‹ Le noeud gordien (volume 4)Chapitre 6 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

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— • Donne-moi un double louis , reprit le jeune homme qui trouvait toute offrande mesquine en songeant à la beauté de la quêteuse.

— Calme-toi ; nous ne sommes pas au bout de nos actes de bienfaisance. Après les Vendéens tu vas voir venir les blessés de !la garde, les pensionnaires de la liste civile, toutes les infortunes de notre parti, à la file : tu peux te reposer sur ma tante , elle te fournira l'occasion de déployer ta magnificence.

Anastasie récompensa Bennezons par un regard céleste et s'approcha de son cousin.

— Vous savez que je suis pauvre, lui dit celui-ci en couvrant d'un écu de cinq francs la pièce d'or offerte par son ami; d'ailleurs, poursuivit-il avec un sourire malicieux, je suis presque votre frère, et cette parenté me dispense de toute largesse chevaleresque.

^ Alexandre Guibout s'était levé pour se pla-' cer sur le passage de mademoiselle de Ghateauvieux ; en la voyant venir à lui , gracieuse et charmante p encore embellie par l'animation

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que cause un rôle quelconque joué en face du public, il prépara une offrande destinée à éclipser toutes les autres; mais comme l'œuvre de bienfaisance à laquelle il allait prendre part avait une couleur légitimiste, le décoré de juillet crut devoir concilier l'austérité de ses principes et la faiblesse de son cœur par une sorte de profession de foi qu'il débita d'un ton dogmatique^ de manière à être entendu de ses voisins.

— Après le combat, dit-il, les ennemis sont frères, et le malheur n'a plus d'opinion.

Malgré l'antipathie que lui inspirait cet adorateur à bonnet rouge, Anastasie eût sans doute agréé son tribut, car en ce moment le petit amour-propre de quêteuse dominait en elle tout autre sentiment ; mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescendance jugée inconvenante. Avertie parce coup-d'œil , la jeune fille passa, rapide commue une gazelle, devant le décoré mis à l'index y et retira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main. Une pluie de pièces de cinq francs s'éparpilla sur le parquet j à ce bruit tous les yeux se fixè-

îo.

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rent sur le républicain , qui , sans songer à ramasser son argent, demeurait immobile, la face rouge jusqu'aux oreilles, les yeux écarquillés, et les cheveux hérissés en apparence plus encore que de coutume.

— Que penses-tu de la charité de ces dames ? demanda Félix à son compagnon; elles aimeraient mieux , je crois , laisser mourir de faim un malheureux que de le secourir au moyen d'un écu mal pensant.

— Je pense, répondit Bennezons , que ce personnage à mine patibulaire a eu raison de voler h ta cousine un morceau de son voile ; car, h coup sûr, jamais il ne l'aurait obtenu d'elle.

Cortail se contenta de sourire d'un air un peu moqueur, et s'approcha de la table où la vente allait commencer. Un monsieur de quarante ans, gros, frais, frisé et souriant, s'était créé commissaire-priseur, emploi qu'il remplissait à la satisfaction générale , en proclamant chaque article d'une voix claire et grasseyante.

— A quelle infortune votre philantropie

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tlestine-t-elle le produit de cette vente ? demanda Félix h sa cousine en se plaçant derrière elle.

— Aux pensionnaires de la liste civile , répondit Anastasie ; pour ma part , j'ai fait un cordon de montre; j^espère, Félix, que vous serez assez aimable pour Tacheter,

— J'ai perdu ma montre à Lausanne, répondit l'officier fort décidé à défendre son modeste budget contre la formidable bienfaisance de ses parentes.

Après la mise aux enchères de plusieurs articles insignifians , le commissaire amateur souritavec une sorte de béatitude, et de sa voix de fausset la plus insidieuse :

— Messieurs , dit-il , voici un objet qui s'adresse à vous ; un joli cordon en soie , d'un travail exquis, pouvant servir pour une montre ou pour un lorgnon. Cet ouvrage a été offert par mademoiselle de Chateauvieux. Combien le charmant cordon? Nous disons pour commencer : cinq francs I

— Vingt francs! dit Bennezons qui prononça

ces mots d'une voix timide, tout officier de la garde qu'il avait été.

— Un cordon de vingt sous! grommela Félix en se renversant sur sa chaise de manière à oter h sa cousine tout espoir de le voir surenchérir.

Malgré son intolérance aristocratique, mademoiselle de Chateauvieux était femme ; l'enchère exagérée de son nouvel adorateur l'avait flattée d'abord , mais en voyant que personne ne s'empressait de la couvrir, elle éprouva un mouvement de dépit qui, soudainement ;, humanisa son orgueil. Par un mouvement imperceptible, elle tourna ses beaux yeux noirs du côté d'Alexandre Guibout, qu'elle n'avait pas voulu voir jusqu'alors, et lui jeta, plus prompt que l'éclair, un regard qui disait de la manière la plus expressive :

— Et vous ? n'avez-vous pas envie de mon cordon ?

En toute autre circonstance, le décoré se fût mis h genoux, mais la blessure faite à son amour-propre saignait encore. Au lieu d'obéir

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à un d,ésir si clairement manifeste , il fronça le sourcil, sourit avec une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée de ce silence , Anastasie détourna la tète en rougissant.

— Vingt francs ! clama le commissaire-pri** seur ; personne n'en veut plus? adjugé, pour vingt francs, à M. de Bennezons.

En voyant la rougeur qui couvrait les joues d'Anastasic , l'officier de la garde royale se passa la tresse de soie autour de la cravate, aussi triomphalement que si c'eût été le collier du Saint-Esprit ou le grand cordon de la Légiond'Honneur. Ces manières de conquérant redoublèrent le dépit de mademoiselle de Chateauvieux, qui se dit involontairement :

— Si la vente avait eu lieu avant la quête , ce M. de Bennezons n'aurait pas eu, pour vingt misérables francs , un objet qui m'a coûté un jour de travail.

— Tu es adorable ! vint dire Cortail h son ami; comme je m'intéresse à tes succès, jeté préviens qu'on va vendre des allumettes fabri-

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quées par ma tante. Je suppose que dans celte occasion solennelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux filles, il faut captiver les mères.

Plus frappé de l'axiome que sensible au persiflage, Armand ne laissa pas échapper l'occasion de faire sa cour à la mère d'Anaslasie. Pour la modeste somme de quinze francs, il entra en jouissance de vingt-cinq allumettes en papier , fort agréablement découpées et charmant le regard par la variété de leurs couleurs. Ce beau trait obtint sa récompense.

— En vérité, monsieur, vous auriez du naître au temps de la chevalerie, lui dit madame de Chatcauvieux dont il s'était approché vers la fin de la vente ; et, continua-t-elle en jetant à son neveu un regard dédaigneux, plus d'une [)crsonne ici pourrait vous choisir pour modèle. — Puis , changeant de ton et prenant un accent insinuant: — ÎNIalgré tous nos efforts, nous ne sonmies pas bien riches. J'aurai moins d'argent à envoyer à nos pauvres Vendéens que je ne l'espérais. Tout le monde ne comprend pas

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aussi bien que vous le désintéressement chevaleresque. Cependant il me semble que, pour une œuvre de cette nature , chacun devrait s'empresser d'apporter son offrande.

— Si j'étais arrivé plus tôt à Saint-Gervais , observa Cortail , peu disposé à laisser une attaque sans riposte, n'en déplaise h Bennezons, c'est vous, ma chère tante , que j'aurais choisie pour modèle; j'ai aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c'est un article qui se vend bien et ne ruine pas le fabricant.

Au lieu de répondre à ce sarcasme, madame de Chaîenuvieux prit sur la table l'album d'Armand et se mit à le feuilleter d'un air rêveur. Avec la promptitude d'esprit particulière h quelques femmes , Anastasie devina la pensée de sa mère et se chargea de l'exprimer, sachant bien, l'aimable jeune fille, tout ce qu'acquérait de pouvoir un désir dont elle se faisait l'interprète. Elle posa donc gentiment sa main blanche sur l'album , et, regardant le peintre officier avec un timide sourire :

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• — C'est cela, dit-elle , qui ferait honneur à notre vente , et non de pauvres ouvrages de femme, dont la seule valeur est dans l'intention.

— Anastasie, répondit la femme bienfaisante, ravie au fond de l'intelligence de sa fille, vous qui parlez d'intention , songez que le sentiment le plus louable ne justifie pas toujours une indiscrétion. M. de Bennezons doit tenir à ce superbe recueil.

— Comment! madame, balbutia le jeune homme, un peu étourdi de celte attacjue imprévue , pensez-vous que ces croquis sans prétention... Une pareille association à vos bonnes œuvres.... Je serais trop heureux.... certainement....

— Non , répondit madame de Chateauvieux, quelle que soit la sainteté du motif, nous nous ferions scrupule d'abuser de votre générosité. Tenez , cachez cet objet tentateur.

Elle ferma le livre et le lui offrit. Anastasie ne dit rien ; mais elle regarda Bennezons. Vaincu par ce regard, aussi doux que celui d'un

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ange en prières, le jeune officier prit l'album , et le passant au comniissaire-priseur :

— Monsieur, lui dit-il, si cette bagatelle peut trouver quelque acquéreur, je serai heureux de contribuer...

Sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, le gros monsieur prit le livre avec la prestesse d'un chat qui gobe une souris, et montant sa voix à son diapason le plus aigu :

— Mesdames et messieurs , cria-t-il, voici un nouvel article sur lequel nous ne comptions pas, et qui sera une bonne fortune pour l'acquéreur. Un superbe album, renfermant des vues de Suisse, de Savoie et autres lieux pittoresques, ainsi que plusieurs dessins originaux de MM. Pioqueplan , Deveria , Decamps , et autres célèbres artistes. Combien , messieurs , le superbe album ? 5o francs d'abord , c'est pour rien. Monsieur de Montespard , vous qui êtes connaisseur, ceci vous regarde.

Le nouvel objet mis en vente passa de main en main , et le donateur dut être satisfait des éloges donnés à son talent ainsi qu'à sa généro-

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site; mais les amateurs de peinture étant rares, et les femmes achetant fort peu , personne ne disputa l'album à l'ex-pair de France, qui, sur une enchère unique, en devint propriétaire pour l'humble somme de 55 francs. Assez content de faire de la bienfaisance à i^ooo pour loo de bénéfice, le marquis se pencha vers son voisin :

— Castignon, lui dit -il en souriant, ce M. de Bennezons est probablement quelque prince déguisé. Il y a dans son album un croquis de Roqueplan qui vaut à lui seul quatre fois mon argent. Bennezons! connaissez-vous ça ?

— Il y avait des Bennezons en Normandie , répondit le vieux gentilhomme.

— Oui; mais ils sont éteints. Celui-ci est sans doute d'une famille entée ; cela se devine h cette manière de jeter l'argent par les fenêtres pour se faire honneur. Il n'est telle chère que de vilain!

— Sortons de ce coupe-gorge de charité, dit de son côté Gortail en prenant son ami par le bras. Dans l'exaltation où je te vois , si l'on te demande ton habit pour la Vendée, tu es homme

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à le mettre en loterie. Pardieu ! saint Martin , après tout, ne donna que la moitié de son manteau ! Un album de prix livré pour 55 francs! et à ce vieux juif encore , qui se moque de toi en te dépouillant!

— J'avoue que mes dessins auraient pu être mieux vendus, répondit Armand un peu froissé dans son amour -propre d'artiste; mais songe qu'il s'agit de gens de notre opinion , et que leur malheur est une dette sacrée.

— Oui , les infortunes de la Vendée d'une part et les beaux yeux de ma cousine de l'autre ! Pour satisfaire ces deux créanciers, il te faudrait les appointemens d'un maréchal de France , et non la solde d'un lieutenant en disponibilité. Attends du moins que tu aies repris du service ; avec tes i,8oo francs au grand complet, tu pourras faire le magnifique tout à ton aise.

— Du service! je n'en reprendrai peut-être jamais ! répondit Bennezons d'un air pensif

— Et pourquoi ce nouveau caprice, après la démarche que tu m'as laissé faire pour toi

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comme pour moi ? demanda Gortail en regardant fixement son camarade.

— Je ne sais ! Je pense que la cocarde tricolore ferait mauvais effet à mon front, aux yeux de certaine personne.

— Passe pour les allumettes de ma tante ; nous avons tous fait de ces niaiseries-là, dit Félix avec une certaine vivacité ; mais , je t'en prie , pas de sentimentalités chevaleresques qui compromettent ton avenir; un homme doit chercher le guide de sa conduite en lui - même et non dans le sourire d'une femme.

Au lieu de répondre , Armand regarda mademoiselle de Ghateauvieux.

Le lendemain , sur le refus que fît Bennezons de l'accompagner , Cortail partit seul pour le Mont-Blanc.

— Je te quitte pour trois jours , dit-il à son ami en montant en voiture ; d'ici là , sois raisonnable, si c'est possible , songe qu'une passion pour ma cousine ne peut te mener à rien car elle a peu de fortune et tu n'en as pas. Surtout point de discussion avec le décoré de juillet. Hier au soir déjà vous vous êtes regardés à

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plusieurs reprises comme pourraient le faire deux coqs de combat; vous m'avez rappelé les plaideurs de la fable se querellant pour une huître dont ils ne doivent avoir que les coquilles. — Si Anastasie savait à quelle comparaison saugrenue je la soumets en ce moment, elle ne me le pardonnerait jamais. — Ainsi donc , pour conclusion : la paix à tout prix ! tu comprends combien me serait désagréable une affaire où le nom de ma cousine pourrait se trouver prononcé.

Le jeune homme amoureux promit de se conformer à cette sage recommandation , mais les événemens contrarièrent sa bonne volonté. Devenu, par le départ de Cortail et l'absence de tout concurrent convenable, le chevalier d'honneur de madame de Ghaleauvieux ainsi que de sa fîile^ il fit subir, deux jours durant, au républicain le supplice des rivaux malheureux. Jusqu'alors Alexandre Guibout n'avait éprouvé que lés humiliations d'une passion dédaignée, il connut des ce moment les angoisses plus peignantes encore de là jalousie ; exclus de là

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société légitimiste , ne pouvant par conséquent mettre le pied sur le terrain où se pavanait son adversaire, ce fut dans un état d'exaspération contenue qu'il attendit l'instant d'une revanche ou d'une vengeance. L'occasion qu'il cherchait ne tarda pas à se présenter.

Le troisième jour après le départ de Cortail, un bal eut lieu à Saint-Gervais , bal modeste , donné dans une partie de l'immense salle à manger qui se métamorphosait en salon au moyen d'une cloison mobile , comme cela se pratique chez certains restaurateurs de Paris. Trois musiciens, dont une clarinette aveugle et une femme jouant de la basse, étaient venus de Salenches pour cette lète hebdomadaire, et composaient un orchestre que les danseuses de vingt ans pouvaient seules entendre sans frémir. Dans une réunion peu nombreuse, une contredanse est , pour un homme , un moyen d'intrusion que la femme la plus aristocratique ne peut pas toujours mettre en défaut. Au bal précédent , mademoiselle de Chateauvieux s'était abstenue de danser, afin de se soustraire à II. II

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l'invitation inévitable de son importun adorateur ; cette fois, les instances réitérées de Bennezons triomphèrent de la réserve qu'elle s'était imposée , et, vers le milieu de la soirée, elle accepta sa main. Alexandre Guibout , qui jusqu'alors était resté immobile dans l'embrasure d'une fenêtre, s'approcha de la jeune fille, dès qu'elle fut revenue à sa place, et^ après une profonde révérence , lui adressa , d'une voix étranglée par l'émotion, la requête banale :

— Mademoiselle, me ferez-vous l'honneur de m'accorder une contredanse ?

En voyant venir son cauchemar , Anastasie avait regardé madame de Chateauvieux assise à quelques pas d'elle ; un regard expressif accompagné d'un mouvement de tête horizontal lui manifesta la volonté maternelle. Soumise à une décision conforme d'ailleurs à son désir, elle répondit d'un air glacial par la phrase d'usage en pareille importunité :

— Je suis fatiguée, monsieur, et je ue danserai plus.

Le décoré s'inclina en se mordant les lèvres

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jusqu'au snng; puis il retourna dans l'embrasure de fenêtre où il avait élu domicile, et s'appuya de nouveau contre la boiserie avec la physionomie refrognée du ligueur qui figure dans le tableau de Gérard.

Pendant quelque temps, mademoiselle de Chateauvieux fut iidèle à son excuse ; mais, à la fin, les prières d'Armand, Tamour de la danse, et peut-être aussi un sentiment de bravade familier à plus d'une jolie femme, remportèrent sur sa résolution.

— Pourquoi ne danserais-je pas ? se dit-elle ; après tout, ce vilain monsieur n'a pas le droit de me faire faire tapisserie.

Sur cette réflexion , elle se leva et prit la main que Bennezons lui offrait dans l'attitude la plus gracieusement suppliante. Au moment où ils se plaçaient au quadrille , Alexandre Guibout se trouva inopinément devant eux, le visage paie et le regard flambovant.

— Vous ne danserez pas, monsieur, dit-il à l'officier avec l'accent calme d'une colère concentrée.

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Bennezons rougit, et ses yeux étincelérent 5 se penchant rapidement vers son rival :

— Tout-h-rheure je serai à vos ordres, lui dit-il à voix basse; mais, en ce moment, pas de scène , je vous en prie ; songez qu'il s'agit d'une femme !

— En ce moment vous ne danserez pas, répéta le décoré en se croisant les bras sur la poitrine d'un air superbe.

Par un mouvement plus prompt que la pensée, mademoiselle de Chateauvieux saisit et retint avec une énergie nerveuse la main d'Armand qui l'avait effleurée en se levant sur le provocateur. Obéissant à un instinct tout féminin, la jeune fille, malgré son trouble, avait dès le commencement de cette scène observé son danseur. En contemplant sa fière attitude, l'éclat de son regard, et le fard de colère qui rehaussait l'expression de son visage , elle le trouva beau et brave; il lui plut. Dès-lors elle eut peur pour lui.

— Je ne danserai plus, dit-elle avec émotion

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en se plaçant entre les deux adversaires ; ainsi, messieurs , cette discussion est inutile ; puis se penchant à l'oreille de Bennezons : Suivez-moi, reprit-elle tout bas d'une voix de syrène ; je vous en conjure, — je le veux.

