‹ Le Noeud gordienChapitre 4 sur 6 · I.E XFAI) GORDIEN · texte numérisé non relu

I.E XFAI) GORDIEN

quels Éiiée désarma la gueule de Cerbère, le mari se rangea contre la rampe de l'escalier, et livra le passage.

— J'espère que vous déciderez madame de Flamareil à venir à la soirée de mistriss Lawington, reprit-il avec un ^ourire diplomatique ; pensez vous que j'y verrai M. de l*omenars?

— Certainement, et il sera enchanté de vous y rencontrer pour causer de votre élection.

A ces mots, les deux hommes se séparèrent, sans manquer à aucune des tbrmahtés de cette civilité hyponitc qui, dans le monde, couvre de son écorce les haines les plus vivaces, les rancunes les plus invétérées.

— Jésuite tricolore ! se dit Edouard, en achevant de monter Tescalier, si tu avais dans les veines quelquci gouttes du sang de Thonnéte mari qui a corrigé à Lyon ce gros fat de Garnier, il y a longtemps que tu m'aurais jeté par la fenêtre. Et, ma foi, j'aimerais mieux, à riieurc quil est, me trouver en face de ta figure de parchemin dans quelque clairière du bois de Boulogne, que d'af- SiontLT la physionomie larmoyante qiii m'attend là-haut. Ellu est malade, à ce qu'il paraît : sa migraine, sans doute, ou bien sa gastrite ! Quand ce n'est pas l'une, c'est l'autre. Elle va me faire subir un interrogatoire sur ma conduite d'hier; mais qu'elle y prenne garde : à la premi: re bordée de jalousie, je riposte par le Boisgontier, et j'arbore le drapeau révolutionnaire.

La résolution de Murnac avait atteint, lorsqu'il sonna, son apogée d'exaltation ; mais dès que la porte fut ouverte, la dccroissancecommenva. En suivant à travers ranlichambrc et le salon V^ domestique chargé de l'annoncer, il laissa un lambeau de son courage à chaque meuble dont la vue éveilhiil dans son Ame quelques-uns de ces souvenirs

qui ne sont jamais plus puissants qu'aux jours de crise ou de catastrophe. Lorsque la dernière porte s'ouvrît, il se trouva dans la position d'un général , qui en arrivant devant l'ennemi, a déjà perdu, par la désertion eu les fatigues de la marche, la moitié de son armée.

La chambre où il fut introduit était un petit parloir orné dans le goût du moyen âge, à la mode depuis quelques années. Les rideaux de l'unique fenêtre n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour, nuancé au passage d'une teinte rose dont les reflets adoucissaient la sévérité des meubles de Boule et de la tenture gris sombre. Les fleurs étaient bannies, la sensibilité nerveuse d'Eudoxie n'en supportant pas les parfums. Leur absence, en laissant deviner sa cause, complétait le caractère mélancolique de cette chambre, dont l'aspect inspirait à la fois le recueillement et la sérénité. Involontairement on y parlait bas; on y marchait d'un pas discret, comme on fait dans une chapelle; on s'y sentait porté à une sorte de méditation contemplative et béate, voisine du mysticisme. La métamorphose de ce parloir en oratoire eût paru naturelle et facile; de fait elle était commencée, car déjà un prie- Dieu y attendait la prière.

A côté de la cheminée, sur le grand fauteuil de forme gothique, où p!us d'une châtelaine avait sans doute pris place, madame de Flamareil était assise, le coude sur le genou, le front dans la main, tenant à demi ouvert un volume de Jocelyn, qu'elle ne lisait pas. Au bruit de la porte^~ elle tourna lentement la tête, et en entendant le domestique annoncer M. de Mornac, une rougeur légère colora son visage, qui d'abord avait paru à son amant plus pille que de coutume. Edouard appela sur son front toute la cruauté qui commençait à sortir de son cœur, et s'avança l'œil sombre, les sourcils froncés, du pas d'un tigre qui épie sa proie.

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— M. de Flamart'i! vient de m'apprendre que vous Mes malade, dit-il avec un accent glacial.

Malgré le langoureux a'^soupisserncnt de son regard, Eudoxie avait percé le jeune' homme à jour, pour ainsi dire; avec la rapidité d'intuition particulière aux femmes expérimentées, elle interpréta les plus fugitives expressions de cette physionomie qu'elle connaissait si bien; avant qu'Edouard eut cessé de parler, elle avait compris l'imminence d'un péril imprévu, inconnu, mais terrible; secouant alors comme par enchantement la torpeur triste et jalouse dans laquelle Tavait plongée la scène de la veille, elle fit, avec la promptitude de l'éclair, une espèce de branle-bas de combat; en une seconde elle fut prête, tandis que Mornac avait passé des jours et des nuits à méditer son ordre de bataille. Sachant qu'à l'opposé de i'homœopathie, l'amour doit employer les contraires, elle s'arma d'une amabilité improvisée capable d'émousser les traits qu'allait lui darder sans doute la farouche maussaderie de son amant. Ce fut donc en lui offrant la main, et en accompagnant ce geste du plus doux de tous les sourires, qu'elle répondit :

— Malade! vous êtes là : je ne le suis plus. Edouard prit et laissa retomber aussitôt, sans la serrer

ni la porter à ses lèvres, la main qui lui était si tendrement livrée.

— M. de Boisgontier est aussi là, répondit-il d'une voix rauque.

M.idame de Flamareil ouvrit de toute leur grandeur ses beaux yeux bleus, et resta pendant un instant plongée dans un ébabissement affecté, mais plein de giàce.

— Là ! dit-elle, en secret charmée de la jalousie que semblait trahir la [>hybionomie fauve de son amant. —

.s? ŒUVRES DE Cil. Dii BERNARD.

Edouard étendit les bras vers la fenêtre par un geste de mélodrame.

— Devant la porte, répondit-il, où vous vous laissez compromettre par lui aux yeux de tous les passants.

— Aimeriez-vous mieux qu'il fût ici ? demanda Eudoxic avec un sourire doucement ironique; — tenez, continuat-elle, en prenant sur la cheminée une carte de visite où étaient gravés les noms et titres du comte Léon de Boisgontier ; — il est venu tout à l'heure et je n'ai pas voulu le recevoir : en quoi suis-je coupable? puis-je empêcher cet enfant de se promener sur le boulevard?

— Après ses assiduités d'hier, vous deviez vous attendre à sa visite; et je m'étonne fort que vous ne l'ayez pas reçu, reprit Mornac, qui, en voyant sa manifestation de jalousie menacée d'un échec complet, évoqua machiavélicjucment le souvenir de la veille; il espérait de trouver dans la rancune de madame de Flamareil le prétexte de querelle après lequel il courait : mais Eudoxie voulait la paix à tout prix, car l'âge de quarante ans est pour les femmes une époque de désarmement forcé; aussi n'eut-elle garde de donner prise aux hostilités par des récriminations inopportunes.

— Prencz-vous-cn à votre oncle, dit-elle avec une sorte de câlinerie; — pensez-vous que je ne lui en veuille pas autant que vous du mauvais tour qu'il nous a joué ? Vous le savez, depuis quelque temps il ne nous épargne guères et ne manque aucune occasion de nous séparer; mais jamais il ne m'a paru si odieusement méchant qu'hier au soir. La galanterie surannée dont il enjolive toutes ses noirceurs et la muette éloquence de ce petit Mor^sieur qui vous rend si follement jaloux, m'avaient, à la tin, tellement impatientée, que ma migraine était inévitable pour atijoiird'hui, et maintenant voici que vous me querellez au lieu de me plaindre! c'cbt mal, Edouard; allons, ne bon-

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dez plus, vous voyez que nous n'avons ijfi ni Fun ni l'autre. Asseyez-vous là et soyez aimable. Si vous ne vouiez pas me lire un chant de Jucelyn, parlez-moi bien doucement, bien gentiment; vous savez cpie j'aime vos paroles p!us encore que les vers de Lamartine. D'ailleurs je suis réellement souffrante, et votre voix me fait du bien.

— C'est le diable qui s'en mêle, pensa Mornae ; aujourd'hui elle ne veut pas se fAcher. — Jocelyn ! s'écria-t-il d'un ton bourru, poésie de curé constitutionnel! J'aimerais autant les homélies de l'abbé Grégoire. J'ai de la sacristie sentimentale par-dessus les oreilles; je ne peux pas perdre ainsi ma jeunesse. Je vais acheter des chevaux !

— Ah 1 vous allez avoir des chevaux ? répondit P]udoxie, en suivant chaque soubresaut de son interloculeur avec l'anxiété vigilante du pécheur qui craint de voir le poisson rompre le fd de la ligne. — Connnent les choisirez-vous? bai-bruns, n'est-ce pas? c'est une belle couleur, élégante et sérieuse. Vous savez, peut-être , que M. (le Flamareil veut changer ma voiture. Oh ! je vais être t(jul-à-fait élégante et vous pourrez m'accompagner au bois sans rougir.

— Au bois certainement, et au bal aussi ; ne suis-je pas votre chevalier? reprit le jeune homme, qui, à la vue du terrain qu'il perdait àchaquc pas, sentit lanécessitéd'une ( liarge décisive, et appela à son secours une ironie voisine de l'outrage. — N'allez vous pas au roùl de madiune (l.Vlvimarc? Je viens de la rencontrer, et je lui ai demandé une contredanse. J'espère que vous m'en accor- (h^ez une aussi.

Malgré ses efforts pour se contraindre, madame de l'Iamareil sentit une larme sous sa f>auj)ière ; cil" baissa d'alMjrd la tête pour la cacher ; puis, épancheincnl involontaire d'un ccrurbles-é, ou calcul profond d'un esprit

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consommé qui utilise tout, même les souffrances, elle releva sur son amant ses yeux humides auxquels la tristesse prêtait une éloquence inexprimable.

