiscence du

coupé. Barberin , fort de ce premier succès , ne songea plus qu'à le consolider. Ses yeux, ses paroles, son silence, ses moindres gestes devinrent une déclaration continuelle, nuancée , souple, multiple, attaquant sans interruption et sur tous les points offerts par le cœur ou par la va ai té de sa maîtresse.

A la roue de paon de plus en plus complaisante par laquelle, en femme de province, la danseuse d'Horace répondait à son adoration pétulante, il pouvait deviner que, s'il ne pénétrait pas encore l'ame, du moins il intéressait l'esprit et occupait l'irnagination, ce qui vaut autant et quelquefois mieux. Son éloquence , à chaque instant plus pathétique et plus scintillante, se lançait par tous les sentiers du pays de Tendre, aiguillonnée dans sa course par les petites phrases incrédules , railleuses , agaçantes , flatteuses,taquines, que la jeune femme enfonçait de temps en temps en manière d'éperons aux flancs d'une conversation qui lui plaisait. Aucun jockey d'Epsom n'entendait mieux son art que madame de Valdaunaie n'avait compris cette

science de coquetterie qui , comme toutes les autres, peut se formuler en deux mots. La fen^ime vertueuse dit : non ; la passionnée, oui ; la .capriciçfjse , oui et non ; la coquette, ni oui ni non.

C'est par le^s, mille perplexités de ces deux mots, également refusés ou prononcés avec une expression .contraire à leur sens, de ce oui moqueur cruel comme une trop longue résistance, de ce non languissant tendre comme un aveu , que Valérie promenait bride en main sa nouvelle conquête ; modérant une allure trop vive par un regard impérieux, prévenant le découragement par ce sourire calin que les poètes anacréontiqucs nomment l'aurore du bonheur; compensant un refus vague par une plus vague concession; n'accordant rien, et laissant tout espérer; causant en un mot sur le seuil de l'amour, mais la porte fermée.

Pendant cette conversation, cessée et reprise selon les occasions que donnaient les contredanses , Barberin aperçut à l'une des porles du salon, Guerland, immobile, les bras croisés sur

Li: PEUSÉCCTEUP,. ^45

la poitrine et les yeux fixés sur madatiic de Valdaunaie. Sans s'inquiéter de l'expression profondément sinistre de ce regard , l'amant salua son hôte d'un sourire d'intelligence qui semblait dire : Vous voyez que j'avance malgré vos prophéties. L'idée d'être un objet d'observation pour un autre homme, le souvenir de la mystérieuse conversation de la veille , le vague instinct d'une rivalité cachée exaltèrent le Parisien. Il redoubla donc de frais et d'amabilité ^ comme les chevaliers qu'encourageait à leurs plus beaux coups de lance la présence de quelque renommé paladin.

Tout en prêtant l'oreille h celte galante mousqueterie, madame de Yaldaunaie jouait avec son bouquet de bal , jolie touffe de roses blanches , bordée d'un cordon de boutons de roses du Bengale. Par gentillesse de maintien, peut-être par embarras naissant, la jeune femme, d'une main fort mignonne sous le gant , arrachait les feuilles qui lui paraissaient déranger la symétrie du bouquet. Dans cet efteuillement, quelquefois un peu vif, un bouton fut brisé et

2i^6 LE NOEUD GORDIEN.

roula sur !c parquet. Horace se pencha Icsleincnt , le ramassa , lit à demi le geste de le porter à ses lèvres et le demanda par un regard expressif.

— Qu'en ferez-vous? dit en souriant madame de Valdaunaic ; bon , si c'était le bouquet , mais un boulon —

• — Je commence ma fortune, répondit le jeune homme d'un air de modestie mêlé de finesse. Je suis déjà plus riche que vous ne le croyez. Ce bouton ne sera que le second diamant de mon trésor; j'ai pour premier, pour Régent 5 un cheveu ^ un seul , mais si fin , si doux, si noir, si brillant! Je ne vois au bal qu'une seule chevelure qui lui soit comparable.

En ce moment, par un geste familier aux femmes^ lorsque toutefois elles portent leurs propres cheveux , Valérie lissait une boucle de sa coiffure et réparait un désordre qui n'existait pas. Elle laissa lentement retomber sa mam et pour toute réponse respira son bouquet à plusieurs reprises.

— iJn manteau où Ton trouve de pareilles

Li; PEnsÉCLTEUu. 247

richcssos ne vant-i! pas un peu mieux que celui (lu (loge? reprit Barbei'in en souriant doucement et faisant allusion à ses ancêtres, patriciens de Venise.

Madame de Valdaunaie, un peu confuse du souvenir qu'on lui rappelait, et de l'idée d'avoir eu pour cornette de nuit la foiuTure où s'enveloppait d'habitude la figure cavalière qu'elle avait sous les veux , enfouit son visaffc dans la gerbe de fleurs, et détourna la tète.

— Les fleurs se flétrissent!

A ces paroles, prononcées subitement d'une voix grave, la jeune femme tressaillit comme si quelque serpent eût sifflé à son oreille; elle se redressa sur la banquette et leva les yeux. Gucrland était debout devant elle, armé de ce regard pesant qu'elle avait rencontre la veille en descendant de la diligence. De la main droite il montrait le bouquet de bal qui venait de tomber sur le parquet , de la gauche il en tenait un autre séché depuis long-temps en apparence et taché de plusieurs points bruns semblables à des gouttes de sang.

248 LE ^OEUD GORDIEN.

— Est-ce là ce que vous savez dire au bal pour amuser les femmes? dit, Horace , que cette interruption mettait de fort mauvaise humeur.

Un gémissement sourd , une main qui froissait convulsivement son épaule lui firent retourner la tète : madame de Valdaunaie , paie comme la mort, les yeux à demi-fermés^ chancelait en essayant de se retenir à lui. Cette femme tomba tout-à-coup entre les bras de Barberin 5 s'y abandonna languissamment comme un corps inerte , et lorsqu'il voulut la rasseoir sur la banquette, elle s'afHiissa sur elle-même en perdant connaissance.

Une rumeur soudaine arrêta l'orchestre et interrompit la danse. La maîtresse de la maison accourut, et fit transporter dans son appartement la danseuse évanouie. Puis le bal continua avec l'égoïsme que professe le monde en toute occasion. Barberin seul , inquiet et troublé de cette scène, ne quittait pas le salon qui précédait la chambre où l'on avait emporté Valérie , et dont l'accès lui était interdit ainsi qu'aux

autres hommes. Enfin , au bout d'une heure , sa cousine, avec la bienveillance d'une femme qui devine un amour et y compatit , vint lui dire que sa danseuse allait mieux et qu'on venait de la reconduire chez elle. Un peu rassuré, il allait rentrer dans la salle du bal, lorsqu'une main l'arrêta en lui saisissant le bras ; il se rc- ' tourna et aperçut Guerland.

— Je crois que vous n'avez plus rien qui vous retienne, dit le trouble-féte. Je désirerais vous parler. Voulez -vous que nous parlions?

— Pai'tons, répondit l'amant en mâchonnant le bouton de rose brisé , symbole de cette femme naguère si fraîche et si radieuse, maintenant flétrie et languissante.

Deux heures sonnaient à la pendule du cabinet de Guerland , lorsque les deux amis v rentrèrent. Le maître du logis fit rallumer le feu, et avança un fauteuil à son hôte , fort intrigué de ces manières cérémonieuses et du mvstère que semblait annoncer la demande d'un entretien dans un pareil moment, entretien lié sans doute

o5o LE NOEUD GOl\DïEN.

aux paroles obscures ue leur convcrsalion précédente.

— Que diantre avez-vousdonc à me narrer? demanda Barberin quand le domcslique fut sorti. Vais-je enfin connaître le grand secret? Vous êtes sombre et fatal comme Talma dans Othello. Je suis sur que c'est votre physionomie funéraire qui a fait évanouir madame de Valdannaie.

— Vous m'avez raconté hier un roman , répondit Gueriand avec la gravité glaciale qui caractérisait son langage ; je vais vous dire une histoire ; à votre tour écoutez-moi : vous êtes sur le point de devenir amoureux...

— C'est fait , je le suis corps et amc. Cet évanouissement m'a achevé. J'ai toujours adore les femmes nerveuses. Parlez ! continua-t-il en voyant l'air impatienté de son hôte.

— Il s'agit aussi d'amour dans mon histoire, reprit l'officier en souriant avec amertume. Quoique mon récit soit de nature h vous inléresser, s'il vous ennuyait, je n'abuserais pas de votre patience.

Il y a trois ans, im tîe mes amis, ofiîcicr dans le même régiment et que je nommerai Roclolphe, alla fixer sa résidence h Montpellier ; le licenciement de i8i5 venait de le mettre en demi-solde. Une blessure reçue à Waterloo ayant altéré sa santé , il avait dû choisir pour séjour un climat méridional et salubre. Froissé dans ses intérêts, dans ses opinions, dans ses sympathies , soulfrant d'ailleurs ;, il était ce que nous étions tous alors, mécontent. Il vécut d'abord fort retiré, peu soucieux d'importuner les autres de son humeur morose. Peu à peu cependant l'exemple de quelques amis l'arracha de sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui valait mieux que de s'en laisser dévorer , que le monde était un excellent médecin et que l'isolement était h lui seul une maladie. Il fit donc comme les autres. Afin d'arrêter les progrès de son marasme , il le mena au bal , et se jeta à corps perdu dans le tourbillon. Il dansa, il chanta , il rit. Quoique brigand de la Loire , il fut bien accueilli dans les salons où il s'était fait présenter : l'irritation intime de son esprit

portait h la surface une excitation f[ui passa pour de la vivacité , pour un désir de plaire ; sonenvie de s'étourdir à toutprix luifut comptée comme amabilité ; il eut donc du succès, il devint h la mode, enfin il ne tint qu'à lui de mettre une couronne de dandy sur son blason de la vieille garde; il l'eût fait peut-être, si une puissance fatale n'était venue tout-à-coup dominer son existence.

Dans ces salons où l'avait jeté l'ennui, où le retenait la vanité , une femme s'offrit à lui , jeune et belle , armée de toutes les séductions d'un esprit ardent, forte de toute l'autorité que donne un cœur froid. Pour peindre celte apparition et son effet, les mots me manquent. Il aima cette femme comme il croyait impossible d'aimer, comme un fou, mais ce mot est encore faible. Elle devint, pour son imagination glacée par les déceptions, une illusion nouvelle dont le prestige répara toutes les illusions qui venaient de sombrer. Il se prosterna devant elle comme le marin pieux devant sa Notre-Dame de Recouvrance ; h cet autel unique, se rattachèrent les

fils brisés de son existence. La puissance qu'avaient refoulée au fond de son ame les mécomptes d'une carrière fermée, d'un courage inutile, d'une ambition sans aliment, se redressa soudain, ainsi que part un ressort long-temps comprimé. Cette belle enchanteresse fut son ambition retrouvée, sa gloire pacifique, son but, sa vie. Avez-vous jamais aimé , Barberin ? oui ? Hé bien , vous comprendrez alors cette absorption de l'être tout entier , cet abandon absolu , cette ame livrée sans prévoyance , ni réserve , ni retour. Une passion semblable est une grande démence, son exagération même la rend impuissante ; comme une bombe trop chargée, elle éclate en l'air.

Au lieu de se tracer un plan de conduite, de combiner un système d'attaque , Piodolphe trouva tant de charme dans le sentiment où se rajeunissait son ame , qu'il s'abandonna d'abord aux rêveries sans fin du véritable amour ; il se versait sa tendresse et la buvait à longs traits, sans songer à l'imprudence d'une ivresse qui n'était point partagée. Oubliant que l'a-

mour esL un duel , il se désarma de toute crainte, de tout soupçon, pour goùlcr le lâche bonheur qu'il trouvait à étreindre sa passion. Les mortelles langueurs qui suivent et punissent les abus de l'imagination énervèrent son esprit, amollirent son cœur, ployèrent ses genoux , le couchèrent enfin aux pieds de cette femme , en lui otant jusqu'à l'intelligence de rendre son abaissement profitable. Au lieu de se faire accepter comme amant, il se donna connue esclave, et il fut pris pour tel. Une femme ne refuse guère au front courbé devant elle la faveur de le fouler sous son pied léger, qui pèse alors connue s'il était de bronze, et porte sur le cœur. Ne flmt-il pas des degrés au trône d'une coquette? Devant elle il est prudent de mettre de la dignité dans l'hommage et de ne jamais plier qu'un genou. Rodolphe, lui, ne se mit pas seulement à deux genoux, il se prosterna. Il devint pitoyable et ridicule , un amant qui abjure son orgueil , un militaire à qucnOuillc, un homme bon à ramasser un mouchoir ou à donner un fauteuil,

un de ces individus qui ont la corvée des petits laiderons sans danseurs et des douairières sans partners; importans dans ic salon de leur reine, un peu plus que le valet qui annonce les visiteurs, un peu moins que le roquet qui a le droit de les mordre , mais auquel ils vont ouvrir la porte quand l'animal bien appris a besoin de sortir ; un patito enfin. Voilà ce que devint Rodolphe. La femme qui l'avait ainsi dégradé avait un mari vieux, bonhomme, stnpidc au point de ne pas être jaloux ; il se fit le complaisant de ce mari comme il était le page de la dame. Dans le ménage, cet homme, distingué par Napoléon, fut un laquais de plus.

— Permettez, dit Barberin en interrompant son ami; sur ce point, je ne partage pas voire courroux contre ce Rodolphe. Qu'il ait montré peu dhabileté en se livrant pieds et poings liés, sans faiie ses conditions, d'accord ; mais, quant à ces petites bassesses, qui vous font monter le sang au visage, ce sont péchés des plus mignons en amour. On ne déroge pas en faisant ces gentilles choses! Moi qui vous parle ;, j'ai fait le

o56 LE NOEUD GORDIEN.

portrait d'un chat; j'ai enseigné la musique à un perroquet; j'ai marché à quatre pattes comme Henri IV, en portant sur mon dos les deux chérubins d'un ange adoré, deux abominables sapajous qui abusaient de leur position, et prenaient mes cheveux pour une bride ; enfin , pour bassesse suprême, et que vous n'auriez jamais commise, mon vieux grognard, j'ai appelé l'empereur Buonaparte! Parole d'honneur, j'ai appelé le grand homme Buonaparte ! Mon sacrifice s'adressait à une féroce vertu de la rue de Varennes. Eh bien , savez-vous ce qu'il m'a valu ? Une belle cocarde de satin blanc, qui me coûta quinze jours d'arrêts, notre sous-lieutenant ifb l'ayant pas trouvée d'ordonnance. Le grand homme fut vengé.

