RUE SAINT-GERMAÎN-DES-PRÉS
MDCCCXXXVni.
(suite.)
XT.
J'avais fait apporter mes effets à la sous-préfecture dont j'étais devenu le commensal ; le soir je fus donc le premier au bal, et j'eus le divertissement^ parfois assez amusant, de voir arriver à la lîle les invités. J'eus lieu de reconnaître qu'en effet la femme d'Harmodius n'avait pas été trop médisante. Dans celte réunion, composée exclusivement d'employés du gouvernement , d'industriels et de membres de la petite bourgeoisie , tous solennellement vêtus
OU plutét endimanchés , car la sévérité du souspréfet en fait d'étiquette était connue , il se trouvait plus d'une figure ridicule , plus d'une tournure empêtrée, plus d'une toilette ébouriffante; mais où ne s'en trouve-t-il pas? Madame Dambergeac recevait et rendait les saints de l'air nonchalant et hautain qui d'abord m'avait frappé dans sa physionomie , et faisait les honneurs de son salon en femme qui en eût volontiers fermé la porte aux neuf dixièmes des personnes invitées par elle. Je lui pardonnai cette maussaderie, dont pour moi d'ailleurs je n'avais pas à me plaindre, en faveur de nombreux détails de grâce et de beauté qui , le matin , m'avaient échappé , enfouis qu'ils étaient dans la passe d'un chapeau et sous les plis d'un cachemire, mais que révélait en ce moment une toilette de bal aussi fraîche qu'indiscrète. Décidément madame Dambergeac était une fort jolie femme , et alors qui aurait pu lui contester le droit de jouer un peu à la duchesse ?
■ — Madame Capricard , annonça le domestique placé à la porte du salon.
'un acte de vertu. $
A ce nom et à la vue de la grosse bayadère empanachée qui entrait en se tortillant à outrance par manière de salut^ les yeux de madame Dambergeac cherchèrent les miens , et nous échangeâmes un sourire qui eût fait tomber h la renverse la resplendissante Jiotairesse si elle en eût compris le sens.
— Monsieur de Morisset , reprit le domestique. Cette fois ce fut moi qui cherchai le regard de Marthe , mais je ne le rencontrai pas.
Le poétique receveur des contributions fit une entrée aussi grave et aussi mélancolique que celle de madame Capricard avait été folâtre et évaporée. Il s'avança vers la maîtresse de la maison, lui adressa un salut cérémonieux propre à dérouter la médisance, et se mêla aussitôt au groupe d'hommes entassés au milieu du salon, et parmi lesquels il ne tarda pas h m'apercevoir. Sans doute il avait réfléchi depuis le matin, car au lieu de l'air hostile auquel je m'attendais, sa physionomie prit à ma vue une expression prévenante et amicale. Avec un empressement pi'obablenient tout de politique, dont je ne fus
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pas dupe , il vint h moi, et me frappant le bras familièrement :
— Eh , bonsoir donc^ me dit-il , Machiavel, lago, Sixte-Quint, Talleyrand , tout ce qu'il y a de plus roué et de plus perfide au monde. N'avez-vous pas quelque pudeur du tour pendable que vous m'avez joué ce matin? et moi qui répondais à vos questions traîtresses avec une ingénuité digne de l'âge d'or! ah ça, j'espère que si vous êtes curieux , du moins vous n'êtes pas indiscret. — Ces derniers mots furent dits d'un ton plus sérieux que le commencement.
— Rassurez-vous , répondis-je en riant, je vous promets de ne pas dire à notre Amphytrion que vous le trouvez grossier , despote et mauvais mari.
— Ni cela ni le reste , reprit monsieur Morisset avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude.
— Le reste , ce me semble , n'a rien qui puisse blesser la personne qu'il concerne. Une femme voit rarement un crime dans l'intérêt
UN ACTE DE VERTU. 'j
qu'elle inspire , et clans cette circonstance je pourrais parler sans vous faire tort.
— Peut-être ; mais c'est votre silence que je réclame, répondit gravement le poète.
La ritournelle d'une contredanse interrompit notre dialogue. Mon interlocuteur s'élança vers madame Capricard , qui à son approche se leva par un petit bond enfantin dont gémit la banquette où elle se prélassait. Ce couple , qu'on eût pu comparer à une galiote hollandaise trainée par un bateau remorqueur, fendit la foule au ^rand dam des fleurs et des rubans qui enchevêtraient la danseuse de la têle aux pieds, et prit place à l'un des quadrilles au milieu du salon. M. Morisset avait si bien combiné sa manœuvre que , sans affectation et comme par hasard , il se trouva en face de madame Dambergeac qui dansait avec le colonel du régiment de cavalerie en garnison à C... Forcé de céder la place aux danseurs, je me rapprochais de la porte , mais sans perdre de vue les acteurs d'une scène qui , d'après mes observations précédentes , ne pouvait manquer de devenir in-
tcressaiile , lorsque je sentis une main sur mon épaule.
— Tu verras qu'ils ne viendront pas , dit h mon oreille une grosse voix, d'un ton de mauvaise humeur.
Je me retournai et j'aperçus Ilarmodius ; il regardait la porte , et à chaque nouvel arrivant qui venait le saluer , se mordait les lèvres avec un dépit concentré.
• — Qui est-ce qui ne viendra pas , demandaijc; car je ne savais ce qu'il voulait me dire.
— Nos seigneurs les vidâmes et hauts barons
de C , lesGlnévry, les du Dressant, lesMa-
lescard et consorts ; ils ci'oiraient déroger s'ils venaient chez moi ; pardieu ! cela leur sied bien ! Nevoilà-t-il pas de nobles et puissans seigneurs? parce qu'ils ont un pigeonnier au milieu d'une mare à canards, ils se posent en châtelains ; un las de genlillàlres mal décrassés par la savonnelte à vilain de leui's grands- pères!
— D , apostrophe , Ambergcac , répondis-je, je croyais ta maison rc'conciliée avec celle de MQnlm.QVCficy.
— Enfin en voici un, reprit le sous-préfet , insensible à mon observation ; ot il me tlésigna (lu regard un beau vieillard qui entrait en ce moment , sans permettre cjue le domestique l'annonçât. — Le comte de Ginévry , un vrai gentilhomme, celui-là : les Ginévry datent de i3oo. Je viens de faire réparer la route qui passe devant son château... Mais il vient seul... Gomment , sa femme n'est pas avec lui!
INI. de Ginévry se glissa , avec l'aisance d'un homme du monde, à travers les personnes qui nous séparaient de lui , et salua , d'un air aussi gracieux que poli , Dambergeac, qui s'empressait à sa rencontre.
— N'aurons-nous pas l'honneur de voir ma« dame la comtesse? dit lïarmodius en le regardant fixement ; elle nous avait fait espérer cependant
— INIalade , répondit le vieillard d'un ton péuétré ; réellement malade et désolée de l'être aujourti'hui. Mais, vous le savez, ma femme est d'une santé si faible , si capricieuse ! Après la contre<:lansej j'irai faire agréer ses excuses à
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madame Dambergeac, que j'aperçois plus belle
et plus séduisante que jamais Une toilette
d'un goût exquis
Et le comte s'approcha du quadrille , peutêtre pour contempler de plus près les blanches épaules de la sous-préfète , dignes en efTet de l'admiration d'un vieil amateur. Harmodius fit entendre une espèce de grognement sourd.
— Malade ! dit-il , elle était ce matin h la messe. Est-ce que ce vieux marquis de Lanturlu me croit dupe de toutes ces défaites ? Maintenant que sa route est en bon étal , il espère de s'acquitter envers moi au moyen d'une visite? Patience ! il n'a pas encore l'âge de l'exemption, et il peut être sûr c|ue je vais le faire pincer par la garde nationale. Ah ! sa femme est malade ! Que dis-tu de ça ?
— Je dis qu'il n'y a pas de loi qui oblige une femme à aller au bal, même au bal d'un souspréfet. Mais, réponds-moi, connais-tu beaucoup ce M. Morissct, qui figure en face de ta femme , et qui , en ce moment , a l'air d'un pingouin prêt à prendre son vol ?
Le poète , en effet , la tète renversée en arrière, les cheveux au vent , les pouces dans les poches de son gilet^ et les coudes arrondis en forme d'ailes ou plutôt d'anses, balançait devant madame Dambergeac avec les grâces et le rengorgemcnt d'un paon qui fait la roue. Au moment même où je venais d'attirer sur lui l'attention d'Harmodius , il ota ses doigts des poches où ils semblaient emprisonnés pour recevoir , ainsi que le voulait la figure , les mains de Marthe , à laquelle il servait de visà-vis 5 j'aperçus alors , entre le pouce et l'index du danseur , un objet presque imperceptible , car il en sortait à peine de trois ou quatre lignes , mais tranchant par sa blancheur sur la couleur jaune du gant. Après le tour de main, M. Morisset se froissa les doigts par une sorte de claquement triomphant , puis les réintégra dans son gilet. Le petit objet blanc avait disparu. Je regardai madame Dambergeac; elle s'éventait avec son mouchoir qu'elle semblait serrer fortement.
— Morisset! me répondit mon ami, qui
avait regardé sans voir, comme font les maris : garçon d'esprit , quoique ma femme le trouve prétentieux 5 c'est un de nos lions; il a une foule de petits talens de société ; il chante , il fait des vers , il joue de la clarinette , et entre nous je crois qu'il serre de près madame Capricard , pendant que le gros notaire perd son argent à la bouillotte. Époux stupide ! ils sont tous comme ça.
Je ne répondis rien à cette parodie inattendue du vers d'Hernani; la moqnerie de Dambergeac avait quelque chose de réellement affligeant.
— Epoux stupide ! répétai-je en moi-même; ta femme vient do 'recevoir un billet sous tes yeux, sans que tu y aies vu plus clair qu'à un tour d'escamotage de Comte ou de Bosco ; ris, tu as sujet d'être content ; ris de M. Capricard.
— M. le marquis de Montagnac , annonça en ce moment le domestique, en jetant avec pompe ce nom gascon au milieu du bruit de bal.
— Je ne sais aucun gré à celui-ci de sa visite,
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me dit Harmodius. C'est un fin matois , qui par peur est resté maire de son village après la révolution , et qui maintenant fait du dévouement à l'ordre de choses pour placer ses enfans. Mais , Dieu me pardonne , n'a-t-il pas une cravate noire et des bottes?.... Oui , pardieu ! des bottes.... Voilà qui est sans gêne.
Harmodius fronça le sourcil et prit son attitude la plus imposante, au lieu d'aller au devant du nouveau venu. Le marquis était un petit homme à physionomie fine et railleuse, vêtu avec l'insouciance de costume familière aux gentilshommes campagnards , il s'avança en montrant de grandes dents blanches en manière de sourire et sans avoir l'air embarrassé le moins du monde par l'attitude raide et gourmée de Dambergeac.
— Votre bal est charmant, monsieur le sous-préfet , dit-il en accompagnant ce compliment d'un salut dégagé , auquel le maître du logis répondit par une inclination de léte assez légère. — Dès le péristyle j'ai reconnu le goût parfait de madame Dambergeac. Je suis venu
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de Montagnac tout exprès pour votre soirée , et je m'applaudis de cette heureuse idée. Tout ce que je vois ici est vraiment d'une élégance , d'une distinction
— Monsieur le marquis est sans doute venu à cheval , répondit Harmodius , sans se dérider à ces louanges ; ses yeux toisant le gentilhomme du haut en bas , s'arrêtèrent sur les bottes qui avaient blessé son amour-propre de maître de maison , et y restèrent fixés d'un air magistral.
Monsieur de Montagnac suivit du regard la pantomime d'Harmodius , avança un pied comme pour mieux mettre en évidence la chaussure inculpée, et dit avec une bonhomie affectée :
— Je devine la cause de votre surprise, monsieur le sous-préfet ; vous êtes étonné de recevoir un pauvre maire de village en bottes ; vous vous attendiez sans doute à me voir en sabots.
— Gomment donc , monsieur le marquis
je serai toujours honoré — même en sabots... balbutia le sous-préfet aussi décontenancé que pourrait l'être un pédagogue recevant de la main d'un écolier la férule qu'il lui destinait.
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Je laissai mon ami aux prises avec le campagnard, qui humait lentement une prise de tabac et souriait d'un mauvais sourire. La contredanse était finie et je voulais éclaircir un point plus intéressant pour moi que la petite guerre dont Harmodius me paraissait devoir payer les frais. M'approchant de madame Dambergeac qui venait de s'asseoir, j'entamai la conversation par une de ces niaiseries qui se débitent au bal , lorsqu'on ne trouve rien de mieux à dire; mais cette fois ma sottise avait un but.
— Quel joli mouchoir vous sert d'éventail ! comment appelez-vous ce genre de broderie ? broderie au crochet ou à l'aiguille ?
— Broderie au plumetis, répondit madame Dambergeac en retenant et en roulant dans sa main le mouchoir que je faisais mine de toucher , pour mieux résoudre la grave question posée par moi. — ■ N'allez-vous pas inviter madame Capricard ? ajouta vivement la jeune femme.
