II
Il4 LE NOEUD GORDIEN.
— D'abord , sache qu'à une femme de quarante-six ans on ne doit jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni tabac, ni chapeaux jaunes , ni de rien , en un mot , qui sente la douairière.
— Je parlerai bals et spectacle , musique et poésie , amour et printemps ; première communion , s'il le faut.
— A la bonne heure! puisque tu l'exiges, je me résigne ; mais je le déclare qu'après dîner je fais une présentation solennelle de ton aimable personne , et qu'à partir de là , le bras de madame de Chateauvieux devient ta propriété exclusive. Je ne m'en mêle plus. Souviens-toi qu'elle donne toujours le bras droit ; offre-lui le gauche , par conséquent. Ma tante a des idées fort chevaleresques ; elle prétend que, même en accompagnant une femme , un cavalier doit toujours conserver libre la main dont il tient son épée.
Cette discussion terminée , les deux amis continuèrent leur route et arrivèrent bientôt aux bains de Saint-Gervais.
Après avoir pourvu à leur installation et donné un coup-d'œii aux curiosités fort peu curieuses de l'établissement , les voyageurs quittèrent leurs blouses, en entendant sonner la cloche du dîner , pour endosser un costume plus convenable. A la porte de la salle à manger, ils rencontrèrent madame et mademoiselle de Ghateauvieux, qui avaient également échangé leurs redingotes d'amazone contre des robes de demi-toilette dont la fraîcheur rivale semblait an-
Il 6 LE NŒUD GORDIEN.
noncer deux sœurs plutôt qu'une mère accompagnée de sa fille.
— Ma chère tante , dit Gortail en les abordant , puisque je dois avoir le plaisir de passer quelques jours prés de vous , permettez moi de vous présenter mon ami, M. Armand de Bennezons , un de mes camarades de l'ex-garde.
— Ce titre est, pour monsieur ainsi que pour vous, la meilleure des recommandations, répondit madame de Chateauvieux avec courtoisie , la garde royale est sûre d^être bien accueillie partout.
— Même devant les héros des glorieuses journées? demanda Bennezons en désignant d'un regard expressif le décoré de juillet qui s'avançait gravement, sa casquette rouge enfoîlcée sur l'oreille.
— Surtout en face de ces tnessieurs, repartit vivement la femme de quarante-six ans; car vous ne pouvez que gagner à la comparaison. Mais on se met à table , il nous faut entrer.
A ces mots, elle prit le bras d'Anastasie et franchit le seuil d'un parallélogramme déme-
l'anneau d'argent. 117
sure , plutôt semblable à un réfectoire qu'à une salle à manger, où une soixantaine de baigneurs avaient déjà pris place en observant pour unique loi de classement la date de leur arrivée respective. D'après ce règlement inviolable , en leur qualité de derniers venus, les deux amis s'assirent au bout de la table , tandis que madame de Chateauvieux et sa fille s'allèrent placer du même côté, mais à quelque distance, près d'un monsieur à cheveux gris , fashionable sexagénaire , portant la tête droite , regardant avec affabilité , quoique de haut en bas , souriant souvent , ne riant jamais; d'ailleurs parfaitement brossé , peigné , lustré, offrant en un mot, dans sa personne comme dans ses manières , une de ces physionomies à la fois patriarcales et aristocratiques qu'on ne rencontre guère , en France , que parmi les membres de l'ancienne noblesse. Au premier coup-d'œil, on devinait en lui le gentilhomme ; au second , on reconnaissait ce que les Anglais nomment, dans un sens exclusif, le gentleman.
— Vois-tu , entre ma tante et ma cousine ,
Il8 LE NOEUD GORDIEN.
cette tête gracieusement respectable ? demanda Félix à son voisin ; c'est un représentant de la vieille France qui fera de notre rôle de cavaliers servans une véritable sinécure. Le connais-tu ?
— Quelque chevalier de Coblentz? répondit Berinezons.