— Après six mois d'une cour avilissante, après avoir subi tout ce que l'imagination d'une coquette peut inventer de caprices , de désappointemens, de cruautés, l'illusion de Rodolphe durait encore, rcpiit Guerland, il espérait toujours le prix de sa lâcheté. Il ne comprenait |)as qu'une femme enrichit l'amour , mais ne lui

LE PERSÉCUTEUR. 25n

fait pas l'aumône, et qu'un dédain irréparable est le seul loyer d'un cœur mendiant. Pour détruire son aveuglement , il fallut une lumière imprévue.

Un jour , il dînait avec plusieurs officiers de la garnison ; chacun parla métier d'abord , femmes ensuite quand les tétesse furent échauffées. Il y eut des indiscrétions, des vanteries, des paris ; on afficha des noms, on montra des lettres. Un des convives, pressé sur le chapitre de ses succès, résista d'abord avec cette fatuité qui veut augmenter l'importance du triomphe par l'affectation du mystère. Enfin l'ivresse l'emporta sur la retenue. — « Vous ne saurez pas le nom de ma dame, dit-il, vous ne blaguerez pas sur son style ; mais je puis vous faire apprécier son mérite par l'éloquence qu'elle inspire à mes rivaux malheureux ! » f^e chef d'escadron jeta un papier sur la table, une lettre de Rodolphe à Valérie.

— Valérie! répéta Barberin devenu fort attentif depuis quelques instans, c'était un drôle et un fat!

258 LE NOKUD GORDIEN.

• — C'est ce fat qu'elle adorait! cet homme ivre, prêt à jeter la réputation de celle qui l'aimait aux quolibels d'un dîner d'officiers , un sot sans caractère , et qui n'avait môme pas le mérite d'une jolie figure. Ce jour-là il était sous la protection de son ivresse ; mais le lendemain matin Rodolphe le tua en duel. Par bravade, l'amant heureux avait à la boutonnière de son gilet un bouquet offert par son rival à Valérie et que celle-ci lui avait donné comme elle lui donnait les lettres dont s;ins doute ils riaient ensemble. L'épée de Rodolphe le cloua sur la poitrine du fat, mais en la retirant il emporta le bouquet souillé de sang. Ce bouquet , le voilà, continua Guerland en jetant sur la cheminée la touffe de ileurs séchées qu'il avait montrées au bal ; Rodolphe , c'est moi ; cette femme, vous la devinez?

En prononçant ces derniers mots , ses yeux d'aigle s'appesantirent sur Barberin avec une expression si incisive, que celui-ci , malgré son assurance , sentit sa prunelle mollir sous ce regard ; il baissa la tète ; mais il la releva aussitôt

LE PERSÉCUTÉUPw nBg

en rougissant tîe cette soumission involontaire et dit d'un ton insouciant :

— Maintenant, la morale de la fable?

— Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cet homme, reprit Guerland. C'est depuis ce moment qu'elle est sujette à ce tressaillement involontaire, à cette irritation nerveuse dont vous vous êtes aperçu. Quelque temps après, elle devint veuve, et alla habiter Nimes, je la suivis à Nîmes ; elle se sauva à Lyon, je vins à Lyon ; aujourd'hui elle habite Grenoble, vous me voyez à Grenoble. Une fatahté implacable m'attache à elle. Où elle ira, j'irai; où elle vivra, je vivrai. Ma persécution égalera son horreur de moi. En se figeant entre nous , le sang de ce fat nous a collés l'un contre l'autre. Le sentiment qu'elle m'inspire aujourd'hui, je ne puis vous l'exprimer j autant d'amour que d'exécration; des désirs et de l'horreur ; je la veux et je la hais. Je donnerais une moitié de ma vie pour la posséder, je donnerais l'autre pour pouvoir la changer en homme pendant vingt-quatre heures. Je la tue-

rais , voyez-vous , comme je lui ai tué son amant. Elle m'a fait Irop de mal.

Maintenant, dit Guerland en continuant d'un ton plus calme;, écoutez-moi. J'ai été votre témoin, l'an dernier, quand vous vous êtes battu avec Sabierna. Il est certain que vous êtes brave; vous pouvez donc vous montrer raisonnable, sans qu'on impute cette prudence à faiblesse. Vous n'aimez pas cette femme ; le hasard vous a jeté sur son chemin , un caprice vous y a retenu : n'y restez pas plus long-temps. Croyçz-mOi, pas$ez outre, mon ami, retournez à Paris : avant d'y être arrivé vous ne penserez plus à elle, et vous trouverez là mille femmes qui vous aimeront. Laissez-moi celle-ci, j'ai juré que nul ne l'aurait, et qu'elle resterait sans plaisir d'amour en ce monde. Vous passerez sur mon corps pour arriver à elle , ou je vous tuerai comme j'ai tué l'autre; et soyez-en sûr, je vous tuerais, je sens cela. Ma destinée est de détruire ses amans , puisqu'elle ne veut pas de moi. Un noble métier que j'ai pris là, n'eslil pas vrai ?

En disant ces derniers mots, il essaya de sourire, mais ce sourire était plus triste que s'il eût pleuré ; sa physionomie farouche prit une expression d'amertume , et sa tète se pencha lentement sur sa poitrine par un geste d'accablement. Malgré la légèreté de son caractère et l'antipathie d'une rivalité naissante, Barberin se sentit presque ému en face de cette passion meurtrière et désespérée.

— jNIais enfin , dit-il au bout d'un instant , n'avait-elle pas le droit de ne pas vous aimer? il fallait lui plaire et non perdre la tête. A quoi sert une épée en ces sortes de choses? Vous avez commencé avec elle par un manque d'habileté, et vous continuez par une cruauté inouie. Vous, un homme d'honneur , un militaire, vous tuez une femme ! car votre conduite n'est qu'un long assassinat , un coup de poignard serait plus humain et plus généreux.

— Que décidez-vous ? interrompit Guerland avec brusquerie.

Horace se leva et fit quelques tours dans la chambre d'un air de profonde réflexion.

— Nous reparlerons de celle nffairc, dit-il enfin. Vous avez fait un appel h ma raison , j'ai le malheur de n'en jamais avoir impromptu. A demain.

Puis le jeune officier prit une bougie sur la cheminée , salua son hôte , et rentra dans sa chambre.

— L'aventure se complique furieusement, se dit Horace de Barberin dès qu'il fut seul. Bah ! pour le moment , dormons afin de nous reposer le cerveau.

Dans celte intention philosophique, il se coucha en récitant le premier chant de la Henriade qui lui remplaçait l'opium en cas d'insomnie ; malgré l'excitation de son esprit et l'irritation de ses nerfs, il s'était endormi du sommeil des justes avant le soixantième vers. Il

ne se leva qu'à midi et tint conseil avec luiincme en s'habillnnt.

■ — Je n'ai pas trois partis h prendre. Aller en avant ou en arrière ! En avant , je trouve un duel à mort avec Guerland ; je le tue ou il me tue, allernalive fort désagréable. Madame de Yaldaunaie vaut-elle la vie d'un homme? Mais d'abord suis-je amoureux ?

La réponse était très-difficile. L'expérience conduit souvent au pyrrhonisme. Un irès-jeune homme ne doute jamais de la réalité de son amour , sa nature en est trop complice ; mais ceux qui ont un peu voyagé par les sentiers fleuris de la galanterie y perdent presque toujours celte foi du cœur qui croit en lui-même , tant il est sûr de sa force et de sa pureté !

— Si je retourne en arrière^ ne sera-ce pas une faiblesse ? M'est-il permis à moi . Horace Barberlno dei Barhcrini ^ de lâcher pied devant un loup enragé?

Le jeune officier flotta long- temps entre ces iXcvv^ propositions sans pouvoir se résoudre à prendre un parti. S'il eût été moins gâté par

les femmes, ou plus sérieusement épris, l'emportement d'une passion véritable l'eût promptement décidé. Mais sa vanité, beaucoup plus en jeu que son cœur, ne détruisait pas entièrement sa répugnance à verser le sang d'un homme jusque là son ami. Brave par tempérament, la pensée d'un danger personnel entrait pour fort peu dans son incertitude. Cet homme couché en travers de la porte qu'il voulait îrancliir 5 et dont il fallait faire un cadavre^ causait toutes ses perplexités.

Après deux heures de réflexion, pendant lesquelles il se promena dans sa chambre, il était irrésolu tout autant qu'Hamlet au commencement de son monologue :

— Pas de moyen terme , se dit-il. Il faut sabrer ce pauvre diable pour m'ouvrir le passage ou plier bagage à la honte des gardes-du-corps. Du sang ou de la boue sur mon écusson , jolie perspective ! Je voudrais que la diligence de Paris eut versé en route avec ces deux monstres qui m'ont empêché d'y monter , sans eux je serais très-pacifiquement étendu au coin de

mon feu dans la rue du Bac , et ce soir j'irais aux Italiens. Je ne peux pas cependant prendre un parti à pile ou face. Si j'allais chez madame de Valdaunaie ?

Cette inspiration dissipa l'incertitude de Barberin. Sans demander son hôte, avec qui le moindre entretien l'eût fort embarrassé, il sortit, déjeûna dans un café; puis il se dirigea vers la rue qu'habitait Valérie.

— Après son évanouissement d'hier, pensat-il , j'ai le droit d'aller demander de ses nouvelles. La prude la mieux corsée ne saurait y trouver à dire.

Il se présenta donc résolument comme si ses entrées lui eussent été officiellement accordées. L'air embarrassé de la femme de chambre qui vint lui parler , une malle et des cartons au milieu de l'antichambre excitèrent à un trop haut point sa curiosité pour qu'il se laissât facilement éconduire ; il insista donc malgré la consigne. Au milieu de la discussion , une porte s'ouvrit en face de lui ; sur le seuil d'un petit salon où régnait un demi-jour, il aperçut la fi-

gurc pâle et altérée de madame de Valdaunaie. Sans écouter la femme de chambre, il s'avança vers la maîtresse avec l'aisance respectueuse d'un homme du monde ; mais dès qu'il eût refermé la porte, sa contenance toute d'étiquette fit place à cette vivacité de maintien qu'inspire la passion et que les femmes pardonnent.

— Vous partez ! s'écria-t-il, et sans me pr(5venir!

Pour toute réponse , Valérie prit sur la cheminée un paquet parmi plusieurs autres , et le lui présenta. Barberin ouvrit précipitamment cette lettre en lisant son nom sur l'adresse.

La jeune femme s'assit sur une causeuse , à l'angle de la cheminée , la tête appuvée sur sa main , et les yeux vaguement arrêtés sur le fover : la blancheur inanimée de son visage était rehaussée par une robe noire, deuil improvisé ; sa physionomie empreinte de stupéfaction et de terreur disait assez combien la scène de la veille avait eu de retentissement en elle. A chaque instant , son tressaillement nerveux, devenu plus fréquent , troublait par un sursaut

douloureux ce corps dont la pose languissante annonçait d'extrêmes fatigues.

— Vous croyez donc enfin que je vous aime, puisque vous avez voulu me dire adieu , dit Horace après avoir achevé sa lecture. Puis, au lieu de prendre un fauteuil, il s'assit près d'elle sur la causeuse où ils se trouvèrent serrés comme dans le coupé où leur connaissance avait commencé. Valérie le regarda craintivement en lui jetant un sourire mélancolique, et dit d'une voix faible :

— Promettez-moi de ne pas me suivre, et de ne jamais chercher à savoir où je serai.

En ce moment, madame de Valdaunaie fut pour lui si belle de tristesse , si séduisante de chagrin et de souffrance , que son irrésolution fut finie, et son parti pris ; le cadavre de Gueriand s'effaça de son imagination , il ne vit plus qu'une femme d'autant plus adorable, que nonseulement sa contenance abattue , mais ses efforts pour sourire et pour paraître calme semblaient demander secours et protection. Il sentit bouillonner dans ses veines tout ce que ses pères

lui avaient transmis de sang aventureux. Les vieux patriciens de Venise n'eussent pas renié le garde-du-corps leur descendant lorsqu'il se mit à genoux devant madame de Valdaunaie , les joues colorées et les yeux animés de cette exaltation qui sied à la jeunesse.

— Je sais tout, lui dit-il d'une voix attendrie, Guerland m'a tout appris; mais la torture qu'il vous fait subir a duré trop long-temps , je vous en délivrerai, Madame ! Acceptez-moi pour défenseur. Vous le savez, autrefois les viclimes de quelque odieuse entreprise se m.ettaient sous la sauvegarde d'une épée; voulez-vous la mienne ? Je n'exigerai pas votre cœur en retour , vous me renverrez quand je ne vous serai plus utile ; oui , je ne réclame que le droit de vous défendre, de me dévouer pour vous, et ne veux pas faire succéder la persécution à la tyrannie. Dites-moi , Valérie , poursuivit-il à voix basse en serrant la main glacée qu'on lui abandonnait , faut-il tuer cet homme ? — Je le tuerai , dit-il en voyant qu'elle se taisait.

L'éloquence de cette voix vibrante, de ce

regard toujours tendre quoique fier avait empêché madame de Valdaunaie de saisir le sens effrayant des paroles; au lieu de répondre, elle regardait son défenseur; pendant un moment elle oublia sa position, et rentra dans sa nature coquette et impressible. Un orgueilleux plaisir lui caressa le cœur, quand elle vit à ses genoux ce jeune cliarnpion qui devait se tenir debout si vaillamment devant les hommes; il lui plut, et déjà l'éclat naissant de ses yeux promettait des aveux , quand il s'éteignit soudain.

— Il vous tuera, dit-elle avec l'accent d'une morne conviction. Et sa tête tomba sur sa poitrine, comme par une soumission à une fatalité reconnue , éprouvée.

En ce moment le pas d'un cheval se fit entendre au dehors. Madame de Valdaunaie se redressa, écouta un instant et frissonna; elle s'approcha de la fenêtre, regarda à travers le rideau de mousseline , sans le soulever , et fit signe à Horace de venir. Guerland passait dans la rue; en arrivant devant la croisée, il leva la tête, et ses yeux envoyèrent un double éclair

LE PERSÉCUTEUR. 2']l

aux deux amans. La jeune femme , cédant au pouvoir de ce regard , repoussa vivement Barbei'in comme si elle eût craint qu'il ne fût aperçu malgré le rideau ; puis elle revint en chancelant jusqu'à la causeuse où elle se laissa tomber à demi-morte.

— Il passe tous les jours, dit-elle enfin. Partout où je suis , il passe ainsi. Quand j'entends son cheval , mon sang se glace ; et si je ne meurs pas bientôt, je deviendrai certes folle. Hier au bal vous me trouviez heureuse, jolie ; que pensez-vous aujourd'hui de mon bonheur et de ma beauté ?