J'obéis à ce changement de conversation, et je me mis à médire de la plantureuse femme de
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notaire , mais sans perdre de vue le mouchoir brodé que je soupçonnais , comme Harpagon accusait les hauts-de-chausses de La Flèche, et que la femme d'Harmodius chiffonnait d'un air préoccupé , tout en soutenant la conversation. Après une certaine manœuvre occulte dont je ne me rendis pas bien compte , elle posa le mouchoir sur ses genoux avec négligence, mais dans ce mouvement je m'aperçus que le bouton d'un de ses gants venait d'être défait. Les premières mesures d'une valse s'étant fait entendre au même instant , je saisis avec un empressement affecté la main qui me paraissait euspeclo à son tour.
— Voici la valse que vous m'avez promise , dis-je pour justifier cette familiarité.
— Vous vous trompez , je vous ai donné la troisième, répondit madame Dambergeac en retirant la main plus brusquement encore qu'elle n'avait retiré le mouchoir , mais pas assez vite pour que je n'eusse pas le temps de glisser traîtreusement les doigts en dessous et de m'assurer de l'existence d'un papier entre la
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paume et le gant. Le valseur légitime , qui n'était autre que monsieur Morisset, étant survenu je saluai la sous-préfète avec un sourire de résignation. Lorsque mon tour de danser avec elle arriva enfin , le gant était rendu à son état d'innocence ainsi que l'avait été le mouchoir. Qu'était devenu le billet à travers tous ses voyages? je m'en doutais, mais il m'était impossible de le poursuivre davantage; ce qu'il v avait de sur c'est qu'il faisait son chemin.
Aucun autre incident digne d'être rapporté ne signala le reste du bal. Lorsque je rentrai dans ma chambre , je récapitulai mes observalions de la journée , et je tins conseil sur ce qu'il me convenait de faire.
— Le poète avait raison, dis-je en moi-même ; le sonnet à Marthe est en ce moment à son adresse , et mon ami Harmodius se voit menacé (sans s'en douter , le mari qu'il est!) de la plus humiliante catastrophe qu'un homme puisse subir. Quel est mon devoir en cette occurrence? Interviendrai -je ?
Cette question n'était pas de celles" qu'on
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peut résoudre ex abrupto , h quatre heures du matin et au sortir du bal ; je me couchai donc sans m'en préoccuper davantage, et en disant avec l'ancien :
— A demain les affaires !
Ici, je dois confesser un sentiment assez mauvais, que me fit éprouver, à mon réveil, la pensée de la catastrophe dont était menace mon ami ; l'intérêt que je lui portais ne fut pas exempt de moquerie : toutefois, cette petite trahison se trouvait à demi justifiée par les anlécédens de notre liaison, et n'était après tout qu'une revanche. A l'école de droit, Harmodius m'avait enlevé, avec toute la déloyauté imaginable, le cœur d'une belle personne qui,
sans lui , me fût restée fidèle , peut-être ! La loi du talion légitimait donc de noires représailles auprès desquelles un sourire involontaire était la plus pardonnable des vengeances. Je me reprochai pourtant ce sourire ; je mis quelque grandeur d'ame à oublier mes griefs passés, et, pour être sûr de ne pas laisser influencer ma décision par les conseils d'une rancune partiale, je formulai, en termes généraux, la proposition que je m'étais promis de résoudre.
— Le dévouement, qui nous fait mettre à la disposition d'un ami notre bourse, notre crédit, au besoin notre épée, nous impose-t-il aussi la loi de prévenir le malheur conjugal près de le frapper? — Telle fut la question que je m'adressai , en me promenant dans ma chambre , où je m'étais enfermé comme dans le cercle de PopiUus; question grave, ardue, propre à embarrasser les têtes les mieux organisées, les âmes les plus loyales, et à laquelle je liais par répondre affirmativement. Malgré rautoiilé de Molière, qui prescrit de ne jamais mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce, je dé-
UN ACTE DE VERTU. 2t
ciJai que l'amitié créait des obligations particulières; qu'en toute adversité, nnatrimoniale ou autre, Pylade devait secours à Oresle; ladite loi sans exception , sauf toutefois le cas unique où Pylade serait lui-même amoureux d'PIerniione.
Après avoir ainsi défini et tracé le devoir de l'amitié , le droit que j'avais de prendre la défense d'Harmodius s'établissait de lui-mémo ; ce n'était plus là qu'une simple question d'intervention; chacun le sait, en intrigue d'amour aussi bien qu'en politique, rien de plus élastique que les principes de ce droit ; rebelles et parfois funestes à ceux qui les appliquent maladroitement, ils obéissent à toute main puissante ou habile. Sganarelle et sa femme, battant de compagnie le voisin officieux qui veut les réconcilier, dégoûtent de l'intervention que rend attrayante, en revanche, le juge mangeant l'huitre des plaideurs. L'essentiel, c'est d'être le plus fort et d'arriver à temps ; or, ma vanité m'empêchait de redouter la supériorité de M. Morisset, et mes observations préliminaires
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m'avaient appris que le débat était encore indécis.
Le droit et ropporlunitc de l'intervention une lois reconnus, il restait à en déterminer le mode. Ici les difficultés se fussent compliquées pour une intelligence vulgaire, mais aux yeux d'un homme unissant à l'expérience de la vie quelque usage du monde, il n'y avait pas deux chemins à prendre. Avertir le mari, était un trait de femme de chambre congédiée; s'adresser à l'amant, avait un caractère de donquichotisme par trop ridicule; prêchera l'épouse chancelante un sermon pathétique sur la foi conjugale , eût été fort beau sans doute ; mais, habitué à jouer en pareille rencontre ce qu'on appelle vulgairement le rôle de l'avocat du diable, je craignais de nuire par ma gaucherie à la cause que je voulais défendre. Un seul parti était à la fois prudent, habile et convenable. Pour protéger le mari contre les tentatives de l'amant, il fallait de toute nécessité faire la cour à la femme; de cette manière , toutes les difficultés enfantées par une délicatesse trop
scrupuleuse s'évanouissaient à la fois : amoureux de madame Dambergeac, j'avais le droit de tout lui dire; rivai de jM. Morisset, je me mettais vis-à-vis de lui dans les conditions d'une concurrence loyale; Harmodius, enfin, n'avait aucune raison de se plaindre, puisque c'était pour défendre son drapeau que j'endossais l'uniforme ennemi: en toutes choses, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?
Lorsque je descendis pour le déjeuner , mon parti était bien arrêté; la sous-préfète avait un soupirant de plus. Le calme parfait de cette passion improvisée me permettait de ne faire aucune faute ; aussi, loin de compromettre mes chances de succès par ces génuflexions irréfléchies et anticipées, écueil des âmes réellement éprises, je m'imposai d'abord une impénétrable réserve. Pendant trois jours entiers, j'observai avec une attention extrême et continue celle à qui je voulais plaire. Le quatrième jour, je jugeai mon étude complète, et en toute autre circonstance j'aurais cru pouvoir prendre l'offensive, mais ma position exceptionnelle me
prescrivait un redoublement de mesure et de prudence. Décidé, dans l'héroïsme de mon cœur, à n'accepter aucune récompense de ma belle action , la vertueuse aridité de cette perspective jetait, malgré moi, quelque tiédeur sur mon dévouement. En amour, il faut l'avouer, on combat pour le butin. N'ayant rien de tel à prétendre^ je ressemblais aux gentilshommes de l'arrière-ban qui consentaient à servir gratis , mais pour un temps limité. En un mot , la campagne devant être à mes frais , je désirais qu'elle fut courte; mes affaires, d'ailleurs, me rappelaient à Paris. Je crus, en conséquence, ne pouvoir trop méditer mon plan ; car le temps donné à la réflexion est presque toujours autant de gagné sur la durée de l'action.
Malgré ma confiance dans mon talent d'observateur , je n'ignorais pas qu'en pareille matière personne n'est infaillible , surtout quand le sujet d'étude est une feumie. Mes calculs pouvaient être faux , quoique basés sur les probabilités \ je vésolus (ioflc d'appeler k mou aide
UN ACTE DE VERTU. sS
les lumières de l'homme le mieux place pour savoir la vérité. Quoi qu'on puisse dire de la cécité conjugale, un mari connaît toujours sa femme plus ou moins; ses erreurs même sont utiles à consulter comme rensei^nemens. Bref, je ne me fis aucun scrupule d'interroger Harmodius sur un chapitre si délicat et de pratiquer à son égard une manœuvre hypocrite dont j'avais pu apprécier l'utilité dans des circonstances moins désintéressées.
Un jour, après dîner, nous nous promenions ensemble dans le jardin de la sous-préfecture , lui chanteronnant d'un ton de dépit, moi fumant un cigare. Je mentionne avec intention ces deux circonstances ; d'abord la mauvaise humeur est bavarde de sa nature , et j'avais attendu celle d'Harmodius pour provoquer ses confidences ; quant au cigare , je puis vous jurer, Madame, que c'est là mon moindre défaut; mais, sachant que madame Dambergeac l'avait interdit à son mari , je me l'étais imposé aussitôt par esprit de contradiction svslématique. Les femmes ont toutes le goût des réfor-
mes, vous me l'avez avoué vous-même; autant elles prisent peu , chez un soupirant , la periection qui peut se passer de leurs conseils, autant elles montrent une indulgence, voisine de la tendresse , pour les mauvaises habitudes qui, en se soumettant à leur contrôle, leur permettent de faire acte de suprématie. A mon avis, un homme prudent, fùt-il plus régulier et plus irréprochable qu'une pensionnaire, doit toujours se ménager une demidouzaine de petits vices de bonne compagnie, dont, en temps opportun , il puisse faire un holocauste devant l'autel de l'Amour; car. et ceci est une règle sans exception , le sacrifice d'un défaut rapporte toujours plus que l'exercice d'une vertu. Je fumais donc comme un traban, quoique parfois les larmes m'en vinssent aux yeux, et dans ma fatuité j'avais déjà fixé le prix de la rançon que devait me payer Marthe pour l'abolition de mon cigare.
— Mon cher Harmodius, dis-je au souspréfet en rompant le silence, tu as reçu sans doute bien des compliniens au sujet de ton
mariage? Si je t'aimais moins, depuis longtemps j'aurais joint les miens aux félicitations banales dont on a dû t'étourdir; mais tu connais ma franchise, j'ai voulu pouvoir te complimenter du cœur aussi bien que de la bouche, et pour cela je devais m'assurer par moi-même de la réalité de ton bonheur. Tu as dû remarquer que depuis mon arrivée j'étudiais attentivement ta femme ?
— Ah ! ah ! tu étudies ma femme? dit Dambergeac du ton dont il eût pu me répondre si je lui avais parlé de l'empire des Birmans ou de la colonie du Guazacoalco.
— Oui, mon ami, répondis-je, j'ai observé madame Dambergcac avec le coup d'oeil exigeant et presque sévère dont mon attachement pour toi me faisait un devoir. Je suis heureux de pouvoir te le dire aujourd'hui : ta femme me paraît une personne accomplie, et si j'avais l'intention de me marier, je ne pourrais me défendre d'une jalousie secrète ; je ne te parle pas de sa famille, de sa fortune, de sa position sociale en un mot ; tous ces avantages sont
des faits païens qui n'exigent pas d'examen ; sa beauté même , quoique remarquable, n'est pas ce qui m'occupe; louer une femme mariée parce qu'elle est belle, ce serait presque lui manquer de respect; ce qui a conquis mon admiration, ce qui dicte mes éloges, c'est la distinction de ses manières, la grâce de son esprit , le charme de sa conversation, ce sont les qualités plus solides encore de son caractère ; autant que j'ai pu le découvrir pendant un séjour si court , elle a le cœur le plus généreux , l'ame la plus noble
— Tu laisses éteindre ton cigare, me dit Harmodius en haussant imperceptiblement les épaules.
Cette observation et le geste dont elle fut accompagnée me prouvèrent que j'étais dans la bonne voie. On doit attaquer les femmes par leurs défauts; pour connaître ceux de madame DambergeaC;, j'avais raison d'insister sur ses qualités et de piquer par mes exagérations laudalives l'esprit de contradiction dont les maris ne sont pas plus exempts que les autres mortels.
UN ACTE DE VERTU. agj
— Mon cher Léopold , reprit le sous-préfet après un instant de silence , je vois avec plaisir que tu as conservé toutes les illusions du jeune âge. Pour toiles médailles n'ont pas de revers^ les roses pas d'épines , les cieux pas de nuages^ les femmes pas de caprices ! En vérité, j'eiivie ta candeur baptismale.
— Que veux-tu dire ? répondis-je en imprimant à ma physionomie l'innocence dont je me voyais ironiquement accusé.
— Écoute, reprit mbh atni , malgré ta prétendue aversion poiit* le mariage, tu prendras femme un de ces jours , c'est moi qui te le prédis. Je faisais en l'honneur du célibat des prosopopées autrement éloquentes que les tiennes, et pourtant j'ai fini par passer le Rubicon. Ton tOur viendra plus tôt que tu ne le crois peut-être. Il faut que mon expérience te profite. Je veux te mettre en garde contre cet engouement irréfléchi auquel je te vois enclin. Le mariage , mon cher, n'est pas précisément le septième ciel, comme lu parais le croire.
3o LE NOEUD GORDIEN.
— Gomment ! me serais- je trompé ? madam Dambergeac —
— ■Madame Dambergeac, interrompit Harmodius , est une femme d'un rare mérite et je ne puis que m'applaudir de mon choix. Mais sache-le bien , les anges que tu rêves ne sont pas de ce monde. Marthe a ses imperfections , comme j'ai les miennes, comme nous avons tous les nôtres; ses défauts sont légers, j'en conviens, mais enfin ils existent, et dans Thabitude de la vie les piqûres d'épingle reviennent plus souvent que les coups de poignard.