— Tu n'y es pas. C'est le marquis de Montespard.
— Le pair de France ?
— C'est-à-dire l'ex-pair, car la révolution de juillet lui a enlevé son manteau fleurdelisé, ainsi qu'à nous deux nos modestes épaulettes. Il est un peu le parent et beaucoup l'ami de ma respectable tante. Du vivant de monsieur de Chateauvieux, les médisans se permettaient de gloser sur cette amitié plus intime , en eft'ct , que ne le comporte d'ordinaire un arrièrecousinage j mais depuis que l'amie est veuve et que l'ami a soixante ans , les mauvaises langues ont fait silence : le monde finit toujours par consacrer ce qu'il a blâmé d'abord, et son approbation manque rarement à qui sait l'attendre. Qu'as-tu donc ? tu ne m'écoutes pas !
l'anneau d'argent. I ig
— Tu parles fort bien cepenJant ; mais c'est ce héros de juillet qui me cause des distractions; il a trouvé moyen de s'asseoir précisément en face de ta cousine.
— Gela prouve seulement qu'il est arrivé en même temps qu'elle , car cette table a l'air d'un bureau d'omnibus; chacun s'y assied d'après son numéro d'ordre. Il me semble que le décoré a supprimé la gaze ver le à sa boutonnière?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, répondit Armand avec la double ironie d'un homme du monde blessé d'un manque d'usage, et d'un amoureux naissant, toujours prêt à ridiculiser son rival. — Il est le seul qui ne se soit pas habillé pour diner. Et puis, Dieu me pardonne ! le voilà qui coupe son pain. Je suis sur maintenant qu'il a mangé le potage à l'aide de sa fourchette. C'est un homme jugé.
Cet arrêt prononcé, l'cx-oflicier de la garde royale rentra dans un silence dédaigneux et peut-être jaloux, qu'inlerrompirent à peine de
loin en loin les vulgaires incidens du repas. Après dîner , les baigneurs, profitant d'une belle soirée d'août, se disséminèrent par groupes sui" une étroite esplanade, fermée, d'un côté, par le Bonnant, de l'autre, par plusieurs petits logis en pierre, luxe inoui, qui servaient d'aile au bâtiment principal. Laissant sa fille au milieu d'un groupe féminin qu'égayait l'amabilité sénile du marquis de Monlespard, madame de Chatcauvieux rejoignit Gortail, qui s'esquivait sur cette espèce de préau, dans l'espoir, promplement déçu, d'y fumer en liberté. A la vue de sa tante, qui lui prit le bras d'un air sérieux, celui-ci jeta, par un geste d'humcur, le cigare qu'il était près d'allumer, et attendit en silence la confidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.
— Mon cher Félix, lui dit madame de Chatcauvieux, ce n'est pas sans raison que j'ai insisté pour que vous vous arrêtiez à Saint-Gervais. Nous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à nous faire désirer la présence, peut-être même J'appui d'un mem-
L* ANNEAU d'argent. 121
bre de notre famille. En un mot , j'ai un service à vous demander.
— J'espère, ma tante, que vous ne doutez pas de mon dévouement^ répondit Cortail d'un ton assez i'roid.
— D'abord , interrompit la veuve du président avec un sourire forcé , quittez donc cette habitude de m'appeler votre tante à chaque propos ; cela vous donne un air petit garçon , passablement ridicule pour un homme de votre
— Qu'à cela ne tienne , ma tante , répondit l'incorrigible officier ; je vous appellerai ma nièce , pour peu que cela puisse vous plaire.
— Il ne s'agit pas décela. Parlons sérieusement. Avez-vous remarqué un individu, porteur d'une physionomie sinistre et de la croix de juillet , qui se trouvait assis à table en face de mo ?
— Vous voulez dire en face d'Anastasie ?