L'officier interpréta en sa faveur la gradation de cette phrase commençant par une prière et finissant par un ordre, car femme qui implore engage celui qui l'écoute, mais femme qui ordonne s'engage elle-même. Trop amoureux pour refuser le droit d'obéir, il scella ce pacte muet par une pression de main qui ne trouva point de résistance, offrit ensuite le bras à sa danseuse, et la conduisit près de madame de Ghateauvieux, après avoir jeté à l'oreille de son rival ces mots que ce dernier seul put entendre :

— A demain î

En rentrant dans sa chambre, Armand y fut surpris par Gortail, revenu du Mont-Blanc avec les trophées ordinaires de ce pèlerinage : d'une main un long bâton ferré, surmonté d'une corne de chamois , de l'autre un bouquet de

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rhododendron cueilli pour Anaslasie, mais déjà fané à demi .

— Tu arrives à propos , lui dit Bennezons ; je me bats demain matin avec le sieur Guibout.

Cortail enfonça la pique dans le parquet, et par un simulacre de coup de poing adressé à je ne sais quel être imaginaire, écrasa sur la table la touffe de rhododendron dont les fleurs roses jaillirent aux quatre coins de la chambre.

— Je l'aurais parié , s'écria-t-il d'une voix tonnante ; mais voyons , de quoi s'agit-il ?

— L'homme propose et Dieu dispose, répondit Armand , et il raconta l'événement du bal avec l'impartialité d'un homme d'honneur prêta en appeler à son épée , juste par conséquent, même pour son adversaire.

— Ma tante est une folle avec sa morgue insupportable 5 dit Félix , qui avait écouté très-attentivement ce récit ; Anastasie est une étourdie, maître Guibout un brutal, et toi, tu es une espèce d'Amadis phis ridicule que tout le reste. Ce duel n'aura pas lieu.

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— Mais je suis insulté, et ta cousine aussi, cria Bennezons.

— Je te dis que vous ne vous battrez pas. Une femme est toujours compromise par un duel dont elle est la cause, même involontaire. Si Anastasie a été insultée, comme tu le prétends, cela me regarde seul. Tu n'es ni son mari, ni son frère ; tu n'as donc aucune qualité pour prendre sa défense. Tu ne peux te déclarer son chevalier sans nuire à sa réputation, cela est évident. Le monde ne pardonne pas ce qui blesse ses convenances. Ces dames, avec leurs idées héroïques, peuvent se croire audessus du ridicule, mais moi je le crains pour elles, et, tant que cela sera en mon pouvoir, je l'éloignerai d'Anastasie, qui est bonne, quoique gâtée par sa mère. C'est donc en son nom que je te demande de m'autoriser à terminer cette affaire à l'amiable avec le héros de juillet.

A cette proposition Bennezons se révolta et répondit par un refus ; puis il discuta, puis enfin, cédant à la considération toute puissante de la réputation d'Anastasie , intéressée à un

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dénouement pacifique, il consentit à ce que lui demandait son ami , qui , de son côté , lui jura de se conduire dans cette affaire comme il l'eût fait pour lui-même.

Le lendemain matin , Gortail alla frapper à la porte du décoré de juillet , qui , en le voyant entrer, prit un air solennel.

— Monsieur, lui dit l'officier de la garde en s'asseyant avec une aisance militaire , entre gens d'honneur les périphrases sont superflues. M. de Bennezons m'a raconté ce qui s'est passé hier au soir. Je viens donc ici en son nom, et au mien avant tout. Je suis le cousin de mademoiselle de Chateauvieux j c'est moi , par conséquent, qui aurai l'honneur de me battre avec vous d'abord , si nous ne nous accordons pas; moi tué ou blessé, vous vous arrangerez ensuite avec Bennezons comme il vous plaira. Or, je ne tiens pas du tout à votre sang ; tenez-vous beaucoup au mien ?

— Je vous ferai observer que ceci est une affaire personnelle entre M. de Bennezons et moi, dit Alexandre Guibout d'un ton grave.

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• — Permettez-moi de vous faire observer à mon tour, reprit Cortail , que ma cousine se trouve en tiers dans cette discussion. Gomme elle n'a pas d'épée , c'est à moi de prendre sa place ; et , puisqu'en France nous cédons toujours le pas aux femmes , c'est à moi , son représentant , de passer le premier ; ceci me paraît sans réplique. Maintenant, je dois vous faire une autre observation. La prétention d'empêcher une femme de choisir ses danseurs n'a cours que dans la société vulgaire. Mademoiselle de Chateauvieux n'a donc blessé personne en ne se conformant pas à un usage inconnu dans le monde où elle a été élevée. Tout le reste vient de ce premier malentendu , et les choses n'ont pas été assez loin pour rendre un arrangement impraticable. J'ai assez d'expérience de ces sortes d'affaires pour penser qu'une conclusion pacifique est possible , en laissant sauf et intact l'honneur de chacun. Hier au soir, j'ai convaincu de cela Bennczons, qui a consenti à me donner plein pouvoir pour traiter avec vous. J'attends de vous une raison

égale h la sienne. Ma parenté avec mademoiselle de Chateauvieux doit justifier siiffisam ment à vos yeux mon désir de maintenir la paix. C'est donc la paix que je vous offre. Bref, continua Félix avec cette bonhomie qui sied aux courages éprouvés, vous êtes Français, je suis Français, Bennezons aussi : ne pensezvous pas que l'affaire peut s'arranger ?

A cette ouverture inattendue, Alexandre Guibout répéta d'abord presque mot pour mot les objections faites la veille par Armand ; mais subjugué peu h peu par la franchise du négociateur 5 voyant d'ailleurs que son amour-propre se trouvait à couvert , puisque la démarche conciliatrice venait de ses adversaires , réfléchissant enfin qu'un duel ne ferait que servir son rival , il finit par consentir à ce que l'affaire n'allât pas plus loin. En rentrant chez son ami, Gortail lui apprit que tout était terminé.

La scène du bal était devenue l'entretien de toute la société réunie à Saint-Gervais , et chacun en attendait le résultat avec une impatience mêlée d'anxiété. Les deux adversaires n'ayant pas paru dans la matinée , le bruit courut qu'ils s'étaient allés battre dès le point du jour. Troublée par celle nouvelle , Anaslasie ne voulait pas sortir de sa chambre ; mais au son de la cloche du déjeuner , madame de Chaleauvieux, craignant que cette retraite ne donnât lieu à de

malveillantes interprétations, la força de parai tre à table. L'héroïne du duel entra dans la salle à manger d'un pas mal assuré , le visage couvert d'une languissante pâleur , qui l'embellissait encore. En se mettant à sa place , la première personne qu'elle aperçut fut Alexandre Guibout , l'œil sombre et fixé sur elle comme de coutume. A cette vue elle se laissa tomber sur sa chaise , car elle crut Bennezons tué^ et le couteau que brandissait le décoré dans un but très-inolfensif lui parut une épée teinte de sang. Cependant, avant de s'évanouir, elle eut la présence d'esprit de jeter un regard vers le bas de la table ; son cœur près de saigner se ferma soudainement à la vue de l'homme pour qui elle tremblait , assis tranquillement à sa place accoutumée , mangeant d'un appétit de chasseur 5 et jouissant en apparence de la meilleure santé du monde. De son côté , madame de Chateauvieux avait éprouvé les mêmes appréhensions et fait les mêmes remarques. La mère et la fille échangèrent un de ces regards confidentiels dont elles avaient l'habitude, puis,

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par une sorte de sympathie mystérieuse , leurs physionomies prirent au même instant une expression froide et réservée. La présence simultanée des adversaires , tous deux bien portans et paraissant en intelligence pacifique, sinon cordiale , avait excité parmi les baigneurs et surtout parmi les baigneuses un tel désappointement, que plusieurs, par distraction, oublièrent de déjeuner. Des œillades entrecroisées d'un bout de la table à l'autre , des signes d'intelligence, des chuchoteries partielles, présagèrent un orage qui ne tarda pas à éclater. Après le repas, la société , jusqu'alors contenue par la présence des parties intéressées , se divisa en plusieurs coteries selon son usage ; et dans chacune d'elles fut agitée incontinent la question suivante :

— M. de Bennezons doit-il se battre avec M. Guibout?

Sauf quelques malades à demi morts et par conséquent fort attachés à la vie , cette question fut résolue par une affirmation unanime ; les femmes surtout, dont la vaillance éclate d'au-

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tant plus en paroles qu'elles sont moins exposées à en faire usage, trouvèient la conduite du jeune officier inexplicable ; quelques-unes même , plus exigeantes en fait d'héroisme, l'expliquèrent par les suppositions les moins bienveillantes. Puis la politique survint, qui compliqua le débat en l'aggravant. Peu à peu ce tribunal impromptu de juges du point d'honneur ne vit plus dans les parties soumises à son enquête deux jeunes gens amoureux de la même femme, mais bien deux adversaires rangés sous des bannières ennemies: d'une part, un officier de la garde royale j de l'autre, un décoré de juillet; un gentilhomme en face d^un bourgeois; la légitimité , en un mot , aux prises avec le gouvernement des barricades. Arrivée à ce point , la discussion devint une tempête à peine comprimée par le savoir-vivre que la bonne compagnie ne viole jamais. La société royaliste se trouva blessée tout entière dans la personne d'un de ses membres et frappa d'une réprobation sans pitié le champion dont la main laissait vaciller son drapeau.

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— Castignon , tlit à son conlemporciin le marquis de Monlespard en se prononçant un des premiers, dans notre temps nous ne savions pas manier le pinceau , mais nous tenions Fépée d'assez bonne grâce ; nous ne possédions pas les talens des jeunes gens d'aujourd'hui , mais aussi nous n'avions pas leur longanimité. Vous rappelez-vous mon duel avec Cursv pour un œillet qu'avait laissé tomber madame de Grigneuse? L'œillet me resta.

— • Et un coup d'épée avec l'œillet, répondit M. de Castignon. Je m'en souviens à merveille. Ce jeune Bennezons est vraiment d'une patience angélique ; on devrait attacher à son épée le billet que nous collâmes au sabre de ce pauvre Laromiére après l'attaque des lignes de Wcissembourg , et sur lequel un de nous avait écrit : Homicide point ne seras!

— Je serais curieux de connaître celui qui se chargerait d'écrire un pareil billet, dit Cortail en passant brusquement sa tète entre celles des deux interlocuteurs.

Le vétéran de l'armée de Condé se rc-

dressa de toute la hauteur de sa taille, et fixant sur l'officier un regard sérieux :

— Celui-là, monsieur, lui dit-il froidement, ce sera moi s'il en est besoin. Lorsque les jeunes gens adoptent la prudence des vieillards , c'est aux vieillards de rajeunir.

Le marquis de Montespard prévint la réponse de Cortail.

— Mon cher Félix^ lui dit-il d'une voix douce, ne vous faites pas le défenseur d'une mauvaise cause. Quelle que soit votre amitié pour M. de Bennezons , il est impossible que vous ne soyez pas de notre avis.

— J'en suis si peu, répondit le jeune homme avec vivacité , que c'est moi qui l'ai empêché de se battre!

' — Alors, monsieur , tant pis pour lui et tant pis pour vous , reprit le vieux M. de Castignon d'un ton sévère ; et , lui tournant le dos , il alla s'asseoir à l'autre extrémité de la chambre.

En voyant Félix près de s'emporter, le marquis le retint par le bras.

— Castignon a raison , lui dit-il ; à l'âge de

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votre ami , une démarche équivoque est irréparable; il faut qu'il se batte, et ce soir plutôt que demain.

Resté seul au milieu du salon , Cortail prit la pose du lion quœrens quem devoret^ et promena tout autour de lui un regard qui semblait chercher un adversaire à pourfendre. N'ayant aperçu que des vieillards ou des femmes , il haussa les épaules , et sortit lentement. Près de la porte , en passant devant un groupe de jeunes filles , il entendit une discussion fort animée ; une d'elles, charmante enfant de quinze ans, froissait avec dépit sa ceinture verte, semée de fleur de lis , et disait d'une petite voix vibrante qui rappelait à l'esprit une flûte jouant un solo de trompette :

— Oui , si j'étais un homme , cela ne se serait pas passé ainsi. Maman dit qu'autrefois on aurait envoyé une quenouille à ce M. de Bennezons. Combien je regrette d'avoir dansé avec lui!

Cortail n'en écouta pas davantage , et ne fît qu'un saut du salon à la chambre d'Armand. Il II. 12

trouva son nmi assis devant la fenêtre dans une attitude mélancolique.

— Peux-tu me dire ce que j'ai fait à ta tante et à ta cousine? dit le jeune amoureux en le voyant entrer; hier encore elles étaient si aimables pour moi! aujourd'hui, elles me traitent avec une froideur inexplicable.

— Je vais te l'expliquer, répondit Félix d'un ton brusque : on trouve que tu aurais dû te battre.

Bennezons se leva d'un bond , les joues couvertes d'une rougeur subite :

— N'est-ce pas toi qui m'en as empêché ? s'écria-t-il d'une voix éclatante.

— C'est ce que j'ai dit , mais ils ont tous la tête à l'envers , depuis le vieux Castignon , qui prend des poses de capitan , jusqu'à la petite Lucile de Marillan , qui parle de t'cnvoyer une quenouille. Ne saute pas au plafond ! tu te battras , je me battrai , nous nous battrons tous ! Le premier individu valide qui me tombe sous la main est sûr de me payer les sottises que je viens de subir. Je vais trouver le décoré, qui

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me paraît un bon garçon ; et demain , au point du jour, nous en découdrons; aujourd'hui, il est trop tard.

En apprenant ce changement inattendu , Alexandre Guibout l'adopta sans observation et raccoMa pour témoin un commis-voyageur français , égaré à Saint-Gervais depuis deux jours , dont il conquit l'amitié en lui payant un bol de punch. Le lendemain matin , les quatre jeunes gens se rencontrèrent dans un sentier écarté. Sans autre discussion , les adversaires mirent l'habit bas et l'épée h la main. La veille , livrés à leur volonté personnelle , ils se seraient battus avec l'ardente animosité qu'éprouvent l'un pour l'autre deux rivaux. En ce moment, refroidis par l'obligation qui leur était imposée , et obéissant à un instinct de contradiction naturel à l'homme, ils s'attaquèrent mollement, d'une manière retenue , propre à éterniser le combat. A la fin , ces tâtonnemens sans résultat impatientèrent Cortail , qui sur le terrain oubliait ses principes pacitlcateurs.

— Jelez-moi donc un clirare , cria-t-il au

l8o LE NOEUD GORDIEN.

commis- voyageur, placé en face de lui ; j'aurai le temps de le fumer avant que ces messieurs en finissent.

A ces mots , les deux combattans prirent feu comme deux coursiers généreux piqués par le fouet du cocher. De languissante qu'elle était , la lutte devint vive et sérieuse. Un moment plus lard , après une parade tardive, Bennezons reçut dans le bras droit un coup qui laboura la chair au lieu d'y pénétrer profondément, et fit jaillir le sang en abondance. En se sentant blessé , l'officier serra son épée avec un redoublement d'énergie , et se précipita sur son antagoniste ; mais son fer lût aussitôt rabattu par la canne de Cortail , qui , en même temps, arréta du geste l'autre combattant.

— SuFFiciT , dit le témoin du blessé. Maintenant , si l'armée de Gondé n'est pas contente, c'est moi qui me charge de la satisfaire. Voilà une blessure qui se comporte à merveille ; du sang et rien de dangereux.

Avec la dextérité d'un homme habitué à pareille affaire , il fendit de l'épaule au poignet la

l'anneau d argent. i8i

redingote d'Armand, et lui banda le bras , qu'il ajusta dans une cravate noire nouée autour du col. Les deux couples se séparèrent ensuite avec une mutuelle politesse, et revinrent aux bains de Saint-Gervais par des sentiers différens. En approchant de la maison , Cortail aperçut plusieurs têtes de femmes aux fenêtres de la façade, et reconnut, entre autres, madame de Ghateauvieux , assise près d'Anastasie sur le balcon de leur appartement.

— Donne-moi le bras , et marchons lentement , dit-il alors h son ami. Puisque tu as eu la sottise de te laisser blesser, il faut du moins en tirer parti et te rendre intéressant. C'est dommage que tu ne sois pas plus pâle.

Le retour de Bennezons fut un triomphe. En apercevant l'écharpe noire qui lui soutenait le bras , toutes les femmes se penchèrent aux fenêtres et sourirent au courage malheureux. La petite Marillan déclara qu'elle lui rendait son estime, et qu'elle danserait désormais avec lui six contredanses par bal, s'il l'exigeait. Du haut de son balcon , madame de Ghateauvieux agi ta

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son mouchoir, geste à l'usage des femmes chevaleresques. Enfin, Anastasie détacha d'un bou- Cjuet qu'eile tenait à la main une rose qui vint tomber aux pieds de son champion. Seul , au milieu de cette ovation , le marquis de Montespard, dont la secrète jalousie ne pardonnait pas au jeune officier le succès de sa blessure , essaya le cri satirique que les insulteurs romains iaisaient entendre aux triomphateurs du Capitoie.

— Ce jeune guerrier , dit-il à madame de Chateauvieux , manie mieux le pinceau que l'épée.

Mais ce trait fut perdu , et la femme de quarante-six ans , entraînée par l'émotion du moment, envoya son domestique chercher Cortail.

— M. de Bennezons , dit-elle à son neveu , m'avait promis un Shakspeare, dont il fait son compagnon de voyage; pensez-vous qu'il aurait la complaisance de me l'apporter?

Félix sortit en souriant; un moment après il amena le héros du jour , qui s'avança d'un air modeste , en tenant , avec une gaucherie tou-

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chante , son chapeau et Shakspeare de la main gauche.

— J'avais envie de relire les Deux Gentilshommes de Vérone^ lui dit madame de Chatcauvieux de l'air le plus gracieux; mais, maintenant, je puis m'en dispenser, puisque j'ai sous les yeux un véritable gentilhomme.

En prononçant cette phrase prétentieuse , la femme chevaleresque tendit au jeune officier une main un peu sèche j qu'il baisa respectueusement, ainsi que c'était son devoir.

— Anastasie, reprit madame de Chateauvieux en se tournant vers sa fille qui se tenait à l'écart, ne devez-vous pas aussi une récompense à votre défenseur?