— Assez, dis-je afin de l'engagera poursuivre ; je ne veux pas être mis dans la confidence de tes égratignures.
— Règle générale , reprit mon ami : si tu dois habiter Ja province , n'épouse pas une femme élevée à Paris ; qucHc que soit la position que tu puisses lui offrir, lu ne parviendras jamais à détruire dans son esprit l'idée d'une existence plus agréable et plus brillante. Marthe s'ennuie ici , je le vois bien; l'espèce d'importance que nous donne ma place ne
Vy A.CTE DE VERTU. 3l
siiftjt pas pour compenser le peu de ressources qu'offre à un esprit comme le sien la société d'une petite ville. Les femmes, vois- tu, ne ressemblent pas à César, qui aimait mieux , disait-il, être le premier dans une bourgade que le second à Rome ; je suis sûr que Marthe
abdiquerait volontiers la royauté de G
pour être la seconde à Paris.
— Je le crois comme toi , répondis-je en souriant ; mais un de ces jours tu seras nommé préfet , et alors madame Dambergeac trouvera un théâtre moins indigne d'elle ; cet ennui dont tu te plains et dont j'ai en effet remarqué quelques symptômes dans ses yeux n'est donc qu'un mal momentané.
— En second lieu, poursuivit Harmodius,si tu te maries, épouse une femme qui n'ait plus de mère. Le conseil a l'air féroce^ mais crois-en mon expérience , tu te trouveras bien de le suivre. Un beau-père et un gendre s'accommodent assez facilement l'un de l'autre. Moi , par exemple, j'ai toujours bien vécu avec monsieur de Bercier. Pourvu que je lui tienne tète
à table ou à la chasse , que je me laisse battre par lui au tric-trac et que j'écoute sans trop bailler le récit des campagnes de l'armée de Gondé , nous sommes les meilleurs amis du monde; mais quant à madame de Bercier , je ne puis la comparer qu'à ces fées malfaisantes qui , dans les contes bleus , ensorcellent les princes nouveau-nés. Sous prétexte d'adorer sa fille, elle me déteste. Du reste ^ il paraît que c'est une maladie de belle-mère à peu prés générale. Elle habite Pau, fort heureusement; mais toutes les fois qu'elle vient ici , c'est une guerre sourde, continue, impitoyable, qui me rappelle la fable du lion et du moucheron ; je suis le lion , mon pauvre Léopold , le lion mis aux abois par un vieux moucheron enjuponné. Tu ne saurais te faire une idée des crimes que, sans m'en douter, je commets journellement , s'il faut l'en croire. Marthe a-t-elic l'air souffrant, ce n'est pas la faute de sa migraine, c'est ma faute, je suis un mari grossier, je sacrifie un être frêle ii mon égoïste brutalité; et cependant si je t'avouais la réserve exemplaire à
laquelle je me soumets par défcrcncc pour l.i délicatesse de ma femme, lu te moquemis de moi et tu m'enverrais pour ctrennes le calendrier des vieillards.
— Bah ! m'ccriai-je, surpris d'un pareil aveu.
— C'est comme ça, répondit Harmodius , une demoiselle n'est pas une grisette; tu apprendras cela en te mariant. Autres griefs : d'abord je suis coupable d'être sous-préfet au service du gouvernement actuel ; puis, toujours à l'occasion de ma place, plus coupable encore de n'être que sous-préfet à trente ans ; coupable de n'avoir que deux chevaux et une seule voiture, coupable des impertinences dont nous abreuvent les hobereaux de mon arrondissement, coupable des cheminées qui fument dans l'appartement de ma belle-mère, coupable des poulets trop rôtis qu'on sert sur ma table , coupable des enllms que je n'ai pas , et Dieu sait si c'est ma faute! coupable....
— • Que t'importe ta belle-mère ? ta femme t'aime, et pourvu que tu n'aies pas de torts à 9e& yeux, le reste doit t'être indifférent. H. 3
— Sans doute ; malheureusement Marthe professe pour sa mère un respect, et un attachement qui ne lui permettent jamais de me donner raison.
— ■ La piété fiHale est un sentiment fort louable , répondis-je gravement 5 mais en cas d'exagération, il me semble que l'amour doit lui servir de contrepoids.
— Voilà où je t'attendais , dit Harmodius en hochant la tète; avec ce grand mot d'arnour tu crois avoir répondu à tout 5 une fois marié, tu verras qu'il ne prévient aucune des petites tracasseries qui peuvent survenir dans le meilleur des ménages. J 'aime beaucoup Marthe ; elle-même , j'en suis certain, a pour moi un attachement véritable, mais entre cette affection mutuelle, fondée sur union légitime, et les passions extravagantes de la vie de garçon , il y a une différence qui ne peut être comprise que de ceux qui l'ont éprouvée. On n'aime pas sa femme comme sa maîtresse, retiens cela, Léopold, et l'on ne doit pas non plus attendre d'elle ces frénésies sentimentales qui mettent
les grisettes au tombeau. Une jeune fille bien née et religieusement élevée inspire h celui qui l'épouse un respect d'où résulte nécessairement un peu de contrainte. Si j'étais à mon aise avec Marthe, comme je l'étais autrefois avec Léontine ou Euphrasie, par exemple, je lui dirais : Ma bonne amie, adore ta mère par correspondance tant qu'il te plaira , mais , je t'en prie, qu'elle ne vienne plus mettre sa griffe entre ta main et la mienne.
— Ainsi , par considération pour ta femme, tu n'oses pas lui dire ce que tu penses ?
— Pas toujours, répondit le prétendu tyran domestique.
L'annonce d'une visite interrompit notre conversation, mais j'en savais assez 5 une confidence plus détaillée ne m'eût rien appris qui ne pût se deviner par induction ; car la position de monsieur et de madame Dambergeac se trouvait expliquée au moyen des antécédens que je venais d'entrevoir. Les crimes reprochés à mon ami par sa belle-mère étaient sans doute de misérables puérilités ; à mon avis il n'avait qu'un
seul tort, mais fort grave et presque irrépararable; tort commun à un trop grand nombre de maris, pour que je ne m'y arrête pas un instant.
La mauvaise opinion des femmes est un préjugé qu'apportent presque toujours en présent de noce les futurs qui ont abusé des plaisirs peu choisis du célibat. Alors de deux choses l'une : ou ils enveloppent dans leur arrêt celle qu'ils épousent, ou par orgueil ils la mettent dans une catégorie à part. Il est de ces hommes à qui sont livrées de pures jeunes filles et qui jettent de la boue aux ailes de ces anges , impuissans qu'ils sont à les suivre dans la sphère d'une chaste passion ; d'autres , au contraire , dépaysés et mal à leur aise en face d'une femme vertueuse , creusent autour d'elle un fossé qu'ils n'osent franchir. Tous sont également inhabiles, car un mari ne corrompt sa femme ou ne la laisse indifférente qu'au profit d'un amant futur.
D'après ce qu'il venait de me dire et mes propres observations, liarmodius appartenait à la
classe des époux trop réformés par le mariage. Depuis cette époque une préoccupation fixe comme l'idée d'un monomane lui avait dicté sa conduite. Une demoiselle n'est pas une grisette, s'était-il dit ; pour obéir h cet axiome aristocratique il avait placé Marthe sur un piédestal, ne comprenant pas, l'imprudent, que plus on élève une statue, plus elle s'éloigne de l'adorateur. Craignant de verser le char conjugal dans les ornières fleuries d'une passion malséante, il s'était prescrit une retenue rigoureuse , capable de dompter les entraînemens involontaires de sa nature énergique. Sa conduite passée comparée aux sages et pieuses habitudes de Marthe l'avait jeté dans un accès de puciibondage sans pareil. Ainsi pris à la gorge par le sentiment de son indignité, il ne trouvait jamais sa main assez bien gantée pour caresser la blanche colombe que le ciel lui avait donnée en partage ; et , par respect pour sa femme, il osait à peine l'aimer. Le résultat d'un pareil jansénisme est facile à deviner. Madame Dambergeac accepta le respect et désira l'amour.
Sans reconnaissance pour l'un , car elle y était habituée, elle eut trop d'orgueil pour prendre l'initiative de l'autre. Insensiblement, loin d'être flattée par la réserve de son mari et d'y voir un hommage rendu à sa propre vertu, elle s'en trouva blessée comme d'un outrage fait à sa beauté. A ses yeux ïlarmodius devint un homme froid, indifférent , insensible, sans chaleur dans l'imagination et sans tendresse dans le cœur. Sur le brasier rancuneux qui comment çait à s'allumer clans l'esprit de la jeune femme, madame de Bercier avait versé largement cette liqueur aigre et corrosive qu'on pourrait appeler : huile de belle-mère. Puis enfin monsieur Morisset était survenu ^ au moment opportun, avec ses yeux langoureux , sa poésie compatissante, et voilà comment mon ami lîarmpdius était sur le point de devenir fort ridicule pour n'avoir pas compris que, demoiselle ou grisettc, une femme ne trouve jamais rien de plus respectueux que l'amour.
Madame Dambergeac était une de ces femmes à caraclère complexe, comme il s'en trouve beaucoup dans le monde, en province surtout. Ce n'était ni l'entraînement d'un cœur tendre, ni la fouiîue d'une organisation ardente, ni l'audace d'une ame corrompue qui l'avaient ponssée vers ces sentiers dangereux où je la voyais prête à s'égarer ; c'était je ne sais quel besoin d'une émotion, d'une intrigue, d'un péril peutêtre qui vint rompre la monotonie de son
4o LE NOEUD GORDIEN.
existence vide et ennuyée. Élevée à Paris, Marthe n'avait pas pu se résigner encore au séjour d'une petite ville enfouie aux pieds des Pyrénées , ni à la société aussi vulgaire qu'insipide qu'elle était obligée de recevoir. Révoltée en secret contre sa position et ne trouvant pas dans l'intérieur de son ménage ces consolations puissantes qui compensent tout, elle n'avait pas lardé à rendre son maii doublement responsable de son mécontentement féminin. Une fois lancée dans celle voie que lui avait ouverte l'humeur atrabilaire de madame de Bercier, elle y avait marché rapidement. Peu à peu et à son insu Harmodiuss'était trouvé coupable d'une foule de loris le plus souvent imaginaires, mais par là même plus graves aux yeux de la jeune femme. Ce qu'il y avait de plus curieux , c'est qu'à force de se persuader qu'elle était malheureuse dans son mariage , mésalliée de cœur, incomprise en un mot, et c'était là le grand mot, madame Dambergeac avait fini par faire adopter celte opinion par la société où elle vivait. Chaque fois qu'elle entrait dans un des salons
UN ACTE DE VERTU. ^l
de C , appuyée sur le bras d'ITarmodius ;
elle si pâle, si mélancolique, si lauguissamment ployée; lui si gras , si frais , si athlétique ; une compassion universelle accueillait Fange frôle et souffrante . tandis qu'une réprobation non moins vive accusait le mari d'insensibilité à propos du vermillon de ses joues, et de despotisme en raison de sa prestance colossale. Au rebours de je ne sais quel personnage de Molière, Dambergeac pavait l'intérêt de sa bonne mine : coupable, pour tout délit, d'une constitution vigoureuse, il semblait que sa santé fleurit aux dépens de celle de sa femme; criminel d'embonpoint au premier chef, il passait pour un Henri YIIl en costume de préfet. Le rêve le plus cher d'une femme qui, à tort ou à raison, se trouve malheureuse et incomprise, c'est de rencontrer un cœur qui la console, une intelligence qui la devine ; je fus donc obligé de reconnaître qu'avec ses petits vers, ses regards mourans, son pathos doucereux, tout parfumé de mélancolie , de sympathie et autres violettes, le receveur des contributions
avait suivi le bon chemin. Ordinairement it est d'habile politique de prendre le contre-pied du rival qu'on veut supplanter. En toute autre circonstance j'aurais cherché h écraser la passion pleurnicheuse de M. Aimé sous les feux redoublés d'une galanterie enjouée , élégante , cavalière ; mais madame Dambergeac s'était tellement identifiée avec son rôle d'ange méconnu, ses habitudes de victime étaient si bien prises, qu'un amour vif et riant m'eût perdu d'abord dans son esprit; la plupart des femmes prétendent être amusées, celle-ci voulait avant tout être consolée. — Qu'à cela ne tienne, pcnsai-je : je la consolerai !
Par la force des choses, je me trouvai donc lancé^ à la suite de M. Morisset, dansl'ai'ène de l'amour élégiaque et mélancolique; pour me servir d'une comparaison de jockey dont il n'aurait pu s'offenser , puisque j'en prenais hi moitié, mon rival avait l'avance et tenait la corde; mais grâce à la bonne opinion de moimême qui me quitte rarement, j'espérais lui enlever l'un et l'autre de ces avantages. Voici
UN ACTE DE VERTU. z^3
les raisons sur lesquelles s'appuyait ma présomption.