Par un mouvement rapide et d'une franchise peu habituelle aux femmes, elle se tourna vers la fenêtre pour que le jour tombât directement sur son visage. Était-ce oubli complet de coquetterie, était-ce raffinement? Peut-être avaitelle pressenti l'impression que devait produire sur Tame généreuse de son chevaleresque ami celte pâleur languissante , ces yeux rougis et cernés, toute cette doléaiïce de châtelaine victime d'un félon. Cette impression fut profonde.

La veille, au bal, Horace, en la rencontrant dans le triomphe de sa beauté, lui avait fait la cour sur un pied d'égalité parfaite, en homme qui savait le prix de son hommage; en la retrouvant aujourd'hui triste et malheureuse , il s'inclina devant elle sans restriction dans son dévouement, ni retenue dans son offrande.

— Un mot , de grâce , dit-il d'un ton suppliant en réponse à l'humilité réelle ou affectée des dernières paroles de Valérie, Le nom de la ville où vous allez ?

Ces mots furent accentués par tant d'amour et de persévérance, que la coquette les savoura malgré la terreur qui l'agitait; elle regarda Barberin , détourna la tète , le regarda de nouveau, eut l'air d'hésiter ; enfin, au lieu de répondre, et par une sorte de terme moyen entre un consentement et un refus, ses yeux se portèrent sur une lettre posée sur la cheminée. L'amoureux se pencha, lut l'adresse : A madame de Miolens , à Toulon. — Toulon ! rcpéta-t-il h voix basse , et la joie sur les traits. Oh ! dites , ne me trompez- vous pas ?

Les yeux languissans de la jeune femme se ranimèrent subitement et lui lancèrent un de ces regards fugitifs qui semblent promettre d'éternelles tendresses.

— Rien ne peut donc vous détacher d'une femme malheureuse , dit-elle d'une voix dont la douceur révélait une reconnaissance anticipée.

Ils s'étaient compris , sans qu'aucun mot décisif eût été prononcé. Un vague sourire, qui annonçait la foi dans le bonheur retrouvé , éclaira au même instant leurs visages, et le soleil d'hiver, passant à travers les rideaux , les enveloppa d'un rayon caressant.

— C'est l'espérance ! le ciel est notre complice, dit l'amant en montrant à Valérie la bande d'or qui brillait dans la chambre.

— Vous resterez un mois à Grenoble , et vous irez ensuite à Paris, repartit madame de Valdaunaie en affectant l'accent tendrement mipératif d une femme qui prend possession d'un nouvel amour.

^'^4 Le noeud GOr.DIEN.

— Ouï , j'irai par Paris, répondit-il en souriant finement.

— Et maintenant^ adieu ! reprit-elle en lui tendant la main ; et surtout qu'il ne sache pas que vous êtes venu. Dans deux heures je serai partie.

Cette main offerte, Horace la baisa sans qu'elle lui fût retirée ; il sortit ensuite par un escalier qui conduisait dans une rue autre que celle où donnait la principale porte de la maison. Il sourit en lui-même de cette fausse aMure d'amant heureux en se proposant d'en avoir les réalités sur le riant rivage de la Méditerranée. Prudent comme les roués qui n'en sont encore qu'aux semailles, il voulut tromper les soupçons, alla diner à la préfecture, et y apprit, avec un ctonnement joué , le départ de madame dé Valdaunaie, la grande nouvelle de la soirée. Lorsqu'il rentra chez son hôte , il le retrouva seul dans son cabinet et fut reçu par lui d'un air froidement observateur.

— A quand notre duel h mort? dit en entrant Barbcrin d'un ton dégagé. Vous saVéz le

LE PERSÉCUTEUP.. 2"^^

tour que nous joue cette belle Angélique ? Elle nous plante là comme Roland et Ferragus au milieu de la forêt des Ardennes.

— Vous ne suivez pas madame de Valdaunaie? demanda Guerland sans se dérider.

— Je n'ai pas votre talent pour deviner les traces perdues , ni votre persévérance à courir après une femme qui se sauve. Je ne suis pas habitué à faire fuir les coëffes ! Si l'amour de cette belle enchanteresse doit être le prix de la course , le dispute qui voudra ! D'ailleurs, je viens de voir chez ma cousine une petite dame blonde, madame de Sermeillan , qui a changé le cours de mes idées ; celle-là ne se sauvera certes pas plus loin que de son salon à son boudoir. Au mois de janvier, j'aime mieux une perdrix dans son sillon que cette biche des Alpes avec laquelle le moindre danger à courir est une fluxion de poitrine , sans compter votre eslramaçon. Si vous le permettez , je dresse ici ma tente pour un ou deux mois.

Guerland le regarda d'un air assez incrédule, mais il ne fit aucune question nouvelle , et ré-

a'jG LE NOEUD GORDIEN.

pondit courtoisement à cette deniancîe. L'exgarde-du-corps, prudent pour la seule fois de sa vie , resta le mois entîer'a Grenoble , comme le lui avaiVordënrié Fa daîrie de ses pensées. Le trentîèhtiè jour| assez glorieux de cette raison inaccoutumée, îr'j3rit cBrigé de son hôte en prétextant une affaire qui le rappelait impérieusement à Paris.

— Surtout, lui dit Guerland , rappelez-vous mes recommandations. Ne revoyez jamais cette femme. Ce serait la mort de l'un de nous.

Pour la première fois depuis un mois , l'idée de Valérie était rappelée. Pendant tout ce temps , les deux amis avaient apporté un soin égal à éviter ce sujet dans leurs conversations. Mais ce soin indiquait de part et d'autre une préoccupation , et , en entendant cette phrase , Barberin crut apercevoir que Guerland l'avait aussi bien observé qu'il avait lui-même observé Guerland. Alors il prit un air étonné pour dire :

— Quelle ferame ? Ah ! madame de Valdaunaie, histoire ancienne ! Savez-vous où elle est?

LE PERSECUTEUR. or-y

— Je le saurai, reprit Guerland avec l'accent d'une volonté de fer.

— Cherche ! pensa l'amant en espérant encore jouer son ami. Elle est allée d'ici à Turin , je vais à Paris ; tu es bien fin si tu devines où ces deux lignes doivent se rejoindre.

Trois mois après la séparation des deux rivaux, au milieu d'une de ces belles nuits du mois de mai, qui, à Toulon, ont la transparente sérénité des nuits orientales, une porte s'ouvrit discrètement dans la rue Saint-Roch. Au soin que mit à la refermer sans bruit le jeune homme qui parut sur le seuil , il était facile de voir qu'il ne voulait pas exposer une femme aimée aux médisances des gens de province , auxquels les usages parisiens sont incon-

nus, et qui admettent difficilement l'innocence d'une causerie quand elle dure jusqu'au matin. Avant de se hasarder au dehors, il regarda de tous cotés, prêta l'oreille ; ne vit rien qui put l'inquiéter, ni aux fenêtres, ni sur le pavé, et n'entendit que le bruit de la mer si sonore par le silence de la nuit. D'un pas rapide et léger il descendit alors la rue Saint-Roch jusqu'à la place du Champ-de-Bataille , traversa les allées bordées d'arbres qui l'entourent , et se dirigea vers le port. Au moment où il arrivait à l'anerle rentrant où se trouve l'entrée de l'arsenal de marine , le bruit d'un pas attira son attention , et lui fit retourner la tête. Il distingua un homme enveloppé d'un grand manteau.

— Encore l'espion de la nuit dernière ! se dit le jeune homme vivement contrarié par cette rencontre. Je vais lui donner une leçon.

Il s'arrêta en fronçant le sourcil d'un air qui promettait un accueil peu gracieux au curieux impertinent. L'inconnu s'avança gravement sans que cette démonstration eût l'air de lui causer la moindre indécision. Entre le bord de

fe

LE PERSÉCUTELU. ogi

son chapeau et le pan de manteau jeté sur son épaule on n'apercevait que deux yeux brillans de colère.

— Vous êtes en avance , mon Roméo , dit-il en passant, l'alouette n'a pas encore chante.

— Depuis quand les mouchards lisent-ils Shakspeare? demanda l'amant d'un ton de hauteur.

— Depuis que les gardes-du-corps se cachent, reprit l'homme au manteau avec un rire dédaigneux. M. de Barberin , votre œil est fatigué et votre bras également. Demain vous aurez besoin de l'un et de l'autre; allez vous reposer.

Barberin reconnut en même temps le son de cette voix, l'éclat de .ce regard, et ces ardentes moustaches qui tranchaient sur la couleur sombre du manteau. Avant que l'espèce de stupeur où celte apparition avait plongé son hôte se fût dissipée^ Guerland s'était éloigne vers la rue Royale.

— Il a trouvé la piste , se dit Horace quand il se vit seul , il parait qu'il y aura des épées ; il faut avouer que c'est un gaillard qui a de la

suite dans les idées. Bah ! advienne que pourra; il m'a donné un conseil d'ami : allons dormir.

Il continua son chemin en bâillant , et arriva bientôt au logement qu'il avait loué sur le Port.

■ — O Henriade ! c'est le cas de me verser tes pavots , s'écria-t-il en se déshabillant rapidement.

Cette prière fut exaucée ; car avant un quartd'heure il dormait avec la vaillante insouciance de Turenne sur son canon. Après quelques heures d'un repos dont il semblait avoir grand besoin, il s'occupa de sa toilette h laquelle il mit ce raffinement de coquetterie des mousquetaires qui se paraient do leurs plus belles manchettes pour les jours de combat. Son appétit fut inaltérable, et après son déjeuner il sortit le jarret tendu, la tête haute, en fredonnant l'air du Nouveau Seigneur ;

Mais en tout , même en amour, C'est beaucoup d'avoir un jour.

Décidé h ne rien changer à ses habitudes et h voir venir son adversaire , ilfit plusieurs tours

LE PEnSliCUTEUR. 283

Je promenade sous les allées du Champ-dc-Rataille , accosta quelques officiers de marine avec lesquels il avait fliit connaissance depuis son arrivée à Toulon, et finit par entrer dans leur café où il lisait ordinairement les journaux. La première figure qui s'offrit à lui fut celle de Guerland assis dans un coin près d'un individu à moustaches et à ruban rouge , dont la physionomie appartenait à celles qu'a immortalisées Charlet. Les rivaux échauffèrent un regard également hautain, et ne se saluèrent pas. Horace parut bientôt complètement absorbé par la lecture du Drapeau Blanc; mais ses yeuxseuls y étaient fixés; ses pensées turbulentes voyageaient un peu loin de la feuille rovaliste et pouvaient se formuler dans cette seule phrase:

— A tes ordres, quand tu voudras ! Mais fusses-tu le diable en personne, tu n'en auras jamais rien , même après ma mort.

Pendant quelque temps les deux jeunes gens, assis chacun dans son coin , restèrent en apparence parfaitement indifférensl'un pour l'autre. Guerland jouait aux échecs avec son compa-

284 ^^'' NOEUD GOr.DlEN.

gnon. Horace semblait épeler le Drapeau Blanc en fumant un cigare. Au milieu du café, un groupe d'officiers de marine causait d'une manière animée. Quelques promotions dans leur arme , annoncées par les journaux du matin 5 inspiraient à presque tous une mauvaise humeur qui aigrissait leurs interminables discussions sur une faveur dont la distribution tenait plus compte de l'opinion que du mérite.

• — Partout règne le même système, fit observer tout-à-coup une voix dont l'accentuation ferme et sonore imposa le silence. Dans toutes les armes, même injustice : à chaque promotion les vieux officiers de l'armée de terre voient un tas de blancs-becs de la garde ou de la maison du roi leur passer sur le ventre ; des beaux-fiis qui ont fait toutes leurs campagnes dans les antichambres et ne connaissent de poudre que celle de la route de Gand !

Guerland était debout à quelques pas de Barberin , le toisant par un regard qui semblait ajouter un défi à l'insulte de chaque parole. Les yeux de tous les témoins de cette

scène se fixèrent sur les deux officiers en aUendant la réponse que devait inspirer au garde-ducorps un langage dont l'intention était évidente. Sans se lever, le fils des doges frappa la table avec la planche de son journal, comme pour commander l'attention^ et dit d'une voix calme au milieu du plus religieux silence :

— Ayant eu l'honneur de servir dans la maison du roi, je regarde comme m'étant personnelle l'insulte qui vient de lui être adressée. Biarville, continua-t-il en s'adressant à un enseigne de vaisseau assis à une table voisine , je ne vois ici aucun officier de la garde , me ferezvous l'amitié d'être mon témoin et de vous entendre avec monsieur ?

— L'affaire est-elle de nature à s'arranger ? demanda l'enseigne en se rapprochant de lui , car cette provocation à brûle-pourpoint m'a l'air d'une ruse de guerre destinée à tromper les Glorieux.

— Pas autrement que par la mort de l'un de nous, répondit Horace.

Sans faire d'autre observation, et avec l'im-

passibilitc d'un homme trop habitué à jouer sa vie pour s'ctomier de quelque chose, le marin aborda Guerîand et son compagnon, causa quelque temps avec eux h voix basse , et revint .près de son champion qui avait repris tranquillement la lecture du Drapeau Blanc.

— Les gardes-du-corps passent pour de bonnes lames , dit tout bas Biarville ; je ne connais pas votre force, mais je sais que ce Guerîand est un pilier de salle d'armes; j'ai donc pensé c|ue le pistolet vaudrait mieux, il fait un joli temps. Que diriez-vous d'une petite promenade en rade jusqu'à la Seyne? Quand le vin est tiré, mon avis est de le boire h\nis.

• — Menez-moi boire, répondit Barberin.

— En ce cas , je vais chercher mes pistolets de combat et dire un mot au chirui-gien de l'Ajax que je vols là-bas au bout du Champ-de- Bataiilc. Soyez dans un quart-d'heure sur le port.

Horace avait rencontré dans ma(Jame de Valdauuaie r<7.«^e calomnié, ({ui dédaigne de répondre à la calonmie. Valérie avait gardé

l'hisloirc ilc sa vie pour qui pouvait l'entendre sans devenir un juge; elle avait vu dans Barberin une alliance aussi belle aux yeux du monde qu'elle était magnifique pour le cœur; et si l'amant avait souffert, l'époux espérait un si riche avenir que Tliomme s'était toujours effacé. Mais le garde-du-corps redevint homme , et ne voulut pas quitter sottement la vie. Il saisit donc Biarville par le bras, et l'arrêta.

— ?son , pas aujourd'hui , dit-il en souriant. Chacun a ses caprices ; pour moi, je ne saurais me battre entre mes l'cpas. Arrangez l'affaire pour demain matin , à sept heures je serai chez vous.