La jeune fille s'avança ^ les yeux baissés, la rougeur au front , et resta devant l'officier , dans l'attitude pudiquement attrayante d'une femme qui n'ose offrir le prix qu'on attend d'elle , mais qui semble prête à l'accorder ; le ridicule est contagieux de sa nature ; ce fut donc en ployant le genoux que Bennezons pressa sur ses lèvres la main blanche et satinée

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qu'il n'avait baisée qu'en rêve jusqu'alors; tandis que dans l'embrasure de la fenêtre , son prosaïque ami protestait par un sourire moqueur contre cette scène imitée du siècle d'Amadis.

La blessure ou plutôt l'écorchure du romanesque Bennezons fit faire à sa passion une de ces gigantesques enjambées qui placent un jeune homme amoureux en dehors des règles ordinaires.

— Mon cher ami, dit-il à Cortail quelques jours après le duel, tu es mon confident naturel; ainsi, écoute-moi. J'aime la cousine; ne souris pas, je te le répète, j'adore ta cousine, et, d'un autre côté, je crois que mademoiselle

l86 LE NOEUD GORDIEN.

Anastasic n'a pas d'aversion pour moi. Tu connais ma fortune, ma naissance, et, avant tout^ mon caractère ; veux-tu parler en ma faveur h madame de Chateauvieux ?

— Je demande l'ordre du jour, car j'ai à t'entretenir d'une autre affaire, répondit Félix; voici une lettre que je viens de recevoir et que m'adresse le général Amirauld. Elle m'annonce que je suis nommé chef de bataillon au Sg^, et toi capitaine au 7^ léger. Discutons la question militaire avant de nous occuper de la question matrimoniale.

— Ces deux questions doivent marcher de front, répondit Armand ; cette nomination améliore sans doute ma position financière ^ mais mon désir d'entrer dans la famille de madame de Chateauvieux m.e fait un devoir d'obtenir son approbation avant tout. Depuis quelques jours, ta tante me témoigne beaucoup de confiance; elle m'a parlé de plusieurs choses propres à me faire croire que ma rentrée au service serait vue par elle de mauvais œil. II est question d'une prise d'armes dans la Vendée.

l'anneau d'argent. 187

Notre place à nous autres royalistes est là , et non sous le drapeau tricolore; mademoiselle Anastasic me le disait hier encore avec une éloquence que je ne puis reproduire. Tu vois donc ma position, tu me connais d'ailleurs comme je me connais moi-môme, et peut-être mieux ; ainsi, sois mon ambassadeur.

Fidèle à son amitié pour Armand, Cortail accepta la mission dont il était chargé; mais à la première ouverture, madame de Chateauvieux, qui gardait rancune au plénipotentiaire, l'interrompit en lui disant d'un ton bref:

— M. de Bennezons peut s'adresser à moi sans intermédiaire.

Cette réplique ne repoussait que le négociateur; aussi, le soir même, l'amant se trouvant seul avec la mère d'Anastasie , lui adressa une demande formelle, à laquelle la femme chevaleresque répondit en ces termes :

— INI. de Bennezons, ce que vous venez de me dire m'honore ainsi que ma fille ; mais je vous dois une déclaration sans arrière-pensée. Votre fortune est médiocre, la nôtre aussi;

l88 LE NOEUD GORDIEN.

votre naissance est bonne , la mienne aussi ; et sans être illustre, celle de M. de Ghateauvieux se peut avouer. Vous aimez Anastasie ; je vous le dirai naïvement, Anastasie n'éprouve aucune répugnance à vous donner sa main. Mais, monsieur Armand , à l'époque où nous vivons , il est une chose qui doit dominer toutes les questions d'arrangement^ d'intérêt ou de sentiment; cette chose, c'est l'honneur. Chacun, je le sais, explique ce mot h sa guise. Ma fille et moi l'interprétons par la constance dans les principes, par l'inviolabilité du serment, par une fidélité sans tache qui peut paraître un anachronisme à mon cousin , M. de Cortail , mais qui nous semble à nous la première qualité d'un gentilhomme, la vertu sans laquelle les autres ne sont rien. En un mot^ nous avons la religion du malheur, et nous ne pouvons en tolérer une autre chez nos amis : jamais un homme au service du gouvernement actuel ne sera le mari d'Anastasie.

— Madame, répliqua Bennezons d'un ton chaleureux, Cortail a dû vous dire que j'étais

prêt à déchirer mon brevet; ma rentrée au service était dictée par une raison en désaccord avec mes sentimens; du moment que votre désir m'est connu , mon indécision cesse. C'est l'officier de l'ex-garde qui est devant vous, et non le soldat du roi Louis-Philippe.

Madame de Ghateauvieux secoua la tète en souriant.

— C'est déjà bien, dit-elle; mais il faudrait encore mieux. Nous autres femmes, nous sommes plus exigeantes ou plus raffinées que vous en fait de dévouement. S'abstenir ne nous suffit pas,

La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère ?

dit Joad dans Athalie ; nous sommes de l'avis de Joad. Rejeter la cocarde ennemie n'est pas tout pour un homme; il faut qu'il sache arborer la sienne. Une prise d'armes dans la Vendée est imminente. Madame, qui est en ce moment à Massa, doit débarquer d'un moment à l'autre à Marseille, et le coup sera électrique ; le temps des Clorinde est passé, et nous ne pouvons, ma

îgo LE NOEUD GORDIEN.

fille et moi, prendre part à la lutte près de s'engager; mais il est juste que nous réservions, pour ceux qui combattront, les récompenses dont nous pouvons disposer. Anastasie partage mes sentimens sur ce point. L'homme qui aspire à sa main doit s'en montrer digne; en un mot, monsieur de Bennezons , c'est par la Vendée qu'il faut passer pour conduire ma fille à l'autel.

A cette tirade de mélodrame héroïque, Armand répliqua d'une voix vibrante :

— Madame, je pars demain pour la Vendée; avez-vous des ordres h me donner?

— Bien, monsieur, répondit d'un air fort noble la mère d'Anastasie , je vois qu'en vous jugeant digne de vous associer à nos efforts je ne m'étais pas trompée , et je suis heureuse de vous trouver tel que je le désirais. Quelques lettres que j'ai pris l'engagement de faire parvenir par une main sûre, et dont vous voudrez bien vous charger, vous assru'eront une réception fraternelle chez nos amis ; ce sera d'ailleurs un premier service que vous rendrez à notre

l'anneau d'argent. 191

cause. Partez donc, monsieur, et soyez sûr que nos vœux bien sincères vous accompagneront dans ce voyage de dévouement. Vous reviendrez bientôt^ je l'espère, à moins que des circonstances impossibles à prévoir ne vous retiennent; mais enfin vous reviendrez un jour, vous nous retrouverez à Genève, et vous verrez alors que nous ne sommes pas ingrates.

A cette promesse, qui lui laissait tout espérer, le jeune enthousiaste s'inclina, et baisa , pour la seconde fois , la main que lui tendait sa future belle-mère.

— On a, je crois, arrangé pour aujourd'hui une promenade à cheval sur les bords de l'Arve , reprit madame de Chateauvieux, après un instant de réflexion et avec un demi-sourire ; je suis un peu souffrante et je ne pourrai pas y prendre part, mais Anastasie ne voudra pas sans doute renoncer à ce petit plaisir. Si vous V allez, je vous prie de veiller sur elle, car elle est parfois d'une témérité qui m'effraie, et j'ai toute confiance en vos talens d'écuyer.

C'était un tête-à-tcte, sous la sauvegarde

publique il est vrai, qu'octroyait aux amans l'indulgence maternelle. La veille d'un départ a des privilèges devant lesquels fléchissent les rigueurs même delà pruderie. D'ailleurs, madame de Cliateauvieux n'était pas prude; ainsi que toutes les femmes qui montent à cheval , elle se trouvait un peu au-dessus de cette vertu de ménage. L'austérité de ses principes annonçait moins de conviction personnelle que de soumission aux mœurs de la société où elle vivait. Plus sévère d'esprit que de cœur, elle eût blâmé dans une faute la forme avant le fond , le péché moins que l'inconvenance. L'entretien, devant témoins, de sa fille et d'Armand lui parut donc sans inconvéniens ; peutêtre pensa-t-elle qu'à une aventure en si bon train de devenir chevaleresque une scène indispensable manquerait si elle ne ménageait pas aux deux amans cette entrevue d'adieux ! Bennezons comprit ce qu'avaient de bienveillant pour lui les dernières paroles de son interlocutrice, mais il renferma dans son cœur une partie de sa reconnaissance. Il est des

l'anneau d'auge. M". iq3

bienfaits qui ne veulent pas de remc^cîmens. L'heure de la promenade étant venue, le futur vendéen se plaça près d'Anastasie. Tous deux cheminèrent quelque temps sans se rien dire 3 soit qu'une pensée commune les rendit muets, soit que l'épanchementde leur tristesse se trouvât gêné par les importuns dont ils étaient entourés. Mais bientôt, à l'endroit où se trouve le confluent du Bonnant et de l'Arve, le chemin , en s'élargissant, permit à la cavalcade de rompre le peloton qu'elle avait formé jusqu'alors. Les promeneurs se dispersèrent peu à peu sur la rive gauche du torrent, chacun adoptant l'allure qui lui convenait le mieux. Par un accord tacite, en voyant leurs compagnons presser le pas, mademoiselle de Chateauvieux et son voisin retinrent la bride de leurs chevaux et restèrent en arrière, obéissant ainsi à l'instinct des amans qui, à la promenade, s'arrangent toujours de manière à être les derniers.

Contre son habitude, Anastasie semblait vouée au silence. Suivant avec une souplesse "• i3

ig4 LE NOEUD GORDIEN,

machinale les mouvemens assez rudes de sa monture , elle regardait fixement devant elle et ne détachait pas ses yeux du ruban argenté que l'Arve déroulait au milieu de la vallée. Un faux pas du cheval la surprit dans sa rêverie et l'eût désarçonnée si le bras d'Armand ne se fût trouvé là pour la soutenir.

— Je vous ai fait peur, lui dit-elle en le remerciant par un sourire ; d'ordinaire je ne suis pas si maladroite, mais aujourd'hui je ne sais à quoi je pense.

— A la rivière , peut-être , répondit Bennezons qui, par une injustice commune aux amans , s'était senti blessé de la préoccupation de la jeune fille au lieu de l'interpréter en sa faveur.

— Vous avez deviné , reprit mademoiselle de Chateauvieux en le regardant d'un air doucement triste, mon imagination voyageait en effet sur cette eau rapide à donner le vertige. ..

— Rapide comme les jours de bonheur, dit Armand avec mélancolie.

— Puis-je vous dire ma pensée secrète ? Je

l'anneau d'argent. ig5

songeais que dans quelques heures cette eau que nous voyons ici se versera dans la mer, prés de Marseille, et j'enviais son sort.

— Ah!... vous aimez Marseille ?

— N'est-ce pas là que Madame doit débarquer ? répondit Anastasie avec un accent de reproche. Si monsieur de Montespard n'eût pas comprime par ses conseils la généreuse résolution de ma mère, nous serions déjà parties. Ah ! les hommes sont heureux de pouvoir suivre les inspirations de leur conscience, sans que de misérables considérations viennent glacer leur élan et les enchaîner aux frivolités d'une vie inutile. Tous les devoirs glorieux nous sont interdits à nous autres femmes. Les mœurs sont d'accord avec les lois pour amoindrir notre existence ; qu'une de nous voie dans ses rêves une épée , le ridicule ramasse l'aiguille qu'elle laisse échapper et l'en déchire sans pitié. Pourtant Jeanne d'Arc était femme !.

Anastasie leva au ciel un regard inspiré qu'elle abaissa ensuite sur son amant avec une gracieuse résignation.

— On a pu nous interdire le combat , repritelle ; mais ce qu'on ne nous ôtera jamais , c'est le droit de prier pour les soldats de notre cause.

— Vous prierez donc pour moi ? s'écria le nouvel enrôlé d'un ton plein d'exaltation.

— Pour tous , dit gravement mademoiselle de Chateauvieux ; puis , comme si la froideur de cette réponse lui eût fait éprouver un remords : la prière pour tous, reprit-elle, la pensée pour un seul.

Après cet aveu, la jeune fille essaya de mettre son cheval au galop; mais Armand , se penchant rapidement, le retint par la bride.

— Je vous en supplie, s'écria-t-il, soyez généreuse et ne vous reprochez pas le bonheur que j'éprouve. Je pars demain; j'ai besoin de courage ; où en trouverai-je si vous détournez les yeux? Anastasie, déjà j'ai avoué à madame de Chateauvieux ce que j'oserais à peine vous répéter h vous-même. Votre mère m'a accueilli avec trop de bonté pour que je murmure contre les conditions qu'elle m'impose.

Oui , sans doute, plus le prix auquel on aspire est précieux, plus il exige d'efforts de celui qui l'ambitionne 5 je me soumets à cette loi dont mon cœur reconnaît la justice quoiqu'il en souffre. Je pars demain pour la Vendée ; peutêtre n'en reviendrai-je pas !

-^ Vous reviendrez , répondit Anastasie en fixant sur son amant un regard plein d'aveux et d'espérances.

— Peut-être ! reprit Armand avec un pressentiment mélancolique; mais si je ne dois plus vous revoir, n'emporterai-je rien qui me rappelle mon bonheur d'aujourd'hui? En mourant , Bavard baisa la croix que formait le pommeau de son épéc : il avait de la foi, je n'ai que de l'amour ; si je suis tué, qui recevra mon dernier adieu?

— Tué ! dit la jeune fille en pâlissant. Elle resta quelque temps irrésolue; puis,

cédant à un irrésistible entraînement du cœur, elle ôta de son doigt une bague d'argent d'une forme bizarre qu'elle avait achetée à Genève deux mois auparavant, et la glissa dans la

igS LE NOEUD GORDIEN.

main de Bennezons. Le jeune homm^p porta l'anneau à ses lèvres dans un ravissement muet qui , peut-être , lui troubla momentanément la vue; car, sans que le cheval d'Anastasiç eût renouvelé son faux pas, il avança le bras comme pour la préserver d'une chute et la retint ainsi , pressée contre son cœur, tout en marchant, tant que dura le feuillage d'un bouquet de saules qui dérobait les deux amans aux regards des autres promeneurs.

Le galop d'un cheval qui se fit soudainement entendre derrière eux termina cette mutuelle extase. Par un mouvement simultané, les amans s'éloignèrent l'un de l'autre ; Armand se pencha pour rajuster un de ses étriersqui était en fort bon état , tandis que mademoiselle de Chaleauvieux s'approchait d'un des saules dont elle cassa une branche quoiqu'elle eût déjà une cravache. Bien leur prit toutefois de s'être prudemment séparés. Un homme qui se ruait sur eux à fond de train passa outre emporté par son cheval qui trouva le chemin libre ; mais cette furieuse galoppade fit jaillir du ter-

l'anNEAI: D'Ar.GKNT. ig()

rain détrempé depuis plusieurs jours par la pluie , un flot de bouc liquide dont quelques gouttes atteignirent la robe d'Anastasie; au même instant l'insolent cavalier se retourna sur sa selle et montra au couple stupéfait la figure mélodramatique d'Alexandre Guibout. Justement courroucé de cette provocation grossière^ Bennezons piqua des deux pour se mettre à la poursuite de son rival. Plus prompte encore^ sa jolie fiancée lui barra le chemin en étendant devant lui, comme un symbole de paix, la branche de saule qu'elle venait de cueillir.

— Je vous défends d'adresser un seul mot à cet homme avant votre départ, lui dit-elle en usant de l'empire qu'une femme reçoit de l'Amour; c'est assez, c'est trop de vous être déjà compromis une fois avec lui. Songez que votre épée ne peut plus appartenir à une querelle particulière.

— Mais c'est vous que ce drôle a insultée , répondit Armand qui tourmentait son cheval pour épancher sa colère.

— Eh bien ! je lui pardonne. Qu'est-ce

d'ailleurs qu'une pareille offense ? Dans les rues <.lc Paris un cabriolet m'aurait plus mal arrangée. Deux coups de brosse et l'on n'y verra rien. Allons, laissez en paix cette pauvre bêle qui n'est nullement coupable de l'impolitesse de ce monsieur, et répondez-moi : Ne me disiez-vous pas tout-à-l'heure que j'avais toutes vos pensées? Vous occuper d'un autre quand je vous parle, c'est m'avouer que vous me trompiez.

— Vous tromper, Anastasie !

■ — Il n'est qu'un moyen de vous faire croire.

— Lequel ? Parlez , je vous en conjure. Que faut-il faire ?

— M'obéir.

— Toujours ! N'éles-vous pas mon ange prolecteur ? ma reine adorée ? Cet anneau , qui ne me quittera qu'à la mort, n'est que Ip premier d'une chaîne invisible, dont l'extrémité reste en votre main et me rend ainsi votre éter^ nel esclave.

Ramenée à son premier sujet , la conversa-

tion ne l'abandonna plus , et , au milieu de lieux communs toujours nouveaux pour les amans quoique répétés mille fois, le décoré de juillet finit par être complètement oublié.

Pendant le reste de la journée la conduite d'Armand à l'égard de madame de Chateauvieux et de sa fille offrit autant de réserve qu'il lui avait été permis de mettre d'abandon dans l'entretien autorisé par sa future belle-mère. La surveillance , on pourrait dire l'espionnage de la société réunie à Saint-Gervais, exigeait de lui cette prudence, et si son cœur en souffrit, il dut se consoler en se rappelant la compensation qu'il venait d'obtenir. Assis à l'écart dans

2o4 LE NOEUD GORDIEN.

un coin du salon , tandis qu'Anastasie brodait le plus mélancoliquement du monde près de la table à ouvrage, un triste et doux regard échangé rapidement était le seul témoignage qu'osât risquer leur tendresse. Malgré cette mutuelle discrétion , leur intelligence secrète fut remarquée de Cortail , qui observait avec une sorte de sollicitude paternelle les progrés de la passion de son ami. L'officier quitta la table d'écarté où il s'était lait battre par monsieur de Montespard et vint s'asseoir à côté d'Armand.

— A qui en as-tu avec ta physionomie douloureuse ? lui dit-il ; tu as l'air de poser pour un martyre de saint Sébastien. Et puis tu as contracté depuis ce matin un nouveau tic : que signifie cette manière de te baiser la main h chaque instant en regardant ma cousine ? si c'était la sienne, je comprendrais.

Tout en parlant , Cortail continuait ses observations; un mouvement involontaire de son ami lui fit apercevoir l'anneau d'argent dont celui-ci avait sentimentalement orné son petit

l'anneau d'argent. 205

doigt , le seul où d'ordinaire un homme puisse placer la bague qu'a portée la main mignonne de sa maîtresse.