— Précisément. Je vois que vos observations ont précédé ma confidence; elles m'épargneront la moitié du chemin. Vous l'avez deviné ,
c'est au sujet de cet homme que je veux tenir avec vous un conseil de famille. Vous savez que depuis la révolution j'ai presque toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris par les événemens de i83o, ont cherché un asile. Nous avions passé fort tranquillement une partie de l'été à Genève avec M. de Montespard , les Castignon, les d'Hautecourt et plusieurs autres familles légitimistes, lorsque , un beau matin , ce personnage est tombé du ciel à VEcu de Genève^ où nous logions. Quand je dis du ciel , il est impie de supposer qu'un décoré de juillet puisse venir de là ; mais c'est une manière de parler. Quoi qu'il en soit, depuis le jour de son arrivée, ce monsieur, sans en être prié le moins du monde, s'est constitué notre garde-du-corps. Aux promenades, au spectacle, aux concerts, sur le lac, partout enfin , nous étions sûres de le trouver sur nos pas. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'une pareille obsession, de la part d'un être à bonnet rouge, a d'impatientant et d'insupportable. Anastasie , qu'il se permettait de
l'anneau d'argent. 123
poursuivre de ses regards passionnés (il a de gros yeux farouches qu'il croit peut-être expressifs), Anastasie en avait les nerfs tellement agacés, que j'ai craint un instant qu'elle ne tombât malade. C'est en partie pour nous soustraire à cette persécution que nous sommes venues à Saint-Gervais. Eh bien ! savez-vous quelle est la première personne que nous avons aperçue à table , en face de nous , le lendemain de notre arrivée ? Le héros de juillet, avec son immuable redingote vert-olive, sa barbe négligée et son regard impitoyable. Depuis quinze jours, il nous continue le supplice qu'il nous avait infligé à Genève. Anastasie ne peut pas faire un pas, seule ou accompagnée, sans voir sortir tout-à-coup de quelque buisson cette figure de sauvage qui lui fait une peur horrible. Heureusement vous voici. Jusqu'à présent , ce monsieur, voyant qu'il avait affaire à deux femmes sans défense , s'est cru en pleines barricades; mais votre présence lui imposera , je l'espère.
— Maintenant, ma belle tante, qu'attendez-
124 I-E NCJEUD GORDIEN.
VOUS de moi ? demanda Félix qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et d'un gentilhomme la question peut paraître singulière , répondit madame de Ghateauvieux avec un sourire ambigu ; ce que j'attends de vous , mon cousin , c'est que vous signifiiez à cet individu d'avoir à cesser sur-le-champ une conduite dont je me trouve offensée, surtout à cause d'Anastasie.
— Il est possible , observa froidement l'officier, qu'à une injonction de cette nature il réponde en m'envoyant promener, et c'est ce que je ferais à sa place; dans ce cas, il en résultera probablement un duel.
: — Eh bien ! n'avez-vous pas votre épée ? demanda d'un ton superbe la femme h sentimens chevaleresques.
— Sans doute, et tout à votre service, s'il m'est prouvé que vous en ayez réellement besoin. Veuillez donc, je vous prie, me citer quelque insulte, quelque impertinence, ou seulement quelque impolitesse dont ce mon-
l'aNNE4U d'argent. 125
sieur se soit rendu coupable envers vous; la moindre chose qui me mette dans mon droit ; par exemple, un propos déplacé , adressé par lui à ma cousine.
— Vous êtes fou. Jamais cet homme n'a parlé à ma fille ni à moi. Ici notre société est en majorité et fait la loi ; malgré ses efforts pour y être admis, nous l'avons, en raison de sa croix et de ses manières, frappé d'un ostracisme sans pitié ; la vie qu'il mène ici est celle d'un paria que nul ne fréquente et que chacun repousse.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent h jouer le rôle du Solitaire, à se poster sur le passage d'Anastasie, à la contempler sentimentalement à travers le feuillage , et, pour méfait suprême, à dîner en face , mais séparé d'elle par une table large de six pieds. Cela est sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d'intervenir raisonnablement à main
armée.