M. Morisset était petit , gros et blond , trois défauts capitaux pour jouer le rôle de jeune premier sentimental; j'étnis grand, au contraire ; brun, et c'est la couleur passionnée par excellence ; fort pâle , autre heureux hasard ; suffisamment maigre pour faire croire à une ame dévorante, d'après la règle : la lame use le fourreau. De plus^ j'ai dans la physionomie quelque chose de sérieux et de réfléchi qu'il ne tient qu'à moi de tourner en attendrissement profond ou en amère tristesse ; je possède, quand je veux , la figure la plus désespérée qui se puisse imaginer; par une petite contraction dont je ne dirai pas le secret, j'am.ène h volonté sur mes joues une rougeur passagère, et, même dans les occasions solennelles, je sais verser jusqu'à trois larmes, ce qui est un terrible moyen de séduction auprès des femmes malheureuses. M. Morisset avait, il est vrai, plusieurs petits talens de société, mais j'ai les miens; il jouait de la clarinette , je joue du cor anglais, instru-
ment bien autrement plaintif et insidieux; il faisait des vers : qui n'en fait pas? A dix-huit ans j'avais écrit une tragédie et trois ciiants d'un poème épique.
— Je n'ai qu'une seule chose à faire, me dis-je pour conclusion , c'est d'entonner la cantilène consolatrice que gazouille depuis un an ce beau ténébreux, et d'attaquer la tierce haute d'une si vigoureuse mrjnière qu'on n'entende plus que moi ; et sans plus tarder, je me mis à l'œuvre.
Demeurant à la sous-préfecture, voyant madame Dambergeac chaque jour, pour ainsi dire à toute heure, j'avais pour mol les chances les plus favorables, et je pouvais mettre dans mes démarches autant de suite que de gradations. Insensiblement l'insouciante amabilité que j'avais déployée les trois premiers jours se changea en une réserve pensive accompagnée de distractions et parfois de tristesse. Ma physionomie s'imprégnit d'une expression de plus en plus compatissante et pénétrée, ainsi que fait celle d'un homme qui assiste au plus douloureux spectacle. A l'aflùt des innocens délits que
commettait Harmodius dans l'intérieur de son ménage, mes yeux à chacun d'eux cherchaient ceux de Marthe comme pour lui dire :
— Ange qui souffrez, je porte la moitié de votre croix.
L'irritabilité fantasque et souvent assez maussade de la jeune femme semblait avoir passé dans mon sang. Harmodius se permettait-il quelque jovialité d'un goût un peu vulgaire, je fronçais le sourcil en réponse à l'expression de pruderie dédaigneuse qui se peignait alors sur la figure de Marthe; faisait-il craquer le parquet sous son pas préfectoral , je sentais le même agacement nerveux qu'éprouvait Marthe ; chantait-il, parlait-il , riait-il, en oubliant de mettre une sourdine à sa voix de basse profonde et cuivrée, je souffrais à l'estomac, ainsi que Marthe. Enfin mon ami avait un chien appelé Médor, de mœurs aimables , mais négligé dans sa toilette comme le sont volontiers les griffons, et avec lequel j'aurais fîiit amitié en toute autre circonstance, nonobstant ses moustaches incultes 5, dès que je vis qu'il était dans la disgrâce
de la sous-préfète , j'imposai silence à mon penchant, et chaque fois que le griffon venait me faire des avances, je les repoussais sans pitié.
— Sais-tu que tu es devenu furieusement petite-maîtresse? me disait Dambergeac , qui par-ci, par-là s'apercevait de mon manège sans en deviner la cause.
— Encore une ame qui me comprend , encore un cœur qui sympathise avec le mien , se disait Marthe; et parfois cette pensée se trahissait dans ses yeux.
Quant à M. Morisset, qui venait souvent à la sous-préfecture , et que nous rencontrions toujours dans les maisons où m'avait présenté Dambergeac , il ne me disait plus rien ; mais son silence même, son attitude raide et gourmée dès que nous étions en présence , l'air d'anxiété ou de courroux avec lequel il semblait épieialors mes démarches, me prouvaient assez qu'il savait à quoi s'en tenir, et qu'un rival est toujours plus clairvoyant qu'un mari. Au malheur d'être jaloux , le poète joignait le ridicule de
U.\ ACTE DE VERTU. An
parler de sa jalousie. Je faisais les frais de toutes ses conversations avec madame Dambergeac ; au lieu de profiter d'occasions que je rendais de plus en plus rares par mes assiduités, il perdait un temps précieux en bouderies, en reproches, en importunités , en sottises de tout genre. Je n'avais garde de suivre cet exemple et de commettre de pareilles écoles. Je ne prononçais jamais son nom devant madame Dambergeac ; on eût dit qu'à mes yeux il n'existât pas. Selon moi , un homme ne doit jamais parler à une femme que d'elle et de lui. J'entretenais Marthe d'elle-même exclusivement, jusqu'à ce que je pusse sans imprudence parler de moi ; j'attendais pour cela quelque crime notable d'ffarmodius, afin d'avoir , à l'appui de ma déclaration, l'irritation nerveuse que sa femme éprouvait toujours en pareil cas. Une fois ma position de consolateur franchement abordée, j'étais décide à en finir d'un seul coup avec la rivalité de M. Morisset. L'occasion que je désirais ne tarda pas à se présenter.
Un matin, trois semaines environ après mon
arrivée à C — , j'cnlcndis la voix d'Harmodius qui faisait retentir la salle à manger d'éclats inaccoutumés. Je me hâtai de descendre , et je trouvai mon ami dans un accès de franche et turbulente colère qui me rappela le caractère impétueux que je lui avais connu pendant notre cours de droit. A propos de je ne sais plus quelle réprimande administrative du préfet de son département , il maugréait à outrance , donnait le métier à tous les diables , et parlait d'aller souffleter le magistrat qui s'était permis de le blâmer. Au moment où j'entrai dans la chambre ;, Médor, qui avait voulu mettre les pattes sur les genoux de son maître en manière de consolation , venait de rouler sous la table , culbuté par un revers de main, sans doute imaginairement destiné à l'insolent suzerain. A mon tour , je voulus intervenir et faire entendre des paroles de calme et de raison ; mais je fus réduit au silence par une phrase énergique, auprès de laquelle les gros mots de Vert-Vert eussent paru sucrés et collets montés. Jusque-là madame Damberoeac était restée immobile sur
sa chaise, muette par dédain , et contemplant son mari avec l'impassibilité que cause une répugnance profonde ; à celte dernière apostrophe , qui en effet passait un peu les bornes que doit prescrire à l'emportement le plus vif la présence d'une femme , elle se leva sans dire un seul mot, et sortit de l'air d'une reine outragée. La furie de Dambergeac tomba subitement; à son tour il se leva inquiet et confus; il voulut courir après Marthe, mais par réflexion, il s'arrêta :
— La voilà fâchée , me dit-il , et nous en avons pour quinze jours ; car , malgré ses qualités excellentes, elle n'a aucune tolérance pour mes petites vivacités. Cependant, que diantre! personne n'est parfait , et Timpertinence de ce stupide préfet ferait jurer un saint... Si j'essaie de lui parler, elle ne m'écoutera pas; va la
trouver^ je t'en prie, et dis-lui dis-lui tout
ce que tu voudras, pourvu qu'elle ne boude pas et qu'elle quitte ses grands airs d'impératrice. Nous recevons ce soir , et je n'ai pas en-
li. à
5o LE NOEUD GORDIEN.
vie que toute la ville vienne fourrer le nez dans nos petites discussions de ménage.
Je descendis au jardin, où j'avais vu entrer madame Dambergeac ; je la trouvai sous un berceau de charmilles; elle marchait lentement , inclinée et languissante comme la fleur que vient de frapper un orage. En entendant le bruit de mes pas, elle se retourna; j'aperçus alors quelques larmes suspendues aux cils de ses paupières.
— Vous pleurez ! m'écriai-je avec un accent aussi pathétique que celui d'Orosmane.
Elle porta son mouchoir à ses yeux, et ensuite essaya de me montrer une figure souriante.
— Quelle idée devez-vous avoir de nous? répondit-elle.
— De vous ou de lui? demandai-je.
— De tous deux ; vous êtes moqueur , je le sais, et voici une bonne occasion de vous amuser à nos dépens. Quand vous serez retourné à Paris, vous ferez sans doute à vos amis de belles histoires sur tout ce que vous avez vu ici; je
UN ACTE DE VERTU. 5l
voudrais bien être là pour entendre ce que vous direz de moi.
J'imprimai h ma physionomie l'expression la plus compatissante qu'il me fut possible d'imaginer , et jetant à la sous-préfète un long et tendre regard qu'elle ne chercha pas à éviter , je répondis à demi-voix :
— • Une femme jeune et belle , unissant les grâces de l'esprit aux qualités du cœur, enchaînée à un homme vulgaire , grossier . incapable de l'apprécier : c'est là une histoire bien simple, qui peut se raconter en deux mots.
Il m'avait paru plaisant de voler à mon rival la phrase pathétique qu'il m'avait débitée dans la diligence. IMadame Dambergeac la trouva sans doute de bon aloi , car elle l'écouta sans sourciller et d'un air qui ne me défendait pas de poursuivre. Une fois lancé dans le pathos familier aux consolateurs de femmes affligées, l'improvisation était facile ; mon propre fonds de lieux communs me suffisait; j'aurais parlé au besoin trois jours et trois nuits sans m'arréter. Au lieu de remplir la mission dont Harmodius
Sa LE NOEUD GORDIEN.
m'avait chargé, j'établis donc victorieusement, toujours dans son intérêt , premièrement : que ma belle interlocutrice était la plus méconnue et la plus infortunée des femmes , comme elle en était la plus ravissante; double proposition qui fut admise sans contestation ; secondement, qu'un seul homme au monde était capable de comprendre cet assemblage unique de charmes, de séductions et de souffrance qui se nommait Marthe sur la terre , pour plus tard s'appeler ange dans les cieux : ici je nageais en plein Morisset, et mon éloquence risquait fort de passer pour un plagiat. Heureusement les femmes sont indulgentes pour qui les flatte ; elles accusent rarement de redites le miroir qui les montre belles, la voix qui les peint adorées. D'ailleurs, madame, ce jour-là, je parlai fort bien je vous jure; je brodai d'une foule d'agrémens d'un goût moderne un motif aussi usé que banal; je lis scintiller comme diamans de la plus belle eau toute la verroterie romantique; j'en défilai le chapelet dont je ne passai pas le plus petit Ave^ ni le moindre Pater} je récitai sympathie,
attraction, union des cœurs, magnétisme, mysticisme, platonisme, swedenborgisme , passion idéale, angélique amitié, amour séraphique , amc jumelle , ame dépareillée , toute la litanie sans en manquer un mot. Il va sans dire que l'ame dépareillée était celle de Marthe, et la jumelle éprise de sa sœur, mon ame h moi, mon ame exaltée et dévorante , voyez-vous, qui depuis bientôt trente ans soupirait nuit et jour en demandant au ciel son autre moitié.
Madame Dambcrgeac s'était assise au commencement de mon discours , en femme résignée à l'écouter jusqu'au bout ; de temps en temps elle m'interrompait par une de ces observations railleuses dans la forme seulement , qui, au lieu de barrer la route, ouvrent des voies nouvelles à l'orateur ; malgré le démenti d'un sourire incrédule , son attention profonde me garantissait l'intérêt que lui inspirait mon hyper-amphigourique phraséologie.
— Je ne vous crois pas , me dit-eile en ré^? pondant à ma théorie sur le déparcillement des âmes; on n'éclôt point ainsi par couple. Ce sont
là des clilmércs, tics rêveries! Mais, pourquoi ne pas l'avouer? ces chimères me semblent douces , ces rêveries ne bercent que les cœurs élevés. Sans vouloir préoccuper mou esprit des miraculeux effets que vous attribuez à la sympathie , je ne puis nier certains de ces effets que j'ai éprouvés moi-même. Il est assurément des choses que l'on devine sans les voir , des personnes que l'on pressent avant de les rencontrer. Vous, par exemple, que je vois depuis si peu de temps, il me semble que je vous ai toujours connu.
— Connu ! répétai-je en moi-même ; mais autant ma pensée était irrespectueuse et triviale, autant mes paroles se produisirent humbles et châtiées :
— Puisqu'il en est ainsi , madame ; puisque vous comprenez si bien ce que j'exprime si mal, ne m'accorderez- vous pas les privilèges d'une liaison ancienne , et , de mon côté du moins , éternelle ?
— Mon amitié ! répondit Marthe sans me laisser achever et en promenant ses long yeux
bleus (Inns l'espace d'un air pensif et indécis.
— Mo voilà sur la môme ligne que M. Aimé, me dis-je tout bas. Cette pensée et le mot que venait de prononcer la jeune femme , m'inspirèrent soudainement l'a -propos le plus machiavélique :
Votre amitié, madame, ah! c'est trop ou trop peu,
répondis -je avec l'accent d'un homme qui, omme autrefois Olinde, désire beaucoup, mais espère peu.
Madame Dambergeac tressaillit et me jeta un regard profond , tandis qu'une rougeur ardente s'étalait sur ses joues habituellement pâles.
— Ceci doit être l'heure dernière du Morisset, pensai-je ; et , reprenant avec une audace sans égale :
— Pardonnez -moi cette licence poétique; vous le savez , quand on a le malheur de faire des vers, on est malgré soi poursuivi par les réminiscences. Si votre regard ne m'eût pas arrêté; je vous aurais, je crois, récité tout un
sonnet que je composai l'autre jour pour cet être pnklestinc qui se dévoile dans nos rêves avant de se montrer h nous sous la forme vivante ; si je vous disais qu'il y a trois semaines,
en venant à G , et par conséquent avant de
vous avoir jamais vue, mon imagination le douait, cet cire désiré, de ces cheveux blonds, de ces yeux bleus , de cette pâleur de rose blanche, de toute cette physionomie suave et mélancolique que je contemple aujourd'hui , refuseriez-vous encore de croire aux pressentiments ?