— Hum ! fit le cousin d'Anastasie à cette découverte inattendue, en sommes-nous là? Je sais depuis long-temps que ma tante est folle ; mais je ne la croyais pas aveugle. Si j'avais prévu cela , c'est moi qui aurais fait le métier de duègne, sacrebleu !

— Ne te lâche pas, mon cher Félix, répondit l'amant en rougissant malgré lui.

— Et tu lui as sans doute donné aussi quelque brimborion dans le môme genre ?

— Quand je me permettrai d'offrir une bague à ta cousine, c'est madame de Bennezons qui la recevra.

— A la bonne heure ! Si cela arrange tout le monde, je ne demande pas mieux que de l'avoir pour cousin. Mais , en attendant, vous êtes deux enfans^ trois enfans, dirais-je sans le respect que je dois à la maturité de ma tante. Allons , voilà que tu suces encore ton doigt? Veux-tu bien me faire le plaisir de met-

tre tes gants. ït)ufes les femmes qui sont ici ont vu celle bague à la main d'Anastasie ; si l'on savait que tu en es devenu propriétaire , ce serait demain un toile universel , qui nous obligerait peut-être tous deux à mettre encore flambergc au vent, et tu sais qu'il n'est rien au monde que je déteste comme un duel à propos de jupes.

Armand reconnut la justesse de l'observalion et s'y conforma malgré l'aimant qui attirait sans cesse son doigt à ses lèvres. Madame de Chateauvieux et sa fille s^étant retirées un moment après , il se leva , non pas pour leur parler, ses adieux étaient faits, mais pour obtenir un dernier regard. Cette faveur lui fut refusée, car ce moment était un de ceux où le monde fait sentir son despotisme aux cœurs sensibles. Règle générale : la femme la plus passionnée ne se retouiMie jan>ais eii tsortant d'un salon, et n'a plus dH eux pour son anlant, à dater de l'instant où elle a remis son châle ou son boa.

Sans prévenir son ami , dont il redoutait la

l'anneau d'argent. ao"?

raison désenchanteressej Armand avait déjà demandé une voiture pour le lendemain matin. En rentrant dans sa chambre il acheva ses préparatifs de départ avec la consciencieuse ponctualité d'un homme pour qui tout engagement est sacré. Il était à genoux devant sa malle, lorsque la porte s'ouvrit ; Cortail parut sur le seuil, en robe de chambre et un bougeoir à la main ; à la vue des hardes éparses sur toutes les chaises, il resta un instant immobile.

— Où vas-tu? dit-il enfin sévèrement comme Guillaume-Tell à Arnold.

Évidemment contrarié de cette visite , Bennezons se leva et referma la porte ; puis s'arrètant devant son ami et le regardant fixement à son tour :

— Je vais en Vendée , répondit-il d'un ton froid.

L'officier &e mordit les lèvres et posa le bougeoir sur la cheminée, si rudement qu'il sembla vouloir l'y briser.

— Je sais ce que tu peux me dire sur un pareil sujet , reprit Armand avec vivacité pour

couper court à toute remontrance; je te préviens que ma résolution est prise et que rien au monde ne m'en fera changer. Je pars au point du jour ; si tu n'as pas plus envie de dormir que moi, je vais faire monter du punch et nous passerons le reste de la nuit ensemble. Qui sait si nous retrouverons jamais l'occasion de boire à notre santé ?

— Ainsi tu partais sans me dire adieu, reprit Félix 5 que laissait froid la gaîté factice de son compagnon.

— J'allais t'écrire; les adieux de vive voix sont une triste chose qu'il est raisonnable d'éviter.

— Les as-tu tous évités, aujourd'hui?

Armand ne répondit pas , mais ses yeux se

portèrent machinalement sur sa bague et y restèrent fixés avec une expression mélancolique.

— Écoute, reprit Gortail d'un ton grave, mais affectueux ; quoique tu agisses souvent comme un enfant, de fait tu es un homme.- Personne n'a le droit de régenter tes actions ou

l'anneau d'argent. 209

de t'en demander compte. Je ne veux pas invoquer l 'ascendan t que devraient peut-être me donner sur toi mon âge et mon expérience. Je ne me reconnais d'autorité que celle de l'amitié, mais celle-là j'en userai, dussé-je te déplaire. Depuis que nous servons ensemble je me suis attaché à loi , et tu sais que moins j'éparpille mes affections, plus en revanche elles sont fermes et sincères. Je me regarde comme ton frère aîné ; à ce titre j'ai droit à ta confiance, et je la veux. Que signifie ce mystère à mon égard? te défies-tu de moi? Si ce que tu médites est honorable, pourquoi me le cacher? depuis quand manqué-je d'intelligence pour comprendre ce qui est bien, et de cœur pour l'approuver ? Armand , ne sommes-nous plus amis ?

Bennezons serra la main que lui tendait son frère d'armes , et la laissa retomber aussitôt par un mouvement empreint de tristesse.

— Amis jusqu'à la mort , répondit-il ; mais ne m'interroge plus. Que pourrais-je te répondre? Te prendre pour confident désormais se- II. ,4

rait un tort pour tous deux. Oublies-tu que tu entres au service du gouvernement, et que j'emporte en Vendée ma cocarde de la garde royale ?

— • Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,

C'est là ce que tu veux dire , n'est-il pas vrai ? Fais-moi grâce, je t'en prie, de l'héroïsme romain; il m'inspire plus de mépris que d'admiration. Le drapeau de ces gens-là était une louve, et ils ont toujours été dignes d'un pareil symbole. Crois-tu cpie si le sort nous mettait un jour , en face l'un de l'autre , dans quelque champ-clos du Morbihan, tu aurais l'héroïsme de faire feu sur moi ? le crois-tu ?

A son tour Armand prit la main de son ami et l'étreignit avec énergie.

— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi, dit-il ensuite ; au fond tu partages mes opinions, je le sais.

— Oui, mais non tes illusions, 11 v a un an la Vendée était possible. Bien d'autres avec moi y avaient marqué leur place et s'y fussent ren-

l'anneau d argent. air

dus au premier appel. En ce moment, il est trop tard, et en politique l'occasion perdue ne se retrouve pas. La prise d'armes dont l'espoir vous berce tous n'aboutira qu'à quelque échauffouréc dont le seul résultat sera de perdre les imprudens qui s'y seront compromis.

— Dis les braves.

— Les braves, soit ; quoique la recherche d'un péril inutile annonce plus de folie que de vrai courage. Je suis soldat comme toi, et certes je n'estime pas ma vie plus précieuse que la tienne; mais dans un combat, je veux pour moi une chance , si faible qu'elle soit , ne fût-ce que la chance d'une balle contre un boulet. A moins d'avoir entièrement perdu la tète , ce que je crains , tu ne t'es pas engagé sans recevoir quelque garantie? A un homme comme toi on a dû montrer de la confiance ? enfin tu es sans doute au fait de ce qui se prépare ? Je ne l'interroge pas, je ne te oemandc aucune preuve, et je m'en rapporte à ta seule parole. As-tu , je ne dis pas l'espoir , mais la certitude que nous trouverons au rendez -vous

des armes et des hommes ? qu'une fois l'épée h. la main , nous serons un contre deux , un contre trois, n'importe; mais enfin que nous formerons un noyau d'armée suffisant, sinon pour vaincre, du moins pour lutter ? Jure-moi que tu as cette certitude : j'envoie ma démission au général Admirauld, et je pars avec toi. Bennezons garda un instant le silence.

— Tu m'en demandes plus que je n'en ai demandé moi-même , dil-il ensuite avec quelque embarras ; je n'ai pas l'habitude de soumettre une question de dévouement à une démonstration mathématique.

' — J'en étais sûr , s'écria Félix en modérant aussitôt un emportement involontaire ; ainsi tu ne sais rien et tu agis de confiance. On te dit : Allez là. Cela te suffit et tu y vas. Ce qu'il y a de plus bouffon, c'est qu'en faisant ce métier de commissionnaire tu te prends pour un héros.

— Cortail....

—f Parbleu! fâche-toi si bon te semble; tu entendras la vérité. Tout à l'heure tu me par-

l'anneau d'argent. 2i3

lais de dévouement: penses-tu m'éblouii* par de grands mots? Qu'a de commun le dévouement politique avec le sentiment qui te fait agir en ce moment? Tu n'es pas un Larochejaqudein , mon pauvre Armand, tu es un amoureux , pas autre chose. Dieu me garde de médire de l'amour, cela me serait moins permis qu'à tout autre ; mais je ne puis soufTrir son intervention dans de sérieuses entreprises qui ne doivent relever que de la conscience.

— Ma conscience est d'accord avec mon cœur.

— ^ Dis que tu veux plaire à ma tante ; car c'est elle, j'en suis sûr, qui te pousse à cette extravagance. Si ton projet n'avait été concerté qu'entre ma cousine et toi, je pourrais t'absoudre. Anastasie a certainement d'aussi beaux yeux que la duchesse de Longueville, et l'on ne doit pas te demander plus de sagesse qu'à Larochefoucauld. Mais, ce qui me courrouce malgré moi, c'est que vous êtes tous deux des instrumens dans la main d'une femme qui a passé l'âg&de raison sans devenir raisonnable.

2l4 Ï^E NOEUD GORDIEN.

Il y a long-temps que j'ai jugé madame de Chateauvicux , et tu peux m'en croire, quand je le dis que si tu te laisses mener par elle tu es un homme perdu. Gomme à toutes les personnes qui ont plutôt de l'activité dans l'esprit que de l'esprit même, il lui faut un dada qu'elle puisse enfourcher du matin au soir, sauf h s'en dégoûter et à le réformer pour en prendre un autre. Je l'ai connue successivement bel-esprit, dévote, artiste, joueuse. Il lui est resté un peu de tout cela , mais dans ces derniers temps la philantropie avait prévalu. Depuis la révolution, c'est sur la politique qu'elle chevauche de préférence ; fidèle à son habitude d'imposer aux autres ses préoccupations, elle t'envoie aujourd'hui en Vendée , comme il y a deux ans elle voulait m'envoyer à Tunis.

— A Tunis ?

' — Oui, à Tunis. En ce lemps-là, entre autres actes d'humanité, ma tante rachetait des captifs à raison de cinq francs par mois. C'était de la vertu à bon marché comme tu vois 5 mais c'est toujours celle-là que préfèrent ceux qui en

l'anneau d'argent. 2i5

fonl leur état. Un jour ne lui prit-il pas fantaisie de me faire flùre le voyage d'Afrique pour m'assurer de la fidélité avec laquelle était employé l'argent de cette magnifique rançon? Elle ne m'a jamais pardonné mon refus. A ma place tu serais parti , n'est-ce pas ?

— Eh bien , oui ! j'aime Anastasie , et pour l'obtenir il n'est rien que je ne fasse ; il n'est aucunes conditions que je n'accepte, fussent-elles, comme tu le dis, folles ou téméraires. D'ailleurs, j'aurais choisi par goût l'épreuve qui m'est imposée. Peu importe qui est le premier dans mon cœur, de l'amour ou du dévouement, pourvu que ces deux sentimens s'accordent et me poussent au même but. Je te le répète , ma résolution est inébranlable ; ainsi, pas un mot de plus sur ce sujet, je t'en supplie, et ne troublons pas par une discussion inutile le peu d'instans qu'il nous reste à passer ensemble.

— Soit, répondit Cortail en lui tournant le dos.

Il fit plusieurs tours d'un air pensif, sortit

ensuite de la chambre, et y rentra un moment après en portant une boîte d'acajou.

— Voici mes pistolets, dit-il à son inflexible compagnon , ils sont meilleurs que les tiens et lu en auras peut-être besoin.

— Merci , j'aime mieux cela que tes remontrances , répondit Bennezons en acceptant ce cadeau avec autant de cordialité que son ami en mettait à l'offrir.

— Il est une autre chose à laquelle tu n'as pas pensé, reprit Félix après un instant d'hésitation ; la nécessité de tenir ton rang dans la garde t'a fait dépenser d'avance plusieurs années de ton revenu. Forcé maintenant de liquider cet arriéré, tu ne dois pas avoir d'argent disponible ; je sais que tu n'en as pas.

■ — Qu'ai -je besoin d'argent? interrompit Armand ; j'ai de quoi payer mon voyage, cela me suffit. Je ne vais pas en Vendée pour donner des bals ou tenir table ouverte ; je vais cliouanner. Un fusil de chasse sur le dos, à la ceinture tes pistolets et mon poignard; voilà tout ce qu'il me faut.

l'anneau d'argent. 217

' — Mais en cas de malheur, si ta es forcé de sortir de France^ il te faudra de l'argent sous peine de mourir de faim , ou d'éprouver , comme Dante , l'amertume du pain de l'étranger. Tu sais qu'en commençant notre voyage , nous avions le projet de visiter toute la Suisse et même d'aller jusqu'à Milan. Notre caisse est encore assez bien garnie ; pour moi, j'ai besoin de fort peu de chose, puisque je dois rejoindre dans la quinzaine mon nouveau régiment qui est en garnison à Lvon. Tu vas donc prendre le fonds social : capital , cent louis à ce que je suppose , ajouta Cortaii en riant, et il mit sur la cheminée une bourse verte pleine d'or.

— Mais ces deux mille francs sont à toi seul, et je suis déjà ton débiteur, s'écria Bennezons.

— Tu me devras cela de plus.

— Et si je suis tué !

— Est-ce qu'on est tué? tu m'as imposé silence tout à l'heure, à ton tour, pas d'observation. Et puis j ne vais-je pas devenir ton cousin ?

2l8 LE NOEUD GORDIEN.

Nous réglerons nos comptes quand tu auras louché la dot de ta future.

Les deux amis passèrent ainsi le reste de la nuit, se rappelant l'un à l'autre mille circonstances de leur vie passée, auxquelles l'approche d'une séparation peut-être éternelle donnait un intérêt nouveau ; et causant de l'avenir avec un mé!anged'espoir,de mélancolie et d'insouciance. Au point du jour, Cortail conduisit Armand à la voiture, qui attendait celui-ci devant la façade des bains.

— Adieu 5 lui dit-iî alors, en cachant sous un calme affecté une émotion réelle ; je ne te dis pas comme le fils de Procida, dans les Vêpres Siciliennes :

Va mourir pour ton prince, et moi pour mon pays.

J'espère bien, au contraire, que nous ne mourrons ni l'un ni l'autre; du reste, Dieu est le maître. Mon pauvre Armand, quand nous ser-^ vions tous deux dans notre beau cinquième de la garde, qui eût dit que nous nous quitterions

l'anneau d'argent. 219

ainsi! C'est cette maudite révolution... Allons, ne pensons pas à cela. S'il y a un mouvement

là-bas, et qu'on y envoie mon régiment

nous allons peut-être nous rencontrer... Dans ces infernales guerres civiles on a vu des frères se tuer avant de se reconnaître — Bah ! sensiblerie de femme. .. tu ne m'écoutes pas.

En effet, au lieu de répondre, Armand contemplait la fenêtre de la chambre où reposait en ce moment mademoiselle de Chateauvieux. Cortail suivit de l'œil ce regard qui restait fixé d'un air de désappointement sur les volets obstinément fei'més.

— Je comprends, dit-il avec un mélange de compassion et d'ironie ; mais tu espères en vain ; le jour commence à peine, et Anastasie ne se lève jamais avant neuf heures.

— Elle dort, répondit Bennezons, en essayant un pénible sourire; tant mieux , je serais malheureux de troubler son repos. Tu as veillé, toi !.. . adieu ! . . . elle dort !

Sans dire un mot de plus, Armand serra la

main de son ami avec une énergie où se peignait la violente agitation de son ame, et s'élança dans la voiture, qui un moment plus tard l'entraîna rapidement vers Genève.

Yin.

Le jour même du départ de Bennezons, une lettre à large enveloppe et à cachet noir fut remise au décoré de juillet qui , depuis le duel où il avait été vainqueur, se trouvait condamné à un isolement de plus en plus pénible pour son cœur et humiliant pour sa vanité. Témoin des progrès de son rival, impitoyablement repoussé par l'espèce de cordon sanitaire dans lequel madame de Chateauvieux le tenait emprisonné, enfin ayant subi toutes les phases de la passion

malheureuse, il était arrivé graduellement à cet état (.l'exaspération qui ne rêve plus Pamour , mais la vengeance , et auquel doit être attribuée la brutale équipée qu'il s'était permise à la promenade. ^ Après avoir lu la lettre à cachet noir, Alexandre Guibout sortit de sa chambre dans une agitation inexprimable, et se lança, comme un cerf qu'une meute poursuit , à travers les rudes sentiers de la montagne. Le soir , il revint haletant, harassé, les yeux brillant d'un feu sombre et la physionomie empreinte d'une expression machiavélique. Sans songer à dîner , sans reprendre haleine, il passa un crêpe à son chapeau , improvisa un deuil dont sa position de voyageur justifiait l'irrégularité^ puis il se rendit chez M. de Montespard, qui, dans sa chambre unique, conservait l'habiluue de l'étiquette. En entendant son valet de chambre qui lui annonçait la visite du décoré de juillet, le marquis éprouva une vive surprise , mais sans en rien manifester , car l'étonnement , quelle qu'en soit la cause , messied aux gens d'esprit. II se leva

donc, accueillit^ dans une att'tude aussi froide que polie , le visiteur inattendu , et resta debout pour éviter de lui offrir un siège.

• — Monsieur le marquis , lui dit Alexandre Guibout en le saluant avec une déférence respectueuse , ma démarche vous étonne sans doute 5 et je le conçois. Permettez-moi une explication franche qui convient à mon caractère comme au vôtre. J'ai eu des torts envers vous ; je les reconnais et je viens vous prier de les oublier. L'an dernier , lor.^que je revins à Montespard , j'avais la tête échauffée par les événemens de Paris, et cette exaltation que tant d'autres partageaient alors m'a entraîné à des folies que je regrette aujourd'hui.

Le décoré fît une pause comme pour attendre l'effet de son exorde ; mais, au lieu de répondre, l'ex-pair de France inclina légèrement la tête et la releva aussitôt en regardant fixement son interloculeur.

■^— Ma nouvelle position , reprit celui-ci avec une sorte de càlinerie diplomatique , m'impose comme un devoir la satisfaction que je désire

224 ^^ NCœUD GORDIEN.