— Edouard, dit-elle d'une voix brisée, que t'ai-je

lait?

Cette question, Mornac venait de se l'adresser, car dans les âmes naturellement généreuses, le remords suit de prèsTinsulte. N'y trouvant pas de réponse , il se sentit navré, comme s'il eût commis un parricide. La réaction, qui jette toujours les caractères indécis à l'opposé de leurs résolutions, s'opéra subitement et sans résistance. Cette larme qu'il voyait briller dûnsles yeux d'Eudoxie, devint une mer qui submergea soudainement tous ses projets du uiatin. Il oublia la succession de son oncle et la dot de sa future, il n'aperçut plus que la femme qu'il avait aimée pendant cinq ans, qu'il aimait encore, qu'il aimerait toujours ; il la vit belle, il la vit jeune, et, en songeant à la blessure qu'il venait de faire à cet ange, il ne trouva qu'un mot à lui répondre :

— Pardonne-moi !

Ce mot, il le dit à genoux ; et madame de Fiamareil pardonna, car la clémence est de la grâce toujours , de l'habileté souvent.

VU

A six heures du soir, le connnandant Garnier et M. de l'omenars attendaient dans le salon de celui-ci Moinac ;pii ne rentrait pas. Le vieillard fit servir le dîner à l'heure accoutumée, car il ne souflrait jamais aucune atteinte à sa dignité d'oncle. Le premier service se passa, le second d^; même, et enfin le dessert; Edouard ne revint pas plus

LE KOEID GORDIEN.

que ne revient Maiiboroiigh dans la romance. Au momen où M. de Pomenars s'apprêtait à quitter la table, furieux en secre.* de cette conduite qu'il ne savait comment justifier aux yeux de son hôte, un domestique lui remit une lettre dont il brisa brusquement le cachet.

— Commandant, s'écria-t-il après l'avoir lue , y a-t-il dans votre escadron de chasseurs d'Afrique une place pour un drôle que je renie et que je déshériterai ? Si j etais d'un tempérament sanguin je croirais quil veut se débarrasser de moi en me causant une attaque d'apoplexie. Et l'on a démoli la Bastille ! Tenez, lisez ce que ce morveux- là m'écrit.

Garnierprit la lettre que lui tendait le vieillard , dont la voix tremblait de colère, et lut à haute voix les lignes suivantes :

a Mon cher oncle,

a II est dans la vie des destinées auxquelles doivent se soumeitre les caractères les plus résolu;^. ; permettez-moi de suivre la mienne. Quel que soit aujourd'hui votre mécontentement, plus lard, j'ose l'espérer, vous me pardonnerez d'avoir écouté les inspirations de mon cœur plutôt que les calculs d'une raison égoïste et glacée. Votre fortune est à vous, et vous pouvez en disposer sans qu'un seul murmure s'échajjpe de ma bouche ; mais votre amitié était à moi ; de grâce ne me la relirez pas. I*uissiczvous, en échange du sacrifice qu'il m'est impossible d'accomplir, m'en imposer un autre qui me mette dans le cas de vous prouver mon respectueux attachement et mon inaltérable obéissance, d

aÉDOLAllD. u

M P. S. Oflrez, je vous prie, mes excuses et mes regrets

S« a-UVRKS DE eu. DE BERNARD.

au coinniaiulaiit^ qui^ s'il veut bien se rappeleiia ville de L)'ou, ne refusera pas de les agréer. »

— Que dites-vous de cela? demanda monsieur de Pomenars quand son hôte eut achevé la lecture de cette sentinAenlale épître.

— Je dis que c'est un mariage rompu, répondit Garnier d'un ton dégagé ; cela se voit tous les jours.

— Comment trouvez-vous l'impudence de ce faiseur de phrases ? ma fortune est à moi!. . Parbleu, jelelui.prouverai; son inaltérable obéissance... au moment même où il me désobéit; et que veut-il dire avec cette ville de Lyon ?

— Rien ; c'est une vieille histoire dont nous parlions hier au soir, et qui n'a aucun rapport avec celle d'aujourd'hui. Ainsi donc, mon cher monsieur de Pomenars, ma cousine n'aura pas l'honneur d'être votre nièce?

— Pensez-vous qu'elle consentirait à me dédommager en devenant ma temme?

Le chef d'escadron regarda d'un air ébahi le petit vieillard, qui s'était levé subitement comme pour exhiber à son interlocuteur les grâces de sa personne, et lui faire aiuoi apprécier les chances qu'il pouvait avoir pour toucIkt le cœur de mademoiselle de Passerot.

— Ma tante a des idées fort singulières, répondit-il au bout d'un instant en comprimant une violente envie de rire; — elle avait sept ans de moins que son mari, elle désire qu'il y ait la même diiïérence d'âge entre sa (ille et son gendre; sous ce rapport-là, votre neveu qui a préiMsénvnt vingt-cinq ans, lui semblait un époux prédestiné pour Loïde.

— VA\ bien ! fichtre, il l'épousera ou j'y perdrai mon uoni, s'écria monsieur de Pomenars on s'oubliant au point

de donner un coup de poing sur la table : — C'est son Armide de quarante ans qui le retient dans ses chaînes' mais je les briserai.

Il fit plusieurs tours dans la chanibre d'un pas rapide puis, illuminé par une idée soudaine :

— Commandant, reprit-il, étes-vousun homme?

— Je lai toujours cru, répondit Garnier avec un gros rire.

— J'entends par là, reprit le vieillard en jetant à son hôte le regard scrutateur d'un sergent qui prend le signalement d'une recrue, — j'entends un homme capable d'entreprendre la conquête d'une femme jeune encore, aimable, jolie, et de réussir dans un temps donné; trois mois, quatre mois, je suppose?

— Mon siège le plus long a duré sept mois, dit Garnier d'un air imposant ; mais c'était une femme à part.

— Celle-ci est une femme comme toutes les femmes; elle ne veut pas être quittée par son amant; mais ce n'est point une raison pour qu'elle ne le quitte pas.

— De quoi s'agit-il? demanda rofficier, dont rinlelligenccne cheminait pas aussi vite que la pensée du sexagénaire.

■^ De rendre à ce fou d'Ldnuard le plus grand de tous les services ; un service que ju ne vous demanderais certes pas si je n'avais que cincpiante ans ; de lui enlever sa maîtresse, en un mot.

— Conclu î s'écria Garnier en présentant cavalièrement sa large main, sur laquelle le vieillard ne posa qu avec hésitation le boul de ses doigts, tant il craignait de voir se relcrmer sur eux cette espèce de patte de cral)e.

— Uien î reprit monsieur de Pomenars, voilà une a^Mirance qui me rajeunit. J'étais ainsi à votre Age. Danton

avait raison : de laudace ! toujours de Taudace ! il n'y a que cela^ en ariiour surtout. J'avais bien songé au petit Boisgontier, que vous connaissez peut-être ; mais c'est trop jeune ; cela rougit à chaque mot, cela se décontenance ; hier j'ai voulu le lancer, j'ai cru qu'il allait pleurer de tendresse ou se trouver mal. Tandis que vous, commandant, vous devez être un loup de mer ?

— Un peu, dit le chef d'escadron en chiffonnant dans ses cheveux, tandis qu'il se rengorgeait comme pour s'élargir la poitrine, double tic auquel il se livrait volontiers lorsque sa vanité de Lovelace se trouvait mise en jeu.

— Ainsi, je puis compter sur vous comme sur moi, demanda l'oncle de Mornac.

— Un peu plus que sur ton squelette, Adonis du Père- Lachaise, pensa l'officier en laissant tomber sur le chélif vieillard un regard dont la compassion ne fut pas comprise de celui qui en était l'objet — J'ai dit : conclu ! répétat-il ensuite, c'est comme si la chose était faite.

— Hum ! fit entre ses dents monsieur de Pomenars; l'assurance est une belle chose, mais un peu de modestie no gâterait rien. Ne dirait-on pas qu'il n'ait qu'à se présenter avec sa grosse prestance de carabinier pour triompher comme César ? Tous ces occiseurs en paroles, qui avant le combat embouchent la trompette, sont presque toujours les premiers à tourner le dos. Se figure-t-il par hasard qu'il s'agisse ici d'une actrice ou d'une grisette?

Tandis que du fond de son large fauteuil, le vieillard examinait son hôte d'un regard aussi peu bienveillant que celui qu'il en avait reçu lui-même un moment auparavant, GaniicT, debout devant la cheminée, étudiaitdans laglace l'offet d'un certain sourire sur lequel il comptait, et relevait des deux côtés ses moustaches, afin de découvrir davantage ses dents blanches et bien rangées. En même temps son imagination présomptueuse envahisssit par anticipa-

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tinn la nouvelle pros ince du royaume de Tendre, dont il espérait la conquête. Pour s'enpager aussi résolument et sans plus deréllexion dans le complot Iramé par monsieur de Pomenars contre son neveu, le chef d'escadron était poussé par un double motif, mobile de la plupart des actions humaines et que le poète a impitoyablement énoncé dans ce vers.

Son bien premièrement, et puis le mal d'autrui.

D'un côlé, gardant rancune à Edouard à propos de leur conversation de la veille, il se trouvait entièrement dép^agé envers lui des ol'ligations courtoises qu'une confidence impose d'ordinaire, et se réjouissait à l'idée de lui donner une leçon; d'autre part, le projet du vieillard déloyal s'accordait, merveilleusement avec le plan de campagne anacréontique qu'il avait méditélui-méme avant de rentrer en France. Pour se délasser des Bédouins, Garnicr, comme nous l'avons dit, avait juré la ca])ture d'une durhesseoutout au moins d'une marquise, car en sa qualité de bourgeois il regardait l'écusson d'une femme avant sa figure. Sur le point de voir s'ouvrir la lice après laquelle il soupirait, sa iantaisie aristocratique s'éveilla dans toute .son énergie, et la vaniteuse préoccupation de son esprit se trahit involonlaiiement.