— Dites-moi vos veps, répondit la jeune femme d\me voix sourde.
Sans hésiter, sans y changer un seul mot , je récitai le sonnet du receveur des contributions.
— Avez-vous lu cela à quelqu'un? reprit madame Dambcrgeac, dont la figure exprimait une stupéfaction qu'elle cherchait en vain à déguiser.
— A personne je me trompe; je l'ai récité, je crois, à M. Morisset, qui était mon compagnon de voyage. Que dites-vous de la resscm-
blance de ce portrait peint par moi avant que j'aie vu le modèle?
— Vos vers sont charmans , me répondit Marthe d'une voix rapide et entrecoupée ; ils méritent la faveur qu'ils demandent. — Et tirant de son fichu un petit papier, elle le mit dans ma main , se leva, s'eniuit , et disparut bientôt derrière les charmilles.
Stupéfait à mon tour du succès de ma fourberie , je restai un instant immobile , écoutant le frôlement de la robe à travers les feuilles, et doutant si je ne rêvais pas. Machinalement j'ouvris le papier resté dans ma main ; une boucle de cheveux s'offrit à ma vue; une jolie boucle dorée, soyeuse , récemment coupée , et , selon toute apparence , destinée à l'auteur légitime du sonnet, qui l'attendait depuis près d'un mois.
- — Sic vos Tion vobis , dis-je en me laissant tomber sur le banc avec une hilarité d'écolier ; — Ah, mcssire de Morisset, vous serez habile si vous parez ce coup de Jarnac. Vous voilà convaincu d'avoir pillé mes vers ou de m'avoir
58 LE NOEUD GOr.DIRN.
fait le confident de votre ninour ; un vol ou une indiscrétion au premier chef !
Je plaçai la boucle dans la poche de mon gilet du côté du cœur; je crois même qu'auparavant je la baisai , non sans plaisir. Amour à part, les cheveux d'une jolie femme ont un charme réel et sont très-doux aux lèvres. En rentrant, je trouvai Harmodius qui venait à ma rencontre.
— Merci de ton intervention, me dit -il, Marthe ne boude plus.
YII.
J'attendais avec impatience la scène qui ne pouvait manquer d'avoir lieu à la première entrevue de la sous-préfète et de son poétique adorateur. Le soir même ma curiosité fut satisfaite. Les appartemens étaient remplis depuis longtemps lorsqu'on annonça M. de ^lorisset. Madame Dambergeac , qui depuis le commencement de la soirée avait les yeux fixés sur la porte, donna la première à son Sigisbée l'occasion d'un entretien qu'ordinairement elle différait et
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qu'elle éludait parfois pour en mieux faire sentir le prix ; par un de ces regards que comprennent les amans, elle l'autorisa à venir lui parler.
De l'angle du salon où j'étais assis, caché derrière le buste opulent de madame Capricard, qui passait pour la quinzième fois à l'écarté, je ne perdais aucun des mouvemens des interlocuteurs, et, sans l'entendre, je pouvais deviner leur dialogue , comme on comprend des yeux le sens d'une pantomime bien jouée. Sans laisser au poète le temps d'achever son salut ^ madame Dambergeac lui adressa une interpellation sans doute foudroyante , car il pâlit et s'appuya contre la cheminée comme s'il eût élé près de se trouver mal. Tandis qu'il balbutiait une réponse que son émotion devait rendre inintelligible, la jeune femme y coupa court d'un seul mot , renfermant selon toute apparence un congé décisif, lui jeta un regard aussi dédaigneux que despotique , s'npprocha d'un groupe de dames assises en cercle au milieu
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du salon, et prit un fauteuil de l'air dont Junon devait monter sur son trône.
INI. JMorisset resta quelque temps le dos contre la cheminée, menaçant d'une catastrophe imminente la pendule et les candélabres qui y étaient posés, et rongeant ses gants l'un après l'autre. Tout-à-coup il secoua sa consternation par un violent efroit sur lui-même , parcourut l'appartement d'un regard sombre et inquisilif, et, m'ayant aperçu derrière le turban démesuré de madame Gapricard, qui gagnait en ce moment sa seizième partie d'écarté , vint à moi par une marche en biais , comparable à la tortueuse manœuvre d'un serpent.
— Je désire vous parler , me dit-il d'un ton grave.
Je me levai , nous sortîmes du salon , et nous entrâmes dans la salle de billard, où nous pouvions causer dans l'embrasure d'une fenêtre , sans être écoutés ni dérangés.
— Monsieur de Cast, me dit le poète, en fixant sur moi ses gros yeux, plus saillants encore que de coutume, et qui, certes^ m'auraient
donné la mort , s'ils eussent pu darder l'effluve empoisonnée que lance la prunelle du crapaud, — Il y a dans votre conduite envers moi une ruse, une rouerie, une noirceur diabolique que je ne peux deviner qu'à demi, car je ne suis pas sorcier j il faut m'en donner l'explication ou m'en rendre raison.
— Explication , non ; raison , oui ; et quand vous voudrez , répondis-jc.
— Demain , reprit M. Morisset , d'un ton tragique.
— Demain soit; mais vous penserez sans doute 5 ainsi que moi, qu'il convient de donner un prétexte quelconque à une rencontre qui , sans cette précaution, serait une bonne fortune pour la médisance.
— La réputation d'une coquette mérite-t-elle tant de soins! Cependant, qu'à cela ne tienne; le prétexte ne nous manquera pas. Allez vous mettre à l'écarté et jouez mal ; je me charge du reste.
— Jouer mal m'est facile , c'est mon habitude.
Sans autre discussion , je rentrai au salon ; madame Capricard venait de renvoyer son dixseptième partner; je pris le siège vacant sur lequel aucun joueur n'osait plus s'asseoir, et , après avoir adressé à la victorieuse jiotairesse mon compliment sur le goût délicieux qui avait assorti sa robe vert - pomme , son turban ventre de biche et son écharpe ponceau, j'entamai la partie. Au même instant , M. INIorisset s'installa derrière moi , et me prévint de sa présence, en jetant sur le tapis une pièce de vingt francs, qu'il pariait de mon côté. Je commençai par me donner le roi et la dame d'atout, que j'écartai aussitôt, en feignant de prendre du pique pour du trèfle.
— La vole! clama madame Capricard.
— Lorsqu'on ne sait pas tenir ses cartes , on doit demander conseil , dit M. Morisset , d'un ton sec.
Je me retournai.
— Je ne reçois pas de leçon, mais j'en donne quelquefois, répondis- je, en le toisant du regard.
Le second coup, madame Capricard ne me donna pas un atout; elle n'en donnait jamais. En revanche, j'avais brelan de sept; je jetai gaillardement sur le tapis le neuf de carreau , ma meilleure carte.
— Le roiî. .. Vous avez joué sans proposer; j'en marque deux.... J'ai gagné , cria madame Capricard , enivrée de son dix-huitième triomphe , mais, pour la dix-huitième fois, désolée de n'avoir joué que dix sous par partie; et, d'un tour de main , elle fît passer notre argent de son côté aussi prestement que si elle eut manié un râteau de roulette.
— Il est impossible de jouer d'une manière aussi stupide, dit mon rival, d'un ton plus provoquant encore que la première fois.
— Il est impossible d'être plus impertinent , répondis-je , avec une aménité égale à la sienne, et en le regardant entre les deux sourcils.
Tout le monde avait les yeux sur nous; personne ne disait mot; Marthe, plus paie encore que de coutume, semblait souffrir beaucoup, sans oser parler : c'est à moi seul que s'adres-
saient ses regards supplians, indice qui me prouva que près d'elle, du moins, ma partie était gagnée. Madame Gapriccird, qui me portait quelque intérêt , eût, je crois, consenti à perdre ses dix sous si elle eût pu prévenir à ce prix laciuereileque chacun jugeait inévitable. La comédie jouée, M. Morissct sortit du salon, et j'allai faire l'agréable auprès d'un groupe de femmes. Un moment après, Harmodius me prit h part :
— A qui diantre en avez-vous tous deux ? me dit-il d'un ton bourru. Je viens de laver la tète à Morisset. Une dispute au jeu ! Qu'est-ce que cela signifie ? Prenez -vous mon salon pour un tripot ?
— Cela signifie , répondis-jc , que j'échangerai demain une balle ou un coup d^épée avec monsieur le receveur. Je compte sur toi.
— Que la peste t'étoufrc ! je suis déjà en guerre avec mon préfet^ il ne me manque plus que d'être le témoin d'un duel , pour recevoiide sa main les étrivières au grand complet. Tu me laisseras arranger ça, n'est-ce pas?
Je répétai h Dambergeac les paroles qui avaient été prononcées de part et d'autre. Il se mordit les lèvres avec une mauvaise humeur croissante.
— Allons , dit-il , comme il vous pla'ra , coupez-vous la gorge. Puis avec un accent où perçait une sorte d'inquiétude, il reprit :
— Es-tu moins maladroit aujourd'hui que tu ne l'étais à l'École de droit?
— Au pistolet, répondis-jcj je suis à peu près sûr de toucher un éléphant à cinq pas 5 à l'épée je suis de la force de M. Jourdain : pourvu qu'on ne pousse pas en tierce avant de pousser en quarlCj je ne crains rien.
• — A merveille , dit Harmodius en sifflant tout bas, ce qu'il faisait chaque fois qu'il éprouvait une vive contrariété , j'ai été au tir et j'ai ferraillé avec Morisset; ton affaire est claire. Veux-tu que j'aille lui donner une paire de soufflets? après la scène qu'il s'est permise chez moi, ce serait assez naturel , et demain je passerais le premier.
Je pris la main d'Harmodius et la lui ser-
rai sans répondre. En ce moment je fus tenté de rendre à madame Dambergcac la boucle de cheveux qu'elle m'avait donnée.
Mon ami voyant qu'une rencontre était nécessaire, décida qu'elle aurait lieu à l'épée et alla s'entendre à ce sujet avec M. Morisset. Le lendemain . à sept heures, nous étions sur le terrain. Sans aucune explication j'ôtai ma redingote, mon adversaire en fit autant et les témoins croisèrent nos deux lames. Le poêle fondit aussitôt sur moi en me portant coup sur coup une demi-douzaine de bottes furibondes et fort variées, autant que je piis en juger dans la chaleur de l'action. J'évitai les premières tant bien que mal , à la dernière j'arrivai trop tard à la parade selon ma mauvaise habitude, et je reçus le coup dans le bras.
— Touché! cria Dambergeac, qui voyait que j'avais du pire , ainsi que dit César dans ses Commentaires.
— Touché! répétai -je, peu désireux de servir plus long-temps de plastron aux furieuses estocades du receveur des contribuLions.
M. Morissel essuya son cpée avec son foulard , puis il rengaina d'un air fort noble; Harmodius me banda le bras et nous rentrâmes à la ville par des chemins diffcrens.
— Tu n'as heureusement qu'une égratignure, me dit le sous-préfet qui se connaissait en pareille matière.
— Je souffre passablement et je suis sûr d'avoir bientôt la fièvre , répondis-je, sans penser un mot de ce que je disais; mais j'avais mes raisons pour donner à ma blessure un caractère de gravité propre à me rendre intéressant.
En rentrant à la sous-préfecture, je m'installai politiquement dans ma chambre dont j'espérais faire désormais, grâce h ma défaite propice , le quartier-général de mes opérations. Mes prévisions ne furent pas trompées. Madame Dambergeac, amenée par son mari , ne tarda pas à venir me voir , afin de m'offrir ces soins féminins que rien ne saurait remplacer , et qu'autrefois les plus chastes châtelaines prodiguaient sans scrupule aux chevaliers blessés pour elles. Une affaire administrative ayant
bientôt réclamé le sous-préfet , ]Mnrlhe resta seule avec moi Le trouble et l'émotion qu'avait comprimés la présence de son mari éclatèrent alors, peut-être en dépit d'elle-même. Prenant la main que j'abandonnais sur le bras de mon fauteuil :
— Vous n'avez donc pas pensé à moi , me dit-elle ! lorsque vous avez voulu vous battre?
— Mais au contraire, répondis-je en souriant • je crois que je me suis battu parce que je pensais à vous.
— Un duel où vous pouviez être tué, à propos d'une partie d'écarté, reprit-elle en se détournant pour me dérober une rougeur lèo-ère.
Nous étions devant une fenêtre 5 moi lano-ufssamment assis, elle debout à mon côté, et gardant ma main dans la sienne. En ce mo ment le pas d'un cheval se fit entendre dans la rue ; madame Dambergeac le reconnut sans doute, car elle se pencha pour voir le cavalier qui passait; ayant imité ce mouvement, j'aperçus M. Morissct, trônant sur son coursier avec une raideur majestueuse, digne d'un em-
percnr romain; ses yeux dirigés vers nous brillaient d'un éclat marlial, et à chaque mouvement de la monture , ses longs cheveux dansaient sur ses épaules comme s'agite ia crinière d'un lion triomphant.
— Voilà mon vainqueur, dis-je avec humilité ; il vient sans doute vous demander sa couronne.
Si tel était le but de la promenade belli- Cjueuse de M. Morisset, il dut se convaincre à l'instant même que nous avions joué ensemble à qui perd gagne.