VOUS offrir. M. Guibout , mon oncle, vient de mourir après m'avoir institué son héritier universel.

Le décore prononça ces derniers mots d'une voix plus sonore et chercha de l'œil un fauteuil, persuadé sans doute que les quatre-vingt mille livres de rente , apportées par la lettre à cachet noir , lui donnaient le droit de s'asseoir même en présence d'un pair de France ; mais le marquis était trop gentilhomme pour ployer le genou devant le veau d'or ; loin de là , il porta la tète un cran plus haut et se contenta de dire d'un air indifférent :

— Ah! M. Guibout est mort. Tant pis; c'était un honnête homme.

— Le modèle des gens de bien , et je le pleurerai toute ma vie, reprit Alexandre déjà familiarisé avec le langage d'héritier. Mais la mort est la destinée commune. La perte douloureuse que je viens d'éprouver me rend propriétaire des forges de Montespard ; je deviens donc , monsieur le marquis, votre plus proche voisin y et c'est en cette qualité que je me pré-

L A.\NE\U D ARGENT. 22l>

sente devant vous. Je crois siivoir, continua le décoré en hésitant un peu , que des considérations indépendantes de votre volonté, et auxquelles j'ai le tort de n'avoir pas été étranger , vous éloignent en ce moment de votre terre. Par sa position industrielle , mon oncle jouissait , dans notre pays , d'une influence dont j'hériterai, je l'espère. Veuillez donc me permettre, monsieur le marquis, de vous olfrir mes services. Si vous pensez que mon intervention officieuse puisse avoir quelque poids auprès d'une population un peu effervescente, disposez-en , je vous en prie ; je serai trop heureux de réparer, en cette occasion , mes extravagances de l'année dernière.

Le pair de France se redressa de nouveau.

— Le marquis de Montespard , dit-il avec une certaine hauteur, n'a besoin de la protection de personne pour habiter son château dès qu'il le jugera convenable. Vous vous trompez , monsieur ; je suis ici pour des raisons de santé et non pour aucune de celles que vous supposez. — Sa dignité mise à couvert, le vieux genn. i5

lilhommc reprit d'un air plus gracieux : — Du rcslc 5 monsieur , je vous sais gré de votre déiTiarchc. Un tort avoué d'une part doit être ouhlié de 1 autre ; ainsi ne parlons plus de ce qui s'est passé l'an dernier. A mon retour à Montespard je serai charmé de vous recevoir. Entre nous, continua le marquis en souriant finement, ce que la forge et le château ont de mieux à faire , c'est de vivre en bonne intelligence. Songez qu'après avoir pillé l'un , nos petits Mazaiiiello du Beaujolais pourraient bien se chauffer de l'autre. Mais, j'en suis sûr, je parle à un homme converti , et désormais convaincu comme moi que tout charivari peut finir par le tocsin.

« — Un charivari ! ah ! monsieur le marquis , il y a de la rancune dans ce mot , observa le jeune homme d'un air doucereux.

— Cette petite vengeance ne pourrait plus vous atteindre, répondit M. de Montespard. Quand on a comme vous quatre-vingt mille livres de rentes, on ne donne plus de charivaris, on en reçoit.

l'anneau d'argent. 227

Le décoré de juillet se prêta de bonne grâce à cette plaisanterie , et, profitant de la disposition favorable de son interlocuteur , reprit , non sans quelque embarras :

' — Maintenant que vous avez bien voulu signer la paix, permettez-moi, monsieur le marquis, de vous entretenir d'une affiiire à laquelle j'attache la plus haute importance, et qui , je le crois , ne sera pas sans intérêt pour vousmême.

Le pair de France offrit une chaise au jeune visiteur , prit pour lui-même l'unique fauteuil de la chambre et s'assit le premier , maintenant ainsi , malgré sa politesse parfaite , la prééminence de son âge et de son rang. Quoique sa susceptibilité bourgeoise fût en secret irritée de cet arrangement, Alexandre Guibout entra en matière avec un redoublement de déférence.

■ — Ma confession sera courte, dit-il , je ne veux pas vous importuner. Depuis que j'ai rencontré à Genève mademoiselle de Chateauvieux y j'ai conçu pour elle une passion dont la manifestation irrétléchie lui a déplu sans doute,

car à plusieurs reprises j'en ai été cruellement puni. Cependant, peut-être me fais-je illusion , je n'ai pas perdu tout espoir 5 mais jusqu'ici j'avais dû m'interdire une démarche à laquelle m'enhardit aujourd'hui le changement de mon sort. Les différens avantages sociaux peuvent se compenser, du moins je le pense. Ma fortune me permet d'offrir à mademoiselle de Ghateauvieux une position digne d'elle. Ma naissance n'est pas noble, il est vrai , mais elle est honorable. Ma mère était une demoiselle de Saint-Gorgon, famille ancienne et considérée. Enfin , monsieur le marquis , c'est à vous, ami de madame de Ghateauvieux, que j'ose adresser une demande d'où dépend mon bonheur. Si vous me faisiez l'honneur de l'accueillir et de devenir mon protecteur auprès de ces dames, j'en éprouverais une éternelle reconnaissance.

Gâchant sous une indifférence affectée l'intérêt que lui inspirait une pareille démarche , le marquis garda quelque temps le silence.

— Vous comprenez, dit-il enfin, qu'avant de vous répondre j'ai besoin de réfléchir. Ac-

cepter la mission dont vous me chargez , c'est prendre l'engagement de vous servir de tout mon crédit ; or , je ne m'engage jamais légèrement. Revenez demain ; d'ici là j'aurai pris un parti.

Ce délai n'était qu'un acte de convenance , car la décision du marquis fut instantanée. Avec la promptitude de jugement particulière aux hommes spirituels , il traça de l'amoureux solliciteur une sorte de signalement matrimonial, formulé à peu près en ces termes :

— Age convenable, p>hysique assez bien pour un mari, manières vulgaires, éducation bourgeoise, principes politiques détestables , nom absurde , fortune superbe.

— Le nom peut se changer , pensa le marquis en concluant • Anastasie , qui est bien élevée , se chargera de réformer l'éducation , et la fortune de corriger les principes ; le jeune homme est déjà dans le bon chemin ; pour venir me voir , il avait ôté son ruban.

Le vieillard se décida donc à protéger le postulant ; l'antipathie qu'il avait conçue pour Ben?

33ô LE NOEUD GORDIEN.

iiezons le poussant d'ailleurs à cette résolution. Ce fut de l'air le plus affable et avec un sourire d'heureux présage , qu'il accueillit le lendemain le décoré de juillet.

— Mon cher monsieur Guibout , lui dit-il avec une familiarité de grand seigneur , je suis à vous, comptez sur moi. Il est quelques petits arrangemens nécessaires et dont nous conviendrons plus tard. Vous êtes un homme intelligent et raisonnable ; ainsi je suis sûr que nous nous entendrons à merveille. Madame de Chateauvieux retourne à Genève dans deux jours ; il est inutile que j'entame la négociation avant son départ. Vos intérêts doivent vous appeler dans le Beaujolais ; allez-y, mais soyez dans un mois à Genève. D'ici là j'aurai, je l'espère ^ mené l'affaire h bon port.

Alexandre se confondit en remerciemens et en protestations de reconnaissance ; mais , dès qu'il eut quitté son noble protecteur, l'expression obséquieuse de sa physionomie se changea soudain en un épanouissement ricaneur.

— Ah! vieux Polignac, se dit-il en employant

l'anneau d'ai\gent. 23 1

une métaphore politique fort à la mode alors parmi le populaire de Paris, tu as mordu à l'hameçon parce qu'il est d'or! J'espère que ces deux princesses seront aussi avides que toi. Oui , dans un mois je serai à Genève. S'il faut manger la moitié de ma fortune pour éblouir cette orgueilleuse créature , je la mangerai ; et quand j'aurai son consentement, quand elle m'aura dit : « Je serai votre femme , » je lui répondrai : « Je ne veux pas de vous. » Oui , sacrebleu ! je lui dirai : « Je ne veux pas de vous! )) et cela le jour de la signature du contrat, en présence de l'impératrice sa mère et de toute son auguste famille, es d eux fe mmes-là m'ont trop vexé ; je serais un lâche si je n'en lirais pas une vengeance éclatante.

Ignorant le projet diabolique , inspiré peutêtre au décoré par l'histoire du marquis de Brunoy,M. de Montespard tint fidèlement sa promesse. De retour à Genève avec ses deux compagnes , il laissa passer politiquement une quinzaine de jours, afin de donner à l'absence, ce vent destructeur, le temps de souffler sur le souvenir de Bennezons. Ce délai écoulé , un jour que madame de Chateauvieux lui parlait du mariage d'Anastasie en faisant l'éloge d'Ar-

mand , il trouva l'occasion opportune et entama la discussion.

— Sans vos engagemens envers ce jeune homme , dit-il d'un air de regret , j'aurais eu un autre parti à vous proposer.

— Proposez toujours, répondit madame de Chateauvieux ; vous savez qu'une femme aime assez à causer mariage.

— C'est tout simplement un parti de 80,000 livres de rentes , reprit le négociateur , qui mit ce propos colossal en tête de son attaque, ainsi que, pour combattre les Romains, Pyrrhus, roi d'Épire , rangeait des éléphans devant son front de bandière.

La femme chevaleresque tressaillit sur son fauteuil , comme si cet éléphant d'or , qui a nom 80,000 livres de rente , l'eût touchée de sa trompe.

■— - Voilà un parti digne d'une duchesse, ditelle en se remettant de son émotion. De qui voulez-vous parler ?

— D'un homme que vous connaissez déjà , quoique peut-être il ait été mal apprécié de

l'anneau d'argent. 235

vous; d'un homme dont le nom va vous surprendre.

— Quel préambule ! Mais parlez donc.

— D'Alexandre Guibout . puisqu'il faut l'appeler par son nom , répondit le marquis en parodiant le vers de Lafontaine au sujet de la peste.

Madame de Ghateauvieux fît un second soubresaut. Sans lui donner le temps de prendre la parole , le pair de France lui expliqua l'affaire dans tous ses détails , et conclut sa harangue en demandant formellement la main d'Anastasie pour son protégé. La promesse faite à Bennezons , les mots sonores d'honneur , de délicatesse , de loyauté , les répugnances inspirées par les opinions , la naissance et les manières du nouveau prétendant , furent opposés à l'orateur , comme il s'y attendait et sans qu'il s'en inquiétât beaucoup. Ayant prévu toutes les objections , sa réponse h chacune d'elles était prête.

— Ma chère amie , dit-il à son interlocutrice en usant du langage familier qu'autorisait de sa

part une longue intimité^ parlons raison. La richesse^ je le sais , existe souvent sans le bonheur ; mais lui , en revanche , ne se rencontre que bien rarement sans elle. Dans notre classe surtout , la fortune est une nécessité. Vous n'è^ tes pas riche , Bennezons l'est moins encore ; en unissant ces deux médiocrités , vous arrivez tout droit à la gène pour Anastasie. Je dis la gène ; si elle a plusieurs enfans , je dirai : la pauvreté. Ce projet de mariage a été conçu sans me consulter , et dans un de vos momen d'engouement romanesque. Mais aujourd'hui que j'en appelle à votre bon sens et à votre sollicitude pour votre fille, vous avouerez qu'il ne peut pas supporter une discussion sérieuse.

— M. de Bennezons n'est pas riche, j'en conviens; mais sa naissance est excellente, et, à mes yeux, c'est une considération capitale.

— D'abord les Bennezons sont éteints, et celui-ci est d'une famille greffée sur l'ancienne on ne sait comment.

— Il est Bennezons véritable , j'en suis certaine. Savez-vous que les Bennezons sont la

l'anneau d'argent. 287

fleur de la noblesse normande, et qu'ils datent do Gharles-le-Chauve ?

— Et quand ils dateraient de Charles-le- Chauve 1 ce n'est, après tout, que de la seconde race , répondit le vieux gentilhomme avec le superbe sourire qu'eût pu se permettre un Mérovingien ressuscité.

— C'est quelque chose , dit en riant à son tour madame de Chateauvieux.

— Quelque chose, mais peu de chose. Voyezvous , ma chère amie , en France il v a une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Tout le reste , petite noblesse ou bourgeoisie, doit être placé au môme rang. Pour moi , entre Bennezons et Guibout je ne fais aucune différence; et vousmême , vous vous être montrée un jour de mon avis. Entre nous, votre mari s'appelait M. Pourtois.

— Il ne s'agit pas de cela ; je me nomme madame de Chateauvieux. Comment pensezvous que ma fille puisse s'appeler Guibout?

— Gela serait d'autant plus déplorable , dit

a38 LE NOEUD GORDIEN.

le marquis avec un sérieux affecté , que de Guibout on fait très-facilement Gibou.

• — Et alors , chaque fois qu'Anastasie recevrait du monde , on dirait : Nous allons prendre le thé de madame Gibou. Vous le premier.

— J'en suis capable. Mais , comme vous le disiez tout-à-l'heure, il ne s'agit pas de cela. Un nom ridicule se quitte; je ne pense pas que le jeune homme tienne au sien le moms du monde. C'est l'affaire d'un pourvoi devant le garde-dessceaux ; pas autre chose.

— S'il avait une terre ? observa madame de Ghateauvieux d'un air pensif.

— • Une terre ! Je ne crois pas. Mais il possède près de Montespard des étangs magnifiques.

— Où cela méne-t-îl ?

— Droit à votre but. Jetez dans un étang dix bourgeois, je me charge de repécher dix nobles. Monsieur de l'Étang d'abord; à tout suzerain tout honneur ; ensuite , monsieur de J^amare, monsieur de Leau, monsieur du Jonc, monsieur de Labonde, monsieur de JJle.,..

l'anneau d'argent, 289

— Monsieur du Brochet, dit à son tour madame de Chateauvieux ; faites-moi grâce du reste de Ja pèche. Mais tout cela n'est qu'une plaisanterie.

— Voici qui n'est pas une plaisanterie. La mère de monsieur Guibout était une demoiselle de Saint-Gorgon, d'une bonne famille du Beaujolais; qui empêche notre jeune homme d'en relever le nom et les armes ? Madame de Saint-Gorgon ! Trouvez-vous que ce nom ferait un trop mauvais effet à la porte d'un salon ?

— Je ne dis pas cela ; au contraire , il a quelque chose de chevaleresque qui ne me déplaît pas; Saint-Gorgon ! je crois que cela irait assez bien à Anastasie , qui est grande et brune.

Madame de Chateauvieux se laissa vaincre de la sorte, article par article ; mais, à la fin de la discussion, elle réitéra le refus par où elle avait débuté, et déclara que, tout en reconnaissant les avantages de l'alliance qu'on lui proposait, elle était décidée à tenir la parole donnée h monsieur de Bennezons. Le marquis n'insista pas, comptant sur les réflexions de son ancienne

24o LE NOEUD GORDIEN.

amie plus encore que sur sa propre éloquence. 11 ne lut pas déçu dans ce calcul. La femme à principes héroïques et religieux , qui , en face du vieux pair de France , avait pris la défense d'Armand , passa à rcnnemi^ c'est-à-dire au Guibout, avant d'avoir rejoint sa fille.

La soudaineté d'un pareil changement n'a pas besoin de commentaire. Les sentimens ordinaires s'insinuent dans le cœur graduellement, comme naissent les rayons de l'aube; les fortes passions, au contraire, s'en emparent de force et d'un seul coup, ainsi que le soleil inonde de sa lumière une chambre dont les volets s'ouvrent à midi. L'or, ce soleil monnayé, possède, autant que l'astre souverain lui-même, celte puissance d'irruption et d'éblouissement à laquelle les caractères les plus stoïquement trempés ne résistent pas toujours et qui devait trouver sans défense une femme dont la vanité surpassait la fortune. Dans les rêves les plus ambitieux dont sa fille était l'objet , madame de Chateauvieux n'avait jamais rien espéré d'aussi splendide que l'établissement proposé par son

r.'ANNF.xr d'argent. r>4f

vieux conseiller. A ses yeux, les fermes, les forges, les maisons de ville et de campagne d'Alexandre Guibout se dressèrent subitement en s'empilant les unes sur les autres dans un ordre imposant et grandiose. Pendant quelque temps, il est vrai, une crevasse de cette Babel dorée laissa voir l'image irritée de Bennezons ; mais le ferme esprit de la femme entre deux âges chassa bientôt cette vision importune comme on effraie du pied un lézard mal appris qui s'aventure dans un monument consacré.

Les conversions récentes inspirent toujours h ceux qui les subissent une rare ferveur de prosélytisme. Convaincue de la divinité de la Fortune, madame de Chateauvieux ne perdit pas de temps pour prêcher sa croyance à la personne la plus intéressée à ce débat et dont le consentement était indispensable à sa solution. A son retour d'une promenade sur le lac, Anastasie fut assaillie par une de ces attaques maternellement impitoyables qui vont droit et ruide comme une charge de cavalerie, en sabrant au profit de l'intérêt tous les liens , ir. 16

2/{2 LE NOEUD GORDIiplN.

tous les sei'mens, tous les droits de l'yniour. La jeune (llle se lévoltM d'abord contre Tidée de rompre l'alliance dont son anneau d'argent était devenu le gage.

■ — Il est impossible que vous parliez sérieusement, dit-elle en regardant sa mère avec un sourire d'incrédulité ; sans doute vous voulez m'éprouver, et ceci est une plaisanterie concertée entre vous et monsieur de Montespard?

— Ai-je l'habitude de plaisanter lorsqu'il s'agit de ton avenir? répondit madame de Ghateauvieux d'un ton grave ; je ne t'ai pas dit un seul mot qui ne soit sérieux et vrai. La plus importante aclion de ta vie, de la mienne par conséquent , doit se décider en ce moment. Un parti, tel que mon amour pour toi n'aurait jamais osé en espérer un semblable, se présente aujourd'hui ; toutes mes sympathies lui sont acquises, je ne te le cache pas; car je veux être franche avec toi. Mon consentement est donc prêt , mais c'est le tien qu'il faut avant tout. Voyons : quelles objections peux-tu faire contre ce projet qui me rendrait si heureuse ?

l'ajsneau d'argent. 3i^

—Mais, maman... et Armand? dit Anastasie.

— Tu veux dire monsieur de Bennezons, reprit la femme de quarante-six ans; eh bien ?

Cette inintelligence affectée blessa la jeune fille et lui inspira un accès d'énergie.