— J'espère que c'est une femme titrée, dit-il à son hùte en parodiant sans s'en douter la susceptibilité d'Alexandre qui ne voulait descendre dans l'arène que pour y<.'ombattre des rois.

— Titrée, repartit le vieillard d'un air railU-ur; ah ! i\ vous faut des lemmes titrées ! Sans doute, vous a\ez [leur de déroger?

— Mais, répondit rofficicr en se mordant les lèvres, si c'est mon idée? Vous m'avez parlé de trois ou quatre mois; je ne suis pas homme à perdre ainsi monl«Mnps pour

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uno modiste. Quand on a connu des foinmes distinguées. ...

— Rassurez-vous^ mon cher commandant; je respecte trop vos scrupules aristocratiques pour vouloir vous encanailler, quoiqu'entre nous le mot du marquis de Moncade ne me paraisse pas applicable en amour. A la vérité, la personne dont il s'agit n'est pas une femme titrée, mais soyez sûr qu'un succès auprès d'elle n'en est pas moins fort digne d'envie, et qu'il vous rendrait aussi glorieux qu'ont jamais pu le faire vos conquêtes de garnison.

— Qu'ont-ils tous à me jeter au nez mes conquêtes de garnison ? se dit le commandant avec une humeur concentrée; il semble que ce Céladon décrépit et son blancbec de neveu se soient donné le mot. Parbleu, si la discrétion n'était pas la première vertu d'un galant homme, je pourrais citer certaines de mes aventures de garnison qui leur feraient ouvrir les oreiiles. Garnison ! Ces Parisiens qui n'ont jamais perdu de vue le dôme des Invalides font pitié, ma parole d'honneur !

— Vous voilà bien rêveur, dit monsieur de Pomenars^ en voyant que son hôte gardait le silence ; — est-ce que vous hésitez ?

— Non, parbleu ! je tiens à vous prouver que la garnison n'est pas une trop mauvaise école. Ainsi donc, titrée ou non, puisque vous assurez que c'est une jolie femme, je suis prêt ; et même, continua l'officier d'un ton léger, j'aime autant que ce soit une bourgeoise; cc-.h me changera.

— Je n'ai pas dit que ce fût une bourgeoise; reprit le vieillard en riant intérieurement de la fatuité de son interlocuteur; son mari est un homme de condition mais non titré.

— Bien ! je n'en demande pas davantage ; princesse ou l>er^>e, maintenant ça m'est égal; l'essentiel pour moi

LE Ni£rD GORDIKX. Cl

?st «le vous montrer (|ue nies conquêtes de garnison.... vîCii ; quand entrons-nous en can)i)agne?

— Aujourd'hui si vous le voulez.

— Bravo! mais comment cela!

— L'Annide en question, reprit le petit vieillard, sera :e soir au bal de mislriss Lawini,'lon,une Anglaise que je 'onnais, et à qui je puis vous présenter sans autre préiiubule. Allez vous habiller; à neuf heures et demie, ma oiture sera à votre porte.

Deux heures aprrs cette conversation, le salon de misriss Lawinglon, où madame de Flamareil et son mari liiisi qu'Edouard de Mornac avaient pris place quelquei Mstants auparavant, vit enter les deux conjurés, monsieuf le Pomenars, les yeux pétillans d'une noire malice, tanlis que son menton s'enfonçait dans sa cravate plussoiirluisement que de coutume; et le commandant Garnier, Iroit, raide, glorieux connue s'il se fût préparé à charger i 11 télé de ses deux escadrons les arabes d'Abd-elivader.

Au milieu de la cohue moitié britannique, moitié parisienne qui encombrait l'appartement de mistriss Lawinglon, une des premières personnes qui se rcncon- Irérent sur le passage de M. de Pomenars et de son compagnon fut Edouard de Mornac. Saisi d'une panique soudaine, le jeune homme tenta une retraite que la cheminée contre laquelle il était appuyé, une table d'écarté à droite et un groupe de femmes à gaucho, rendirent impraticable. Se voyant dans la posilicr. ti un loup pris au pn'ic, il attendit tète basse son oncle qui venait droit à lui.

«2 CEIVRES DE CIÎ. DE BERNAUD.

mais dont les premières paroles le rassurèrent autant qu'elles le surprirent par leur mansuétude inespérée.

— Tu seras donc toute ta vie un enfant ? lui dit le vieillard avec une sorte d'ironie indulgente. — Que signifie cette ridicule école buissonnière ?

— Mon oncle...

— Tu ne veux pas te marier? N'en parlons plus. Tu sais que ta détermination contrarie mes désirs, et tu y persistes ! Soit : tu es bien averti que tu le fais à tes risques et périls ; mais cela n'était pas une raison pour nous fausser compagnie et retarder notre dîner d'une demiheure...

— Croyez que je suis désolé... Commandant, j'espère que vous ne m'en voulez pas ? répondit Edouard, en offrant la main à Garnier, qui la serra traîtreusement après avoir jeté un regard d'intelligence à M. de Pomenars.

— Dans ton billet, tu me fais de fort belles phrases sur ton obéissance, reprit ce dernier ; je vais la mettre à répreuve. Tu sais qu'il y a une soirée chez madame de iMarsenay; y manquer tous deux serait un procédé qu'elle ne nous pardonnerait pas; il faut que tu te dévoues, car je ne veux pas y aller. Je viens d'apercevoir ici d'Anteil, madame de Boisgne, en un mot, toute ma partie de whisi et je cède à la tentation. Ainsi donc, monsieur l'obstiné, prenez ma voiture qui vous attend, et soyez aimable pour deux.

— J'y vais à l'instant, mon oncle, s'écria Mornac, qui, dans sa joie d'en être quitte à si bon marché, se serait mis en route pour Saint-Pétersbourg.

En ce moment, la figure sérieuse et blèine a un quatrième personnage s'avança par-dessus l'épaule de Garnicr, en adressant à M. de Pomenars un de ces sourires obséquieux auxquels , au moins autant qu'à la souplesse do la colonne vertébrale, se reconnaît la race des soUici-

iPUTs. A cette intrusion qui menaçait de compiomcttre l'harmonie de sa coitrure, le chef d'escadi on se retourna vivement, et se trouva nez à nez avec M. de Flamareil. Les deux hommes se regardèrent un instant, et restèrent mutuellement fascinés : une légère contraction des lèvres, une teinte blafarde qui seml)la décolorer encore sa pùleur habituelle trahirent seules Témotion du mari d'Eudoxie ; moins maître que lui de ses impressions, Tofficier de chasseurs fit en arrière un mouvement si brusque, que le contre-coup en fut senti à quelques pas de là dans la foule dont le groupe était entouré.

— Qu'avez-vous donc, commandant? demanda Mornac, qui avait été la première victime de ce soubresaut.

Garnier lui prit le bras sans répondre, et l'emmena dms l'embrasure d'une fenêtre.

— Vous connaissez ce monsieur qui parle à votre oncle? lui dit-il alors d'une voix émue.

— C'est M. de Flamareil, répondit Edouard, avec une indifférence affectée, — un chef de division du ministère fies finances. Il a envie d'être nommé député;^ et mon oncle l'appuie de son crédit auprès des électeurs de Périgueux. C'est un homme de mérite.

— II.... est.... veuf? reprit le commandant, en articulant chaque syllabe comme si elle l'eût étranglé au pas- »ii ;„'♦*.

— Veuf! et pourquoi voulez-vous qu'il soit veuf? s'é- Il ia !♦• jeune homme, presque troublé de celte idée.

— Il est donc remaiié?

— Il n'a été marié qu'une fois dans sa vie.

— Ainsi madame... de Flamareil... n'est pas morte! l.tibulia l'officier en s'appuyant contre la boiserie.

Préoccupé de sa po>ilion d'amant, Mornac crut que le <()nunandant, mis au fait j)ar M. de Pcmenars, amenait la conversation sur ce chapitre délicat, dans une intention

Je raillerie qiril ne se sentit pas dliumeur à supporter.

— Je suis désolé de vous quitter, répondit-il d'un ton sec; mais vous savez qu'il faut que j'aille chez madame de Marsenay. A propos, avez-vous fait ce soir votre prière à rétoile d'Élise?

Après cette petite vengeance, le jeune homme tourna sur les talons, et disparut bientôt à travers la foule, en laissant son interlocuteur immobile dans Tembrasure de la fenêtre, comme un saint dans sa niche. Celui-ci ne sortit de cette espèce de pétrification qu'en entendant à la hauteur de son estomac la voix aigrelette de M. de Pomenars.

— Eh bien! que faites- vous là sous ces rideaux ? lui demanda le vieillard; il y a un quart-d'heure que je vous cherche. Edouard est-il parti?

— Parti, répéta Garnier, d'un air distrait.

— Bien. Maintenant, que nous sommes débarrassés de lui, ouvrons la tranchée. La dame de ses pensées, et des vôtres bientôt, est dans l'autre salon; elle donne une soirée jeudi, et je vais vous faire inviter. Quoiqu'elle me déteste cordialement en ma qualité d'oncle barbare, elle me ménage, et je suis sûr qu'eue sera enchantée de m'O' bliger. Eh bien ! venez donc.

— Oui, allons, répondit le commandant avec véhémence ; j'ai besoin de m'arracher à mes souvenirs.