— Une couronne! répondit Marthe en donnant à ses paroles cet accent d'ironie que les femmes seules savent trouver, — ce serait dommage : elle cacherait le large front de poète que se fait M. Morisset h coup de rasoir.
— Est-ce aujourd'hui seulement que vous avez découvert la petite coquetterie de M. de Morisset ? dis-je sans pouvoir m'empêcher de sourire.
— Peut-être. Mais vous, n'enviez-vous pas son teint de rose? Sans doute votre duel lui aura fait
oublier le vinaigre qu'il boit, dit-on, pour se rendre pâle.
Le poète sembla deviner nos paroles , car en passant devant !a fenêtre, ses yeu?^ nous lancèrent un regard furieux , auquel je ripostai par un autre qui voulait dire : tu m'as blessé, inio caro , mais en ce moment je te tue.
Madame Dambergeac , obéissant à l'instinct qui anime les femmes alors qu'elles n'aiment plus, compléta la catastrophe de son ancien adorateur par une pantomime aussi agréable pour moi qu'elle dut être cruelle pour lui. Aux yeux de mon rival, elle me prit la tète entre les deux mains, et l'appuya contre le dos du fauteuil, en employant une contrainte douce et gracieuse dans laquelle un témoin devait lire les soins attentifs de l'amour ; puis , comm.e si cette victoire n'eût pas dû me suffire^ :
— J'ai prévenu mon mari, me dit-elle, qu'après la scène d'hier , je croyais ne plus devoir admettre chez moi ce monsieur ; nous ne le recevrons plus.
— Le Morisset a vécu ! m'écriai-je lorsque
n LE NOEUD GORDIEN.
je fus seul , ainsi ma tâche est accomplie : Harmodius est sauvé. Maintenant il faut partir, et demain sans plus tarder. Madame Dambergeac a réellement 1 cheveux trop soyeux , les mains trop blanches, la voix trop douce , les yeux trop lents à fuir les miens : oui , je partirai ! Encore ce sacrifice à ton autel , amitié sainte ! et celui-là sera plus douloureux peut-être que ne l'est mon snng qui coule en ce moment pour toi.
mu.
II est sans doute inutile de vous le dire, madame, après cette journée romanesque je ne pus fermer les yeux ; mais ce qu'il me faut avouer, non pas sans confusion, c'est que ma blessure n'entra pas pour moitié dans mon insomnie. Plus cuisante encore que la douleur , une préoccupation imprévue fit de mon lit un brasier sur lequel je me retournai huit heures durant, sans trouver le côté du repos. Vainement j'appelai à mon secours mes narcotiques
accoutumés; je multipliai deux chiffres pnr deux autres, ce qui est le plus prodigieux tour de fojce d'arithmétique qu'il me soit donné d'accomplir; je défilai îa chronologie des rois de France depuis Pharamond^ exercice mnémotechnique dont l'effet ordinaire est de me laisser profondément endormi an beau milieu des rois fainéans , mais que je conduisis cette foison enrageant jusqu'à Louis-Philippe; enfin, ressource dernière^ opium jusqu'alors infaillible , je récitai une ode de ma composition, dans le goût des harmonies de Lamartine ; j'eus un moment d'espoir promptement déçu ; je baillai, mais je ne dormis pas.
A la lueur de la veilleuse qui brûlait dans ma chambre, une vision obstinée voltigeait devant moi , semblable à ces papillons nocturnes qu'au clair de la lune l'œil entrevoit dans la pénombre. Cette apparition n'avait rien d'effrayant ni de funèbre , comme l'heure eût paru l'exiger ; elle n'offrait pas non plus les monstruosités qu'enfante le délire de la lièvre; Ilofhnann et Anna Radcliffc , ces grands experts en fantas-
UX ACTE DE VERTU. n^
magorie,y eussent désiré sans doute plus de terreur ou d'extravagnnce. En un mot , ce n'était ni un fantôme ni un cauchemar; mais l'un ou l'autre eût mieux valu pour mon repos. C'était, déjà vous l'avez deviné, madame, une figure de femme , jeune et gracieuse comme la vôtre , un visage pâle et charmant couronné d'un diadème de cheveux blonds , appuyé sur des mains divinement blanches, comme pose sur ses deux ailes une tète de petit ange, et dont les yeux bleus restaient fixés sur les miens avec une ténacité si douce , que la tremblante lueur des étoiles est seule comparable à la mollesse de ce regard. Un autre eut remercié le ciel et donné son ame à ce songe doré ; mon vœu de vertu me le fit repousser d'abord , comme s'il fût sorti de l'enfer et m'inspira pendant quelque temps un courage digne de saint Antoine. ]Mais, ô fragilité! je dus bientôt me convaincre que la cour de Rome a raison de se montrer rigoureuse et pour ainsi dire inexorable sur le chapitre des canonisations. Il n'y a plus de saints , madame, de saintes, je ne dis pas! Pour moi , il le faut
avouer, l'épreuve me trouva moins fort à la fin qu'au commencement. Malgré mes exorcismes, le séduisant démon restait à mon chevet en souriant d'un air moqueur ; si je me retournais afin de ne plus le voir , il passait dans la ruelle; levais-je les yeux au ciel en implorant du secours , je l'apercevais bientôt coquettement drapé dans les rideaux et laissant tomber sur moi son regard plus pénétrant que jamais ; enfin, pour me soustraire à cette fascination , essayais-je de fermer les paupières , il me semblait qu'un soufOe magnétique les entr'ouvrait malgré moi , et la Proserpine de ma tentation , soudainement réduite à la taille de la reine Mab ou de la fée Urgandc , venait se coller sur ma prunelle comme pour se faire admirer de plus près.
Ce rêve, ennemi de mon repos, cet ange sans pitié, ce démon souriant, ai-je besoin de vous le nommer, madame? C'était l'image de Marthe.
Après m'étre long-temps déijattu contre ma vision comme autrefois Jacob , je me sentis ter-
IJiN ACTE DE VERTU. • ,77
rassé tout-à-coup, ainsi que l'avait été le patriarche ; seulement, au lieu de me tordre le jarret, la main de mon surnaturel antagoniste me prit au cœur, et à la fin de la lutte je me trouvai , non pas boiteux , mais amoureux. Amoureux de la femme de mon ami !
A cette idée , j'entrai dans une profonde indignation contre moi-même.
— Eh quoi! me dis-je^ une pareille déloyauté serait-elle possible! Tromper Harmodius! Trahir à la fois l'amitié et l'hospitalité !
L'amitié et l'hospitalité! Quand j'eus répété ces deux grands mois avec une sainte emphase, je leur donnai un corps, j'en fis deux êtres vivans pour les rendre plus forls contre moi ; je les armai de glaives flamboyans et les mis en faction l'un vis-à-vis de l'autre ^ à la porte de l'Eden où , en dépit de moi-même , je brûlais de pénétrer. Mais à peine eus-je vertueusement posé ces deux sentinelles, en leur prescrivant pour consigne de me ciiasser sans pitié, qu'entre leurs faces rébarbatives je vis apparaître la
douce figure de Marthe^ dont les yeux bleus semblaient me dire :
— Entrez et ne craignez point leurs grands sabres qui ne coupent pas 5 entrez : ici est le paradis.
Alors je ne m'indignai plus contre moi, mais contre celle dont l'image tentatrice s'obstinait à me persécuter ainsi.
• — Moi , Léopold de Cast, amoureux de cette beauté dolente, précieuse ^ sentimentale et incomprise! m'écriai-je avec dépit; d'abord, quand même elle ne serait pas la femme d'Ilarmodius , c'est-à-dire sacrée pour moi , il me serait impossible de l'aimer, Qu'a-t-e!le en effet pour plaire? Elle est blonde, couleur fade; en second lieu , elle a les yeux bleus et je n'ai jamais pu les souffrir; ensuite elle est pâle, et la pâleur ne sied qu'aux brunes. Je ne parle pas de l'expression habituelle de son visage , on dirait d'une colombe de mauvaise humeur ; enfin elle se tient mal ; elle affecte des poses languissantes ou maladives qui ne l'empêchent pas de déjeûner à la fourchellc, et toutes ces mi-
gnardises mélancoliques n-e sont insupportables ; et puis quelle prétcnlion dans l'esprit , quelle afféterie dans les manières, quel jésuitisme dans le cœur ! Aimer cette Araminthe de Gascogne! Bon pour monsieur Morisset , mais moi ! Ce serait à ne pas oser reparaître à l'avantscène de l'opéra.
Lorsque j'eus tout dit , j'allumai une bougie et je pris sous mon oreiller la boucle de cheveux que madame Dambergeac m'avait donnée, décidé à faire de ce gage sentimental un autodafé symbolique et à brûler ainsi mon amour en effigie. Par je ne sais quelle nouvelle ruse du malin , le papier de soie s'ouvrit dans mes doigts et les cheveux tombèrent sur le lit. Malgré l'anathème dont je venais de frapper les blondes chevelures en général et celle de Marthe en particulier, l'échantillon que je possédais me parut d'une finesse, d'une douceur, d'une beauté merveilleuse. Pour le mieux voir je le mis sur la paume de ma main; sa spirale dorée sembla s'y rouler d'elle-même d'une manière toute mignonne et m'envoya , comme par caresse ,
8o LE NOEUD GORDIEN.
une senteur si suave que je ne pus résister au désir de la respirer de plus près ; mais ma main se trompa et ce fut ma bouche qui but le parfum.
— Au diable ! m'écriai-je en jetant la boucle de cheveux au milieu de la chambre ; je suis amoureux fou de cette femme, cela paraît certain. Que faire maintenant et comment sortir de là ?
Alors s'établit en moi la lutte des deux principes qui, de toute éternité, se partagent le monde , selon les manichéens. Il me sembla qu'à mes oreilles se suspendaient simultanément, pendeloques étranges, deux anges, l'un blanc, l'autre noir, qui me parlaient tour à tour, chacun en sens contraire de sa couleur 5 car les paroles du blanc étaient sombres, celles du noir rayonnantes.
■ — Pars, me disait d'un ton austère la voix iionnéte; tu as vaincu ton rival, il faut te vaincre maintenant. Le plus noble triomplie auquel l'homme puisse aspirer est celui qu'il remporte sur lui-môme , ainsi l'ont décidé toutes les re-
UN ACTE DE VERTU. 8l
ligions et tous les philosophes. L'amitié qui te he à Dambergeac est une fraternité volontaire. Après en avoir rempli les devoirs , de quel front oserais-tu les violer ? — Puis le vertueux conseiller me coulait dans l'oreille les noms de Damon et de Pithias, d'Hippohte et de Scipion l'Africain.
— Pieste, clamait à son tour le mauvais génie; par quel niais scrupule, par quelle pruderie stupide refuserais-tu le trésor qui appelle ta main ? On t'aime, tu dois aimer; ne pas comprendre une femme est plus qu'une faute, c'est une sottise,
— Déloyal ! criait l'un.
— Imbécile ! reprenait l'autre.
--Rappelle-toi le coup d'épéedont, à l'école
de droit , Harmodius gratifia Mosbourg à ton intention, tandis que tu étais cloué dans ton lit par la fièvre.
— Rappelle-toi Caroline, dont Harmodius te déroba le cœur à l'occasion de cette même fièvre,
— Sois reconnaissant et paie ta dette.
— Sois homme et venge- toi.
Ainsi parlaient l'ange blanc et l'ange noir ; mais , il faut l'avouer, les raisons du dernier acquéraient à chaque instant plus d'énergie à mesure que baissait la voix et, selon moi, la logique de son adversaire. En vérité, madame, je ne saurais vous dire où l'avocat du fruit défendu allait chercher ses argumens, tant ils arrivaient drus et abondans, captieux et subtils ; sans doute ils lui étaient échus dans l'héritage de son grand-pére le serpent. Insensiblement, l'oreille où prêchait ce maudit s'ouvrit plus grande que l'autre , émerveillée des choses éloquentes que peut contenir une mauvaise cause.
— Et pourquoi, dis-je à la fin, briderais-je mon désir par un sot raffinement de délicatesse? Supposons Harmodius à ma place et moi à la sienne j certes , comme je le connais , il chercherait à m'enlever ma femme ainsi qu'il m'a déjà enlevé ma maîtresse. Alors ma probité n'est qu'une duperie.
Convaincu par ce dernier raisonnement, je
me levai dans une détermination Iiostile et immorale propre à compromettre à jamais le bonheur domestique de mon ami. Un arrêt imprévu me retint sur la pente glissante ; Lt première personne qui entra dans ma chambre pour s'informer de l'état de ma blessure fut Harmodius lui-même. En le voyant paraître , drapé en toute sérénité dans sa robe de chambre à ramages rouges et verts, un remords subit réveilla la vertueuse moitié de mon cœur.
— Non, je ne te demanderai pas dent pour dent et œil pour œil , dis-je en moi-même ; sois absous de Caroline ; demain je partirai sans que tu connaisses jamais le danger que tu as couru et la grâce que t'accorde mon amitié.