— Il m'aime, s'écria-t-elle.

— Cela ne m'étonne pas; tu es assez bien pour inspirer une passion.

— Mais je l'aime aussi, moi, et vous ne l'ignorez pas. L'attachement que j'ai conçu pour lui est né sous vos yeux; vous l'avez vu se développer jour par jour sans y mettre obstacle ; vous connaissez aussi bien que moi-même l'engagement qui nous lie, et quand je prononce son nom, il semble que je parle d'un étranger. J« vous le répète, je Taime! Prétendrez-vous maintenant que ce soit sans votre aveu ?

— Accuse-moi, tu en as le droit, répondit madame de Chateauvieux avec une douceur hyporit e. Les reproches que tu me fais, je me les suis adressés déjà plus d'une fois; mais dans ta bouche ils me semblent bien durs. J'ai eu tort, sans doute , de ne pas rompre dès son

origine une liaison qui ne pouvait aboutir à rien de sensé. Mais pouvais-je prévoir ce qui arrive aujourd'hui ? Toutefois, j'ai manqué de prudence , et voilà ce que je ne me pardonne pas. A lions , chère enfant , tu vois que je reconnais mes torts; à ton tour, avoue que tu n'es pas raisonnable.

— Je le serais sans doute si je manquais à ma parole ?

— Toujours de l'exagération. S'il fallait donner une interprétation aussi rigoureuse à toutes les promesses qu'il est impossible de tenir, la vie tout entière ne serait qu'un parjure. Tu m'aimes trop , n'est-il pas vrai , pour te marier sans mon consentement ? Comment donc peux - tu te regarder comme engagée quand je ne le suis pas ?

— Mais vous-même, n'avez-vouspas promis...

— Rien. J'ai toléré des assiduités auxquelles je ne voyais aucun inconvénient, n'y attachant pas d'importance. Que s'est-il passé? une chose qui arrive tous les jours dans le monde, aux eaux surtout. Au milieu d'une société assez

l'anneau d'argent. 245

ennuvcuse, un jeune homme inoccupé t'a remarquée parce que tu étais en effet la plus remarquable ; comme il faut au bal des danseurs et dans un concert des musiciens, tu as dansé, tuas chanté avec lui; mais ne l'aurais-tu pas fait avec tout autre homme de bonne compagnie qui eût eu des jambes ou de la voix? L'intérêt plus ou moins vif que tu as pu prendre à une connaissance de quelques jours n'a donc qu'une gravité éphémère. Les liaisons contractées aux eaux sont d'une nature tellement exceptionnelle, qu'elles ne sauraient engager pour l'avenir. On se rencontre à Spa ou à Baréges, on se voit tous les jours comme si l'on était amis intimes; la saison finie , chacun part de son côté et l'on ne se connaît plus. Nous voici en Suisse , monsieur de Bennezons est en Vendée; qui peut dire seulement si vous vous reverrez jamais?

— S'il est en Vendée , qui l'y a envoyé ? dit Ânastasie d'un ton de reproche et d'amertume.

— Moi , répondit la femme chevaleresque en levant orgueilleusement la tète, et s'il fal-

lait recommencer, je lui tiendrais encore le même langage. Je rends juatice h monsieur de Bennezons; il a des idées d'honneur et de loyauté , mais son caractère est faible, irrésolu: en l'arrachant à l'influence de Félix , en réchauffant ses sentimens attiédis , en lui montrant enfin le chemin du dévouement, j'ai accompli un devoir, tout en lui rendant un inappréciable service. La place de monsieur de Bennezons est en Vendée; si nous le revoyons jamais, ce sont des remerchnens que j attends de lui et non des reproches. Mais ceci est une question toute politique , reprit madame de Ghateauvieux d'une voix insinuante, et nous devons , avant tout , nous occuper de toi. Ma bonne Anastasie, il m'en coûte, sois en bien sûre^ de contrarier le moindre de tes caprices; mais mon amour de mère ne me permet pas une faiblesse qui compromettrait ton sort et dont toi-même, un jour, serais la première à gémir. Puis-je avoir d'autre désir que celui de ton bonheur ? Sois donc raisonnable , je t'en supplie. Au fond, tu dois comprendre que

l'anneau d'argent. 2^7

monsieur de Bennezons n'est pas un parti pour toi. Nous ne sommes pas riches, il l'est moins encore; en unissant ces deux médiocrités, nous arrivons tout droit à la gêne , et , en admettant la possibilité d'un pareil mariage, si vous aviez plusieurs enfans, il faudrait dire : La pauvreté. Quand tu seras mère , Anastasie , tu verras que dans notre cœur de femme le bonheur de nos enfans absorbe tout autre sentiment. Mais songes-y donc : quatre-vingt mille livres de rentes !

•— Si Armand n'est pas riche, du moins son nom est beau , et l'on peut se passer de fortune lorsqu'on s'appelle Bennezons , répondit la jeune fille avec un accent de fierté.

— D'abord, est-il réellement de l'ancienne famille des Bennezons ? Rien n'est plus douteux , à ce qu'assure monsieur de Montespard , à qui tu accorderas bien quelques connaissances en fait de généalogies. Et puis, vois-tu, mon enfant, en France il n'y a qu'une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réçUe. Si tu devais t'appcier

248 LE NOliDD GORDIEN.

madame de Piohnn ou de Montmorency, je passerais sur tout le reste ; on ne s'enquicrt jamais de la bourse d'un prince. Mais entre Cennezons, Chateauvieux ou Saint-Gorgon , je ne vois, moi, aucune différence, et alors il est tout simple que la fortune fasse pencher la balance. Quatre-vingt mille livres de rentes ! - — Mais mon cœur, ...

— Quatre-vingt mille livres de rentes ! c'està-dire une fortune suffisante pour vous mettre de pair avec ce qu'il y a de plus aristocratique à Paris.

■ — Surtout quand on s'appelle Guibout.

— Sainl-Gorgon ! de Saint-Gorgon ! c'est une affaire arrangée. Les Saint-Gorgon étaient une des premières familles du Beaujolais et ce nom a fort grand air.

Ainsi que l'avait fait sa mère avec monsieur de Montespard, Anastasie attaqua dans tous ses articles le projet soumis à son approbation ; elle discuta , raisonna , argumenta, puis parlementa; mais auparavant ver.'^a ces larmes qui tranquillisent la conscience, car toute femme s'ab-

l'anneau d'argent. 349

sout lorsqu'elle a pleuré. Enfin, après avoir épuisé ses argumens et ses sanglots , elle se souniit, et reconnut peu à peu dans ses méditations particulières qu'elle avait raison de se soumettre. Cortail , qui, seul, eût pu plaider la cause de son ami , était rentré en France , où l'appelaitsonservicedansson nouveau régiment. Aucune lettre venue de la Vendée n'apporta à mademoiselle de Ghateauvieux un de ces remords qui réveillent les nobles instincts du cœur, ou peut-être la prudence maternelle supprima-t-elle une correspondance qui eût contrarié ses projets. Dès-lors Bennezons fut perdu^ quoiqu'il ne fût pas encore oublié.

Quelques jours après, une lettre du marquis de Montespard apprit à son protégé que le champ-clos matrimonial lui était ouvert. De son côté j le nouvel héritier n'avait pas perdu de temps pour endosser le Saint-Gorgon pardessus le Guibout, afin de lever d'avance les obstacles qu'aurait pu lui opposer la morgue aristocratique de sa future belle-mère.

Par une belle matinée d'octobre, M. Alexan-

dre Guibout de Saint-Gorgon , ex-décoré de juillet, car il n'était plus question du ruban bleu h liseré amaranthe , fit son entrée à Genève dans un coupé magnifique dont le cabriolet d'arrière-train contenait deux laquais en grand deuil, et qui offrait sur chaque panneau l'écusson des Saint-Gorgon : d'azur, à trois têtes de gorgones d'argent, arrachées de gueules; armes parlantes et terribles que madame de Ghateauvieux proclama souverainement chevaleresques. Présenté officiellement par le marquis, le prétendu reçut un accueil gracieux qui déconcerta ses projets de vengeance. Peu à peu les scènes de Saint-Gervais furent adroitement rappelées par les deux femmes, et reçurent une explication dont la douce moquerie devenait flatteuse, loin de blesser.

— Avouez que vous me détestiez , lui dit d'un air de bonhomie madame de Ghateauvieux , et moi-même, je dois en convenir, je ne vous aimais guère. Je suis un peu intolérante en politique, c'est là mon défaut; et puis, pourquoi vous y être pris si mal ? puisque vous

l'anneau d'argent. 2Î)?i

connaissiez monsieur de Montespard , pourquoi ne pas vous faire présenter par lui ?

— Mademoiselle me détestait sans doute aussi ? demanda le jeune homme en se tournant assez gauchement du côté d'Anastasie.

— Moi,., j'avais peur de vous, répondit-elle en levant sur lui un regard qu'elle baissa aussitôt.

Il est des hommes qui sont extrêmement flattés d'être trouvés terribles par les femmes. Alexandre Guibout était du nombre. Cet aveu lui fut donc trés-agréable et acheva de le désarmer.

— Au fait , se dit-il , je crois bien que j'ai du lui faire peur. Avec ma vieille redingote de velours et ma casquette rouge, j'avais l'air d'un Robert-Macaire.

En fai^ t cette réflexion, le jeune homme glissa un regard complaisant le long de sou individu , dont , selon lui , un costume de deuil entièrement neuf rehaussait singulièrement la bonne grâce.

— De quoi puis-je me plaindre ? reprit-il en

254 ^^ JNOEUD GORDIEN.

lui-même 5 si je n'ai pas réussi à Saint-Gervais, c'est que , il faut l'avcuer, je n'avais rien de fort séduisant. M'aimer tel que j'étais alors eût été de sa part la preuve d'un assez mauvais goût. Madame de Ghateauvieux a raison; je m'y étais mal pris.

"— Je vous ai paru bien maussade ^ n'est-ce pas? lui dit Anastasie un autre soir ; mais vousmême n'étiez pas toujours fort aimable pour moi. Vous rappelez-vous le jour où vous m'avez si bien éclaboussée au bord de l'Arve ?

La jeune fille n'eut pas plutôt prononcé ces paroles qu'elle rougit et baissa les yeux , car l'image d'Armand s'offrit à elle, et sembla lui graver au front avec un fer brûlant le baiser qu'elle avait reçu le jour même dont elle venait d'évoquer le souvenir.

Guibout ne remarqua pas cette émotion ou s'en crut la cause.

— J'avais perdu la tête , répondit-il d'un ton passionné , et l'on doit être indulgent pour la folie. Puisque vous vous rappelez si bien mes torts , aviez-vous remarqué celui-ci ?

l'anneau d'abgent- ^55

A ces mots, il montra le lambeau de gaze Terte auquel, depuis deux mois, il avait dpnné pour reliquaire la poche de son gilet.

— Peut-être n'avais-je pas voulu le voir, répondit mademoiselle de Chateauvieux entraînée à celte petite fausseté par le besoin de s'étourdir en imposant silence à des souvenirs importuns.

— Comment garder rancune à tant d'esprit et de grâce ? pensa maître Guibout , qui , pour s'excuser à ses propres yeux en voyant sa vengeance s'en aller par morceaux à chaque nouveau sourire d'Anastasie , finit par se dire :

— Bah ! après tout, elle est charmante ; j'en suis amoureux, elle commence à m'aimer et je serais un niais de songer à autre chose qu'à être heureux; et puis enfin ce n'est pas au roi de France de venger les injures du duc d'Orléans.

Les arrangemens du mariage suivirent donc le cours ordinaire.

Deux mois après , lorsque le contrat fut signé en présence d'une brillante réunion, l'exdécoré de juillet, loin d'imiter le marquis de

256 LE NOEUD GORDIE.V.

Brunoy, moula sur le papier^ dans le ravissement de son cœur^ le nom de Guibout emmanché de Saint Gorgon et illustré d'un prodigieux paraphe auquel, cette fois, madame de Chateauvienx ne trouva rien à reprendre; puis, le lendemain , devant l'église catholique de Genève, il prononça le oui sacramentel avec l'énergie qu'il déployait quelque temps auparavant en chantant la Maj^seillaise.

Quinze jours environ après ce mariage, M. de Montespard fut accosté dans la rue des Allemands, naguère la plus pittoresque de Genève, par un jeune homme qui vint à lui avec empressement. C'était Bennezons, pâle et amaigri, l'air fatigué, la barbe longue, les vétcmens en désordre. Malgré son usage du monde, le marquis resta un moment interdit.

— Comment se porte madame de Château* vieux? lui dit pour première parole le jeune homme sans remarquer son embarras ; il me tarde tant de la voir, que, si j'écoutais mon désir, j'irais chez elle tout de suite en costume de voyageur.

L'AN^'EAU D'AFxGENTt 20']

Le pair de France avait recouvré son sangfroid habituel ; n'ayant aucune raison de ménager l'amant abandonné, il lui jeta sans préparation ces foudroyantes paroles :

— Vous aurez un complimenta faire à Anastasie. Vous savez sans doute qu'elle est mariée ?

— Mariée ! s'écria Bennezons devenu pâle comme un mourant.

— Depuis quinze jours, à M. de Saint-Gorgon : vous le connaissez, vous vous êtes battu avec lui à Saint-Gervais ; et tenez, si vous voulez les voir tous deux , tournez la tête , les voilà qui passent.

En ce moment, en effet, la voiture des nouveaux époux traversait la rue. Ils saluèrent le marquis; mais, eh reconnaissant Armand, Anastasie retira précipitamment la tête.

Bennezons s'était appuyé contre la porte d'une maison ; peu à peu il dompta son émotion, et levant sur le vieilbrd un regard plein d'amertume :

— Si cette femme vous parle de moi , lui

dit-il, répondez-lui que je suis condamné à mort en Vendée, et que j'y retourne.

Et, sans ajouter un mot, il s'éloigna.

Le 6 juin de l'année suivante, dans une triste clairière de la Vendée, une maison dont le nom ne périra pas brûlait au bruit d'une fusillade qm couvrait de ses détonations acharnée* les sifflemens de l'incendie : c'était Je château de la Penissiére! Plusieurs compagnies de pantalons rouges, pour employer l'expression du pavs attaquaient ce logis héroïque défendu par une poignée de Vendéens j le feu sur la tête, le feu

26o LE NOEUD GORDIEN.

SOUS les pieds, criblés d'une grêle de balles , les assiégés se battaient sans crainte comme sans espoir , tandis que deux clairons, placés à chaque étage , sonnaient leur fanfare de mort et rappelaient les templierschantant sur le bûcher. A la fin les clairons se lurent comme s'étaient tus les chevaliers ; le feu triomphait. Le toit enflammé termina le combat en s'effondrant sur les Vendéens, ainsi que s'abat le couvercle d'une bière. Une partie de la garnison se fit jour, toutefois par une trouée victorieuse ; le reste demeura , non pas vaincu ni prisonnier , mais mort et déjà enseveli.

Parmi les assiégeans, un officier se tenait immobile devant le château ; la tète tristement baissée , appuyé sur son sabre dont il trouait la terre par un mouvement convujsif , il contemplait d'un œil morne plusieurs corps , reconnus à la blancheur de leurs mains pour <:orpsde gentilshommes, ainsi que s'exprimèrent les journaux du temps, et que des soldats tiraient un à un de dessous les décombres. Toutà-coup, il se pencha en pâlissant vers un de ces

l'anneau d'argent. 261

cadavres à demî-consumés, lui souleva la main gauche, et à la vue d'un anneau d'argent dont il reconnut la fornae étrange , jeta un cri qui se perdit dans les autres clameurs de cette scène de carnage :

— Armand !

Cortail , car c'était lui que l'impitoyable loi de la guerre avait amené en présence de son ancien frère d'armes, se mita genoux et pleura. Il fit creuser ensuite une fosse qu'il ouvrit luimême, et après avoir pris l'anneau , seul signe auquel il eût pu reconnaître un corps défiguré par les flammes, coucha son ami dans cette tombe de soldat , pensant qu'il ne saurait lui en trouver une plus glorieuse.

Plusieurs mois après, le régiment de Cortail vint à Paris. La première visite de l'ami d'Armand fut pour madame de Saint-Gorgon , rentrée en France depuis quelque temps avec sa mère et son mari. A la vue de son parent, Anastasie rougit un peu, mais l'usage du monde lui fit promptement dompter cet embarras causé par Ifes souvenirs de Saint-Gervais. S'ap-

prochant de la cheminée, la jeune femme prit clans une coupe une bague ornée de brillans, qu'elle choisi t parmi plusieurs autres, et l'offrant à son cousin avec un geste gracieux :

• — Félix, lui dit-elle, vous n'étiez pas à mon mariage, et depuis je ne vous ai pas vu; mais ne croyez pas que je vous aie oublié. Voici qui vous attend depuis long-temps, c'est mon présent de noce.

— J'ai aussi une bague à vous offrir, répondit Cortail d'un ton sévère; et il lui présenta l'anneau d'argent.

Madame de Saint -Gorgon rougit et pâlit presque en même temps.

— Qui vous a remis cet anneau? dit-elle ensuite d'une voix faible.

— La mort, répondit gravement l'officier ; je l'ai pris au doigt d'Armand de Bennezons , tué , il y a trois mois, au château de la Pénissière.

Anastasîe tomba sur un fauteuil en se bouchant les Yeux ; sa douleur, réelle en ce moment,

l'anneau d'argent. 263'

s'épancha par des larmes abondantes autant qu'améres; selon l'usage des jeunes filles qui se laissent marier, elle justifia sa conduite aux dépens de sa mère qu'elle accusa de despotisme; et, de plus en plus abandonnée à son chagrin, elle finit par confesser à son cousin l'antipathie que lui inspirait son mari.

■ — Je n'ai jamais aimé qu'Armand , dit-elle en sanglottant; au nom du ciel, donnez-moi sa bague ! elle ne me quittera qu'à la mort.