— Des souvenirs ! dit M. de Pomenars, c'est bon pour un vieillard comme moi : à votre âge, on doit regarder en avant, jamais en arrière. —Tenez, reprit-il lorsqu'ils furoiit arrivés dans l'autre salon, vous reconnaissez là, près du piano, le bonnet extravagant de mistriss Lawington, que vous veiioz de saluer tout à l'heure ; eh bien ! voyezvMis à sa droite cette femme en robe noire et en turban?... Regaidoz, la voilà qui se retourne... Aihe ! vous me cassez le bra-s ! Prenez donc garde.

U: N(FAI) GOIIDIEN. CS

Le petit vicillaid ai radia son cuude de Tétau dans lequel le broyait convulsivement la nuiin de rollicier, et re^^Mrdant celui-ci d'un air pit>-usenient ébalii :

— Tenez-vous beaucoup w Jie prouver que vous avez un poignet de 1er? lui dit-il; malheureusement, je n^ peux pas en dire autant de mes os. Quelle frénésie soudaine ! Voilà ce qui s'appelle prendre feu à la première vue! Est-ce d'Alj^^er que vous avez rapporté ce tempérament africain?

— Vousditesque c'est là... la femme... dont votre neveu est amoureux? demanda Garnier d'une voix entrecoupée, et il se passa la main sur le front pour en essuyer la sueur soudaine.

— Elle-même, répondit M. de Pomenars, qui continuait de se frotter le coude ; modérez vos transports, et attendez-moi là; je vais négocier votre présentation.

A ces mots, le vieillard fit un pas en avant; mais il se sentit cloué sur place par la main du chef d'escadron.

— Je me présenterai moi-même, dit ce dernier, dont la figure flamboyait comme une comète ; et il traversa le salon d'un pas qui, sans le tapis, eût ébranlé le panjuet. Feuilletant avec nonchalance une partition ouverte sur le piano, madame de Flamarcil ne le vit pas venir ; avant d'avoir reconnu riiomme qui se penchait vers elle, comme pour la saluer, elle reçut à bout portant ces paroles, f;u'un loup, au temps où les animaux parlaient, n'eût pas prononcées d'une façon plus carnassière :

— Si je n'en meurs pas, j'en deviendrai folle! Je vois avec plaisir que vous n'êtes ni folle, ni morte.

Eudoxie trer>saillit, se retourna, et se renversa à demi sur le piano, comme si quelque choc invisible l'eût fiiq)pée. Dans ce mouvement, ses doigts, en s'accrochant aux louches du clavier, leur tirent rendre une harmonie qn'jl

66 (EL VUES DE CO. DE BîîftNARD.

eiM été fort difficile de noter, et qui se perdit heureusement au milieu du bruit du roût.

— Éiise, vous ne m'attendiez pas, reprit Garnier, du 2on dont Othello dit : — Desdémone^ avez- vous prié cette nuit?

Un salon est pour une femme du monde ce qu'est pour un homme le terrain d'un duel ; il faut vaincre ou mourir sur place. En face d'une apparition plus effrayante que celle d'un revenant, madame de Flamareil s'affermit sur ses genoux fléchissants, dompta l'émotion de son corsage, puis, lançant tout autour d'elle un regard rapide^, imprima sur ses traits dociles à une puissance de volonté presque magique, l'air calme et gracieux par lequel, dans un autre moment, elle eût accueilli les compliments d'un homme de sa société habituelle.

— M. de Flamareil est ici, dit-elle d'une voix basse, mais distincte.

— Est-ce lui qui vous fait peur, ou M. de Mornac? répondit l'officier, en lui plongeant dans les yeux un regard furibond.

Eudoxie sentit une rougeur ardente s'étaler sur son pâle visage, et se pencha comme pour regarder son bracelet qu'elle feignit de fermer. Un moment après, lorsqu'elle releva la tête, son front était calme de nouveau, ses yeux et ses lèvres souriaient.

— Théodule, dit-elle avec un accent pénétrant, autrelois vous étiez un homme d'honneur !

Les deux anciens amants se contemplèrent un insîant en silence, étudiant plus attentivement qu'ils ne l'avaient» /ait jusqu'alors les changements opérés en eux par dixl années de ûoparation. Quoi qu'on puisse dirG }e la préco-lj cité du déclin chez les femmes, madame de Flamareil sortit victorieuse de cet examen, et parut au cominan-

LE NCEID GORDIEN. «7

danl au>si belle qu'aux jours où elle s'appelait pour lui -oui : Élise.

Une chose vraie, quoique peu remarquée jusqu'ici, c'est que les tempéraments tendres, les or^anisatioiis sensibles trouvent des forces merveilleuses pour supporter les épreuves auxquelles les expose leur nature impressionnable. On dirait que l'amour, malgré le bandeau dont Ta puérilement atiublé la mythologie, reconnais^i; ses amis et les ménage tout en les torturant. Les sou it'rances du cœur enlaidissent presque toujours les êtres qui n'en ont pas l'habitude. Rien, par exemple, de ridicule ou de hideux comme un gros homme lymphatique dont les paupières bouffies et les prunelles larmoyantes trahissent la visite cruelle du dieu malin. Les femmes, au contraire, c'est-à-dire les femmes sentimentales, vivent dans les chagrins de l'amour comme dans une atmosphère naturelle, bénigne, et, l'on pourrait le croire, nécessaire ; elles se conservent dans leur mélancolie comme ces beaux fruits qui acquièrent une saveur nouvelle dans l'alcool, au lieu d'y brûler ; elles pleurent de source, sans avoir les yeux rouges, et la larme suspendue à leur paupière semble seulement une perle de plus dans leur toilette ; leur pâleur même, causée par l'insoumie, a un air de coquetterie, depuis que la pâleur est à la mode. Ces fcnniK'S-là sont très- malheureuses, cependant; captez leur confiance, si c'est possible, vous entendrez les réciîs K'S plus douloureux, qu'à leur vue vous n'auriez jamais soupçonnés; elles ont l'âme saignante, niais le front sans rides; le cœur mort, mais le visage plein de vie. Les peintres ont bien compris ce que nous voulons exprimer ; à part Murillo, tous ceux qui ont peint la Madeleine l'ont représentée bien altrayanle encore pour tant de rel>entir.

Madame de Flamareil était donc restée belle en dépit

es ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

des souffrances de son.cœui% et le temps pour elle avait montré presque autant d'indulgence que Tamour. D'ailfeurs, tout ce que le goût naturel et la science acquise peuvent inspirer de précautions conservatrices ou d'artifices réparateurs, était pratiqué par elle de manière à rendre plus imperceptible encore la trace de dix années aux doigts légers et bienveillants. D'ordinaire, les femmes achètent un diamant à chaque ride naissante, et remplacent par une fleur le moindre cheveu qui tombe. Eudoxie n'avait pas attendu les mortifiants conseils de 1 âge déclinant; elle avait adopté le luxe comme fantaisie avant qu'il se fût imposé à elle comme nécessité. En la voyant dans ses grands jours, couverte de pierreries, chacun se disait qu'elle n'en avait pas besoin, et qu'une simple couronne de marguerites des champs eût suffi à sa coquetterie. Par un rare privilège, sa beauté, noble et douce à la fois, lui permettait également la magnificence et la simplicité; ce jour-là, par hasard, appartenait à ia magnificence.

En face de cette rayonnante inlidèle, le chef d'escadron sentit malgré sa colère un éblouissement involontaire. En revanche, fin. pression qu'elle-même reçut fut fort ditlérente. A la vue de la figure enflammée et du colossal embonpoint, qui avaient remplacé la pâleur sentimentale et la tournure élancée de l'ancien lieutenant du septième chasseurs, elle se demanda par quelle Indigne lâcheté de son cœur elle avait pu aimer celte manière de tambour major. Le résultat de cette mutuelle comparaison fut instantané. En se sentant près de redevenir amoureux comme autrefois, Garnier éprouva un redoublement de fureur, en puitie dirigée contre lui-même, t'^ndis que la femme de quarante ans dissimula, sous un redoublement de douceur conciliante, la haine subite que lui inspirait bon ancien adorateur.

LE NCEID GORDIEN. I» .

— Mon honneur ! répéta le chef d'escadron avec L»!ie amère ironie; autrefois vous me parliez du vôtre.

— Si j'ai perdu ce droit, est-ce à vous de m'en faire un crime, reprit Eudoxie en évoquant politiquement les souvenirs de sa première p^^sion ; mais un amant se laisse difficilement ranicl.. au chemin qu'il a ouvert, lorsqu'il sait qu'un autre l'y a rem])làcé.

— Oh ! je me rappelle que vous êtes fort spirituelle, répondit le gros commandant d'un ton hrusque , — si nous discutons, vous finirez par me prouver que deux et deux font six ; permettez-moi de rentrer dans la question. Il ne s'agit pas ici de Lyon, mais de Paris. Voilà quatre ans que je n'y étais venu, à Paris, et je ne m'attendais pas au bonheur de vous y retrouver. Avouez que c'est une rencontre fort originale. Ah ! ah ! riez donc, madame ; est-ce que cela ne vous paraît pas comme à moi, fort original?

— Voulez-vous me perdre? dit madame de Flamareil d'une voix suppliante. Si vous m'avez jamais aimée, ne me parlez plus. Nous nous reverrons, et je vous expliquerai tout. Mais, de grAce, laissez-moi ! on nous regarde déjà.

Garnier hésita; car cette voix, autrefois si puissante siu- son cœur, y réveillait à chaque mot quelque écho depuis longtemps endormi; mais bientôt il se reprocha sa faiblesse, et réi)ondit avec toute la férocité qui peut être permise à un amant trahi.