Lorsque Marthe vint me voir, j'étais décidé à lui apprendre ma résolution et à lui faire partager mon héroïsme. Après une demi-heure d'entretien, je ne sais comment cela se fit, ce fut elle qui se trouva assise dans mon fauteuil de malade, ce fut moi qui me trouvai devant elle , à genoux ; je ne lui avais pas dit. un seul mot de mon départ, je iui parlais, au contraire,
de rester à jamais à C...., d'y vivre près d'elle, pour elle; en im mot de toutes ces folies qu'improvise la passion et qu'écoute la flùblesse. Au milieu d'une période de plus en plus coupable envers la sainte amitié que j'attestais un moment auparavant, j'entendis un bruit de pas presque imperceptible , venant de la chambre qui précédait la mienne. Mes yeux se portèrent aussitôt vers la porte placée en face de moi ; au fond du trou de la serrure , qu'éclairait un large rayon de soleil, j'aperçus distinctement le plus effroyable objet que puisse découvrir un amant en tentative de criminal conversation^ j'aperçus un œil. Je dois le dire, un frisson me courut par toutes les veines. Il me sembla que cet œil inconnu était un pistolet braqué contre nous, et que j'allais sentir sa balle dans mon cœur lorsqu'elle aurait eu traversé le corps de la jeune femme assise devant moi. L'excès du danger me donna la présence d'esprit dont j'avais besoin : sans me lever , sans changer de maintien, conservant au contraire la physionomie et le geste pathétique de
l'homme qui sollicite et n'obtient pas, je dis tout bas h Marthe :
— Ne vous troublez point et conservez votre sang-froid ; ne tournez pas la tête , ne regardez pas la porte; quelqu'un nous écoute, mais il n'a encore rien entendu. Je prends tout sur moi; traitez-moi durement; soyez la femme d'Harmodius.
Madame Dambergeac se leva avec la rapidité de l'éclair, étendit le bras vers moi par un geste souverain, arma ses yeux de leur plus majestueux regard et dit d'une voix haute et ferme :
— Monsieur de Cast, si je n'attribuais pas à la fièvre de votre blessure la folie de votre langage , je ne vous reverrais de ma vie; je veux bien oublier ce qui vient de se passer , à condition de ne plus oublier vous-même que je suis la femme de votre ami.
A ces mots , elle s'éloigna d'un pas aussi imposant que son langage; et moi, en voyant cet admirable sang-froid, ce sublime courage, je me sentis épris de cette femme plus que je ne
me l'étais avoue jusqu'alors. Au moment où elle ouvrit la porte , j'aperçus Harmoclius au milieu de l'autre chambre ; lorsque sa femme passa devant lui, il lui prit la main qu'il porta à ses lèvres, puis il entra, referma la porte et s'assit près de moi.
— Quand espères-tu être guéri ? me dit-il en me regardant avec attention.
— Dans huit jours, répondis-je froidement. ■ — Tant mieux : jusque là je te demande de
ne chercher querelle à personne; lorsque tu pourras tenir un pistolet ou une épée, c'est h moi que tu auras affaire.
— A toi ! dis-je en jouant l'étonnement.
— Tues amoureux de ma femme, reprit Dambergeac, et lu cherches à la séduire. Une lettre m'a prévenu ce matin.
— Une lettre de monsieur Morisset
— C'est possible , mais de lui ou d'un autre peu importe. Je sais le cas que Ton doit faire d'une lettre sans signature , mais j'en crois un témoignage plus digne que celui-là ; ce témoignage , c'est le mien. Je viens de te voir et de
t'entendre , tout-à-l'heure, là, derrière cette porte ; rends grâce au ciel de n'avoir pas réussi, car si je n'avais pas acquis par moi-même la preuve de l'innocence de Marthe, en ce moment vous ne vivriez plus ni l'un ni l'autre.
Pour donner plus d'autorité à ses paroles , Harmodius tira de sa poche un magnifique kandgiar d'un aspect impitoyable.
— Il est heureux que j'aie vu ton œil à temps, pensai-je ; une minute plus tard , c'eut' été une seconde édition de Françoise de Rimini.
— Harmodius, dis-je ensuite avec sang-froid, car mon thème était fait, tu sais tout, il serait donc inutile de te rien déguiser. Ta femme est jeune, belle, charmante ; depuis quinze jours, je la vois à chaque instant; pour vivre ainsi près d'elle sans danger, il eût fallu être un saintel je suis un homme ; tu l'as dit, je l'aime.
Dambergeac fît un mouvement; je l'arrêtai d'un geste , et je repris : — Je l'aime , mais je ne le lui aurais jamais dit, car je t'aime ausfci, toi. Hier je voulais partir quoique souffrant et blessé. Aujourd'hui la fièvre a été plus forte
que ma raison; un instant j'ai oublie notre amitié et j'ai été coupable envers toi 5 j'ai eu tort, pardonne-moi.
Harmodius refusa la main que je lui présentais.
— Tu devines bien , ajoutai-je, que je ne me battrai pas avec toi; je ne me détendrais point, et sans doute tu n'as pas envie de m'assassiner; tu es sûr de l'attachement et de la fidélité de îiadame Dambergeac, que te faut-il de plus? Crois-tu d'ailleurs que je veuille de nouveau m'exposer à être traité par elle comme je l'ai été aujourd'hui?
— Ouij on t'arrangeait assez mal à ce que j'ai vu , répondit Harmodius que désarmait en ce moment la vanité satisfaite; — il paraît c|uc tu as eu ton Waterloo.
— Complet et irréparable , répondis-je en souriant d'un air résigné ; ainsi envoie-moi à Sainte-Hélène, mais ne me tue pas avec ton grand couteau.
Harmodius rit comme moi et prit ma main.
— Allons, dit-il, puisque tu es Napoléon,
je serai Louis XVIII. — Union et oubli 1 — Mais si tu veux m'en croire , suis ta vertueuse détermination d'hier. Pars; tu reviendras nous voir quand tu seras raisonnable et guéri de ta passion.... C'est qu'il faut en convenir, Marthe est aimable et jolie, à ta place j'aurais peut-être failli comme toi... quoique la femme ou la maîtresse d'un ami soient sacrées —
— Témoin Caroline , répondis-je en faisant allusion à mon ancienne mésaventure de l'école de droit.
— Ah! oui, Caroline.... Parbleu! j'avais oublié Caroline , s'écria Dambergeac , qui soudain éclata de son plus gros rire, cnm'écrasant sans pitié de sa supériorité en fait de galanterie.
Ma blessure n'était rien; il fallait partir:
mon séjour à C , au lieu de servir mon
ami , ne pouvait plus que compromettre son bonheur : la destinée de Marthe dépendait de ma raison. A plusieurs reprises, depuis la veille, ma détermination avait été bien arrêtée; en ce moment, j'éprouvais à l'exécuter un regret invincible. Je n'étais pas réellement amou-
gé LE NOEUD GORDIEN.
reux , mais ma tête s'exaltait par les risques actuels de ma position. Il y avait là, sous ma main, un roman si bien commencé et qui promettait des scènes si pittoresques! Peut-être l'irritation soudaine que portent au cerveau , sinon au cœur , les obstacles et les périls inattendus , agit-elle alors sur l'esprit impressible de madame Dambergeac comme elle agissait sur moi-même. Le soir, au moment où j'étais loin d'attendre une pareille visite , la porte s'ouvrit, et la femme de mon ami entra dans ma chambre.
— Vous partez ? me dit-elle d'une voix un peu tremblante.
— Demain , répondis-je avec une émotion égale à la sienne.
Se fiant à la foi des traités, Harmodius avait dîné en ville , et il passait la soirée dehors. Je m'assis près de Mai'thc et pris sa main. La nuit tombait sans que nous la vissions venir; je me sentais troublé de plus en plus, et brûlé d'une autre fièvre que de celle de ma blessure. Elle était triste, et belle dans sa tristesse. Voyant
que je ne lui disais plus mon amour, elle m'avouait le sien. Peut-être était-il vrai. En parlant de notre séparation, elle pleurait. Et nous étions seuls , et l'œil menaçant n'était plus là. Oh ! sans doute un autre regard , un œil divin et tutélaire veillait sur nous , car en sortant de cette chambre tentatrice^ Marthe put embrasser son mari sans rougir , je pus serrer sans remords la main d'Harmo-
dius.
Quelques jours après, je partis; un mois plus tard, M. Morisset, piqué sans doute de sa déconvenue, sollicita son changement et quitta C... pour une autre résidence. Un an s'est écoulé depuis ce temps; je n'ai pas revu madame Dambergeac, peut-être ne la reverrai-jc jamais. Nous nous écrivons à l'insu d'Harmodius, qui s'offenserait sans doute de cette correspondance ; il ne comprendrait pas, l'époux rancuneux et inintelligent, l'inappréciable service que lui rend mon amitié sous une apparence déloyale. Mes lettres , si matériellement innocentes, sont, depuis un an, la sauve-garde
de Marthe , et la protègent contre les dangers nouveaux qu'elle peut courir, mieux que ne saurait le faire la surveillance de son mari; elles jettent dans sa vie oisive une distraction, une attente, un intérêt qui l'empêchent de demander à de plus périlleux attachemens les émotions dont les femmes sont avides. Peutêtre notre petit péché en détournera-t-il un bien plus grand ; peut-être, sans cette minime effraction de sa cage, par où elle peut passer en dehors la tête seulement , la colombe qui se croit esclave finirait-elle par en briser les barreaux. Mes lettres, d'ailleurs , ont pour Marthe plus d'un genre d'intérêt ; indépendamment des pâles violettes de l'amour malheureux que j'y sème avec profusion, je butine pour mon amie ces fleurs parisiennes , toujours avidement rcspirées par une exilée en province. Je lui parle des livres qu'elle doit lire, des étoffes nouvelles, des petites médisances de salon , hier de Guillaume Tell, demain de I Puritaiù ., par où débute ce soir l'opéra italien; mes lettres sont à la fois un feuilleton, un bulletin de
modes, quelquefois un pi'emier Paris, un journal complet enfin ; c'est quatre-vingts francs par an qu'économise Harmodius, et dont sans doute il ne m'aurait aucune reconnaissance.
Voilà, madame, la belle action dont je voulais vous entretenir. Maintenant, lorsqu'il m'arrivera de parler de mon mérite en termes respectueux, sourirez-vous encore? De grâce, applaudissez-moi un peu ; que ce soit là ma récompense, car je n'en ai pas eu d'autre, et cela me décourage. Oui, souvent, en songeant à mon héroïsme qui restera toujours sans louange ni salaire, et surtout lorsque je me rappelle les blanches mains de ]\Iarthe , prisonnières dans les miennes pendant tout un long soir d'automne, j'éprouve un sentiment blâmable peutêtre, mais que je veux avouer, car ceci est une confession générale ; j'éprouve, vous le dirai-je, madame?... le repentir de ma vertu.
LAISNEAU D'ARGENT.
En i83i, à la fin du mois d'août, un de CCS chars-à-banc dont on se sert en Suisse à cause de l'étroitesse des chemins et où l'on se trouve assis de côte comme dans un omnibus, quittait la route de Salenches à Chamouny , pour s'engager à droite dans la gorge , non moins agreste, au fond de laquelle, humble rival de Vichy, de Baden et de Baréges, est enfoui l'établissem.ent des bains de Saint- Gervais. Deux jeunes gens occupaient celte voiture qui 11. 7
cheminait lentement, ouverte nu soleil, an vefit et à la pluie, avec une simplesse helvétique. Le costume de ces voyageurs était celui (!e la plupart des touristes qui entreprennent le péîerinaij^e du Mont-Blanc : une blouse de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords , un pantalon de coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une fraternelle uniformité, l'un fumait un cigare, l'autre dormait, appuyé dans l'angle du char-à-banc.
— Corlail , dit tout-à-coup le plus jeune en secouant son compagnon par le bras, l'influence du terroir savoyard t'a-t-elle métamorphosé en marmotte ?
Le dormeur s'enfonça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré :
— Que faire en voyage à moins que l'on ne dorme? répondit-il.
— Mais regarde donc; quel site pittoresque ! Pour rester aveugle devant un pareil spectacle, il faut n'avoir aucune poésie dans le cœur.
Cortail, dont l'épaisse encolure, la figure ru-
l'anneau d'argent. qq
biconde et la physionomie égayée annonçaient plutôt un tempérament rabelaisien qu'une nature portée à l'exaltation, promena autour de lui un regard nonchalant.
— Nous avons enfin quitté l'Arve , dit-il ; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Donnant ; ainsi dans quelques minutes nous serons arrivés; je suppose qu'à Saint-Gervais on dine à six heures.
— MaTiglar, dormir e ber ! reprit son compagnon en riant ; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papatacci.
— Papatacci tant que tu voudras, mon cher Bennezons ; je n'ai pas l'honneur d'être doué comme toi d'un de ces estomacs contemplatifs qui se repaissent en admirant un beau paysage. Il me faut le pain des forts. En ce moment je donnerais toutes les aiguilles du Mont-Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d'une bouteille de vin de Montméliant.
L'admirateur de la nature haussa légèrement les épaules , puis il se pencha en dehors du
char-à-banc, pour mieux examiner le clicmiii tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant , tandis qu'à gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs une voûte de feuillage , rafraîchie par le voisinage de l'eau et frémissant au gré du vent.
— Ce site , reprit-il , serait un théâtre merveilleux pour une scène de roman ; il est de ceux que Walter-Scott aime à décrire. Ne te rappelie-t-il pas le gué où la dame blanche fit faire un si beau plongeon au sacristain du monastère ?
— Ou plutôt , répondit Gortail , l'endroit où Francis Osbaidistone aperçut pour la première fois Diana Veriion.
— Parbleu ! c'est toi qui dis vrai , s'écria loui-à-coup Bennezons en faisant un soubresaut; que je meure si ce n'est pas Diana elle-même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous!