Puisqu'il vous faut des raisons raisoTuia-
bles , suivez-moi , répondit madame de Cha-
teauvieux avec une sorte d'aigreur mal déguisée.
Elle se dirigea , en parlant ainsi , vers un petit pavillon dont le rez-de-chaussée servait de salon de compagnie. Redoutant l'humidité du soir que rendaient plus acre le voisinage du torrent et la position même de l'établissement qui , fermé de toutes parts par une montagne perpendiculaire^ semble construit au fond d'un puits j plusieurs baigneurs s'étaient déjà réfugiés dans cet asile sans feu et presque sans lumière; sorte d'antre inhospitalier dont rougirait un cabaret de village. Madame de Ghateauvieux traversa ce soi-disant salon sans parler à personne , et ne daigna pas accorder un regard au décoré de juillet, qui s'était levé avec empressement pour lui faire place. Le maintien raide, la physionomie sévère, elle s'approcha d'une table placée près de la cheminée , et sur laquelle se trouvait le registre où les voyageurs ont l'habitude d'écrire leurs noms; elle ouvrit ce livre, posa l'index dans le haut d'une page; puis , se retournant vers son neveu , lui jeta un
L ANNEAU d'argent. 127
regard qu'eût fidèlement traduit la célèbre interrogation de Manlius : — Qu'en dis-tu ?
Cortail se pencha vers le registre et y lut, au-dessus du doigt de sa tante , plusieurs lignes dont la première , qui était imprimée , renfermait les indications suivantes , séparées par autant de filets :
Noms. — Prénoms. — Qualités. ~ D'où l'on vient.
Immédiatement au-dessous, une main évidemment féminine avait écrit avec un certain grossoiement à intention majestueuse :
Madame de Chateauvieux, — Jeanne , — noble , — Genève, Mademoiselle de Chateauvieux , — Anastasie , — id. , — id.
Enfin , sous cette dernière ligne, une plume dont M. Prudhomme eût pu s'enorgueillir avait buriné les mois que voici :
Guibout, — Alexandre, — décoré de la croix de juillet , — Frqnce.
Puis venaient d'autres noms sans intérêt.
— Eh bien ! vous ne dites rien? demanda la femme entre deux âges d'un ton vif et un peu sec.
— Je dis j répondit Félix, qu'il se nomme Alexandre Guibout et qu'il possède une magnifique écriture contre laquelle j'échangerais volontiers mes pattes de mouche; quant au délit, j'avoue que je ne le découvre pas.
— Vous ne voyez pas l'impertinence préméditée de ce paraphe par lequel votre héros s'est permis d'accoler son nom à celui de ma fille?
Hasard ou intention , l'E final du mot Aldxandre se terminait par une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligraphique, et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom d'Anastasie , placé précisément au-dessus. En se posant de nouveau sur cet audacieux enroulement, le doigt de la veuve ihdigilée semblait prés de trouer le papier. L'officier de la garde avança la lèvre inférieure, et hochant la tête avec un sérieux affecté :
— Ceci devient grave , en effet, répondil-il ; mais avant de décider si ce trait de plume mérite Un coup d'épée , il me semble qu^une expertise d'écrivains jurés serait indispensable. L'affaire est du ressort dé Brard et de Saint-Omer
l'anneau d'argent. 129
plus que du mien : car enfin , cette accolade peut être innocente ; chacun signe à sa guise ; les uns paraphent en-dessous, les autres en-dessus, et s'il était prouvé que ce M. Guibout a l'habitude d'embellir son écriture de serpentins, de tirebouchons , ou autres arabesques , que pourrait-on lui dire?
Madame de Chateauvieux ferma brusquement le registre et s'assit près de la table , dont ses doigts, entraînés dans une sorte de galoppade nerveuse , martelèrent le tapis comme s'il eût été le clavier d'un piano.