— Pourquoi ne pas conunencer l'explication tout de suite? al d'abord dites-moi, je vous prie, pour quello raison vous avez donné à ce séduisant M. ûc Mornac une étoile si éloignée de la mienne? D'ordinaire, on cherche à rapprocher ses amis; et vous nous avez logés, l'un à la Madeleine, l'autre aux Invalides. Est-ce crainte d'un duel 'Unslecicl? Unssurez-vous; mon étoile et moi sommes très-

pacifiques : je ne me bats plus pour les femmes. Et Lamartine? aimez-vous toujours Lamartine? M. de Mornac m'a-t-ii remplacé dans mes fonctions de lecteur comme ians tout le reste?

L'officier eût pu continuer longtemps de la sorte sans être interrompu. Écrasée par cette tirade brutale^ ne trouvant rien de prudent à répondre^ n'osant plus regarder autour d'elle de peur de rencontrer des regards moqueurs, tentée de fuir mais retenue à sa place par la crainte d'un éclat, madame de Flamareil restait immobile en face de son impitoyable interrogateur, les dents serrées, les lèvres entr'ouvertes par un sourire, où s'était réfugié tout son courage, les bras croisés sur la poitrine, comme si elle eiit cherché à se raffermir le cœur par cette étreinte convulsive, et implorant du fond de l'âme quelque ange sauveur qui prît pitié d'elle.

Ce sauveur arriva; ce ne fut pas un ange, ce fut son mari ; mais il ne vint point par pitié pour elle, mais par crainte du ridicule pour lui-même. Témoin depuis quelques instants de la torture infligée à sa femme, M. de Flamareil comprit qu'il était temps d'y mettre un terme; il traversa le salon d'un air calme, salua le commandant avec une politesse héroïque, et, offrant le bras à Eudoxie, lui dit de la manière la plus naturelle :

— Votre voiture est là, voulez-vous que nous partions?

Madame de Flamareil ne répondit rien, mais elle s'accrocha au bras de son mari avec l'énergie convulsive du malheureux qui se noie. En voyant sa proie près de lui échapper, Garnier se pencha vers elle et lui jeta pour adieu ces paroles :

— Monsieur de Mornac vous a-t-il fait part de son mariage avec ma cousine ?

A ce dernier coup, aussi foudroyant qu'inattendu, Eudoxie se sentit frappée d'un vertige; elle serait tombée,

LE >OELÎ> boIlDlEN. -J i

yins Vappui de son niaii, el elle ne se rariimn peu à peu ]iren respirant Tair Iroid auquel donnait accès la glace Je la voiture qui l'emportait rapidement.

Dans le salon de mislriss Lawmgtou une seule personne avait suivi avec curiosité les moindres détails de :elte scène, c'était M. de Pomenars; malgré son expérience du monde et la pénétration habituelle de son esprit, e vieillard ne put parvenir à se rendre compte de la conluiie du commandant, tant elle lui parut inouïe et exor- )itante.

— Quelle est cette manière bédouine de se présenter ;Gi-même à une femme qu'on n'a jamais vue, se dit-il dans :a stupéfaction profonde : — de quel éléphant sauvage Tie suis-je fait le cornac ? tout-h-l'hi'ure il me brise le jras à moitié, et maintenant il roule des yeux si féroces }n lui parlant, qu'elle en perd contenance ; ne dirait-on pas qu'il s'apprête à l'emporter dans son antre pour la lévorer? que diantre peut-il lui rugir?

Ne pouvant résoudre lui-même cette question, le vieillard s'empressa de rejoindre Garnier, dès qu'il le vit seul :

— Gloire à vous î commandant, lui dit-il d'un air émerleillé. Est-ce ainsi que vous menez les Arabes?

— Plùl à Dieu que j'eusse affaire à un Arabe, répondit 'officier en fermant énergiquement la main connue sil M'it serré la poignée de son sabre.

— J'avoue que je ne comprends pas, reprit M. de Poîicnars, en ouvrant de grands yeux.

Au lieu (le répondre, le connnnndant étendit W bi.ii, îl prit sur lo pla'»MU qn.' lui r;r»' cn^iif un (luiiir-lirnie !in

Tt CEUVRES DE en. DE BERNARD.

verre de sirop, qu'il avala d'un trait. Ayant ainsi porté remède à un étranglement causé par la colère, il fut sur le point de taire au petit vieillard une confidence entière ; mais comment punir Eudoxie sans parler d'Élise, et sans accepter, par conséquent, le rôle d'amant oublié ? Garnier hésita un instant entre la crainte de se rendre ridicule et le besoin d'épancher une des plus violentes fureurs qu'il eût jamais éprouvées; car il ne pardonnait point à madame de Flamareil de n^'être pas morte après leur séparation, ainsi qu'elle en avait pris rengagement. Depuis dix ans, ce trépas imaginaire était son chagrin, son remords, son crime, son ver rongeur comme il disait; et sans qu'il osât se l'avouer, son cœur prenait parfois un orgueilleux plaisir à se laisser ronger. Cette femme tuée par son amour lui inspirait une sorte de vénération pour lui-même. En se trouvant si fatal, il se respectait. Chaque fois qu'il venait de s'attendrir au souvenir de sa chère morte, le regard qu'il promenait ensuite sur les vivantes avait quelque chose de plus royalement exterminateur. Renoncer à cette tombe, dont sa vanité s'était fait insensiblement un piédestal, dépouiller ce deuil dans lequel se carrait depuis dix ans sa mélancolie, pour endosser le vulgaire uniforme des amants réformés et remplacés, était un désenchantement dont sa philosophie ne put supporter le choc. Le premier sentiment éclos de son indignation fut \in besoin de vengeance, qui neutralisa la haine subite qu'il avait éprouvée pour Mornac en découvrant en lui son successeur.

— C'est elle qu'il faut frapper d'abord, se dit-il; le tour (le ce fat viendra plus tard. En attendant, il épousera ma cou ine, et je veux que cette femme sans cœur en meure de dépit puisqu'elle n'est pas capable de mourir d'amour.

Garnier résolut donc de garder son secret pour lui seul j

LE NCEID GORDIEN. 71

mr.isdaiis ce parti que lui dictait, avant tout, sa vanité, il fit, selon l'usage, intervenir un motif plus généreux.

— Elle a fait un appel à mon honneur,-je me tairai; ma vengeance, pour être noble, n'en sera pas moins foudroyante.

— Voulez-vous bien me dire le mot du proverbe que vous venez de jouer, reprit monsieur de Ponienars en voyant le chef d'escadron absorbé dans ces réflexions qui projetaient sur sa large figure un reflet farouche.

— Rira bien qui rira le dernier I répondit l'officier en so iant de la même manière qu'un autre eût grincé les deni:^.

— Je suppose que l'âge m'a ôtc l'intelligence ou la mémoire, repartit le vieillard ; j'ai beau mterroger mes souvenirs de jeunesse, je n'y trouve rien qui, de près ou de loin, ressemble à votre manière orientale d'entrer en matière. Excusez ma curiosité, mais j'ai toujours aimé à m'in<truire, et quoique je ne sois plus dans le cas de profiter de vos leçons, je les recevrais avec reconnaissance. Que diable avez-vous pu lui dire pour produire un effet pareil ? En sortant elle chancelait, et j'ai remarqué positivement qu'elle s'appuyait sur le bras de son mari, vous voyez bien qu'elle avait un peu perdu la têre.

— Eh bien î si j'ai fait impression sur elle, n'est-ce paw d'ua bon augure pour la réussite de notre projet? répondit Ganiier en appelant à son aide une dissinmiation étiaiigère à son caractère.

— Assurément ! ainsi notre conjuration subsiste toujours?

Toujours! et, s'il le fallait, je signerais mon serment de mon sang.

— Alors dites-moi...

— Je ne puis vous donner aucuuo explication ; mais *'!'>y».'Z-en ma parole : le mariage de votre neveu et de

74 (SLUVRES DL Cil. DE BiiRÎ^ARD.

ma cousine so le^ra, dût Satan en personne s'y oppos prends tout sur moi.

Le petii vieillard se sentit subjugué malgré lui par la solennité de cette affirmation.

— Au fait, pensa- t-il, les femmes ont parfois des caprices si étranges! Il est possible que cet Hercule africain réussisse avec sa grosse voix^ ses moustaches de Pandour et ses épaules de Cent-Suisse. Cependant^ j'avais meilleure opinion d'elle !

Monsieur de Pomenars était atteint d'une faiblesse particulière aux petits hommes ; les gens de haute taille lui inspiraient une répulsion dont la cause n'était peut-être pas exempte d'une secrète envie. A ses yeux le colossal chef d'escadron passait donc pour un de ces géants ma| bâtis qui sèment la terreur dans les contes de fées ; et pour admettre qu'un pareil ogre pût plaire, le vieillard philosophe était obligé d'invoquer l'irrévérentieuse ironie qu'Arioste s'est permise dans Joconde.

— Edouard, quoiqu'un peu grand, est mille fois mieux que ce Goliath, pensa-t-il ; mais les femmes ressemblent presque toutes à cet enfant qui disait à sa bonne : J'ai tant vu le soleil ! Si le soleil ennuie quelquefois, quel amant peut se flatter d'amuser toujours? Hum ! si je n'avais que quarante ans, ou même cinquante, je me chargerais bien de trouver cet instant propice, où l'ennui parle plus haut que l'amour et conseille l'inconstance; mais à mon âge le rôle de spectateur est le seul qui convienne. 11 faut laisser le champ Ubre à ce gros lion de l'Atlas.

Huit jours après, M. de Pomenars, qui s'était décidé à attendre l'effet des promesses de Garnier, le vit arriver l'oreille bassf; et la mine allongée.