Sans faire d'objection, le marin communiqua ce nouvel arrangement au couple ennemi. En apprenant ce délai de vingt-quatre heures auquel il ne pouvait s'opposer, et dont il crut deviner la cause , Guerland !"etint avec peine un geste de fureur. Il sortit du café en essavant de foudroyer par un regard son adversaire, qui, négligemment accoudé , le salua au passage par un sourire où il concentra la pitié que les riches

témoignent aux pauvres. Une demi-heure après, Barberin sortit à son tour, alla sur le port, loua un petit rafiau qu'il gouverna lui-même, et se promena long-temps à travers la rade. Tout en ramant, il fredonnait le motif du Nouveau Seigneur^ dont la mélodie s'était logée dans son cerveau , sans doute parce que la philosophie des paroles résumait, en deux vers, toutes ses pensées. Quand vint son heure d'aller chez madame de Valdaunaie, il s'y rendit, et se montra gai. La scène qui venait d'avoir lieu , le duel du lendemain semblaient exalter son esprit au lieu de l'assombrir, et donnaient à l'expression de son amour une grâce et une vivacité nouvelles. Mais l'exagération de cette amabilité lui fit manquer le but. Au lieu de s'animer au feu de !a conversation de son ami , Valérie , plongée depuis le matin dans une invincible mélancolie , devint de plus en plus triste et pensive, et son abattement finit par se changer en inquiétude.

— ■ Il vous est arrivé quelque chose? dit-elle éclairée par une divination soudaine, j'en suis

sure , ne me trompez pas. Ordinairement, vous n'êtes pas joyeux quand je suis triste. Si vous prenez tant de peine pour me cacher votre pensée, elle couvre certes un malheur ; je connais votre générosité. Piépondcz-moi , je veux tout savoir.

— Je veux! Voyez donc quelle reine impérieuse je me suis donnée, répondit Barberin en lui caressant les cheveux ; mais vainement il chercha par la tendresse de ses manières à dissiper le soupçon naissant de Valérie et à faire éclore dans son cœur ces impressions enchanteresses qui eftacent toutes les autres.

— Horace, répondez-moi ! reprit-elle en résistant à cette séduction. Dites-moi ce que vous pensez ?

— Je vous aime^ voilà toute ma pensée... Son sourire avait une grâce si pénétrante ,

qu'en tout autre moment madame de Valdaunaie n'eût pas eu la force d'en demander plus ; mais la voix du pressentiment l'emporta sur les mensonges de l'amour.

■ — Vous me irompez, dit-elle, il c^l ici! I. 19

ligO LE NOEUD GORDIEN.

Horace essaya inutilement de sourire; il sentit s'étaler sur son visage une rougeur ardente.

— Toujours ce cauchemar ! s'écria-t-il pour expiicfuer la soudaine ébullition d'un sang trop véridique. Mon amour n'est donc pas assez puissant pour vous guérir de cette folie? Si vous m'aimiez, penseriez-vous à lui?

Par une sorte de bouderie , mais en réalité pour se soustraire au regard profond par lequel Valérie le pénétrait jusqu'au fond de l'ame , il se leva, s'approcha de la fenêtre ; mais il se retira aussitôt , et la referma : il avait aperçu , sous l'allée du Champ-de-Bataille , Guerland immobile , les yeux fixés sur la maison de madame de Valdaunaie. Comprenant l'inutilité d'un mensonge qu'un seul regard au dehors pouvait confondre , il vint se rasseoir auprès de sa future femme , l'enlaça doucement de ses bras, lui prit les mains, et après une muette étreinte dont un sourire plein de sérénité augmentait encore la tendresse :

■ — il est ici, lui dit-il; mais pourquoi pâlir et trembler? ne suis-je pas près cte vous? Quand

tE PERSÉCUTEUR. 29 1

VOUS étiez seule et sans protection, sa présence devait vous effrayer, je le comprends ; maintenant que pouvcz-vous craindre ? ne suis-je pas là? Avoir peur de lui, c'est me croire incapable de vous défendre. Le jour où vous m'avez pris pour chevalier , vous ne me méprisiez pas ainsi, Madame.

Il se laissa glisser à ses genoux sans rompre le tremblant collier par lequel il l'avait enlacée. Valérie^ les joues couvertes d'une pâleur mortelle , restait immobile entre ses bras, froide et insensible à tout ce qu'il lui disait pour lui communiquer son courage.

— Vous l'avez vu ? demanda-t-elle faiblement après un long silence.

— Oui, nous nous sommes rencontrés. Mais pe pensez donc plus à cet homme, Picgardezmoi et dites-moi si vous m'aimez mieux aujourd'hui qu'hier.

— Et vous devez vous battre ?

— Quel enfantillage ! ne sommes-nOUs pas amis ?

— - Il est ici pour vous tuer, interrompit Va-

lérie avec véhémence. Écoute, Horace : tu sais que s'il te tue, j'en mourrai. Veux-tu que je meure? Si je te dis : Ne va pas h ce duel ; partons ce soir pour l'Italie, pour rEspagne, pour n'importe quel pays où il ne puisse nous retrouver; si je dis cela , mon Horace , m'obéiras-tu ?

Barberin secoua la tête en lui jetant un sourire mélancolique.

— Ferais-je une action qui m'attirerait votre mépris ?

— Ah! j'ai donc deviné! dit-elle d'une voix profonde et altérée... Quand vous battez-vous ? Est-ce aujourd'hui ?

• — Aujourd'hui! voulez-vous me chasser? Je suis si bien près de vous!

— Jurez-moi sur votre honneur de rester ici jusqu'à demain , lui dit-elle en se levant par un mouvement où éclata son despotisme de femme aimée.

— Il n'est pas besoin de serment, répondit le jeune homme en souriant d'un air fin; depuis long-temps je désirais cette grâce, pourquoi

faut-il que je la doive à la peur ? iNlais vous allez au bal chez madame de Miolens ?

— Ainsi, vous vous battez demain, se dit à elle-même Valérie, les yeux fixés sur le parquet, les lèvres frémissantes, et se passant machinalement la main sur le front ^ comme pour dissiper par cette pression magnétique le chaos de mille pensées confuses.

— Oui, j'irai au bal de madame de Miolens, dit-elle enfin d'un air rêveur ; mais je reviendrai de bonne heure. Vous m'attendrez, sans sortir: j'ai votre parole , y manquer ce serait renoncer à moi , continua - t - elle avec une étrange énergie.

■ — Voulez-vous m'enfermer? dit Horace en riant , emportez la clé de votre chambre dans votre bouquet.

A ce mot de bouquet , la jeune femme frissonna. Horace comprit sa gaucherie et s'efforça de la réparer. Valérie, rassurée par la promesse que son amant lui faisait de ne pas sortir^ ou feignant de l'être , reprit les manières tendres dont elle lui avait fait une habitude. Elle n'é-

pargna rien pour adoucir et charmer la capti vite de celui qu'elle nommait en souriant son prisonnier. Elle l'entoura de ces attentions pleines de raffinement et de câlinerie par lesquelles les femmes se font tout pardonner. Dans les moindres nuances de sa conversation , dans les gentils arrangemens de leur dîner en téte-à-tête auxquels elle-même présida , enfin , dans les plus petits événemens de cette journée qui pouvait être pour eux la dernière, elle déploya des trésors de séduction encore inconnus à celui qu'elle n'avait jamais voulu traiter en amant. Jamais elle n'avait paru si belle, si séduisante.

— Pauvre Valérie î se dit Horace. Est-elle enfant ! une promesse la rassure , un mot la trompe , et Gaerland croyait la connaître ! Demain peut-être...

Il chassa cette pensée du lendemain , poison amer qui germe dans le fruit de toutes nos joies; il ne songea plus qu'au bonheur ineffable du présent , et rendit à sa belle maîtresse passion pour passion. Celte journée enfin fut de

celles qui font dire aux amans : Une encore et mourir !

Quand l'heure du bal fut venue , madame de Valdaunaie se fît habiller. Avec la dextérité d'un homme qui n'est pas neuf à pareil métier, Horace mit la dernière main à la toilette de celle qui devait être bientôt Madame de Barberin , changea selon son caprice la disposition des fleurs et des cheveux, lui mit ses gants, non sans baiser bien des fois les bras ronds et satinés qui lui étaient abandonnés languissamment. Une vive rougeur colorait le visage habituellement pâle de Valérie, rehaussait l'expression de ses yeux et donnait à sa beauté une expression de vie inaccoutumée.

— Ange, lui dit son amant lorsqu'elle partit, je vais être jaloux jusqu'à ton retour !

La jeune femme baissa la tête sans répondre, et se refusa au dernier baiser qui lui fut demandé ; puis , enveloppée dans une pelisse qui la cachait en entier, elle sortit et enferma Horace dans sa chambre. Un moment après le roulement d'une voiture annonça son départ.

Fidèle à son insouciante philosophie , l'amant s'étendit sans gêne sur un divan où il ne larda pas à dormir en homme qui ne sait s'il retrouvera jamais un sommeil aussi voluptueux , même bercé par l'espérance. Madame de Valdaunaie avait fait monter sa femme de chambre avec elle. Quand , après avoir traversé plusieurs rues, la voiture entra dans celle où demeurait madame de Miolens, Valérie tira violemment le cordon.

— Où m'avez-vous dit qu'il logeait, Justine ? demanda-t-elle d'une voix sourde, je ne me le rappelle pas, je n'ai plus de mémoire.

— A l'hôtel du Lion-d'Or, madame , répondit la femme de chambre aussi troublée que l'était sa maîtresse ; sur une petite place à cinquante pas d'ici.

— C'est bien , attendez-moi , dit madame de Yaldaunaie en descendant.

Puis, sans permettre à son domestique de la suivre , elle s'éioigna rapidement. Il était onze heures; les rues étaient désertes; la cloche du

couvre-feu, vieil usage encore observe dans quelques villes , achevait lentement sa sonnerie lugubre. Au dernier coup, la pauvre femme frappait à la porte de l'hôtel du Lion-d'Or.

— Monsieur le chef d'escadron Guerland î dit Valérie d'une voix brève au domestique qui vint ouvrir.

A la vue de cette femme , enveloppée de la tète aux pieds dans un manteau , et qui ne laissait apercevoir que ses yeux brillans sous son capuchon, le laquais fit un pas en arrière : — Au numéro cinq...., Madame; Monsieur ne veut recevoir personne, s'ccria-t-il, en se rappelant

3oO LE NOEUD GORDIEN.

sa consigne ; mais l'inconnue mystérieuse avait passé devant lui légère comme une ombre.

Assis devant une table sur laquelle étaient éparses plusieurs lettres déjà terminées, Guerland écrivait peut-être son testament ; plusieurs papiers venaient d'être brûlés^ car des pellicules noirâtres voltigeaient au moindre courant d'air, et la chambre était parfumée par une forte senteur de cire à cacheter. Malgré la lueur de deux bougies, l'œil pouvait à peine distinguer dans un coin un porte-manteau entr'ouvert^ sur le lit deux épées liées ensemble par leurs ceinturons , et sur la cheminée une boîte à pistolets. Au bruit de la porte qui s'ouvrait sans qu'on eût frappé , l'officier retourna la tête. Sa surprise et son émotion furent telles, qu'il laissa échapper un cri.

Madame de Valdaunaie se tenait immobile devant lui. Son manteau glissa, elle apparut à découvert dans le frais éclat de sa toilette de bal comme une étoile dévoilée par un nuage. Son visage , coloré par la fièvre, reflétait les teintes roses de sa robe , et ses yeux , fixés sur

LE PERSÉCUTEUR. 3oi

son persécuteur, exprimaient autant de fermeté que de terreur. Malgré la grâce de cette apparition, Guerland ne ressentit ni vanité , ni bonheur, mais une sorte de terreur mystérieuse. La présence de Valérie dans sa chambre, à cette heure, était un événement tellement inattendu, qu'il eut besoin d'un effort de sa raison pour se persuader qu'il n'était pas le jouet d'une vision surnaturelle. Après quelques instans d'une contemplation mutuellement silencieuse, Guerland se leva enfin. La jejjne femme l'arrêta d'un geste.

— Valérie ! s'écria l'amant dédaigné à qui un seul regard avait fait reprendre le collier de son ancien servage.

— Avant de me parler , écoutez-moi , dit madame de Valdaunaie d'une voix altérée. Peut-être ai-je des torts envers vous; ces prétendus torts, je me les reproche amèrement ; s'ils justifient votre cruauté, sans doute ils ont été bien grands. Il y a trop long-temps que dure le supplice auquel vous m'avez condamnée. Je n'ai plus ni courage, ni volonté; vous

3o2 LE NOEUD GORDIEN.

m'avez brisée sous votre main de fer. Enfin, que voulez-vous de moi? Ma vie? prene/.-la , je me mets à votre merci.

Elle s'avança vers lui par un mouvement plein de dignité, et de l'air assuré d'une victime qui sait noblement présenter la tête.

— Votre vie ! répondit Guerland en souriant avec amertume, vous savez bien que, même en ce moment, s'il vous fallait la mienne, je ferais peut-être la folie de vous la donner. Ce n'est pas votre sang que je veux , Valérie.

— C'est le sien , n'est-ce pas ! s'écria-t-elle ; vous voulez le tuer parce qu'il m'aime. Eh bien ! vous me tuerez du même coup; je l'aime aussi, moi , et s'il meurt, je mourrai.

— Il y a trois ans , éles-vous morte ?

Cette réponse , prononcée d'une voix ironique et implacable , loin de l'étonner, la trouva calme; elle sourit dédaigneusement.

— J'avais vingt-deux ans , dit-elle, j'étais la femme d'un vieillard ! les gens faibles sont impitoyables ; mon mari fut d'une boulé divine , et vous ! . . •

LE PERSÉCUTEUR. 3o3

— Madame , les femmes ont toujours raison; je suis faible comme un enfant quand je vous vois, mais seul , j'écoute mon épée.

A ces mots, l'idée du danger qui menaçait Horace fit tomber madame de Valdaunaie sur ses genoux pour implorer la pitié de l'homme qu'elle avait jadis courbé devant elle comme un esclave.

■ — Oh 1 ne le tuez pas ! dit-elle avec angoisse et désespoir ; il était votre ami , il ne vous a pas offensé; ma vie ne peut -elle suffire à votre haine?

— On ne tue pas les femmes et je n'ai point de haine, répondit Guerland , dont les yeux ardens avaient soudainement changé d'expression. Malgré les efforts de Valérie pour rester à genoux , il la releva.

— Je vous aime, reprit-il d'une voix profondément émue , je vous aime comme personne n'a su et ne saura jamais vous aimer. Vous pouvez racheter la vie de cet homme.