A son tour, Gortail sortit la tête de l'espèce de buffet où il était emprisonné à cêté de son
LANJNEAU D ARGENT. lOl
ami, et comme lui fixa les yeux sur une femme à cheval , qui se tenait immobile à un détour subit du sentier.
L'imagination d'un artiste eût pu prendre en effet cette apparition pour l'esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité, sa présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mystérieux , qui , pendant un instant, rendit muels les deux spectateurs. Occupée à dégager son voile qu'une branche de hêtre avait accroché au passage , l'inconnue s'offrait à eux de profil, sans qu'ils vissent de sa figure autre chose qu'un large bandeau de cheveux noirs , encadrant la joue jusqu'au menton, et relevé en tresse derrière l'oreille ; mais l'élégance de sa taille, dont une robe de drap brun faisait ressortir la forme svelte et cambrée , ainsi que la manière aisée dont elle tenait les bras levés en arrangeant sa coiffure , semblaient des indices certains de jeunesse, que la bienveillcince d'un homme de vingt - cinq ans devait accepter comme autant de promesses de beauté.
— Quelle charmante femme ! dit Bennczons
en se penchant à droite de manière à se donner un loi'licolis.
— Et quei vilain cheval de charrue ! répondit son compagnon, dont l'âge plus mûr impliquait une opinion moins enthousiaste.
Au bruit des roues du char-à-banc sur le sol caillouteux du sentier, la jeune amazone tourna la tôtc avec la vivacité d'un oiseau effarouché, et tirant la bride de son palefroi lui fît faii'e un mouvement rétrograde.
— Conducteur, est-ce que vous vou-cz nous faire coucher ici? s'écria Bennezons en voyant cette gracieuse apparition près de s'évanouir.
Le cocher réveilla d'un coup de fouet l'ardeur de ses chevaux, qui, sortant de leurs hal)itudes par un élan soudain , menacèrent l'étrangère d'une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre coursier eût pu difficilement la soustraire. Mais en ce moment, semblable à une troupe militaire qui vient au secours d'une vedette menacée par l'ennemi , une cavalcade composée d'une demi-douzaine d'hommes et de deux autres femmes, déboucha
L'A^'^E\u d'argent. io3
au tournant du chemin où la jeune ccuycrc s'était montrée seule jusqu'alors.
— Ce sont des baigneurs de Saint-Gervais , dit Cortail en riant à Taspcct de cet escadron champêtre dont les montures, moitié chevaux de ferme , moitié ânes , rappelaient les pacifiques coursiers qui stationnent à l'entrée du bois de Boulogne pour l'ébattement des grisettes de Paris.
Les promeneurs et les voyageurs se rapprochèrent les uns des autres en prenant mutuellement la droite du sentier, précaution indispensable, car le passage était si étroit, que les cavaliers furent obligés de défiler un à un dans l'espace resté libre entre le char-à-banc et la montagne. Dan., tte manœuvre , l'amazone h la robe brune ava t pris place à l'arrière-garde prés d'une dame d'un âge mur, qui chevauchait fièrement sur une jument poulinière à moitié aveugle. En voyant ce couple de près , Cortail se rejeta brusquement dans l'intérieur de la voiture, et se cachant la figure derrière le rideau de cuir, prit la pose d'un homme endormi.
Ce mouvement^ quelque rapide qu'il eût été, n'échappa point h la plus vieille des deux femmes, qui, après avoir plongé dans le char-à banc un regard inquisitorial , leva d'un air impérieux une petite cravache douée , en appa rence , d'une puissance sunialurelle, car, en la sentant effleurer son épaule, le cocher arrêta et se tint coi sur son siège , comme s'il eût été changé en pieiTC par la baguette de quelque magicienne.
— Félix, dit alors la dauie entre deux âges , je ne suis pas dupe de votre sommeil. Prétendriez-vous ne pas nous reconnaître?
Et du bout de sa cravache elle fît sauter le chapeau du faux dormeur. Celui-ci^ voyant que sa position n'était pas tcnable, tressaillit comme un homme qui s'éveille, ouvrit de grands yeux, et après les avoir arrêtés sur la mûre amazone, feignit une surprise agréable.
— Comment! c'est vous, ma chère tante?
s'écria-t-il, et ma cousine Anastasie aussi! Quel heureux hasard me f lit vous rencontrer dans ce désert ?
— Nous sommes à Saint- Gcrvais depuis quinze jours, répondit la jeune personne, dout l'inflammable Bennczons dévorait du regard la figure élégante et régulière.
— Venez-vous prendre les eaux ? demanda l'autre baigneuse , qui , au mot de tanle, avait légèrement froncé le sourcil.
— Pas du tout^ répondit le jeune homme avec empressement ; je vais à Chamouny 5 et je ne resterai à Saint-Gervais qu'une heure au plus. Je suis désolé que l'arrangement de mon itinéraire me force de vous quitter si vite.
La dame dont l'automne commençait h fleurir regarda son neveu d'un air d'intelligence , que celui-ci ne parut pas disposé à comprendre.
— Il n'y a pas d'itinéraire qui tienne, dit-elle ensuite en insistant sur chaque syllabe ; vous me sacrifierez bien un jour ou deux. J'ai à causer sérieusement avec vous.
— Je vous jure, ma tante, que cela nous est impossible. N'est-ce pas, Bennezons ?
— Tu oublies qu'en parlant à une dame le mot impossible n'est pas français, répondit le
jeune Iiomiîîc , plus empressé de déployer su galanterie en présence d'une jolie femme que de venir en aide à son ami.
I.a dame (Vun âge discret répondit par un gracieux sourire au regard qui avait accompagné ces paroles , cjuoicju'il eût élé adressé à sa fille plutôt qu'à elle-même , et se retournant vers Gortail :
— Félix, reprit-elle, vous voilà condamné sans appel ; tâchez de vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire Monsieur, aux yeux d'un gentilhomme le service des dames doit passer avant tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des i3ains; à ma considération , il vous logera convenablement. Nous nous reverrons à dîner.
— Mais, ma tante, quand je vous assure...
— Mais, mon cousin, je n'admets point d'excuse , répondit la dame à la cravache en appuyant sur le mot cousin.
Sans attendre une réponse, elle salua Bcnnezons d'un léger mouvement de tète , et faisant signe à sa fille de la suivre , décida la lourde
jument qui lui servait cîo palefroi à partir au petit trot , allure aussi insolite à la pauvre bête que le gaiop au cheval de don Quichotte. Un moment après, les deux amazones disparurent à travers le feuillage, on ne laissant d'autre trace de leur apparition que le bruit du pas des chevaux , qui^ pendant quelques instans , retentit pesamment sur les cailloux du sentier , et finit par se confondre avec le murmure du torrent.
— Parbleu ! dit Bennezons à son ami tandis que le char-à-banc se remettait eu marche, tu peux te flatler d'être le mortel le plus heureux de France et de ?^'avarre. Je te connais une demi-douzaine de cousines toutes plus jolies l'une que l'autre. Quelle est celle-ci , la plus charmante de toutes , et que je n'avais pas encore vue? Une cousine ! C'est mon rêve à moi, et ie sort veut que je n'aie que des cousins ! •
— Cela ne revient-il pas au même ? rénondit Félix d'un ton bourru.
— Tu te moques de moi; on aime sa cousine , on l'épouse quelquefois ; tandis qu'un cousin est un ennemi donné par la nature.
Au lieu de répondre , Gorlail mit la tête à la portière , et s'adrcssant au conducteur :
— Le chemin est-il assez large pour que vous puissiez tourner ?
— Oui ! si ça vous est égal de verser dans le Bonnant , répondit le flegmatique Genevois.
— Merci. Continuez donc ; mais à la première place favorable, faites demi- tour à gauche. Nous n'allons plus à Saint- Gervais.
Le cocher baissa la tète en signe d'acquiescement ; mais l'autre voyageur prit moins complaisamment cette proposition inattendue.
— Comment ! s'écria-t-il , nous n'allons plus à Saint-Gervais ! Et pour quelle raison , s'il te plaît ?
— Que t'importe Saint-Gervais ? répondit Gortail. Je ne pense pas que tu tiennes beaucoup h visiter quelques méchantes baraques en sapin perdues au fond de ce maudit entonnoir. Quant aux naturels de l'endroit , tu viens d'en voir un échantillon qui doit te suffire.
— C'est précisément cet échanlilîon qui me donne envie de faire plus ample connaissance.
Je te déclare que ta cousine a (les yeii\ noirs auxquels je sacrifierais au besoin la Savoie el les vingt-deux cantons. Comment s'appclle-tclle?
— Anastasie.
— Je le sais ; m.ais son nom de famille ?
— Chateauvieux ; Pourtois de Chateauvieux. Son père , mort il v a six ans , élait frère utérin de ma mère , et président de chambre à la cour royale de Lyon. Madame de Chateauvieux est donc bien incontestablement ma tante par alliance, quoiqu'elle veuille que je l'appelle ma cousine. Elle trouve sans doute que c'est assez d'une grande fille de vingt-trois ans , et ne se soucie pas d'avouer un neveu de trente-quatre.
— • Cette rencontre n'a pas l'air de te plaire infiniment. Je crois qu'elle n'est pas étrangère h ton antipathie soudaine pour Saint-Gervais , dont tu me faisais ce malin encore le tableau le plus pittoresque?
— Tu n'as donc pas entendu que ma tan le , car, elle a beau s'en défendre, elle est m:! tante, me menacaio d'une confidence?
— Eh bien! qu'y a-t-il là de si terrible? — Les confidences d'une femme de quarantesix ans !
— J'avoue qu'avec mademoiselle Anaslasie la tâche serait plus agréable.
— D'ailleurs j'ai des raisons particulières pour être peu désireux de cet entretien.
En parlant de la sorte , les voyageurs arrivèrent au détour du sentier où mademoiselle de Chateauvieux leur avait apparu. Machinalement Bennezons leva les yeux vers le hêtre qui avait menacé la belle écuyère du sort d'Absalon. A travers les rameaux d'une branche presque horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte,
— Je ne m'étonne plus, dit-il , de l'accroc que j'avais remarqué à son voiie 5 mais ce qui a touché une si jolie Icte ne doit pas servir d'épouvantail aux moineaux.
A ces mots le jeune homme ouvrit le tablier du char-à-banc et s'élança dehors. Au moment où ses pieds atteignaient la terre , il se trouva face à face avec un cavalier dont l'apparition fut si soudaine , qu'on eût pu croire qu'il sortait
du fond du torrent , comme autrefois !e spectre de l'Argail venant redemander son casque à Fcrragus. Cet inconnu, âgé en apparence d'une trentaine d'années, était doué d'une telle profusion de cheveux , de barbe et de moustaches, qu'au premier coup-d'œil on ne distinguait de sa figure que deux gros yeux noirs couverts d'épais sourcils joûlant l'un contre l'autre. Son ■vêtement consistait en une courte redingote de velours verdàtre , boutonnée jusqu'au menton. Pour coiffure , il portait une casquette rouge , dont la forme coni([ue et contournée affectait une réminiscence du bonnet phrvgien. Ce symbole républicain était complété par un ruban bleu à liseré amaranthc passé à la boutonnière, dans lequel il était facile de reconnaître la décoration de juillet , alors dans la fleur de sa nouveauté , et par conséquent de sa gloire.
Avant que Bennezons eût pu faire un mouvement pour exécuter son projet , l'étranger , dont les yeux s'étaient aussi fixés sur le feuillage du hêtre, se dressa sur les étriers , s'empara du morceau de gaze qu'il mit à sa bouton-
nièrc , h coté de son ruijan ; puis, laissant loinber sur les Jeux amis un regard sérieux , éperoniia son cheval , et disparut en deux sauts du côté où s'éloignait la cavalcade des baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier , Gortail partit d'un éclat de rire.
— Il paraît , dit-il , que tu n'as pas seul le goût des reliques. Voici un pèlerin aussi dévot que toi et plus alerte. Si du moins il avait eu la générosité de partager !
— Alerte ! grâce à son cheval , répondit Armand avec un peu d'humeur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste , en revanche il n'est ma foi pas beau , avec sa face à tous crins ! Il est impossible que mademoiselle de Chateauvicux soit très-flattée de voir figurer un échantillon de son voile à la boutonnière d'un pareil orang-outang.
— Propos de vaincu , reprit son ami. Allons, remonte en voiture , et retournons sur no.i pas.
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En parlant tout de suite, nous risquerons moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si tu veux ; quant à moi , je continue ma roule. Te suis trop curieux de voir ce qui adviendra de ce voile déchiré et métamorphosé en décoration. Que crains-tu, après tout? D'être contraint par la présence de ta tante à ces frais de petits soins et d'attentions, apanage obhgatoire des neveux ! Eh bien! si la corvée te fait peur , nous la partagerons.
— Tu rie sais pas ce que c'est que ma tante!
— Une femme qui a dû être fort bien. Quand je te dis que je serai ton adjudant , ton remplaçant s'il le faut.
— En considération des beaux yeux d'Anastasie ?
— Que t'importe^ pourvu que je prenne pour moi les épines du rôle d'écuyer? Sois tranquille^ je sais comment on caplive une femme d'un âge respectable. Madame de Chateaùvieux jouet-elle le boston ? je ferai sa partie; a-t-elîe On petit chien? je serai l'ami d'Azor. Il y a des gimblettes partout.