A la vue d'un désespoir si profond , Cortail, ému et presque repentant, passa au doigt d'Anastasie l'anneau d'argent, ainsi devenu le symbole de fiançailles étranges entre une florissante jeune femme du faubourg Saint-Germain et un cadavre couché bien loin, au fond d'un bois de la Vendée. Jusqu'à présent madame de Saint- Gorgon a tenu son serment. L'anneau d'argent brille toujours à sa main gauche , à l'exclusion de tout autre, car, par un raffinement de femme, elle a exilé à la main droite tous les autres joyaux de son baguier, même l'alliance de son mariage. Cette conduite est motivée

selon l'usage , aux yeux d'Alexandre Guibout , par une imaginaire fidélité au souvenir d'une amie; mais le monde , moins crédule que les maris à l'égard des bagues données par les compagnes de pensionnai, a déjà calomnié plus d'une fois la main gauche de madame de Saint- Gorgon. De leur côté, plusieurs jeunes gens des plus beaux, des plus élégans, ou des plus spirituels de l'aristocratie parisienne , ont juré guerre à mort à l'anneau d'argent. L'un veut le conquérir, l'autre le remplacer; l'un ou l'autre réussira-t-il? qui peut le dire? Anastasie portera-t-elle jusqu'à la mort, ainsi qu'elle l'a juré, la bague du romanesque et malheureux Bennezons? Arioste et Boccace en eussent douté; pour moi, je le crois. Sans doute je ne voudrais pas assurer l'anneau d'argent contre une rivalité que l'avenir lui réserve peut-être; il est exposé à rencontrer un jour un voisin, mais un remplaçant, je ne veux pas le supposer; car enfin une main a cinq doigts : les défunts et les vivans ne se gênent guère mutuellement ; et d'ailleurs quelle femme douée d'une ame

l'anneau d'argent. 265

chevaleresque pourrait, mémo pour obéir aux exigences d'une nouvelle passion , répudier le souvenir d'un amant de vingt-cinq ans , mort au combat de la Pénissière ?

Vers le milieu du mois de décembre 1828, madame d'Argenest, une des tommes les plus élégantes de la Chaussée-d'Antin , recevait pour la première fois depuis son retour de la campagne. Décrire la physionomie d'une soirée parisienne n'entre pas dans le plan de cette étude ; nous négligerons donc les traits communs à toutes les réunions du même genre pour appeler l'attention sur un seul épisode du tableau : c'était une scène expressive , quoique

muette, jouée par deux personnages, d'un bout du salon à l'autre ; un de ces drames imprudens qui, dans la confusion d'un roût, échappent aux observateurs superficiels, mais que dépistent , avec une infaillible perspicacité, les vieilles filles , les demoiselles bossues , les dames qui ne sont pas belles , celles-là surtout qui l'ont été, en un mot toutes les femmes mises à la réforme par la passion , et , par conséquent, embrigadées dans la gendarmerie de la vertu.

Le premier acteur de cette mystérieuse pantomime était un homme d'une trentaine d'années, dont l'air sérieux et les traits énergiques contrastaient avec l'enjouement officiel de ses voisins. Debout près d'une table d'écarté, ses yeux, au lieu de suivre les chances de la partie, restaient invariablement fixés sur la glace de la cheminée ; on eût pu croire qu'il éprouvait, à y savourer son image , le plaisir dont Narcisse mourut, si la pensive gravité de sa physionomie n'eût démenti une fatuité que la position diagonale de la glace rendait d'ailleurs impra-

La peine du talion. zni

ticable. Évidemment il ne pouvait se voir mais , en revanche , il apercevait les personnes placées dans l'autre partie du salon et dont les moindres mouvemens lui étaient révélés sans qu'il eut besoin de tourner la tète de leur côté. On regarde un homme en face , on ne regarde guère une femme laide ou une matrone ; il est donc facile de deviner quel devait être l'objet de cette contemplation semblable à un espionnage : c'était en effet une jeune et belle personne qui occupait ainsi l'attention de l'observateur. Par un séduisant contraste, ses traits peu caractérisés appartenaient encore à l'adolescence, tandis que sa physionomie rayonnait des lueurs d'une maturité précoce ; elle avait un visage de demoiselle , mais des yeux de dame. Hasard ou intelligente harmonie , sa mise reproduisait ce caractère complexe. Une robe de velours noir, qui trahissait les récentes somptuosités de la corbeille de mariage, faisait ressortir de blonds cheveux an anges en bandeau avec une ingénue s'mplicité, tradition du pensionnat. Enfin elle portait une parure de

perles qu'on eût pu prendre pour un emblème, car la perle semble créée pour remplacer les boutons de l'oranger; elle est le symbole de la jeune fille changée en femme ; la perle , c'est la fleur qui se fait diamant.

Assise au centre d'un cercle éblouissant de luxe et d'élégance, cette créature charmante paraissait isolée dans sa grâce comme l'est une reine dans sa majesté. Toutefois, malgré le calme de sa pose, un nuage fixé sur son front démentait cette sérénité royale : indifférente à la conversation de ses voisines, elle accueillait d'un air distrait et parfois avec une impatience mal déguisée les complimens des hommes empressés de la saluer. A chaque instant, elle tombait dans une rêverie involontaire et s'affaissait sur son fauteuil , comme si elle eût ployé sous la pression d'une de ces pensées dont, malgré sa souffrance, le cœur chérit la tyrannie. Son regard, quelquefois, peut-être en dépit d'elle-même, se portait vers la glace de la cheminée ; mais en y rencontrant l'œil tenace et perçant qui étincelait dans le cristal comme

L\ PF.rXC DV TAI.IOX. O^J

brille à fleur d'eau la prunelle d'un serpent, il se détournait aussilôt. Un indéfinissable mélange d'impatience , de malaise et de crainte , assombrissait alors l'expression mélancolique de son visage; puis, attirée de nouveau par je ne sais quel charme, elle revenait se blessera ce regard immuable qui, à travers tous les groupes ondoyant dans le salon, la poursuivait, comme dans un vol d'oiseaux le fusil d'un chasseur choisit la victime qu'il veut abattre.

Depuis quelques instans, la jeune femme, insensiblement subjuguée, ne clierchait plus à se débattre. Le dépit, l'inquiétude, le mécontentement, toutes les brumes de l'a me qui avaient jusqu'alors obscurci sa physionomie , s'étaient successivement fondues sous cette ardente contemplation, comme s'évapore un brouillard d'automne aux rayons du soleil. Ses yeux, d'un bleu sombre et velouté , fixés à leur tour sur la glace tentatrice, trahissaient de plus en plus un de ces secrets que la médisance des salons est toujours prête à déilorer sans pudeur ni pitié. Heureusement un incident inattendu mit fin à

2^4 ^'^- XOEUD GORDIEX.

cette scène dont l'imprudence louchait au danger.

— Il me manque vingt francs, dit en ce moment un jeune homme blond et fort élégant assis à la table d'écarté ; Sordeuil , pariez-vous ■vingt francs pour moi ?

A celte interpellation, le personnage au regard magnéticjue tressaillit, comme un rêveur brusquement éveillé; au lieu de répondre, il s'approcha de la table, jeta une pièce d'or sur le tapis et vint reprendre son poste d'observation. Dans ce mouvement, il heurta, sans le Touloir, un nouvel arrivant qui cherchait à fendre la foule pour aller saluer la maîtresse de la maison. Les deux hommes se retournèrent en même temps pour s'adresser des excuses; mais, en se trouvant face à face, la politesse banale empreinte sur leurs physionomies fil place à un étonnement réciproque qui, d'un côlé^ devint aussitôt un rayonnement de joie , et se changea, de l'autre, en une expression de contrariété non moins vive.

- — George , s'écria le jeune homme qui ve-'

Là peine du Talion. a-^S

nait d'entrer, toi, ici ! à Paris ! Et, sans achever sa phrase , il s'avança vivement , les bras ouverts.

Sordeuil réprima cet oubli de l'étiquette en saisissant à la fois les deux mains de son interlocuteur; puis, se penchant vers lui, il dit rapidement d'une voix basse :

— Je ne m'appelle plus George Trélan, mais George de Sordeuil ; tu n"es pas mon frère ; nous ne nous sommes jamais vus.

— Je ne suis pas ton frère ! répondit le plus jeune que ces paroles rendirent immobile; que veux-tu dire ?

— Rien , en ce moment. Quitte-moi , je le veux, Léopold, et souviens-toi qu'ici tu ne me connais pas.

— Quel mystère !

— Un mystère de mort; demain tu sauras tout ; voilà mon adresse. Demain à une heure. Maintenant ne me parle plus et va-t-en.

Sordeuil glissa une carte dans la main de son frère en la lui serrant avec une impérieuse énergie , et il lui tourna le dos. Ce mouvement

ie mit en face du jeune homme blond qui venait de lui faire parier et perdre vingt francs à l'écarté.

— Comment, dit celui-ci d'un ion enjoué, une discussion pour un coup de coude au milieu de cette cohue, des adresses échangées! Avez-vous perdu la tête? Allons, mon cher Sordeuil , et vous, Trélan , calmez votre humeur belliqueuse, et permettez que je vous présente Tun à l'autre.

■ — Vous vous trompez, d'Épernoz, répondit le frère aîné en imposant silence à Léopold par un signe expressif; il ne s'agit pas ici d'une querelle, mais d'une reconnaissance. J'ai rencontré quelquefois dans le monde M. Trélan.

— Un cœur d'Amadis sous un frac d'étudiant en droit, reprit le joueur avec une emphase ironique; puisque eo;is sommes en paix, permettez-moi , vertueux Léopold , de faire une confidence au pécheur que voici. Mes paroles pourraient blesser votre candeur de dix-huit ans.

— Au revoir, monsieur Trélan , dit Sordeuil

LA PEIXE DU TALION. ^l'I

en jetant h son frère un regard qui lui prescrivait de s'éloigner.

Soumis à cet ascendant de l'âge qui survivra toujours au droit d'ainesse, ou peut-être subissant l'influence du secret dont il attendait la révélation , car tout mystère est un pouvoir , Léopold s'éloigna en silence ; mais, à défaut de paroles, ses traits , où brillaient la franchise et l'ardeur de la première jeunesse , exprimèrent l'émotion que lui avait causée cette rencontre inattendue.

— Maintenant que le lycéen est parti, reprit d'Épernoz, voici ce dont il s'agit. D'abord pardonnez-moi d'avoir perdu votre argent ; je suis d'autant plus coupable , que je n'ai pas employé tout mon talent à le défendre. Mais voilà une demi-heure qu'un bonheur odieux me cloue à cette table de jeu, et j'ai affaire ailleurs; mon gros Othello vient d'arriver.

— Monsieur Javerval ?

— Lui - même. Le voilà qui salue madame d'Argenest^ là , près de la cheminée.

Au premier coup d'œil, le personnage dési-

gné par d'Épernoz n'avait rien qui justifiât le nom tragique dont il se trouvait affublé. C'était un de ces beaux gros messieurs de quarantecinq ans, à mine somptueuse et à tournure prépondérante^ dont le mérite, méconnu des femmes du monde, est en revanche fort apprécié des danseuses. Le col, captif d'un carcan de mousseline trois fois empesée , l'abdomen embreloqué d'une demi-douzaine de cachets de montre cliquetant à chaque pas comme les sonnettes d'une mule, il florissait dans un habit noir tout neuf, dont les basques écartées par un embonpoint irrespectueux, tandis qu'il s'inclinait devant la maîtresse de la maison , lui donnaient l'air d'un énorme scarabée , entr'ouvrant les ailes pour prendre son vol.

— Avez-vous remarqué l'épingle de son jabot ? demanda le joueur à son ami.

— C'est un rubis , si je ne me trompe , répondit celui-ci.

— A merveille ! et que pensez-vous de ce rubis ?

' — Je ne suis pas joaillier, dit Sordeuil avec une impatience mal déguisée.

— Je le sais ; mais, d'après l'expression sournoise qu'a parfois votre regard, je vous croyais observateur. Eh bien ! mon cher confident , je vais aider votre sagacité. Le rubis de ce bourgeois signifie qu'en ce moment sa femme est à l'Opéra où elle m'attend.

— En vérité ! s'écria George dont la curiosité et l'intérêt parurent subitement éveillés.

— Puisque j'ai commencé, autant vaut tout vous dire ; d'ailleurs j'ai besoin de vous. Sachez donc que cet homme replet est outrageusement jaloux, comme tous les hommes replets. Il va toujours furetant dans l'appartement de sa femme; il fouille les tiroirs, il ouvre les lettres, il compte , je crois , les feuillets de papier à l'instar de Bartholo. Bref, cela crie vengeance, et je suis le vengeur. Mais l'espionnage marital rendant les intelligences difficiles, j'ai dû aviser à un moyen de communication prudent et commode. Or, mons Javerval , dont le grand-père était bijoutier, possède, pour sa

décoration personnelle , une collection de pierreries à rendre jalouse une duchesse douairière. L'épouse opprimée m'en a donné la liste, dont j'ai composé une espèce de lexique , imité des ileurs persannes et des quipos indiens; dans cet idiome symbolique et hiéroglyphique, chaque pierre a son sens, chaque camée sa signification. Depuis qu'elle me distingue , madame Javerval préside elle-même à l'encravatement de son époux, qui se trouve ainsi l'agent de notre correspondance. Je vous assure que ce système est fort bon. Au lieu de perdre du temps et de commettre des imprudences en poursuivant la dame de mes pensées, je n'ai d'autre peine que d'attendre à la Bourse le mari, qui, chaque jour, a la complaisance de m'apporter à son cou un message de sa femme. Il est notre pigeon voyageur.

— Oh! vous êtes un séducteur habile, '^dit Sordeuil avec un sourire contraint.

— Mon cher, vous pouvez en croire mon expérience, car, étant marié maintenant, j'ai étudié la question sous ses deux faces. Si vous

avez affaire à un mari , pas de lutte , mais exploitation toute pacifique. II n'y a que les sots qui guerroient; l'homme d'esprit ne combat pas son ennemi, il l'utilise. Maintenant, voulezvous me rendre un service ?

— Parlez.

< — Je vais à l'Opéra porter la réponse au rubis. Il faudrait que vous eussiez la complaisance d'accompagner ma mère et ma femme lorsqu'elles voudront partir.

— Ne suis-je pas tout à vous, mon cher Henri ? répondit George avec empressement.

— Eh bien ! venez; que je vous fasse reconnaître en qualité de cavalier servant ; surtout quand je mentiiai ne me trahissez pas. Ma femme est trop jolie pour ne pas avoir droit à des égards, et je serais désolé qu'elle soupçonnât mes énormités. Depuis quelque temps sa froideur m'a fait faire plus d'une réflexion sérieuse et morale. Il est certain qu'elle est cent fois mieux que madame Javerval, et souvent je me sens l'envie de devenir le plus exemplaire des époux; mais comment résister au

plaisir de ridiculiser ce gros homme qui m'a fait perdre cinquante mille francs à la Bourse ?

— La vengeance! elle justifie tout, dit Sordeuil d'un ton grave.

— Vous accentuez ce mot- là d'une manière im peu corse , répondit en riant d'Épernoz ; pour moi , je ne comprends que la vengeance parisienne.

A ces mots , l'époux infidèle prit le bras de son confident et traversa le salon en se dirigeant vers la jeune femme qui, un moment auparavant, avait entretenu un colloque mystérieux avec ce dernier, au moyen de la glace de la cheminée.

En voyant approcher son mari, accompagné (le l'homme dont le regard semblait posséder sur elle une puissance inexplicable , madame d'Épernoz éprouva un malaise que trahit aussitôt sa contenance ; elle regarda d'un autre côté en adressant la parole à une de ses voisines ; puis, sans attendre la réponse , se redressa sur son fauteuil et respira à plusieurs reprises un flacon suspendu à son bracelet , comme si elle se fut préparée à une crise imminente. Les

deux hommes arrivèrent jusqu'à elle sans qu'elle parût les avoir aperçus ; à la voix de son mari , elle tourna la tète, sourit avec calme et répondit au salut de Sordeuil en aflectant l'air froid et distrait par lequel les femmes cherchent à se débarrasser d'un indifférent ou d'un importun.

— Ma chère Clémence , lui dit d'Épernoz d'un ton gracieux, on vient de me prévenir qu'il y a ce soir une réunion des actionnaires du bazar. Il est nécessaire que j'y assiste pour veiller à nos intérêts, car il est question d'une mesure dont l'adoption me contrarierait beaucoup. J'y vais donc aller. Si l'assemblée se prolonge trop pour que je puisse revenir , voici monsieur de Sordeuil qui , en vrai chevalier français , se met à tes ordres et à ceux de ma mère; je lui confie mes pleins pouvoirs.

— Si vous êtes obligé de partir, répondit la jeune femme avec vivacité , nous en allons faire autant ; je ne tiens nullement à rester ici.

— Songe que ma mère a commencé son whist; l'arracher à sa partie serait attenter à la

I,\ PEINE nu TALION. 2Ô5

piété filiale; d'ailleurs, continua-t-il en s'appuyant sur le dos du fauteuil , il y a là trois ou quatre femmes qui seraient trop contentes si tu partais.

Clémence accueillit ce compliment par un sourire dont le dédain pouvait s'appliquer également à la galanterie de son mari et à la jalousie de ses rivales; puis, prenant brusquement son parti, mais selon l'usage des femmes, habile à en décliner la responsabilité :

— Puisque vous le voulez, je resterai , ditelle.

— En vérité, madame, reprit d'Épernoz en souriant , ne dirait-on pas que je vous impose le plus cruel des sacrifices? est-il donc si pénible de régner?

D'un geste circulaire, qui rappelait le maréchal de Villeroy disant à Louis XV enfant : Sire, tout ce peuple est à vous , le jeune homme montra à sa femme la brillante réunion dont ils étaient entomés et qu'il semblait mettre à ses pieds par cette muette flatterie. Il se pencha ensuite vers elle , lui murmura à l'oreille un

tendre adieu , effeuilla , en un mot , à ses genoux toutes les fleurs hypocrites dont un mari de bonne compagnie a toujours l'attention de couvrir ses infidélités^ et, la conscience tranquillisée par la conviction de n'avoir manqué à aucune des règles du savoir-vivre, il se disposa à partir. En se redressant, son dos heurta le nez d'un gros monsieur qui commençait une fort belle révérence.

— Mille pardons , mon cher Javervai , s'écria le jeune homme , je ne vous voyais pas; c'est cette superbe escarboucle que vous avez à votre jabot qui m'a ébloui.

— Madame^, j'ai bien l'honneur... Toujours belle comme un ange, dit le banquier en recommençant son salut; puis, offrant une main à son déloyal confrère , tandis qu'il rangeait de l'autre les plis de son jabot pour mettre en évidence son épingle : c'est un assez joli petit rubis, reprit-il ; mais j'ai des pierres beaucoup plus belles. Je voulais mettre aujourd'hui un camée en onix , qui représente l'apothéose de Germanicus; un morceau rare, vrai antique!

mais madame Javerval m'a dit : Pourquoi ne meltez-vous pas votre rubis ? et j'ai obtempéré à ce désir; car, poursuivit-il en s'adressant galamment à madame d'Épernoz^ un mari doit être le premier esclave de sa femme.