Madame de Valdaunaie coaiprit ces paroles et le regard qui les accompagnait j elle ne dé-

3o4 LE NOEUD GORDIEN.

lourna pas les yeux , ses joues ne se colorèrent pas : il est des dévouemens dont l'exaltation domine les vulgaires émotions de la pudeur.

— Jurez-moi , dit-elle, par le serment que vous respectez le plus , que ce duel n'aura pas lieu j ni demain , ni jamais.

— 11 est gentilhomme et je suis soldat, la provocation a été publique, répondit l'officier d'un air d'embarras qui remplaça un instant le triomphe naissant de ses yeux et de son sourire.

— Votre réputation vaut - elle plus que la mienne ? lui dit brusquement Valérie. Je veux votre parole, sans réserve, sans ambiguité 5 vous avez provoqué ce duel , c'est à vous de l'empêcher. Demain vous donnerez les satisfactions et vous ferez les excuses qu'on vous demandera. Personne ne vous accusera de lâcheté. Jurez-moi cela sur votre honneur , et je vous. .. croirai.

— Je le jure sur mon honneur et sur mon amour , répondit Guerland enivré de son bonheur. Puis il reprit aux pieds de la jeune femme celte place où si long-temps il avait prié en

LE PERSÉCUTEUR. 3o5

vain ; mais cette fois c'était un maître et non un esclave qui se mettait à genoux.

Quand madame de Valdaunaie rentra chez elle , à deux heures du matin , elle trouva Horace profondément endormi sur le divan. Elle alla s'asseoir loin de lui dans un coin de la chambre , et pleura long-temps en gardant sur la bouche un mouchoir pour étouffer ses sanglots. Sa douleur , à la fin , déborda en larmes si amères , en gémissemens si convulsifs , que Barberin se dressa sur son séant.

— Il n'est pas sept heures! s'écria brusquement le jeune homme. Il se leva, ouvrit un des volets et vint regarder l'heure à la pendule ; il aperçut alors Valérie qui s'approchait de lui , les yeux secs, un sourire sur les lèvres.

— x\h! vous m'avez laissé dormir^ lui dit-il avec un accent de tendre reproche, et maintenant voici le jour , il faut vous quitter.

— A ce soir ! dit-elle en se jetant dans ses bras et en répondant à l'étreinte ardente qui l'accueillit par une étreinte non moins passionnée.

3o6 LE NOEUD GORDIEN.

— Ce soir! pensa Barberin, reviendrai-je ce soir? Bah! chassonscette sensiblerie larmoyante; elle amollit les nerfs et obscurcit la vue. En ce moment, il s'agit d'être ferré sur la feinte de seconde et sur le contre de qnarte. Quelle sottise ! je me bats au pistolet ; il s'agit de ne pas avoir la berlue.

— ■ A ce soir , mon ange ! à ce soir, ma vie ! dit-il encore une fois, et^ prenant aux lèvres de sa maîtresse un dernier baiser comme pour en aspirer l'âme, il s'élança hors de la chambre.

— Il vivra ! s'écria madame de Valdaunaie , lorsqu'il fut sorti ; mais moi ! je mourrai , sans être regrettée.

Quand la femme de chambre, inquiète du silence profond qui régnait dans l'appartement de sa maîtresse, y entra pour faire son service, Valérie gisait sur le parquet froide et inanimée.

Le soir était venu , lorsqu'elle sortit enfin de son évanouissement. Son premier mot , qu'on prit pour une divagation du délire , fut de demander s'il y avait dans le port quelque navire prêt à partir. L'idée de fuir jusque dans une île

LE PERSÉCUTEUR. 3o7

déserte cet homme acharne dans sa poursuite et dans sou amour, se fit jour avant toute autre dans le chaos de sou esprit. Une réflexion de prudence , presque aussitôt éclose , Tempécha d'insister sur cette question. Importunée des soins qu'on lui prodiguait, elle voulut être seule, et renvoya jusqu'à sa femme de chambre. La nuit commençait, elle se mit à la fenêtre. Là, cachée par ia persienne, elle resta le front dans ses mains, abîmée dans une rêverie pleine de tristesse et d'abattement, au milieu de laquelle passait à chaque instant comme un spectre la figure passionnée et meurtrière de Guerland. Une foi sans bornes dans le serment qu'il lui avait fait, un affreux pressentiment d'avoir été trompée par lui , jetaient son ame dans les émotions extrêmes de ia confiance et du désespoir. ^Malgré l'obsession de cette vision , ses yeux , par une perspicacité machinale , ne perdaient rien de ce qui se passait dans la rue , et suivaient avec une anxiété promptement changée en désappointement chaque homme dont la tournure lui rappelait celle de Bnrberin. Peu à

3o8 LE NOEUD GORDIEN.

peu, les passans devinrent plus rares, les boutiques se fermèrent , et les lumières des appartemens commencèrent à disparaître. La cloche annonçant la fermeture des portes de la ville de guerre avait cessé depuis long-temps ; minuit enfin venait de sonner , minuit , l'heure de l'amour et de la tombe ; l'heure à laquelle Horace, bravant la surveillance et la jalousie, venait chaque soir causer avec elle. Au dernier coup , Valérie se retira de la fenêtre avec un mouvement de joie ; elle avait aperçu celui qu'elle attendait , se glissant silencieusement le long des maisons ; elle avait reconnu son pas muet pour tout autre, sa démarche et ses précautions infinies. En sentant près d'elle celui qu'elle aimait et dont elle avait si chèrement racheté la vie , son cœur se ranima ; le sang , que la terreur y avait refoulé , en jaillit et fît courir dans ses veines une chaleur nouvelle. Un vague pressentiment d'être délaissée par Horace s'il savait jamais la vérité, et de trouver l'ingratitude pour prix du dévouement ; la purification qu'il semble alors si naturel à une femme de demander

LE PERSÉCUTEUR. Sog

h l'amour; peut-être l'avidité du bonheur qu'elle voulait en le sentant près de s'évanouir, triomphèrent de la retenue qu'elle avait jusqu'alors imposée à sa tendresse pour la légitimer. Sans prendre de lumière, elle se précipita, impatiente de presser la main d'Horace, traversa son cabinet de toilette , ouvrit une porte donnant sur un escalier dérobé, et se jeta dans les bras de l'homme qui entrait :

— Horace ! s'écria-t-elle en l'étreignant avec force.

■ — Valérie ! répondit une voix dont le son courut dans toutes ses veines comme un sang glacé.

Madame de Valdaunaie tomba dans les bras de Guerland , qui la porta dans sa chambre , l'assit sur un fauteuil, vint refermer les portes, et se rapprocha d'elle avec le sourire affreusement ironique qu'elle lui avait vu une fois, le jour où il avait tué son premier rival. Immobile dans la position où il l'avait placée , Valérie le regardait d'un œil stupide.

— Voilà une clé que je vous rapporte , dit-il

3iO LE KOBUD GORDIEN.

lenlemenl, il est imprudent de livrer ainsi l'accès de son appartement.

— Horace ! baibulia madame de Valdaunaie, comprenant à demi le sens horrible de cotte clé donnée à famoiir, et rendue par la vengeance.

•—Voici votre portrait, reprit Guerland de sa voix impassible. Et il lui présenta un médaillon suspendu h une tresse de cheveux , sur lequel on distinguait quelques taches rouges.

' — Horace î dit Valérie, en se laissant glisser à genoux devant le meurtrier.

Guerland la contempla en paraissant aspirer par son regard une vengeance qui réparait tous les tourmens qu'il avait soufferts. Il la laissa à genoux. Jadis il s'était mis aux pieds de cette femme , elle l'y avait laissé.

— L'aimiez -vous autant que l'autre? demanda-t-il enfin avec un impitoyable sourire.

■ — Horace ! dit la mallieui'cuse femme.

— Le cimetière est au-delà des Lys, au pied de la montagne de Pliaron, reprit-il en montrant la rue Saint-iloch. Demain, soyez à votre fenêtre comme aujourd'hui, vous verrez passer Horace.

LE PERSÉCUTEUR. 3ll

A quand le troisième, Madame? continua-t-il en se penchant à l'oreille de Valérie.

Un léger tressaillement annonça que madame de Valdaunaie n'était pas morte.

— Je t'ai trompée, dit Guerland en la serrant dans ses bras; j'ai trahi mon serment, car avant celui-là j'en avais fait un autre. Quand tu ne m'appartenais pas, je voulais tuer ton Horace ; maintenant que tu es à moi , comment as-tu pu croire que je te rendrais à lui ? A moi, maintenant Valérie ; à moi seul ! je saurai te garder comme j'ai su te conquérir.

En mil huit cent trente, Guerland avait repris du service après la révolution de Juillet et commandait un réoiment de chasseurs à Strasbourg. Il était marié , sa femme était madame de Valdaunaie.

Un jour, au milieu d'un bal , Biarville, l'officier de marine, témoin deBarberîn, la reconnut au bras de celui qui avait tué le descendant des doges au moment où s'apprêtaient les joies du plus heureux mariage dont une femme se soit

3l4 LE IS'OEUD GORDIEN.

piue à tresser les nœuds. Dans un excès d'indignation qu'il ne put contenir, il raconta à plusieurs personnes ce qu'il savait de cette aventure, et madame la baronne de Guerîand devint le thème d'une conversation où fut répétée sur tous les tons , cette sentence de Sbakspearc : Frailtj ! thy naine is woman !

• — • Docteur , à quel organe secret , à quelle protubérance cérébrale attribueriez- vous la conduite inouïe de cette femme? demanda un jeune homme curieux de phrénologie à un vieux médecin , dont le regard noir et vif annonçait au premier coup-d'œil un caustique et pénétrant observateur.

Le docteur secoua la tête à plusieurs reprises d'un air railleur.

— Les passions , dit-il , se remplacent et se détruisent l'une l'autre dans l'ordre moral , comme les créatures se dévorent dans l'ordre phvsique ; les jeunes tuent les vieilles, les fortes les faibles, les grandes les petites. La femme est très-logique dans cette constante transmutation que vous nommez caprice et légèreté. N'imile-

LE PERSÉCUTEUR. 3l5

t-cllc pas la Nature? Apres la coquetterie qui est la floraison de l'esprit , et l'amour qui est celle du cœur , tout dans l'ame n'est pas éclos. Il V reste toujours quelque germe pour les passions d'un ordre plus raffiné , arcanes incompréhensibles au vulgaire. Qui sait? madame de Valdaunaie date peut-être sa vie la plus heureuse et la plus enivrée du jour où Ta conquise cette main de fer, deux fois baignée dans le sang de ses premières amours. La terreur mêlée au plaisir est une source à laquelle il est donne à peu d'êtres de s'abreuver ; mais ceux-là s'y grisent.

— D'ailleurs, dit un jeune écrivain qui, par hasard, se trouvait à Strasbourg peut-être pour y observer les Alsaciennes, mon ami, qui te dit que cette femme n'a pas conçu quelque vengeance? Picgarde le colonel ; cherche le courage dans cet œil éteint. Je lui donnais soixante ans, et ]M. de Biarville prétend que Guerland n'avait que trente-deux ans lors de son duel à Toulon. L'avez-vous vu jamais souriant? Qui a raison de la Justice sociale qui coupe une tête d'un

3l6 LE NOEUD GORDIEN.

coup , OU de la loi sauvage en vertu de laquelle les Natchez s'amusent des souffrances qu'endure l'ennemi attaché au poteau, et dans la chair duquel ils ont planté d'innombrables allumettes ? Cette femme me semble implacable comme la justice du sauvage. Son mari n'est-il point pâle et débile comme elle l'était jadis? Autrefois elle se mourrait, aujourd'hui.»... voyez le colonel.

— Ont-ils des enfans? demanda le jeune homme.

— Ah! vous êtes médecin, dit le docteur en le saluant.

Un mouvement agitait la foule qui se séparait devant le colonel emmené presqu'évanoui. Sa femme le suivait en exprimant une tendresse qui ressemblait à la précaution avec laquelle une lionne emporte sa proie dans sa gueule pour l'achever dans son antre.

Madame

Hier , lorsque je vous ai parlé de mes vertus, vous avez souri, et je suis resté court dès Texorde de mon panégyrique; car je le crains trop , ce méchant sourire , pour affronter son ironie silencieuse , sans pitié comme sans appel. Plus brave aujourd'hui^ puisque je suis loin de vous, je veux vous convaincre en dépit de vous-même. Toutefois , Madame , que ce début ne vous effraie point ; je ne prétends pas

infliger à voire moqueuse incrédulité le récit de toutes les belles actions qui décorent ma vie ; modestie à part , la pénitence serait trop dure. Une seule petite histoire, dans laquelle j'ai joué un rôle digne , selon moi , des plus beaux âges de l'antiquité, suffira, je l'espère , pour me réhabiliter dans votre estime et préserver désormais mon amour-propre de l'humiliation qu'hier vous lui avez fait subir. Sans autre préambule , voici mon histoire.

Il y a un an , après avoir visité une partie des Pyrénées , je revenais de Saint-Gaudens à Toulouse, par une belle nuit du mois de septembre. Au point du jour , à mi-chemin environ , je quittai la diligence pour en prendre une autre

qui devait me conduire à G , où m'appelait

le désir d'embrasser un de mes amis que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et dont je dois, avant tout , vous tracer le portrait, car il est un des principaux acteurs de mon drame , et la connaissance de son caractère est nécessaire à l'intelligence des événemens que je veux vous raconter.

C'est à l'école de droit de Paris que j'avais connu Dambergeac ; nous habitions le même hôtel , sur la place du Panthéon. Sans doute , Madame, vous avez quelquefois rencontré des enfans voués à la Vierge , et , pour cette cause, vêtus de blanc delà tête aux pieds ; en naissant, mon condisciple avait été l'objet d'une consécration différente. Son père, industriel , acquéreur de biens nationaux , patriote par conséquent , avait voulu lui imprimer un stigmate républicain aussi indélébile qu'expressif. Au grand déplaisir du curé de la paroisse et de la marraine, bonne vieille fîlîe aimant Dieu beaucoup et craignant le démon encore plus , Dambergeac avait été baptisé sous le nom païen d'Harmodius. C'était là une espèce de cocarde tricolore morale qui devait rayonner au front de l'enfant à travers toutes les vicissitudes des révolutions à venir.