— Vous avez sans doute beaucoup d'esprit, et je sais que vous plaisantez à ravir , dit-elle enfin avec une colère concentrée ; mais il est des questions de délicatesse , des choses de tact et de convenances au sujet desquelles votre esprit lui-même peut se montrer en défaut. Je n'ai pas besoin de votre avis sur un fait jugé dans mon opinion ; ce que je vous demande , c'est un service sans phrases. Que votre sentiment diffère du mien, peu importe, ce me semble. Les hommes d'autrefois obéissaient n. 9
l3o LE NOEUD GORDIEN.
aux femmes sans les conlredire. Aujourd'hui , au lieu de servir, on argumente, et la discussion dispense du dévouement.
— Ma chère tante , répondit Félix avec l'impassibilité poliment ironique qui lui était habituelle y voulez - vous bien me permettre une question ? J'admets que la conduite de ce M. Guibout soit aussi monstrueuse cju'elle vous paraît l'être ; mais, dans ce cas, comment se fait-il que M. de Montespard , votre parent ainsi que moi , et votre ami depuis long-temps, ne se soit pas chargé d'une admonestation que légitimerait son âge en la rendant naturellement pacifique ? Je ne pense pas qu'au fond vous veuillez la mort de personne ; et si j'en crois ma connaissance du cœur masculin , la parole d'un vieillard aurait sur ce farouche républicain une autorité qu'obtiendrait plus dilficilement l'intervention d'un homme de mon âge.
— D'abord M. de Montespard n'est pas un vieillard , répondit sèchement l'amie de l'ex-pair de France ; ensuite des raisons particulières lui
l'anneau d'argent. i3i
interdisent tout contact avec l'individu dont nous parlons. Ce M. Guibout est le neveu d'un personnage du mcaie nom , paysan enrichi , libéral renforcé, acquéreur de biens nationaux, maître de forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez, en un mot, et voisin de campagne du marquis , dans le Beaujolais. Après la révolution de juillet^ M. de Montcspard s'était retiré dans soii château, sans que personne songeât à l'inquiéter, lorsqu'un beau jour votre chevalier de barricades est arrivé de Paris chez son oncle, l'esprit enflammé par la victoire , et avec des idées de propagande révolutionnaire dont vous devinez le résultat. Deux jours aorès son arrivée, la position de ce pauvre marquis n'était plus tenable ; c'était tous les jours quelque provocation nouvelle : l'arbre de la liberté planté devant le château, la Marseillaise et la Parisienne chantées sous les fenêtres , les ouvriers des forges en émeute perpétuelle, les charivaris, les vexations pour la garde nationale! enfin les choses sont venues à ce poiijt que M. de Montcspard a cru devoir s'a!:sjntcr
iSa LE NOEUD GORDIEN.
momentanément de sa terre. Vous comprenez alors que, se retrouvant en face du sieur Guibout, le sentiment de sa dignité, le respect qu'il se doit à lui-même , lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
- — Oui, je comprends, répondit Félix en souriant :
Louis, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
Et vous pensez que les mêmes considérations de majesté à maintenir n'existent pas pour un petit gentillàtre comme moi. Je vous remercie de cette distinction. Maintenant, une seconde et dernière question , si vous voulez bien me la permettre. Vous rappelez-vous, mon aimable tante, une petite promenade que nous fîmes, il y a deux ans environ , le long des boulevarts, depuis le passage des Panoramas à la rue de la Paix ?
Madame de Chateauvieux rougit légèrement, grâce devenue rare à son âge, et froissa le tapis de la table au lieu de répondre.
l'anneau d'argent. i33
— Je vais réveiller vos souvenirs s'ils sont effacés, poursuivit Cortail sans s'émouvoir de ce symptôme orageux ; vous alliez faire des emplettes dans différens magasins, et j'avais l'honneur de vous donner le bras. A l'angle des Bains- Chinois, nous rencontrâmes un jeune homme qui , selon vous, et je dus vous croire, se permit de nous regarder de travers de la manière la plus insolente. Sur votre observation, j'allai lui demander raison de ce regard ; car alors, ainsi qu'OEdipe ,
J'étais jeune et superbe....