D'Épernoz serra la main du gros homme avec un sérieux admirable , prit congé de Clémence par un dernier sourire, et partit pour son rendez-vous, après avoir jeté à son confident un de ces regards diaboliques, qu'échangeaient au pissage les augures de Rome. Plusieurs femmes s'étant levées pendant ce dialogue , un fauteuil se trouvait vacant près de là ; tandis que monsieur Javerval , suant sang et eau afin de sortir d'un compliment où s'était engravée son amabilité , allongeait le bras pour en prendre possession, Sordeuil, jusqu'alors témoin muet de tout ce qui s'était passé , s'en empara , et s'assit à côté de madame d'Épernoz^ en homme décidé à maintenir les droits du sigisbéisme , qui venait de lui être conféré. Le banquier fronça le sourcil sans rien dire, et chercha de l'œil un autre siège. La jeune femme

^88 I.R NOFLID GORDIFX,

ne se sérail peut-être pas avoue qu'en ce niomenl un tiers lui semblait de trop ; mais sii pensée secrète se trahit malgré elle,

-—N'allez-vous pas aussi à l'assemblée des actionnaires du bazar? demanda-t-elle à l'homme au rubis.

— Quelle assemblée , madame ? répondit celui-ci en ouvrant de gros yeux.

Involontairement Clémence regarda son voisin , qui ne répondit à celte interrogation que par un sourire ironique.

— Il n'y a jamais de réunion le soir , reprit monsieur Javerval j on vous a fliit là un conte, madame.

— Cela est possible, dit froidement Sordeuil; mais ce qui n'est pas un conte, c'est la faillite de la maison Oberlin de Bruxelles.

— Les Oberlin ont manqué ! s'écria le banquier en écarquillant de nouveau ses yeux effarés.

— On ne parle que de cela dans l'autre salon.

— Madame , voulez-vous bien pei'metlre?... Sans chercher cette fois à terminer sa phrase ni

sa révérence, monsieur Javerval se rua à travers les groupes qui le séparaient de l'autre pièce, conime se lance dans un taillis le sanglier qui entend siffler une balle à son oreille.

En toute autre circonstance , madame d'Épernoz n'eût pas refusé un sourire à l'habileté de son sigisbée et à la déroute de l'importun , mais l'émotion mystérieuse qu'elle éprouvait depuis le commencement de la soirée étouffa toute étincelle de gaîté. Jouant avec son éventail, les yeux fixes , mais ne regardant rien , insouciante en apparence, quoique sa respiration irrégulière démentît ce calme affecté, elle paraissait plongée dans une de ces distractions qui servent de maintien aux femmes au moment d'une crise redoutée , et parfois désirée. D'un regard rapide, George s'assura que d'Épernoz était sorti du salon ; se penchant ensuite vers l'épouse trahie :

— Madame, lui dit-il avec un accent pénétrant, ma désobéissance est involontaire. Si l'on ne m'eût amené près de vous , je n'aurais pas enfreint votre défense j mais vous n'avez

qu'un mot à prononcer pour que je m'éloigne ; dites, le voulez-vous ?

Clémence se sentit désarmée par cette soumission inattendue, et sa physionomie , moins sévère , laissa percer la satisfaction intime qu'inspire toujours h une femme le sentiment de son autorité. D'une voix dont la douceur était déjà une récompense :

— Piestez, dit-elle, et écoutez-moi. Je devrais vous haïr, mais je ne le voudrais pas. C'est moi qui suis offensée , et c'est moi qui vous demande la paix.

— Offensée ! reprit le jeune homme , suis-je donc si coupable ?

— Ne revenons pas là-dessus. J'aime mieux reconnaître que, depuis long-temps, nousavons eu tort tous deux ; vous , de me parler comme vous l'avez fait trop souvent ; moi , de prendre au sérieux un langage que vous vous reprochez sans doute, et qu'expiera désormais votre conduite.

' — Je ne me reproche rien^ je n'expierai rien ; le bannissement dont vous me punissez

LA PEINE DU TALION. agi

depuis quinze jours ne m'a pas changé. Ce que je vous ai dit, Clémence, je le pense encore, je le penserai toujours,

— Est-ce ainsi que vous répondez à la confiance de votre ami ?

Sordeuil saisit l'extrémité de l'éventail comme s'il en eût voulu regarder les arabesques, mais, en réalité, pour donner un prétexte à son attitude familière.

— L'amour, dit-il, autorise tout, même la vérité. J'ai toujours méprisé l'hypocrisie, qui sert de masque aux passions mesquines. Un autre chercherait à pallier ce que vous appelez ma trahison à l'égard de votre mari. Je le hais, moi, et je vous le dis ; je le hais de tout l'attachement que j'ai pour vous ; car il vous rend malheureuse...

— Je ne vous demande pas de pitié , interrompit la jeune femme avec l'accent de l'orgueil révolté.

— Et ce n'est pas de la pitié que je vous offre, mais le dévouement le plus désintéressé, le plus absolu.

292 tE NOEUD GORDIEN.

— Je ne veux pas d'un dévouement qui refuse de comprendre que j'ai des devoirs à remplir.

— Des devoirs ! répéta George avec ironie, et envers qui ? envers un homme qui n'a jamais songé aux siens, qui vous trompe aujourd'hui comme hier, comme demain !

— Prouvez-le-moi, s'écria madame d'Épernoz , emportée par la jalousie au-delà des bornes de la prudence.

Sordeuil eut l'air d'hésiter ; puis, d'une voix rendue plus incisive par une expression à la fois indignée et compatissante :

— Vous croyez votre mari en rendez-vous d'affaires, répondit-il, et il est en ce moment à l'Opéra avec madame Javerval.

— Je ne vous crois pas , s'écria Clémence, dont les veux étincelèrent subitement, tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur brûlante ; et, cela fût-il vrai , il est une chose plus odieuse peut-être que l'infidélité d'un époux, c'est la trahison d'un ami. Quoiqu'on vous ait institué mon gardien , je ne suis pas ,

je pense , condamnée à vous écouter. Quand ma belie-mère voudra partir, nous vous ferons prévenir.

George se leva.

— J'attendrai vos ordres, madame, dit-il, en accompagnant ces paroles d'un salut respectueux, et il s'éloigna. Au moment où il entrait dans l'autre salon , son frère , qui , depuis leur rencontre, ne l'avait pas perdu de vue, s'approcha de lui et voulut lui prendre la main j mais cette avance fut repoussée.

— Demain, lui dit Sordeuil en passant outre d'un air soucieux et sombre.

Après le départ de son déloyal cavalier servant, madame d'Epernoz resta quelque temps immobile, savourant dans un morne recueillement la blessure qu'elle venait de recevoir. Bientôt le dépit, l'orgueil, l'indignation, toutes les passions vindicatives qui fermentent au cœur d'une épouse outragée, lui rendirent le doute insupportable j elle maudit l'esclavage de son sexe, qui ne lui permettait pas d'aller s'assurer de la vérité j elle fut sur le point de rappeler

George pour lui demander la preuve de son accusation ; enfin , hors d'elle- nicnie , ne sachant quel parti prendre , et obéissant à l'instinct de son impuissance, elle promena tout autour d'elle le regard d'une châtelaine persécutée qui cherche un défenseur. Ses yeux interroge rent successivement les visages des hommes épars dans le salon , sans rencontrer sur aucun d'eux la sympathie chei'aleresque dont elle éprouvait le besoin. Au moment où elle baissait la tête par un mouvement de désappointement dédaigneux, quelques paroles murmurées d'une voix douce et un peu tremblante la lui fncnt relever ; elle aperçut devant elle Léopold Trélan. Après une longue hésitation, l'étudiant s'était armé de tout son courage pour accomplir cet acte fort simple en apparence^ mais assez redoutable en réalité, surtout h dixhuit ans, qui consiste à venir saluer une femme à la mode. Les joues empourprées par une timidité qui avait joint son fard aux fraîches cou- Icins de l'adolescence, il avait déjà dit trois fois: Madame, et deux fois: J'ai l'honneur de .

L\ PEINE DU TALION. SgS

VOUS souhaiter le bonsoir. Cette gaucherie eût peut-être trouvé grâce devant une coquette à chevrons , mais Giémence était trop jeune ellemême pour apprécier le mérite d'un novice^ et trop pénétrée de sa propre émotion pour songer à celle dont elle pouvait être la cause. A la vue de l'élève en droit incliné devant elle, et en apparence pétrifié au milieu de son salut, le seul sentiment qu'elle éprouva fut cette espèce de joie qu'inspire au milieu d'une foule indifférente la vue d'une personne en qui l'on a confiance.

— Monsieur Trélan , dit-elle en interrom pant vivement le compliment laborieux qui lui était adressé , si je vous demande un service, me le rendrez-vous?

— Un service , répéta Léopold , qui se redressa et parut grandir ; parlez , madame , et fallùt-il aller au bout du monde...

— Je ne vous enverrai pas si loin, interrompit la jeune femme en essayant de sourire ; je ne réclamerai de votre complaisance que ce qu'il en faut pour aller d'ici à l'Opéra.

— J'y vais à l'instant, madame... dés que j'aurai reçu vos ordres.

Clémence hésita un instant , et peut-être, en examinant la physionomie rayonnante de son nouveau servant, se repentit-elle de sa démarche; mais la jalousie l'emporta sur la réserve.

— Je désire savoir si M. d'Épernoz est à l'Opéra, dit-elle, en cachant son embarras sous un air d'insouciance.

En voyant un message pour lequel son imagination rêvait déjà quelque but héroïque , aboutir le plus bourgeoisement et le plus moralement du monde à un mari , Trélan sentit tomber son exaltation.

— Et que dirai-je à M. d'Épernoz ? demandat-il d'une voix dolente.

— Rien, répondit la jeune femme, aussi mal à l'aise que son interlocuteur; veuillez seule ment vous assurer de sa présence... Vous le trouverez peut-être aux baignoires.

L'étudiant s'inclina et partit, aussi désappointé qu'autrefois un poursuivant d'armes qui, après avoir chaussé en songe l'éperon d'or de

la chevalerie , se serait réveillé page comme devant.

Sordeuil avait repris sa position prés de la table d'écarté , et de là il avait suivi des veux, avec une curiosité mêlée d'impatience , la manœuvre de son frère. Pendant tout le temps que dura l'absence de celui-ci, Clémence affecta de ne pas regarder de ce côté , et se mêla à la conversation du groupe dont elle faisait partie; mais 5 malgré ses efforts pour paraître calme, l'altération de ses traits attestait une émotion extraordinaire. Au bout d'une demi-heure, le messager était revenu.

— Madame , dit-il en essayant une assurance cavalière, M. d'Épernoz est en effet à l'Opéra.

La jeune femme pâlit et sourit en même temps. Tout autre qu'un écolier eût compris et fût devenu muet; le candide Léopold poursuivit résolument :

— Je l'ai trouvé , ainsi que vous le pensiez, aux baignoires, loge n" i3.

2g8 LE NOEUD GORDIEN.

— Seul ? demanda Clémence d'une voix h peine distincte.

— Seul ! non pas vraiment , reprit l'étudiant d'un air fm ; il y avait dans la loge deux belles dames, madame Javerval et sa sœur.

Madame d'Épernoz ne répondit pas, mais sa main, en se contractant, brisa son éventail. Le jeune homme ne s'aperçut de rien : à dix-huit ans on regarde beaucoup sans voir.

— Lorsque je suis arrivé à l'Opéra , continua-t-il pour soutenir la conversation, on jouait le second acte de Guillaume-Tell. Nourrit et madame Damoreau disaient leur duo ; vous savez, madame, le duo que vous chantez si bien, et que j'ai essayé une fois avez vous.

Tout en parlant , Léopold , persuadé que le message qu'il venait d'accomplir lui donnait droit à une récompense , et s'enliardissant à la réclamer, se penchait pour prendre possession d'un fauteuil ; avant qu'il eût le temps de s'asseoir, Clémence lui dit d'un ton bref :

— Je vous remercie de votre complaisance , monsieur Trélan , et je n'en veux pas

abuser en vous retenant plus long-temps ; d'autres ont des droits à votre amabilité. On vient de former un quadrille dans l'autre salon, et personne n'a invité mademoiselle Daligny.

— Mais elle est bossue! répondit le jeune homme d'une vois plaintive.

— A peine. D'ailleurs où serait le mérite . si elle était jolie ?

Léopold jela un regard farouche sur la danseuse en disponibilité, mais n'osa faire aucune nouvelle objection , car il était à l'âge heureux où l'on regarde l'obéissance passive comme un moyen de succès auprès des femmes, et com.me un titre à leur reconnaissance. Un moment après , l'étudiant furieux et la jeune fille radieuse traversèrent le salon pour se rendre à la contredanse.

Débarrassée de son messager , madame d'Épernoz se tourna du côté de Sordeuil et lui désigna, d'un regard impérieusement expressif, le fauteuil vacant auprès d'elle. George obéit en homme expérimenté j il fit le tour du salon^

adressa la parole à plusieurs personnes et finit par se trouver assis à son ancienne place , sans qu'on eût remarqué cette nrianœuvre.

— Qu'avez-vous donc ce soir ? lui demanda la jeune femme d'une voix saccadée , vous paraissez triste.

— Ne suis-je pas exilé ? répondit-il en attachant sur elle son regard scrutateur.

— Vous ne l'êtes plus; ainsi soyez aimable et tachez que je le devienne , car l'ennui et la maussaderie de cette soirée m'ont gagnée malgré moi.

— Croyez-vous maintenant que je vous aie dit la vérité , demanda Sordeuil , décidé à reprendre d'un seul pas le terrain qu'il avait perdu quelques instans auparavant.

— Pas un mot sur lui, interrompit Clémence avec emportement ; parlez-moi de vous> de moi, de tout ce que vous voudrez , mais de lui , jamais.

— Jamais de lui, toujours de nous! répondit l'amant empressé d'acquiescer h cette convention.

LA PEINE DU TALION. 3oi

— Vous aviez raison, il est avec cette femme ; voilà trois mois que j'en veux douter. Oh ! je ne suis plus assez belle ni assez jeune , quoique vous prétendiez le contraire ; ne me parlez plus de lui , vous dis-je. Comment me trouvez-vous ce soir? Vous ne remarquez seulement pas que j'ai mis une robe noire. Ne disiez-vous pas , l'autre jour , que vous préfériez le noir dans la toilette d'une femme?

— Vous m'aimez donc ?

— Je ne sais ; s'il était là, je vous répondrais : oui 5 devant lui. Ne trouvez-vous pas qu'il fait bien chaud ici? j'ai la tète en feu. Surtout ne me parlez jamais de lui , et dites-moi de jolies choses , comme il lui en dit sans doute.

Un indifférent aurait eu pitié du sourire convulsif qui accompagna ces paroles , mais les amans ont en certain cas un privilège de cruauté. Au lieu de calmer la souffrance dont il était témoin, George l'exaspéra; loin de chercher à guérir la blessure qu'il venait de faire , il l'élargit, afin d'y frayer un passage à sa passion, jusqu'alors repoussée ; car on ne pénètre

que par violence dans le cœur d'une femme vertueuse, et toute blessure est une brèche. Avant la fin de la soirée , ce machiavélisme obtint un succès dont eût rougi peut-être un amour plus compatissant et plus généreux. En quittant madame d'Épernoz , après l'avoir reconduite chez elle, Sordeuil emporta un aveu décisif, arraché à l'indignation de l'épouse outragée , plutôt qu'à la faiblesse dé la femme attendrie.

Le lendemain, bien avant l'heure qui lui avait été désignée au bal, Léopold entra dans l'appartement que son frère occupait, dans une élégante maison de l'avenue des Champs- Elysées.

— Maintenant, dit-il, explique-moi , je t'en conjure^ le mystère dont tu t'environnes. Si ma curiosité seule était excitée, je la surmonterais pour ne point te paraître importun ; mais à l'étoanement que ta conduite me cause se mêle

3o4 LE NOEUD GORDIEN.

une sorte de frayeur superstitieuse dont je ne puis me rendre compte et pour laquelle je te demande de l'indulgence.

— Ai-je donc l'air d'un tyran de mélodrame? demanda George en souriant tristement.

— Quête dirai-je? Ta vue a bouleversé toutes mes idées. Je te troyais à Hières ou à Nice et je te rencontre à Paris; il n'y a pas un an que Blanche, que ta femme est morte, et tu n'es pas en deuil ; et je te trouve au bal! enfin que signifie ce faux nom que tu as pris?

— Holà ! maître Lcopold , répondit Sordeuil en fronçant le sourcil , il me semble que vous changez nos rôles et qu'en ce moment vous faites un peu trop le frère aîné. Avant de m'interroger , ré[)ondez-moi. Comment se fait-il que vous connaissiez d'Épernoz ?

L'étudiant ne chercha pas à dissimuler la surprise que lui causait cette question.

— D'Épernoz, répondit-il , était au service avant son mariage. Je Tai connu, il y a deux ans, à Cherbourg, où il se trouvait en garnison. En arrivant à Paris pour y faire mon

LA PEINE DU TALION. 3o5

droit^ il y a une quinzaine de jours, je suis allé chez lui , et notre liaison s'est renouée.

— Et c'est toi qui , à Cherbourg , l'as introduit dans notre famille ?

— Cela est vrai ; il avait envie de voir le monde , et comme il ne connaissait personne dans la ville, je l'ai présenté , d'abord , à ma mère et à Blanche...

— Si tu n'étais pas mon frère , interrompît George d'une voix sourde , ce que tu viens de me dire serait la mort pour l'un de nous.

— Explique-toi, répondit Léopold, troublé par ces paroles.

Sordeuil fit plusieurs tours dans la chambre comme pour maîtriser son émotion ; puis , se rapprochant de l'étudiant :

— J'ai tort, lui dit-il , d'un air plus calme. Pourquoi t'accuser? Enfant que tu étais alors , pouvais-tu prévoir les suites fatales de ton imprudence? Aujourd'hui, tu es un homme, je te dirai tout. Une affaire où se trouve engagé mon honneur et peut-être ma vie ne doit pas te rester étrangère. D'ailleurs, j'ai besoin de ta

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