Telle fut l'influence sous laquelle se développa mon ami. Dès l'enfance, il puisa dans l'exemple de son père et dans la chaude atmosphère de Marseille , sa ville natale , une indé-

322 LE NOEUD GOBDIEN.

pendance de caractère et une exaltation de principes qui avaient atteint leur apogée à l'époque où je me liai avec lui. C'était alors un beau jeune homme de dix-neuf ans, grand et svelte, à la poitrine large , à l'œil noir profondément enchâssé. Il connaissait ses avantages, et en tirait parti d'une manière que Staub eut peutêtre critiquée ; mais on sait qu'il est une fashion adoptée par les étudians , qui leur donne une physionomie à part. Un habit noir et juste, boutonné jusqu'au menton, faisait ressortir le buste athlétique d'Harmodius; un chapeau à forme basse , mais très-large des ailes , projetait de fortes ombres sur son visage bruni par le soleil du midi ; ses cheveux , qui eussent fait la gloire d'un Nazaréen, descendaient sur ses épaules en boucles noires et brillantes , d'après le système de coiffure à la Benjamin Constant. Ici la politique se trouvait d'accord avec la coquetterie ; mais llarmodius prouva que, dans les circonstances décisives, la patrie passait avant tout dans son cœur : le jour môme où un député du centre dénonça la perruque de Sylla ,

VN ACTE DE VERTU. SaS

il fit à l'opposition le sacrifice de ses cheveux flottans , et parvint , à force de coups de brosse, h faire prendre h ce qui lui en restait îe type dictatorial proscrit , qui , dans ses idées , était devenu l'indice du plus pur libéralisme. Un de ces énormes rotins , nommés germcmiciis ^ qui donnent un faux air d'Hercule à ceux qui s'en servent, complétait habituellement son costume; c'était là son digeste. Ainsi le cardinal de Retz portait dans sa poche un stylet en guise de bréviaire.

Quoique d'opinions différentes , une certaine sympathie de caractère et de conduite nous rendit proniptement amis. L'école de Droit , c'est encore le collège ; une camaraderie franche et loyale unit facilement les jeunes gens destinés à suivre les mêmes études. Ne voyant tous deux dans ce complément de notre éducation que trois années à passer à Paris , nous étions fort décidés à effeuiller gaiment cette belle fleur de notre jeunesse , et à ne nous laisser asphyxier que le moins possible par le gaz narcotico-méphy tique qu'exhalent le Gode de procé-

dure et les pandectes. Je ne crois pas que pendant ces trois années il soit arrivé une seule fois à Dambergeac d'assister, du commencement à la fin, à l'un de nos cours. Suivant l'exemple immémorial de l'immense majorité des étudians , il venait exactement répondre à l'appel des professeurs, pour conserver ses inscriptions; et sa conscience se trouvait en paix. Quant aux examens , il se fiait à sa facilité de travail , qui était remarquable : une semaine d'études et de veilles suffisait pour le mettre en état de soutenir la présence formidable des interrogateurs en robe rouge. D'ailleurs , il n'avait aucune prétention aux boules blanches; comme je ne sais quel dévot un peu trop attaché aux pompes de Satan , il faisait ce qui était strictement nécessaire pour entrer au ciel de la licence ; rien de plus.

C'était avec une égale horreur qu'il fuyait ces horribles cabinets de lecture , capharnaiims scientifiques où pâlissaient quotidiennement ceux de nos confrères que nous appelions les estimables ! En revanche , de la place du Pan-

thcon au Pont-Neuf, et du carrefour de Bussy au Luxembourg , il n'était pas un magasin de modes ou de lingerie dont il ne fût l'oracle. Bachelier beaucoup plus expert en gaie science qu'en droit civil, il y prenait ses grades avec une grande ferveur, soutenant du matin au soir^ de tout le feu de sa faconde méridionale , d'interminables thèses qui eussent fait les délices d'une cour d'amour. Ses succès en ce genre n'étaient pas toujours bornés par la rive gauche de la Seine : à différentes reprises, il nous vint un bruit vague de fabuleuses aventures accomplies par lui dans les parages lointains de la rue de la Paix et du boulevard Poissonnière. Ces récits merveilleux étaient pour nous, moins favorisés du destin^ les exploits de Bacchus dans les Indes; ils excitaient notre admiration et non notre jalousie , car la supériorité d'Harmodius était trop bien établie pour qu'il prît fantaisie à personne d'entrer en rivalité avec lui. Nul ne caracolait en casse-cou avec plus d'assurance dans l'avenue des Champs-Elysées , ou ne faisait un pareil massacre de poupées chez Le-

326 LE NOIÎUD GORDIEN.

page; nul n'enlevait avec plus de grâce une partie de biilard , ou n'entonnait d'une voix de basse plus foudroyante un couplet de Béranger. Il était le roi du Prado en hiver , et , en été , de la Chaumière du Mont-Parnasse; aucun habitué n'y déployait un laisser-aller aussi séduisant que le sien dans cette espèce de danse qui offense la pudeur des gendarmes , et que les salons de bonne compagnie n'ont pas encore jugé convenable d'adopter. Harmodius^ enfin, était la fleur des mauvais sujets de l'école; un type digne de Gœttingue ou d'iéna, mais embelli des grâces françaises.

Une seule chose balançait dans son esprit l'amour de la dissipation et de la galanterie : la politique , cette froide chape de plomb que toute intelligence est condamnée à porter, était chez lui une passion aussi turbulente qu'enthousiaste. La patrie était son idole, son ciel^ son cauchemar ; il en rabâchait le jour, la nuit il en rêvait : mais persuadé, ainsi que Joad, que la foi qui n'agit point ne saurait être une foi sincère,il ne se contentait pas d'un culte solitaire et

caché. Je vous ai parlé de sa coiffure h la Sylla, je passe sous silence sa pipe d'écume de mer , fermée par lo buste du général Foy , ses foulards lithographies h la Charte , ses bretelles plus séditieuses encore , sur lescjuelles le vieux drapeau étalait ses couleurs proscrites. Cette conspiration quotidienne de costume ne suffisait pas au patriotisme d'Harmodius; iî n'était, à la vérité , ni de la conférence Mole , ni de la conférence Daguesseau^ mais en revanche il faisait partie d'une demi-douzaine d'associations et de ventes libérales. S'agissait-il de haranguer un pair ou un député qui avait bien mérité de la patrie, au dire du Constitutionnel {en ce tempslà les jeunes gens lisaient le Constitutionnel)^ Harmodius était l'orateur né de la députation ; fallait-il porter triomphalement au cimetière du Pére-Lachaise un ciloyen canonisé grand homme par le même Constitutionnel, l'épaule d'Harmodius était la première au brancard.

Tels étaient, Madame, ses goûts et ses passions; ses antipathies n'étaient pas moins vives. Il détestait surtout trois choses, ou plutôt trois

espèces de personnes : les jésuites, les gendav mes et les claqueurs.

A cette époque, des missionnaires essayaient de réchauffer le zèle des fidèles dans les différentes paroisses de Paris : — Infâmes jésuites ! s'écriait Harmodius, qui, en sa qualité d'apô- Ire de la tolérance , ne tolérait rien ; à la tcte d'une bande de philosophes de sa force , il suivait fort assidûment les exercices des révérends pères ; mais, au lieu d'un cœur contrit et pénitent, c'était l'abomination de la désolation qu'ils apportaient dans le sanctuaire : une mousqueterie de pois fulminans éclatant sous les pieds des assistans pieux ; des fioles d'assa-fœtida, mêlant leurs senteurs impures au parfum de l'encens ; des refrains cyniques entonnés en répons aux cantiques du chœur, signalaient leur présence hostile et rappelaient les grotesques saturnales de la fcte de VÂne.

Le second diable bleu d'Harmodius était le gendarme ; le gendarme chanté par Odry et proscrit par la révolution de juillet , immortalisé par la poésie et le malheur !

Quant aux claqueurs , ils se taisaient devant» lui, comme se taisait la terre devant Alexandre; son cri de guerre : la carte au chapeau] était si bien connu au parterre de l'Odéon , que les entrepreneurs de succès dramatiques demandaient double paie ^^owy faire ce théâtre , et le salaire n'était pas exagéré , car il était le plus souvent gagné sous les banquettes.

Tel fut Harmodius pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble. A travers les bouffées de ce volcan toujours grondant^ bouillonnant , écumant , j'avais distingué des jets d'une flamme pure et brillante ; je lui croyais de l'avenir, car ses défauts , selon moi, venaient d'un luxe de force que devait tempérer l'âge et utiliser l'expérience. La fm de notre cours de droit nous sépara. Je restai à Paris ; il retourna à IMarseille , où son père venait de mourir , et où des intérêts de famille réclamaient sa présence. Nous nous quittâmes donc, tendrement mais sans tristesse, avec cette confiance du jeune âge qui dans le présent aspire toujours l'avenir.

33o LE NOEUD GORDIEN.

— Nous nous reverrons bientôt , me dit Dambergeac ; je le sens , mon destin est fixe ici ; Paris est la seule atmosphère où l'on puisse vivre. Si Sparte est impossible , vive Babylone !

Ce fût là son adieu .

Nous avions pris l'engagement de nous écrire ; nous n'en fîmes rien , comme il est d'usage entre amis. Nous étions trop jeunes tous deux pour avoir beaucoup de temps à donner aux correspondances masculines. Plusieurs années se passèrent ; la révolution de juillet arriva, et j'appris par le Moniteur la nomination de mon condisciple à une sous-préfecture dans les Pyrénées; le crédit d'un oncle , députe doctrinaire 5 lui avait valu cette place.

Deux ans après, Harmodius m'écrivit enfin lui-même pour m'apprendre son mariage avec une demoiselle de son arrondissement 5 telle fut la désignation dont il se servit. A la première de ces nouvelles , j'avais plaint les administrés ; à la seconde , je plaignis la mariée, car, malgré ses bonnes qualités , mon ami ne me paraissait pas plus fait pour être un époux fidèle que pour

remplir les devoirs d'un laborieux magistrat. La longueur de notre séparation et notre paresse épistolaire n'avaient pas diminué mon attachement pour Dambergeac ; ce fut donc avec empressement que je saisis l'occasion de le revoir, A chaque pas qui me rapprochait de G..., chef-lieu de sa sous-préfecture , je sentais renaître dans mon esprit les souvenirs de notre vie commune ; d'avance je savourais le plaisir de reconstruire pour un moment , avec l'ami de ma jeunesse , ce passé d'hier déjà si loin de nous. IMillc événemens futiles , depuis longtemps absens de ma mémoire , y rentraient à la fois , et je saluais avec une involontaire mélancolie le retour de ces hirondelles de mon printemps. Depuis la fin de nos éludes, j'avais vécu comme vivent les jeunes gens , les veux fixés vers l'avenir , et peu curieux de regarder en arrière , car la tentation d'Orphée ne tourmente guère que les vieillards ; mais en ce moment, je me sentais vieillard moi-même , en songeant aux folles journées de ma vie d'étudiant. — Oui 5 c'était là le bon temps, me di-

sais-je; et celte pensée banale éveillait dans mon cœur je ne sais quelle tristesse rêveuse , dont les divagations auraient pu se résumer par ce vers de Bcranger , le poêle favori d'Harmodius :

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !

Dans la voiture où j'étais monté en quittant la diligence de Toulouse, je trouvai pour unique voyageur un personnage qui , malgré notre mutuel silence , ne tarda pas à attirer mon attention , et finit par me distraire de ma rêverie C'était un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, plutôt petit que grand, doué d'un embonpoint naissant qui se mariait heureusement au vermillon de ses joues, dont les contours lisses et charnus n'étaient altérés par aucun vestige de

334 ï^^ NOEUD GORDIEN.

barbe. De gros yeux troubles donnaient à sa figure une expression extatique et pâmée. Rebroussés à outrance sur un front naturellement étroit, mais agrandi par le rasoir qui avait laissé, aux tempes surtout, des traces récentes de son passage , ses cheveux , d'un blond jaune , lui retombaient sur les épaules en affectant le ruissellement désordonné d'une crinière de lion. A voir de proGl ce visage rubicond accompagne de cette flamboyante chevelure , on eût dit une comète et sa queue.

La pantomime de mon nouveau compagnon ne me parut pas moins remarquable que sa physionomie. Tantôt , saisi en apparence d'un étouffement subit, il se penchait à la portière en aspirant l'air du dehors aussi bruyamment que renifle un marsouin; tantôt s'enfonçant dans l'angle de la voiture, il laissait tomber sa tète sur sa poitrine, et demeurait long-temps ainsi, plongé dans la torpeur d'un boa qui digère. Tour à tour il se passait pesamment la main sur le front , geste familier aux hommes de pensée, tourmentait ses cheveux d'un air son-

geiir, levait les yeux au filet de rimpériale comme si , à travers les boîtes à chapeaux et les parapluies qui s'y balançaient, il eût poursuivi quelque inspiration récalcitrante , et de temps en temps remuait les lèvres en prononçant mentalement je ne sais quelles conjurations cabalistiques. Sans la mondanité de son costume, je l'aurais pris pour un prêtre récitant son bréviaire et entraîne à son insu aux démonstrations d'une extase fervente. Tel qu'il m'apparaissait avec sa redingote de velours bleu relevée de boutons guillochcs, sa chemise rose a petites fleurs , son chapeau de paille et sa cravate négligemment nouée , je crus voir en lui un acteur répétant un rôle. Dans ma perspicacité 5 je venais de décider que mon voisin devait être quelque baryton , ce qu'on nomme en province un Martin, emploi qui , selon moi , convenait parFaitement h son physique un peu empàté, quand d'un bond inattendu, il imprima une violente secousse à la banquette^ enfonça triomphalement les dix doigts dans sa blonde crinière , écarquilla les yeux en se souriant à

lui-même , et tirant de sa poche un petit portefeuille , se mit à écrire malgré la trépidation de la voiture.

— Un poète ! me dis-je alors , honteux de n'avoir pas deviné plus tôt. Rimaillant quelque peu moi-même, je connais intimement plusieurs aigles de poésic, mais depuis long-temps je n'en avais surpris aucun en flagrant délit. Par le prosaïsme qui court, il fallait venir à deux cents lieues de Paris , au milieu des rochers des Pyrénées , pour rencontrer cet oiseau rare , un homme consciencieusement occupé à composer des vers. Je me rappelai alors que nous étions dans le ressort de Toulouse, la docte ville , la cité palladienne , et je restai convaincu que je venais d'assister à l'enfantement de quelque hymne à la Vierge ou de quelque sonnet à Clémence Isaure , destiné au concours des jeux floraux.

Curieux dé vérifier cette conjecture , j'engageai la conversation avec mon voisin , qui répondit à mes avances, d'un air gracieux inspiré peut-être par la satisfaction vaniteuse, ordinaire

compagne d'une pateinilé récente. A pari- une recherche d'expression souvent laborieuse et une prétention continuelle à relfet, mon poétique interlocuteur parlait comme un simple mortel, et sa conversation ne manquait ni de variété ni d'intérêt. Nous effleurâmes beaucoup de sujets sans nous fixer à aucun , ainsi que font les jeunes gens ; nous parlâmes tour à tour littérature, femmes, voyages. ÎNIon compagnon, qui venait de voir la mer à Cette , se donna pour un touriste effréné.