Au lieu de m'adresser des excuses, il s'emporta, et se prétendit insulté. De fait, le seul tort de ce pauvre diable était de loucher horriblement. Bref , nous nous disputâmes ; le lendemain , nous nous battîmes ; et , comme la cause la plus juste ne triomphe pas toujours , d'un coup de pistolet je guéris mon adversaire de son mauvais œil: en sorte que maintenant, à cela prés qu'il est borgne , il regarde comme tout le monde. Je l'ai rencontré trente fois depuis, et
l34 LE NOEUD GORDIEN.
jamais sans éprouver un remords^ jamais sans me faire le serment solennel d'apporter désormais moins de légèreté dans une affaire aussi sérieuse que l'est un duel ; car enfin, au lieu de l'éborgner, j'aurais pu le tuer, et je ne me le serais pardonné de ma vie.
— Voiià des sentimens fort chrétiens, et qui vous assureront une vieillesse paisible , dit madamiC de Chateauvieux avec un ricanement dédaigneux.
Gortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paix, répondit-il ensuite, convient à la vieillesse des femmes au moins autant qu'à celle des hommes. Si j'étais un élève de Saint- Cyr ou de l'École Polytechnique, ou seulement un étourdi comme il y a deux ans, votre moquerie me pousserait sans doute à quelque nouvelle sottise ; mais j'ai trente-quatre ans, malheureusement ; malheureusement aussi je me suis battu cinq fois, et mes preuves sont faites. Soyez-en sure, je connais les devoirs que m'impose noire parenté , et pour les remplir je n'ai pas besoin de coups d'éperon. Le jour où une
l'anneau d'argent. i35
insulte réelle et non imaginaire sera faite à vous ou à ma cousine , vous me verrez prendre ma place entre vous et l'offenseur. Jusque-là souffrez que je garde mon épée dans le fourreau, car le donquichottisme n'est pas mon fait. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci ? M. Guibout a conçu pour ma cousine un amour qu'il manifeste d'une manière gauche et puérile. Je vois là un ridicule^ peut-être, mais non un outrage. Anastasie est assez bien pour causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante, devez être habituée aux folies que le cœur inspire. -N'ai-je pas entendu dire que , pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous, M. de Montespard avait appris à pincer de la guitare autrefois?
Au lieu de répondre , madame de Chateauvieux foudroya son neveu d'im regard rajeuni par ie courroux, et lui tournant brusquement le dos, adressa la parole à une vieille dame assise de l'autre côté de la table.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère, se dit Cortail j l'indignation lui
l36 LE NOEUD GORDIEN.
colore le teint cl lui rend l'œil brillant comme une escarboucle; certes, il se rompt des lances pour des femmes qui ne la valent pas; mais en conscience ceci regarde M. de Montespard.
La nuit étant venue pendant ce dialogue , le salon s'était rempli peu à peu. Plusieurs parties de jeu , plaisir unique des vétérans de la société, se formaient dans les angles réservés pour cet usage. Au milieu, autour d'une grande table ronde, un cercle de jeunes femmes, travaillant à différens ouvrages, se livrait à une conversation futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle, le plus souvent insignifiante et vide , propre^ en un mot, à faire illu-
l38 LE NOEUD GORDIEN.