— Cette femme là nous fera tous damner, dit le chei d'escadron, sans autre préambule : — elle a appris, n'irn^

LE NOELi) GORDIEW. 75

porte comment; le mariage près de se conclure entre votre neveu et ma cousine ; savez-vous ce qu'elle a fait alors ? Kilo a trouvé moyen de rencontrer ma tante chez madanif de Lordes, que vous croyez dans vos intérêts, mais dont la conduite me semble fort louche, et que j'accuserais volontiers de défection : là, s'est formée nne liaison qui, en moins de huit jours est devenue de l'amitié, de l'intimité, de la passion ! Ma tante se laisse mener comme nn enfant lorsqu'on sait exploiter son amourpropre. A l'heure qu'il est, elle ne parle que de madame de Flamareil, ne voit que par ses yeux, n'entend que par ses oreilles.

— Bref, madame de Flamareil a perdu Edouard dans l'esprit de madanje de Passerot ! s'écria le vieillard en s'agitant dans son fauteuil.

— Pas du tout : oh ! vous ne la connaissez pas encore ! elle n'a pas dit un seul mot de Mornac; mais elle s'est prise d'une si belle tendresse pour Loïde, qu'elle la marie à un sien cousin poussé de terre tout exprès pour la circonstance, un M. d'Ali^mier, un jeune homme charmant, millionnaire, et plus noble que le roi ; enfin un phénix dont nia tante ratlole déjà sans l'avoir vu, et que va nous jeter sur les bras, au premier jour, la malle-poste de Marseille.

— liien joué, dit M. de Pomenars ; cette lemme-là était née pour être ambassadrice. Mais vous, qu'avez-vous fait ? Car, apn'-s votre étourdissant début de l'autre junr, je ne pense pas que vous soyez resté les bras croisés en face d'une pareille manœuvre.

— Moi ! s'écria Garnier d'une voix toimante, j'arrive du Hâvre^où m'avait appelé la nouvelle de la mort de mon oncle, que j'ai trouvé à déjeuner mangeant sii hui« tième douzaine d'huitres. Il n'y a que ce démon incarné qui ail pu nie jouer un pareil tour et me (aire faire ce

petit voyage d'agrément pour se débarrasser de inoî. Dans ma première émotion d'héritier, je n'avais pas remarqué que cette infernale lettre d'avis n'était pas même timbrée. C'est en arrivant ce matin, que j'ai appris de ma tante la révolution commencée pendant mon absence; et pi^ès de s'accomplir si nous ne montons pas à cheval.

M. de Pomenars se renversa sur son fauteuil et ne chercha pas à retenir un rire moqueur.

— Eh ! eh ! jeunes gens, dit-il, vous avez trouvé votre maître. L'autre jour, c'est Edouard qui part d'ici, déterminé comme un Spartiate, et qui revient sans son bouclier ; aujourd'hui, c'est vous à qui l'on fait courir la poste. Ab ! ah ! le tour est piquant ! et cela vous apprendra, commandant, à ne pas croire si vite au décès des oncles. — Allons, puisque les soldats en activité mettent bas les armes, je vois bien qu^il n'y a plus d'espoir que dans les invalides.

Le vieilllard sonna.

— Lapierre, dit-il au domestique, faites mettre les chevaux à la voiture et venez m'habiller.

Une heure après, M. de Pomenars, l'œil plus vif, la taille plus droite, l'air plus vert-galant que jamais, se fit annoncer chez madame de Flamareil.

La femme de quarante ans était dans son salon. A la vue de l'honune (ju elle détestait le plus au monde, le coinniaiulant Gaiiiier excepté, elle se leva en aftéctant un gracieux en^pre^sement, et avança elle-même un fauteuil. Le vieillard, à qui son expérience avait appris que, môme en diplomatie, la ligne droite est à la fois la plus courte

H la plus sûre, s'assit, et entama aussitôt la discussion, comme une batterie, servie par des canonniers habiles, ouvre son feu d«*s qu'elle se met en ligne.

— Madame, dit- il avec un mélange de galanterie respectueuse, de fermeté conciliante et de familiarité paternelle, je viens traiter avec vous une négociation si dûlicate, que je la regarderais comme impossible, si je m'a« dressais à une femme d'un caractère et d'un esprit ordinaires. Mais à vous, madame, je puis tout vous dire ; et la liberté dont je vais user est moins encore un droit de mon Age, qu'un hommage qui vous est d^. D'ailleurs, vous le savez, continua-t il, en portant la main ii sa coiffure soigneusement poudrée, qui était une de ses coquetteries de sexagénaire, les cheveux blancs d'un vieillard ont le même privilège que la robe d'un confesseur.

— Voilà un exorde qui sent les approches de Pâques, observa madame de Flamareil avec un sourire ambigu. De quelle confession s'agit-il? de la mienne ou de la votre ?

— De la mienne d'abordj et puissiez-vous m'acconler l'indulgence que vous seriez sûre de trouver en moi, s'il était possible que vous en eussiez besoin.

— Je. vous écoute, répondit Eudoxie, en se redressant sur son fauteuil avec la dignité glaciale d'une reine forcée d'entendre les remontrances de quelque vieux conseil! jp dévoué et radoteur.

— Vous savez, madame, reprit le vieillard avec une aisance imperturbable, que je désire marier mon neveu, Edouard de M^rnac ; c'est votre consentement à ce mariage que je viens solliciter.

— .Mon onsenti-metit ! s'écria madame de Flamareil dont les yeux habituellement si doux élincelrrcnt soudain ; — je ne comprends pas celle plaisanterie, monsieur; îuis-jcdunc la mère de monsieur de MornacT

■;S (JEL'VRES Dî: Cil. DE liLUNARD.

Si cela était, madame^ Edouard ne vous porterait

pas un attachement plus profond que celui qu'il vous a voué. De grâce ne m'interrompez pas. Je ne parle que des sentiments de mon neveu ; les vôtres sont un secret ^acré pour moi et sur lequel je ne me permettrais pas même une conjecture. C'est donc à la femme pour laquelle Edouard donnerait savie^ j'en suis certain^ que je viens demander, en retour de ce dévouement sans bornes, une preuve d'intérêt véritable. Vous comprenez bien, je n'en doute pas, qu'il faut qu'Edouard se marie ; il est le dernier de sa famille et mon héritier le plus proche ; c'est donc pour lui une absolue nécessité de position. Il refuse cependant, et, à mon tour, j'apprécie trop vivement les raisons de son refus pour lui en vouloir. Vous seule, madame, pouvez obtenir de lui le sacrifice qu'exige l'intérêt de son avenir. En réclamant cette généreuse intervention, en mettant mes désirs sous la protection des plus nobles inspirations de votre cœur, ai-je trop attendu do vous?

— De la part de tout autre, je regarderais cet étrange discours comme un outrage ; de la vôtre, monsieur, je veux n'y voir qu'une méprise. Je n'ai en aucune manière le droit d'offrir mes conseils à monsieur de Mornac : perincttez-moi de ne pas abuser plus lon^-temps de la bonté que vous mettez à me prodiguer les vôtres.

A CCS mots, prononcés d'une voix calme, Eudoxie se leva comme pour mettre fin à une visite offensante et désormais sans but; mais le sexagénaire n'était pas homme à se laisser si facilement éconduire ; il resta donc cloi'é sur son fiiuteuil, et reprit, sans aucune marque d'en^;barras :

— Je rae suis adressé à votre cœur, et c'est votre cœur qui a répondu ; j'aurais dû prévoir sa réponse. Maintenant parlons raison. Si Edouard ne se marie pas aujourd'hui,

LE :\ŒL'D GORDIEN. 7»

il le fera demain ; si ce n'est pas demain, ce sera dans im an. dans deux ans, dans dix ans si voulez; mais enfin tôt ou tard il se mariera, et vous le savez aussi bien Tue moi. Alors pourquoi ne pas essayer dès à présent m. eilort de courage :|ue chaque jour doit rendre plus difficile ? De grAce, madame, ne voyez plus en moi un tyran sans pitié, mais un homme dont toutes les sympathies vous sont acquises; oui, mon cœur est de votre parti, ainsi, que votre raison se range du mien. C'est une épreuve cruelle, je le sais, et je voudrais en prendre la moitié; mais, croyez-en mon expérience, toutes ces liaisons qui sgnt le seul bonheur de la vie doivent finir ainsi, quand celui qu'on aime est trop jeuno pour olïrir ces gages de stai»ililé sans lesquels l'amour n'est qu'un rêve dont il faut s'éveiller tôt ou tard ; tandis qu'avec un homme dont l.i position est faite, et qui joint à la matiirité rassurante de l'âge la chaleur d'une àme toujours jeune, l'intimité devient chaque jour plus louée, car aucune crainte de l'avenir n'en corrompt .e charme.

Sans y songer, et par un eftet de l'habitude, M. de Pomenars était retombé dans une do ces homélies que les anciens du diocèse de Paphos apprennent par cœur cjuand \Tent à fleurir leur cinquantième prinlemps. En voyant le chemin où s'engageait le vieillard toujours vert, madame d«^ Flamareil se rassit doucement, comme si l'iiisidieuse éloquence des paroles qu'elle venait d'entendre Teût fascinée en dépit d'elle-m^me.

— Ces réOexions sont trop vrai(;s, dit-elle avec un accent mélancolique; voilà comme souvent, nous autres pauvres femmes, nous gâtons notre vie d'une manière irréparable.

— Irréparable! s'écria M. de Pomenars avec une chaleur juvénile ; ;i votre â^e, peut il cxi. î'^r quelque cJiose

d'iri'épai able ? Il n*est aucune blessure que le temps ne ferme, aucune douleur qu'il ne console.

Le temps ! répéta Eudoxie en secouant tristement

la tête.

Ou, remède plus prompt et plus efficace, les charmes d'une afiection nouvelle, reprit le vieillard d'une petite voix douce comme le sifflement d'une couleuvre.