■ — Et artiste , lui dis-je d'un ton flatteur, car je voulais arriver h mon but ; on ne peut pas vous ranger dans la classe de ces touristes portemanteaux qui font par inintelligence ce que faisait Alfiéri par originalité, et courent le monde sans rien voir , rien apprendre , ni rien retenir. Vous savez mieux le prix du temps et le profit que l'esprit peut tirer d'un voyage. C'est là votre journal?

Mes yeux lui désignaient le portefeuille posé sur ses genoux ; il sourit négligemment et avec

un accent de moquerie où perçait une complai<= sance secrète :

— Ce n'est pas un mémento, ce sont de petits Tcis, me dit-il du ton de Vadius.

— A Iris ou à Elvire ? demandai-je.

— A Marthe.

■ — Marthe ! le nom est joli, mais ingrat pour la rime.

• — Carte, Parthe, Sparte, dit vivement le poète.

— Charte, écarte, Sarthc, ripostai-]e avec la prestesse d'un homme qui n'est pas novice à la chasse aux rimes, et qui a demandé plus d'une inspiration au dictionnaire de Richelet.

— Anche ta sei poeta! s'écria mon interlocuteur en parodiant le Corrège. Sur mes instances, et voyant que je n'étais pas trop indigne de m'asscoir au banquet de sa poésie, il me lut son sonnet h Marthe ; car il retournait sonnet. C'étaient des vers tendres et inoffcnsifs , tels que je sais les faire moi-même, des vers comme il est j)ermis à tout honnête jeune homme d'en composer de semblables le malin en se faisant la barbe, ou le soir en lum;int un cigare sur le

UN ACTE DE VERTU. 33q

boulevard des Italiens. Ces vers commençaient par celui-ci, qui , je dois l'avouer, n'était pas le meilleur :

Votre amitié, madame, ah! c'est trop ou trop peu.

J'ai oublié le reste, qu'alors je me rappelai littéralement pendant quelques jours. C'est à dessein que je mentionne ce fait ; plus tard , madame, vous saUfez pourquoi.

— La céleste Marthe permet donc l'amitié , mais l'amitié seulement? dis-je au poète.

— Oui , on me fliit faire antichambre, repritil en souriant avec fatuité.

— Et certes vous méritez tous les honneurs et toutes les félicités du salon. Charmer les ennuis de l'absence en composant des vers pour l'objet aimé, c'est digne d'un Amadis.

— Heureusement l'absence va finir; ce soir, je l'espère, cette bluette sera arrivée à son adresse.

— \otre sévère amie habite donc C... ?

— C'est toi qui Vas nommé ^ répondit l'amant , qui affectionnait les citations poétiques.

34o LE NOEUD GORDIEN.

Ce nom de G changea le cours de mes

idées et me ramena au souvenir de Dambergeac. Voyant que, selon toute apparence, je me trouvais en conversation confidentielle avec un de ses administrés , la pensée me vint de profiter de l'occasion, et de m'enquérir de quelle considération jouissait mon ami dans son arrondissement. Après plusieurs questions sur la ville de C — , sur sa topographie, sur les ressources que pouvait offrir à un étranger la société de ses habilans ;

— Quel homme est votre sous-préfet? demandai-je d'un air indifférent.

Le poète tourna la tête de mon côté par un mouvement brusque 5 ses sourcils subitement froncés donnèrent h ses gros yeux bleus une expression presque tragique , et il me sembla que sa jaune chevelure se hérissait sur son front.

— C'est un sous-préfet, répondit-il enfin en laissant tomber chaque parole avec l'écrasant dédain d'une sentence sans appel.

Cette réponse ne m'apprenait rien , car il est

UN ACTE DE VERTU. 3^i

dessous-préfets de toutes les espèces ; j'en connais même de spirituels et d'indépendans; mais si les paroles étaient ambiguës, l'ironie de l'accent était suffisamment explicite.

— Peste, dis-je en moi-même, il paraît que Dambergeac s'est fait des ennemis, et que je me suis adressé à l'un d'eux... ; insistant alors par une question insidieuse :

— On dit qu'il a une femme charmante?

Cette fois la physionomie du poète passa du

grave au doux, et s'éclaira d'un indéfinissable sourire.

— Madame Dambergeac est une femme !

dit-il avec emphase.

— Le sous-préfet est un sous-préfet , sa femme est une femme, vous avez une redin^-ote bleue et nous sommes dans une diligence • quatre vérités incontestables, m'écriai-jc du ton d'humeur que cause une curiosité désappointée.

Mon voisin secoua la tête d'un air mélancolique, et reprit avec un accent de compassion mêlée d'amertume.

— Une femme jeune et belle , unissant les

grâces de l'esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire, grossier, despote, incapable de l'apprécier ; c'est là une histoire bien simple, et qui peut être racontée en deux mots : Madame Dambergeac n'est pas comprise de son mari. Voilà tout.

Je restai muet. A ma connaissance, Harmodius avait compris trop de femmes pour que l'inintelligence conjugaie qui lui était attribuée ne bouleversât pas toutes mes idées. De deux choses l'une : le Lovelace de Técoîc de droit , aujourd'hui dégénéré, avait subi une complète métamorphose, ou madame Dambergeac, celte ange incomprise, selon mon voisin, devait être en réalité un hiéroglyphe indéchiffrable. Dans l'un ou l'autre cas, ma visite acquérait un intérêt que je n'avais pas prévu; aussi, la vue des clochers deC..., que nous aperçûmes en ce moment , me causa-t-elle l'émotion involontaire qu'inspire le pressentiment d'un drame prochain.

■ — Ah! Damberge.'ic ne comprend pas sa femme, me dis-je en descendant de voiture j eh

bien! je la comprendrai , moi; dussé-je consacrer sept ans à celte étude; autant de temps qu'Alfierien mit à apprendre le grec.

Notre arrivée avait terminé la conversation. Je pris congé de mon compagnon en lui souhaitant tous les succès imaginables en amour ainsi qu'en poésie, et, après avoir déjeuné à la hâte , je me rendis à la sous-préfecture.

— M. le sous-préfet arrive ce matin ; nous l'attendons d'une minute à l'autre , me dit le concierge ; si monsieur veut repasser dans quelque temps

— J'aime mieux attendre ici , répondis-je ; et, sur l'assurance donnée par moi que j'étais ami intime de Dnm.bergeac, je fus introduit dans son cabinet de travail. Un bureau circulaire, entouré de fauteuils, occupait le centre de cette pièce ; des bibliothèques à casiers , dont les cartonsverts portaient tous quelque étiquette administrative , masquaient les boiseries ; les intervalles étaient remplis par des cartes géographiques, parmi lesquelles brillait au premier rang celle de l'arrondissement de G... ; en face

des fenêtres , sur un socle de bois peint simulant le mariire, apparaissait le buste, en plâtre, du roi des Français. A cette vue et en me rappelant le républicanisme d'Harmodius , je ne pus m'empécher de sourire ; mais avant que j'eusse le temps de poursuivre mes observations, un bruit roulant qui fit bruire les vitres et parut émouvoir la sous-préreclure tout entière, attira mon attention au dehors.

Dans la cour , dont la grille venait de s'ouvrir, se ruait avec un fracas solennel une calèche escortée de deux gendarmes à cheval, le sabre nu à la main. Un homme de haute taille, coiffé d'un chapeau à plumes et vêtu d'un uniforme bleu h broderies d'argent , descendit de la voiture; après avoir remercié et congédié son escorte par un salut plein de gravité, il monta le perron. Un moment après, la porte du cabinet s'ouvrit et Dambergeac se jeta dans mes bras.

Après les premiers momens d'effusion, nous nous examinâmes tous deux avec une égale eu-

riosité, car huit années s'étaient écoulécs^depuis notre dernière entrevue.

— Tu es pâle et maigre , me dit Harmodius au bout d'un instant.

— En revanche , répondis-je , je te trouve gras et rose ; si je suis la satire du célibat , tu es le panégyrique vivant du mariage.

En effet, il s'était opéré en lui un changement qui devait paraître avantageux à beaucoup de gensj il avait pris de l'embonpoint et annonçait une propension décidée à devenir ce que le peuple appelle un bel homme , c'est-à-dire un gros homme. Son teint , autrefois basané , s'était éclairci et offrait à l'œil ces tons frais et reposés qui caractérisent les portraits d'homme de Largillière. Il n'y avait plus de politique dans ses cheveux, artistement frisés et roulés en conque marine au-dessus du front, comme ceux des garçons de café. Ce genre de coiffure, joint à deux minimes favoris coupés en croissant de l'oreille au nez, lui donnait une physionomie bourgeoise , pouparde , trop bien portante , à laquelle la solennité du costume pré-

fectoral semblait ajouter je ne sais quoi de gourmé et d'important qui me déplut souverainement. Du reste, je cherchai vainement entre les sourcils d'Harmodius le froncement dur et impérieux, habituel aux tyrans domestiques, et que je m'attendais à y trouver incrusté , d'après les confidences de mon voisin de diligence.

— Je te surprends au milieu de tes grandeurs, dis-je en me rasseyant ; sais-tu que sous ce costume et avec les estafiers qui t'accompagnaient tout-à-l'heure, tu as quelque chose d'imposant et de grandiose? Tu as fait dans ton palais une entrée de pacha à trois queues.

— Tu me trouves in fiocchi en l'honneur de monseigneur d'Auch, qui achève sa tournée diocésaine et que je viens de reconduire jusqu'aux limites de mon arrondissement.

— Comment! tu te fais garder par des gendarmes et tu hantes des évêques! des archevêques ! ! les uns ne sont donc plus des janissaires, ni les autres des jésuites ?

Le sous-préfet sourit.

— Je t'assure , dit-il , que mes gendarmes sont tous de très-honnêtes garçons ; et que parmi CCS messieurs du clergé d'Auch il se trouve des hommes fort distingués ; d'ailleurs ma femme est nièce d'un des vicaires-généraux.

— Qu'as-tu fait de tes favoris à la Torquato qui étaient l'adoration de cette pauvre Armandine ? demandai-je en changeant de conversation.

— Ma fem.me n'aime pas la barbe, et puis ce qui est permis à un étudiant messiérait à un magistrat.

Je me mis à rire.

— INIagistrat et Harmodius! m'écriai-je ; je ne puis m'habituer à l'accouplement de ces deux mots. Dis-moi? comment te tires-tu de ta correspondance avec tes maires de village , de tes audiences , de tes séances aux conseils de révision , etc. ; la main sur la conscience, ne t'est-il jamais arrivé de t'endormir sur une circulaire administrative ou sur une instruclion ministérielle?

— Dans le commencement^ répondit mon

ami , j'étais obligé pour me tenir éveillé de me piquer les jambes avec une épingle. Maintenant j'y suis fait; je suis sûr que je ne prends pas plus de cinquante prises de tabac par séance de travail.

— A propos de tabac , nous sommes prés de l'Espagne , tu dois avoir de bons cigares , donne-m'en un ; cela neutralisera peut-être l'odeur de paperasses qu'exhale ton sanctuaire.

— Désolé, mf dear ; je ne fume plus. Ma femme ne supporte pas le cigare et

— Parbleu ! interrompis-je , impatienté de ce mot : ma femme ! qui revenait à tout propos, madame Dambergeac ne saurait être plus délicate que Juliette , à qui l'odeur de la pipe attaquait réellement les nerfs et que tu avais si bien apprivoisée qu'elle fumait à la fin comme une véritable Andalousc.

— Juliette était ma maîtresse, madame Dambergeac est ma femme, dit Harmodius d'un ton dogmatique.

— M. Pinchon ne parlerait pas mieux, pensai-je ; mais où diantre mon poète de ce matin

a-t-il VU que ce modèle des maris fût un second Raoul Barbe-Blcuc ?

Pour satisfaire autant qu'il le pouvait ma fantaisie de tabac, Dambergeac me présenta une boîte en or dont le couvercle offrit à mes veux une image royale, la même qui figurait en buste au milieu du cabinet, mais entourée cette fois d'une pléiade de jolis princes et d'aimables princesses, le tout délicatement peint en miniature. Dans le cabinet d'un employé du gouvernement, le buste de Louis - Philippe était un meuble obligé, mais son portrait sur une tabatière me parut appartenir à ce dévouement sentimental et personnel qui a été si souvent reproché aux royalistes de la restauration.

— Tu es donc décidément juste - milieu ? demandai-je brusquement.

— Je suis sous-préfet, dit Harmodius.

Il n'y avait rien à répondre, et je me tus, émerveillé non pas du changement qu'avaient subi les habitudes, les manières, les principes de mon ami, mais de ma propre naïveté, qui

avait cru retrouver dans le fonctionnaire de i834 l'étudiant de 1826.

En ce moment la porte s'ouvrit et un domestique parut sur le seuil.

— Madame attend monsieur, dit-il, la messe est sonnée; et il sortit.

Je fis un bond sur mon fauteuil^ car ce dernier trait était le coup de grâce.

— La messe! m'écriai-je ; tu vas à la messe; sérieusement, décemment, chrétiennement, sans boules fulminantes ni clé forée dans les poches ?

Toutes les impiétés commises par mon ancien condisciple à Saint-Eustache et à Sainte- Geneviève s'étaient réveillées dans mon souvenir à ces mois inouis : la messe est sonnée.

Le sous-préfet se leva ; sa figure resta sereine, et un indulgent sourire effleura ses lèvres.

— Mon arrondissement est très-dévot, dit-il, et il est d'une sage politique de ménager les croyances des populations ; le gouvernement nous donne a cet égard les instructions les plus positives. Je vais à la messe d'onze heures

UN ACTE DE VERTU. 35 t

tous les dimanches ; d'ailleurs Marthe est trèspieuse.

— Marthe ! interrompis-je vivement.

— C'est le nom de ma femme. Viens, que je te présente à elle. Si tu tiens à lui plaire, offrelui le bras et accompagne-nous à l'église. C'est un ancien aumônier de régiment qui dit la messe l'afïaire d'une demi-heure, pas davantage.

Au moment où je m'approchais d'une fenêtre pour prendre mon chapeau, j'aperçus dans la rue mon compagnon de voyage , 1 homme au sonnet, marchant les yeux en l'air , sans doute en quête d'une rime rebelle ou de quelque ange invisible pour moi. A sa vue une révélation soudaine illumina mon esprit , comme en se levant une rampe de théâtre éclaire la scène où le drame va commencer.

— Madame Dambergeac s'appelle Marthe!

Et dans un accès de curiosité tel que j'en

avais rarement éprouvé de semblable , je me précipitai sur les pas d'Harmodlus, qui, après avoir changé son uniforme de sous-préfet con-

tre un costume entièrement noir dans lequel régnait encore une certaine majesté administrative, se dirigeait vers l'appartement de sa femme.