sion aux auditeurs en leur persuadant que la scène se passait à Paris plutôt que dans un désert de la Savoie. Parmi les rares privilégies admis près de ce groupe d'élite, Armand de Bennezons se faisait remarquer par un empressement particulier. Usant , avec l'aisance insinuante d'un homme bien élevé , des droits que lui donnait sa présentation à madame de Chateauvieux , il avait réussi h s'asseoir derrière Ânastasie ; la manière complaisante dont la jeune fille tournait la tète pour l'écouter ou lui répondre présageait une de ces intimités improvisées pour ainsi dire, auxquelles ne se refusent pas les gens de la plus exclusive compagnie , tant elles semblent autorisées par les mœurs exceptionnelles des eaux. D'ailleurs, une éducation plus anglaise que parisienne, le séjour de Genève , l'habitude de voir des étrangers , l'exemple de sa mère, l'indépendance de son esprit, eniin l'assurance qu'inspire l'usage du monde joint à une instruction variée, donnaient à mademoiselle de Chateauvieux un aplomb facile et gracieux, cause d'une méprise journu-
l'anne.vu d'argent. iSg
Hère dont elle ne se trouvait flattée qu'à demi. En la voyant pour la première fois, tout le monde lui disait : Madame.
— Je parais donc bien vieille? demanda-lelle un jour à sa mère , avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante, répondit celle-ci, qui professait un extrême dédain pour la timidité silencieuse et gauche, partie obligée de l'uniforme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée , Anaslasie était devenue , en effet , extrêmement aimable , trop aimable même selon quelques-uns ; car il est des esprits chagrins toujours prêts h chercher la cantharide dans la rose. Pleine de déférence envers les femmes âgées , polie mais prudente avec celles de son âge, elle réservait de préférence pour la société des hommes dont le mérite lui semblait mériter cette faveur, les charmes d'un esprit que colorait un mélange d'enthousiasme artistique et d'exaltation chevaleresque. Ses succès la contraignirent promptcment à se ranger a l'opinion générale qui la proclamait une per-
l4o LE NOEUD GORDIEN.
sonne accomplie. Contente d'elle-même, elle se fut trouvée avare en épargnant une amabilité dont elle voyait les miettes les plus chétives disputées à ses pieds par d'élégans affamés. Elle était donc généreuse, parfois jusqu'à la coquetterie; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la voix 5 parlait bien, et beaucoup, et de tout. Au besoin , elle eût renouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L'intelligence d'une jolie femme n'équivaut-elle pas à l'omniscience ?
En ce moment , Bennezons se trouvait sous le charme d'une conversation abondante, dont il avait fini par obtenir la jouissance à l'exclusion de tout autre concurrent. De son côté, pour plaire à une si diserte interlocutrice, il se ruinait en frais , selon l'usage des jeunes gens de Paris , qui mettent volontiers tout leur esprit à l'avant-garde et ne sont jamais si aimables que la première fois. Après avoir épuisé plusieurs questions littéraires , les controverses sentimentales ne s'improvisant guère qu'avec une femme mariée , le jeune homme amena la
l'anneau d'argent. i4i
discussion sur la peinture, car il peignait. Une fois qu'il eut laissé soupçonner son talent , il se vit obligé d'en donner une preuve, et fut chercher un album , dont ses œuvres personnelles ne faisaient que la moindre richesse, car plusieurs dessins signés par Deveria , Decamps et Roqueplan donnaient à ce recueil une valeur positive. Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité, fut une maladresse ; l'espèce de téte-à-tcte qu'Armand avait su se ménager jusqu'alors se trouva rompu, son album ayant attiré l'attention générale. Peut-être fut-il consolé de ce contre-temps par la louange ; briller aux yeux d'une femme c'est lui parler encore, et l'éloquence du triomphe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette scène , deux surtout contemplaient les succès de l'officier de la garde avec une mauvaise humeur h peine déguisée. D'abord M. de Montespard, qui, grâce h une disette absolue de jeunes gens , s'était trouvé jusqu'alors la fleur des pois du salon de Saint-Gervais ! Fleur un peu fanée malgré son
î4^ LE NOEUD GORDIEN.