— Les souffrances du cœur exhalent une amertume qui éloigne ceux qui peut-être pourraient les guérir, dit la femme de quarante ans en levant ses grands yeux, comme si elle eût cherché au plafond la figure invisible de quelque ange guérisseur.

Le sexagénaire, qui, depuis quelques instants, perdait vrîsensibiement de vue le but de sa visite, suivit du coin de l'œil cette dolente pantomime, et l'interpréta d'après les calculs ordinaires d'un talent d'observation exercé, mais non pas infaillible.

— Je parierais, se dit-il, qu'elle n'aime pas réellement Edouard, et qu'en tout ceci sa vanité se trouve plus en jeu que son cœur. L'amour d'un très-jeune homme égaie ordinairement une femme de cet âge; or, elle me paraît mélancolique, pour ne pas dire triste. Ces blondes à tempérament anglais ont dans le caractère une foule de nuances et de raffinements, dont un écolier comme ce pauvre Edouard ne se doute seulement pas. Elle a réellement de l'esprit, de l'âme ; il lui faudrait pour ami un liûmme qui sut la comprendre avant qu'elle eût parlé. Ah ! si je n'avais que cinquante ans, monsieur mon neveu serait marié avant un mois. Mais, à mon âge, ce serait une folie ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que, depuis quelques instants,' elle use avec moi d'une sorte de coquetterie; dans (jucl but ?

Avant qu'il eût résolu celte question, le regard d'Eu-

LE NCEUD GORDIEN. 81

doxic quitta le plafond et descendit sur lui aussi doucement que se pose une colombe.

— Achevez votre confession, lui dit-elle avec un sourire enchanteur; répondez-moi : est-ce uniquement par intérêt pour M. de Mornac que vous tenez tant à ce mariage ?

— A-t-elle envie de se moquer de moi ? pensa M. de Pomenars, ou h'ion ai-je tort en refusant de coniprendre un langage dont j'aurais terriblement tiré parti il y a seulement cinq ou six ans? Mais, après tout, si c'est un piège, qu'est-ce que je risque? et si elle est de bonne foi, ce qui est possible à la rigueur, pourquoi feindrais-je une inintellii^cnce impolie?

— Si j'avais un autre motif, me le pardonneriez-vous; répondit- il alors, entraîné hors des limites de sa prudence ordinaire.

— Pour pardonner, il faudrait connaître l'olTense, reprit Eudoxie, en veloutant encore l'aimant de sa prunelle.

M. (le Pomenars hésita, conmie un initié aux mystères de la franc-mnçonnerie à qui Ton ordonne do sauter pieds nus sur un parquet hérissé de clous, sans qu'il sache si ces clous sont d<î feutre ou de fer. A la iin, la vanité l'emporta sur la défiance.

— i>ah î se dit il, quel intérêt aurait- elle à se jouer de moi ? elle n'est pas heureuse ; il est assez naturel qu'elle ait besoin d'épancher son cœur, et qu'un ami de mon âge lui inspire de la conliance; et puis, je suis peut-être trop modeste.

A crllc rt'lk'xion péremptoire, le sexagénaire ne balança plus. •■>

— Vous voulez connaître l'offense que j'ai commise, et je lis dans vos yeux que vous l'avez «lejà devinée, s'écria-t il d'une voix patliélique. Ma raison pour marier

Edouard, c'est que depuis longtemps son bonheur nVimf)0rtune,, me désespère ; c'est que... je suis jaloux de lui.

— Jaloux I dit Eudoxie d'une voix de syrène ; il me semblait que, pour être jaloux, il fallait d'abord être amoureux ?

— Et si je l'étais T

— De moi?

— De vous.

— Quelle ironie !

— Dites quelle vérité, s'écria le vieillard exalté par son succès, en faisant vibrer le plus possible sa petite voix fêlée.

xMadame de Flamareil retira sa main que son nouvel adorateur venait de saisir, et, se penchant vers la cheminée, elle sonna. A ce geste, M. de Pomenars s'élança de son fauteuil, en se disant avec émotion :

— Que va-t-eile faire ?

— Prévenez M. de Flamareil de la visite de M. de Pomenars, dit Eudoxie au domestique ; puis, lorsqu'il eut refermé la porte, elle se leva et contempla un instant le petit vieillard, qui se tenait au milieu du salon, immobile et muet, comme si quelque fée malfaisante l'eût frappé de sa baguette.

— Je vous dois des remerciements, lui dit-elle avec une raillerie d'autant plus poignante, qu'elle semblait chercher à se contenir; — j'étais souffrante lorsque vous êtes venu, et vous m'avez guérie. Il y a bien longtemps que je n'ai passé une heure aussi amusante. Quant à l'objet de \otre visite, voici ma réponse : puisque vous m'aimez, vous comprendrez qu'un autre puisse avoir aussi de l'attaclie^nont pour moi, et vous me pardonnerez mon mauvais goût, si je vous avoue que je tiens plus à une jeune amitié qu'à une passion... patriarcale.

Après avoir coillé M. de Pomenars de ce dernier mot,

'^pre à lui rappeler l'immbie retenue qui sied au vieil 3^T. ;,iaclamc de Flamareil lui fit une révérence dont la gi.' (; égalait l'ironie, et sortit du salon.

— Echec et mat ! se dit le vieillard en se rasseyant tranquillement. Parbleu ! voilà une maîtresse femme; à trente ans, j'en aurais été amoureux fou. Je comprends maiulenant quer'j pauvre Edouard se soit laissé eminaillotter, et que le gros comiuaiidaiit arrive du Havre ; mais je lui prouverai qu'on ne vient pas à bout de moi comme de CCS deux innocents.

La porte du salon s'ouvrit, et M. de Flamareil entra d'uii .lir empressé.

— Je suis désolé qu'on ne m'ait pas prévenu plus tôt du \otre visite, dit-il h\pc la politesse accom[>lic qui lui était habituelle.

— Mon cher monsieur de Flamareil, répondit le vieillard d'un ton un peu sec, je ne vous retiendrai j)as longleiii^-s, car je n'ai que quelques mots à- vous dire. Vous Siuez aussi bien que moi que l'intérêt mutuel est la meilleure base pour toute espèce de négociation. Or^ vous avez envie d'ôtre député, et vous avez besoin de moi auprès des électeurs de Périgueux ; de mon côté, j'ai envie de marier mon neveu, et j'ai besoin de vous pour terminer ce mariage.

— Disposez «II* moi, répondit M. de Flamaieil, lu quoi puis-je vous servir?

— Vous allez le savoir. Madame de Flamareil, dans une tmtion que je ne me permettrai pas déjuger, cherche

. . r iiionMour d'Alignier, son cousin, h mademoiselle u . . . i:r()t, dont je désire la main jKJur mon neveu. Je suis l'' pi euiier en date, et pour aucune considération je ne re!»(>ncfrai a mon projet. Je vous prie doiu .intervenir dans celle alVaire, et de lever les obaluclcs que je renoouire, cooMue je me charge de lever ceux qui pour-

raient s'opposer à votre élection. En un mot, voici mon ultimatum ; pas de mariage pour Edouard, pas de députation pour vous !

— Vous avez le droit de me demander service pour service, répondit le mari ambitieux avec un sourire mêlé d'amertume. J'accepte vos conditions.

— C'est aujourd'hui lundi, et l'élection a lieu au commencement de la semaine prochaine ; mes dernières instructions aux membres du collège sur qui j'ai du crédit doivent donc partir vendredi. J'espère que vous aurez obtenu d'ici là un résultat définitif qui dictera ma conduite.

A ces mots M. de Pomenars se leva et prit congé avec une politesse hautaine destinée à venger sur le mari la petite humiliation que la femme lui avait fait subir. Après l'avoir reconduit jusqu'à la porte d'entrée, monsieur de Flaniareil, le front plus soucieux, l'œil plus sardoniquement triste que de coutume, traversa de nouveau l'appartenierit, et entra dans le petit parloir où s'était retirée Euduxie.

Après rescarmouche où son habileté de femme du mondfi avait mis en déroute l'expérience du vieillard anarréc.nlique, madame de Flamareil s'était assise à son piaiOj dan< un accès de gaieté assez étranger à ses habitud<îs scri( uses; mais à la vue do son mari, la joie puérile a lacjflUî la marche des Puritains servait db fanfare fit |)laccà un malaise subit; instinctivement, elle comprit qu elle .s'elait trop hâtée de célébrer son liiomplie, et ses doigts irahii ont l'anxiété nouvelle qui venait de s'emparer

de son esprit, en al)andonnant le motif martial qu'ils avaient atlarjué d'abord avec une victorieuse énergie.

M. do Flamareil s'approcha lentement, et fermant la partition ouverte sur le pupitre :

— J'ai à vous parler, dit-il d'une voix grave.

— Quel air solennel! répondit Eudoxie, qui, pour dissimuler son embarras, continuait de moduler une suite d'arpèges de plus en plus incohérente.

Le futur député accueillit avec une impassibilité glaciale le sourire qui avait accompagné ces paroles.

— M, de Pomenars vous a-t-il parlé du motif de sa visite? demanda-t-il ensuite en regardant sa femme fixement.

— Sans doute; mais je ne pense pas qu'il vous ait fait part du résultat, reprit madame de Flamareil, don! le courage et le sang-froid se réveillèrent à l'approche du danger.

— Quel résultat?

— M. de Pomenars me paraît sujet à d'étranges distractions. Aujourd'hui, par exemple, il s'est figuré avoir rajeuni de quarante ans. Je lui ai rappelé que nous sommes en 183(3, et que les beaux jours du directoire sont [»a<sés. Voilà tout.

Si'ni!)Iable aux capricieuses divinités du pa^ianisme, M. de Flamareil rejeta le sacrifice de la vieille victime qae sa femme immolait politiquement sur l'autel conjugal.