Nous trouvâmes madame Dambergeac dans un petit salon qui précédait sa chambre à coucher. Debout devant une fenêtre , la jeune femme tenait d'une main son livre d'heures, de l'autre le petit rideau de mousseline qu'elle avait soulevé pour regarder dans la rue, et qu'elle laissa retomber négligemment à notre approche. Lorsqu'elle se retourna , je l'enveloppai d'un de ces regards elliptiques et pressans, qui sans insolence étreignent une femme

de la lête aux pieds , en s'emparant des moindres détails de sa personne avec la promptitude et la fidélité que met la cire à prendre l'empreinte d'un cachet. Du même coup-d'œil j'aperçus un cachemire rouge retenu autour du cou par une épingle à camée et descendant presque jusqu'à terre , ainsi que les nouvelles mariées de la petite bourgeoisie portent triomphalement le plus beau chàle de leurs corbeilles de noces ; une robe verdàtre, couleur malheureusement alliée à celle du cachemire; des souliers ou plutôt des pantoufles en maroquin mordoré ; un de ces engloutissans chapeaux en paille d'Italie que je déteste ; sous ce chapeau une figure pâle encadrée de cheveux blonds dont le double bandeau, plus abondant que régulier, dénonçait l'incorrection paresseuse d'une coiffure du matin; enfin, pour trait principal, deux yeux bleu clair, fendus en amande, allongés encore par un clignement moitié dédaigneux moitié langoureux , familier à beaucoup de femmes du monde, et qui, accorhpagné d'une imperceptible inclination de tête, répon-

dit h mon salut d'une manière ducale assez impertinente.

Celte toilette, dont le goût équivoque eût été de la vulgarité sans la valeur réelle du cachemire, annonçait une provinciale ; l'attitude du corps légèrement ployé pouvait se prendre également pour l'effet d'habitudes indolentes ou pour celte flexion involontaire , mais non sans grâce, qu'imprime souvent aux tailles sveltes une organisation délicate ou maladive; le visage ovale, un peu busqué , avait une distinction naturelle, gâtée à demi par son expression à la fois hautaine et élégiaque ; les yeux enfin, avec leurs rayons chàtoyans et le jeu expressif des paupières, étaient de ceux qu'un homme peut ne pas aimer, mais qu'il regarde plus d'une fois j leur éclat autant que leur couleur me rappela certains saphirs dont il était question dans le sonnet à INIarthe ; au total , madame Dambergeac était une fort jolie femme de vingt-quatre ans , et si mon compagnon de voyage avait dit vrai, son mari était inexcusable de ne pas la comprendre.

— Ma chère Marthe , dit Harmbdîus , voici un de mes meilleurs amis dont je t'ai souvent parlé, le comte Léopold de Cast.

Malgré ma préoccupation d'observateur, je ne pus m'empêchcr de sourire à cette présentation solennelle. A l'école de droit, mon innocent titre de comte avait été mille fois l'objet des plaisanteries libérales de mon condisciple. L'accent sérieux dont il le proclamait aujourd'hui m'apprit que l'habit de sous-préfet avait réconcilié Tex-carbonaro avec la noblesse aussi bien qu'avec le clergé.

Après quelques phrases de politesse banale, j'offris le bras à madame Dambergeac, selon la recommandation qui m'en avait été faite, et nous partîmes pour aller à la messe contre laquelle je n'avais aucune objection. Quoique l'église ne lût pas éloignée de la sous-préfecture, nous montâmes en voiture pour nous y rendre, faste inusité dans une petite ville. Je crus même un moment que nous serions accompagnés par la gendarmerie qui avait servi d'escorte à Harmodius ; cette gloire nous manqua ,

mais en revanche nous eûmes celle de traverser la nef dans toute sa longueur, et de nous installer au banc réservé à monsieur le sous-préfet , im.médiatement devant la grille du chœur.

Lorsque je vais à la messe, c'est à Tenlrée de l'église , au rang des pauvres et des humbles, que je me place , laissant à de plus dignes que moi le haut du sanctuaire. Je fus donc presque embarrassé d'une distinction qui me parut quelque peu pharisienne, puis je m'y habituai ; mais après avoir triomphé de ma gaucherie, je fus moins heureux à l'égard d'une distraction involontaire causée par mes voisins.

Harmodius était admirable de maintien et de conduite ; les bras croisés sur la poitrine , les yeux imperturbablement fixés sur une hirondelle qui becquetait les vitraux d'une des fenêtres du chœur, il se levait quand il fallait se lever, s'asseyait quand il convenait de s'asseoir avec une intelligence et une ponctualité dont eût pu s'honorer un sous-préfet de la congrégation. Si je fus édifié de la contenance de mon ami, en revanche madame Dambergcac, à côté

358 LE ^OEIJD GORDIEN.

(]c qui je mo trouvais placé , me parul moins absorbée par ses prières que je ne devais m'y attendre , d'après la dévotion qui lui avait été attribuée par son mari. Il me sembla qu'elle lisait bien long-temps la même page ; de plus je remarquai que chaque fois qu'elle se levait ou s'asseyait, elle tournait la tête, mouvement qui n'était nullement nécessaire , et qui me parut un peu hétérodoxe, car je me suis toujours défié des femmes qui regardent derrière elles. A la première occasion je me retournai en même temps que ma voisine. Mon œil traversa sans s'y arrêter la mer de bonnets et de chapeaux de femmes qui ondoyait au milieu de l'église , et sonda d'un regard aussi rapide qu'infaillible un groupe de jeunes gens , encombrant la porte dans des intentions plus ou moins pieuses. Au premier rang, debout contre un pilier, le front ceint d'une auréole prismatique dont le couronnait le soleil perçant h travers les vitraux coloriés, je reconnus mon compagnon de voyage. A la béatitude empreinte sur sa physionomie ainsi qu'à sa blonde chevelure et à la

UN ACTE DE VEmU. SSq

rotondité de son visage , je crus voir un gros chérubin ; les yeux béans et dirigés de mon côté, il semblait dire : Ave, comme ces petits anges de m.arbre dont parle Dante dans son naïf et sublime langage; mais en rencontrant mon regard le sien changea subitement d'expression, et sa bouche se contracta par une assez laide grimace que je comparerai, puisque nous étions à l'église, à celle que fait, dit-on, Satan lorsqu'on le plonge dans un bénitier. Je m'assis, et sans affectation, j'examinai madame Dambergeac; cette fois elle lisait son livre à rebours. Harmodius , de son côté, semblait compter fort attentivement les vases de fleurs symétriquement rangés sur la corniche des travées qui entouraient le chœur. Le moyen, madame, d'être attentif à la messe lorsqu'on a sous les yeux un drame semblable à celui dont je me trouvais inopinément le spectateur ?

En sortant de l'église, au milieu d'une double haie de jeunes fidèles rangés sur le passage des jolies dévotes de C...., et qui me rappelèrent les habitués de Saint-ïhomas-d'A-

36o LE NOEUD GORDIEN.

quiri, j'aperçus de nouveau le poète; il nous salua au moment où je m'asseyais dans la voiture à côté de madame Dambergeac, et ses gros yeux me lancèrent un regard de dépit et de colère concentrée. Il me traitait en rival , je ne sais pourquoi; je ne sais pourquoi non plus j'acceptai cette position, et sans y être autorisé par la personne la plus intéressée à ce débat naissant, je relevai aussitôt le gant qui m'était jeté.

— Quel est ce gros garçon qui vient de saluer? demandai-jeà Harmodius en regardant sa femme du coin de l'œil.

Madame Dambergeac se mordit la lèvre en faisant une petite moue dédaigneuse qui concernait évidemment le gros garçon ou moi : lequel des deux ? je n'en savais rien encore.

— C'est le receveur des contributions, répondit Harmodius; M. Aimé Morisset.

— De Morisset, dit la sous-préfète d'un ton bref.

Ce de tranchait la question ; il devenait évi-

dent que la mine méprisante était à mon adresse et destinée à venger M. Aimé de cette épithète impertinente : Gi'os gaj'çon !

Que madame Dambergeac fût la Marthe du sonnet , cela n'était plus un doute pour moi ; mais quelle était réellement la nature de l'amitié dont parlait le poète dans ses vers , voilà ce que j'étais curieux de savoir. S'il se fut agi de toute autre femme que de celle de mon ami, ma curiosité m'eût paru indiscrète et puérile, ou plutôt je ne l'aurais pas éprouvée. Mais la communauté fraternelle dans laquelle j'avais long-temps vécu avec Harmodius me justifiait à mes propres yeux. Il me sembla que mon initiation volontaire aux secrets de son ménage n'était pas une intrusion blâmable , mais une action aussi légitime que naturelle , et qui, dans une circonstance où son honneur pouvait courir quelques risques , devenait presque un devoir. Ce fut donc sans aucun remords qu'acceptant son invitation de rester à C jusqu'à

la fin de l'automne , et plus long-temps si cela me convenait^ je résolus de poursuivre la lec-

ture du roman dont je n'avais encore cpelé que le premier chapitre.

Il y avait un bal le soir même h la sous-préfecture. DambergeaCj qui avait de la fortune et dont la femme était riche d'ailleurs, avait monté sa maison sur un pied assez brillant, et il mettait dans sa manière de représenter le gouvernement aux yeux de ses administrés une sorte de somptuosité vaniteuse. En ce moment il était fort préoccupé des détails de sa soirée.

— Crois-tu que cette fois nous aurons quelques-uns de nos gentilshommes? demanda-t-ii h sa femme avec un sourire aigre-doux, lorsque nous fûmes rentrés.

— J'ai la promesse positive de madame de Ginévry, répondit Marthe, et madame du Dressant non-seulement m'a donné sa parole, mais m'a dit qu'elle se chargeait de décider sa bellesœur à venir.

— Il faut que tu saches, me dit Harmodius, (jue nous avons ici un faubourg Saint-Germain au petit pied qui imite littéralement, à l'égard de nous autres fonctionnaires de juillet, la con-

duitc que tient son aîné envers le cbàtcau des Tuileries. Nos boudeurs sont plus têtus encore que ceux de la rue de Varennes, s'il est possible. Les femmes sont parfaitement polies pour iNIarthe, qui d'ailleurs est une des leurs; ces dames se voient souvent et se rendent leurs visites avec une exactitude scrupuleuse, mais le matin seulement : le soir il semble que la souspréfecture devienne un lazaret où est la peste. Croirais-tu que depuis près de quatre ans que je suis ici je n*ai pas pu décider un seul de ces hobereaux à mettre îe pied à mes assemblées?.. Et leurs femmes! c'est pis encore... un escadron de marquises de Pretinlaille et de comtesses d'Escarbagnas !

Le sous-préfet fit entendre un rire bruyant dont l'ironie ne couvrait pas entièrement son dépit secret , et entonna de sa grosse bassetaille la chanson de Béranger à laquelle il venait de faire allusion :

Vils roturiers Respectez les quartiers...

C'était une réminiscence de l'Harmodius

d'autrefois, mais madame Dambergeac y coupa courL en se bouchant les oreilles d'un air impatienté.

— Vous pourriez, dit-elle, lorsque cette pantomime eut imposé silence à son mari, traiter moins grossièrement mes amies ; pour moi je les approuve, et à leur place je me conduirais comme elles le font ; certainement si je n'étais pas condamnée à faire les honneurs de mon salon, on ne m'y verrait pas. La cohue que vous m'obligez à recevoir n'a rien de fort attrayant pour une femme bien élevée, et sans être comtesse d'Escarbagnas on peut ne pas tenir infiniment à la société de madame Patageot, la femme du receveur de l'enregistrement , ou de madame la notairesse Gapricard... Je pense que je peux médire un peu devant M. de Cast, ajouta la jeune femme en me jetant un sourire assez gracieux ; d'ailleurs, ce soir il jugera si je suis trop méchante ; et sans attendre ma réponse ni celle de son mari, elle sortit.

— Marthe n'a pas tout-à-fait tort , me dit mon ami en sonnant; il est des exigences de

position fort désagréables ; tu verras à notre bal que nous sommes furieusement encanaillés, malgré toutes mes tentatives d'épuration.

Harmodius le niveleur métamorphosé en marquis de Moncade me parut une chose si bouffonne, que je ne pus retenir un éclat de rire auquel l'entrée d'un domestique empêcha mon ami de faire attention.

— Toutes mes invitations pour ce soir ontelles été exactement envoyées? demanda-t-il.

— On a suivi la liste qu'a donnée madame, répondit le domestique, et prenant sur une table un petit paquet de papiers : — Voilà ce qui reste des lettres imprimées.

Harmodius prit les lettres , les regarda un instant, et les froissant tout-à-coup dans sa main , donna sur le bureau un coup de poing capable d'assommer un bœuf.

— Vous serez donc toute votre vie un imbécile, s'écria-t-il ; et cet autre animal d'imprimeur a juré de ne me faire que des sottises. Je vous ai dit vingt fois et à lui aussi, que mon nom s'écrivait ; petit f/, apostrophe, A majus-

cule, et voilà qu'il l'estropie encore. Allez lui demander son compte ; désormais Mérignon sera l'imprimeur de la sous-préfecture.

— Je ne te savais pas si bon gentilhomme, dis-je à mon ami , quand le domesticpie fut sorti ; depuis quand es-tu d'Ambergeac avec apostrophe ?

Harmodius essaya de sourire.

— C'est ma femme, répondit-il , qui pense que mon nom ainsi écrit a meilleur air sur ses billets de visite. D'ailleurs, c'est là sa véritable orthographe ; je l'ai trouvé moi-même écrit delà sorte dans des titres de i547.

— Peste ! tu as maintenant des titres de 15475 repris-je, sans pitié pour son embarras évident ; je n'étais pas fâché de lui rendre en partie les moqueries dont il avait tant de fois poursuivi ce qu'il appelait autrefois ma genlilhommcrie.

— ^Et pourquoi n'en auraisrje pas ? s'écria-t-il avec l'espèce de brutalité que donne la conscience d'une mauvaise cause ; il me semble que d'Ambergeac sonne aussi bien que Cast ou

Castillon. — Puis, me prenant la main : Au fait, reprit-il, tu as raison de te moquer de moi, je suis ridicule ; mais le moyen de ne pas le devenir au milieu de ces hobereaux et de leurs bégueules de femmes ?

— Pauvre Harmodius ! pensai-je lorsque je fus seul , le voilà fort en peine d'une apostrophe de plus ou de moins 5 et pendant ce temps sa femme lit ses prières à rebours sans qu'il s'en aperçoive ou s'en inquiète ! L'aveuglement est-il donc une condition inévitable de la profession de mari?

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