parfum d'exquise polite&se, et que menaçait d'un détrôncment imminent l'arrivée d'un lïomm.e élégant , aussi parfaitement élevé que le marquis lui-même , de plus joignant à ses autres avantages !a jeunesse, le premier de tous. L'autre mécontent était Alexandre Guibout. Assis à l'écart, derrière une table de boston, tenant^ par contenance , la Quotidieînie , le seul journal français admis en Savoie , et qui devait brûler les doigts du décoré de juillet comme l'eau bénite brûle, dit-on, ceux du diable, il promenait un regard rancuneux sur le groupe aristocratique dont l'avait exclus l'intolérance de madame de Chateauvieux. Ses gros yeux, rendus plus saillans encore par là pâleur de ses joues, ainsi que par l'encadrement volumineux d'une chevelure bouclée et d'une barbe touifue, prenaient, surtout en se fixant sur Anastasie ou sur le jeune officier, une expression d'amertimie voisine de la menace. En traversant le salon pour s'approcher de sa cousine, Gorlaii , qui possédait une rare promptitude d'observation, inlerccpla au passage un
de ces regards farouches ; en même temps, son oreille , aussi exercée que son coup d'œil , entendit M. de jNlonlcspard , disant à un de ses voisins , personnage d'une haute taille et d'un aspect sévère :
— Castignon , dans notre jeunesse nous écoutions les vieillards; aujourd'hui la mode est changée 5 ce sont les vieillards qui doivent écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle Diderot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s'asseyant derrière Bennezons, rien ne manque à tes succès ; tu as déjà trouvé moyen de te faire deux ennemis.
— Ta cousine est la femme la plus ravissante que j'aie jamais vue , répondit Armand , livré, par anticipation , à la préoccupation habituelle aux amans.
Madame de Chateauvieux , dont le visage avait recouvré peu à peu sa sérénité, s'approcha de la table de travail , et avec l'aisance d'une
î44 ^^ NOEUD GORDIEN.
femme supérieure, qui, dans tous les salons, se regarde comme chez elle , prit une paire de ciseaux dont elle frappa deux ou trois coups sur le tapis. A ce signal, équivalent au bruit de la sonnette du président de la chambre, le silence s'établit et tous les yeux se fixèrent sur la reine des eaux.
— Mesdames , dit-elle , la soirée se passe, et nous oublions notre vente.
— En eflet, c'est aujourd'hui qu'elle doit avoir lieu, répondit-on de toutes parts.
Sur un signe de madame de Chateauvieux, plusieurs hommes, de ceux-là qui dans le monde adoptent l'emploi de complaisans et aident au besoin les domestiques , sortirent mystérieusement du salon. Ils levinrent bientôt après chargés d'une foule de petits objets, broderie, cartonnage, tapisserie , bourses , porte-montres, inutilités de toute espèce qu'ils rangèrent triomphalement sur la table.
— - Avant de commencer, reprit la dame patronesse, il est une autre œuvre de bienfaisance que nous ne devons pas oublier. Plusieurs pcr-
l'anxeau d'argent. 145
sonnes arrivées depuis peu à Saiut-Gervais n'ont pas encore pris part à noire souscription pour les détenus politiques de la Vendée. Nous espérons qu'elles voudront bien joindre leurs offrandes aux nôtres. Anastasie, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste t'étouffe! dit tout bas Félix h son ami ; sans toi, en ce moment nous fumerions tranquillement un cigare, au clair de lune .sur la route de Chamounv, au lieu de nous voir égorgés par la bienfaisance de ma tante.
A la voix de sa mère , mademoiselle de Chateauvieux s'était levée prestement. Improvisant une bourse au moyen d'une petite corbeille empruntée h la table de boston, elle commença aussitôt sa tournée avec une bonne grâce qu'eût enviée une quêteuse de Saint-Roch.
— As-tu de l'or? dit Bennezons à son voisin après avoir précipitamment bouleversé toutes ses poches.
Cortail haussa les épaules et lui glissa dans la main une pièce de vingt francs.