— Si M. de Pomenars se prend pour un j<*une homme, dit-il avec une dédaigneuse raillerie, d a eu tort de vouloir faire [lartager son illusion à une femme aussi experte que vous. M.iis ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Fcoutozmoi, je vous prie, et si ce que je dois vous dire me force h m'ccarler de ma réserve ordinaire, songez que je n'aborde pas vol«»nlairement un sujet pénible poui tous "Icux ! Il Y a dix ans, à Lyon, lorsijue je me battis avec

cet homme que nous avons revu Fautre jour, et qui vous a donné, en vous insultant publiquement, une nouvelle preuve de son attachement et de sa courtoisie ; il y a dix ans, Jis-je, je vous aimais, assez pour être jaloux, assez pour jouer ma vie à cause de vous, assez pour vous tuer, et plus d'une fois j'ai été tenté de le faire. Malgré Tentraînement romanesque de votre caractère, vous n'aviea onvie, je crois, ni de votre mort, ni même de la mienne, et vous n'avez rien épargné pour me guérir d'une susceptibilité si folle et si mal apprise. Vous avez réussi complètement. Il n'est point de passion qui résiste aux épreuves auxquelles vous avez soumis la mienne, point de besoin de vengeance qu'un outrage réitéré ne finisse par changer en inditïérence pacifique. Aujourd'hui, je ne vous aime plus et je ne vous hais plus ; j'ai compris à la fin que coudre son amour ou son honneur à la robe d'une femme était une puérilité sans excuse ; j'ai donc mis mon honneur en moi seul, pour être plus sûr de le garder, et remplacé l'amour par un autre sentiment aussi fécond peut être en déceptions, mais dont les blessures du moins ne font pas rougir. Je suis, dit- on, un ambitieux, cela est vrai, mais c'est vous qui m'avez rendu tel; c'est vous qui, en me refusant le bonheur intime pour lequel je me sentais né, m'avez jeté dans les violentes distractions de la vie publique; et rendez grâce à mon ambition, car vous lui devez la paix que je vous accorde. Une fois entré dans ce nouveau chemin, je vous ai laissée libre dans le vôtre. Cela est-il vrai, madame? Vous ai-je jamais demandé compte de vos affections? Ai-y- cherché à réprimer ce besoin d'épanchement sympathique que votre cœur éprouve à un degré si ( ininent? Ne roc 8uis-je pas lait volontairement sourd et av^.MJgle ? En un mot, n'avez-vous pas toujours trouvé en moi ui7 mari, ^'ose le dire, exemplaire?

LE >ÛEID GORDIIN. «7

M. de Flamareil fit une pause pour attendre une réponse, mais sa femme resta muette, le regard sombre et la tête baissée.

— Pour prix de ma belle conduite, je vous demande une seule chose, reprit-il avec une ironie de plus en plus incisive : ne compromettez pas ma position comme vous avez autrefois exposé ma vie; j'ai pu me battre /jOur vous; mais ma lon^'animité n'irait pas jusqu'à supporter patienmient une destitution dout vous seriez la cause.

— Je ne vous comprends pas, dit Eudoxie d'une voix faible.

— La chose est fort simple, cependant : si je no suis pas député, avant trois mois j'aurai perdu ma place. Je connais les intrigues qui se trament à ce sujet, et je sais que mon successeur est déjà dési^mé; tandis qu'une fois à la chambre, on a besoin de moi, et Ton me garde. Vous voyez donc que ma position, et par consc'quent la vôtre, dépL-ndent de mon élection, qui, a son tour, dépend de M. d(î Pomenars. Or, il vient de me déclarer qu'il ne m'appuierait pas si désormais vous apportiez un seul ob.>tacle au mariage de M. de Mornac. Conjprcnez-vous, maintenant?

— Enfant que je suis, se dit la femme de quarante ans, j'ai sonné trop tôt.

— On m'a donné quatre jours pour prendre un parti, je vous accorde le même délai. Si vendredi tout n'est pas terminé, je vous préviens que je n'attendrai pas mon remplacement : dans ce cas je demandti ma retraite, et je vousemmi^'neà l lamareil, où nous habiterons désormais. Si la perspecti^ve d'une pareille existeriez vous ctlV.iie, songez <]u'il dépend de vous de vous y soustraire. Votre avenir est (.ntrc: i'os mains : à Paris, une vie libre et brillante, ou bien une vieille et triste maison au foud d'une ^'orge dot Pyrénées. Il faut choisir. Quant h moi, ma décision eift

irrévocable; vous savez que je cherche fort peu à user envers vous de mon autorité, mais que, lorsque je veux une chose, il Auit que cette chose se fasse. is>

U. de Flaniareil se tut, et resta un instant immobile ; mais voyant que sa femme persistait dans sa morne attitude, et ne lui répondait pas même par un regard, il s'inclina légèrement devant elle et sortit.

Si une pareille comparaison peut être permise, après le départ de son mari, Eudoxie se trouva dans la position de Napoléon, perdant à Waterloo une bataille à demigagnée. Les liens nouveaux dont elle avait chargé le repentant Edouard, la ruse traîtresse qui Tavait débarrassée de son ancien adorateur, son triomphe récent sur M. de Pomenars, tous ces avantages remportés pied à pied, à force d'esprit, de sang-froid et d'habileté, s'anéantirent devant le manifeste inattendu d'une volonté qu'elle savait immuable, comme s'éteignit l'étoile de TEmpereur devant le rayonnement tatal des bayonnettes prussiennes.

— Tuez-moi, s'écria-t-elle en se sentant vaincue; mais avant de pousser ce cri de désespoir, elle attendit que M. de Flamareil fut sorti de la chambre; — Oui, je l'aime, et aucune puissance humaine ne brisera cet amour; ainsi donc, par pitié, tuez-moi.

Alors elle pleura comme pleurent les femmes, avec prodision et sincérité; elle retrouva dans son cœur toutes les angoisses qui l'avaient déchiré dix ans auparavant. Peut être même sa souffrance fut-elle plus poignante qu'elle ne l'avait été alors, car à la torture présente vinrent se joindre, les acres souvenirs du passé; et ce rapprochement n'eut rien de consolateur : jamais une cicatrice n'a guéri d'une, blessure. De plus en plus abandonnée à SOS tristes réflexions, elle accueillit tour à tour, elle si accomplie en esprit de conduite, les plus extravagants

lE NŒUD GORDIEN. 19

projets que puisse méditer la passion nialhoureuse. Tantôt elle se faisait enlever par Edouard et se sauvait avec lui en Italie; elle combinait d'avance les /vioindres détails de leur fuite, y compris les diamants que les femmes n'oublient guère en pareil 'as. Un moment après, elle se laissait conduire à Flamareil, mais Edouard Vy suivait déguisé en montagnard béarnais, et Ih, au milieu des belles Pyrénées, commençait pour eux une de ces existences pleines de danger et de mystère, dont la poésie aventureuse exerce tant de séduction sur les imaginations romanesques. Mais bientôt la raison delà femme de quarante ans chassa ces rôveries dignes d'une p'.nsionnaire.

— Ce sont là des chimères, se dit elle, entre deux soupirs, notre siècle prosaïque ne comprend plus ces nobles folies du cœur. D'ailleurs pourquoi lutter et me débattre? ai-je donc tant de temps à soulfrir !

Madame de Flamareil se leva et s'approcha de la glace placée sur la cheminée. En y voyant sa pâleur, ses traits altérés, ses yeux rougis par les larmes, elle se sentit malade, et peut-être y eut-il de la conviction dans la révélation instantanée d'une souffrance physique jusque-là imperceptible. Alors elle se souvint de la gastrite dont elle se croyait atteinte, comme dix ans auparavant, elle avait invoqut; à l'aide de son premier désespoir une ma. ladie de poitrine également iniaginaire.

— Mourir ! dit-elle en retond)ant languissamment sur son fauteuil. Oh! oui, mourir! on oublie tout dans la tombe.

Après cette maxime un peu hétérodoxe, madame de Flamareil resta longtemps accoudée sur le piano, le front dans les deux mains, et pleurant sur sa destinée comme autrefois la fille de Jephté, mais pas par le même motif.

Ce soîr-là se donnait le bal de madame d'Alvimare Bïalgré la fièvre dont elle croyait sentir le frisson, Eudoxie voulut y aller dans Tespoir de rencontrer Edouard. Sa douleur ne lui fit oublier aucun des soins minutieux qu'elle apportait toujours dans sa toilette ; car, ainsi que toutes les femmes, elle avait la coquetterie des anciens gladiateurs, et prétendait être belle même pour mourir. Mais le chagrin, qui glisse sur les visages de vingt ans en séchant du bout de Faile les pleurs qu'il y fait couler, laisse une empreinte moins indulgente aux fronts où ne brillent plus les premières fleurs de la jeunesse. La pâleur et Tair souffrant de madame de Flamareil furent remarquée dès son entrée dans le bal ; car le bruit du futur mariage de M. Mornac attirait sur elle l'attention générale. L'émotion de dépit qu'elle ne put dissimuler à la vue d'Edouard figurant au milieu d'une contredanse, rembarras inaccoutumé de son maintien lorsqu'il s'approcha pour la saluer, jusqu'au redoublement d'attentions quo lui prodiguait diplomatiquement son mari, tout devint le texte de commentaires peu bienveillants. Grâce à CCS ofticieux amis, qui ont toujours le caillou à la main pour vous écraser sur la face les mouches bourdonnantes de la médisance, Eudoxie passa la nuit à recevoir, sous forme do conseils allV-ctueux ou de condoléances sympathiques, le ricochet des épigrammes les plus impitoyables que lui dardaient à Terni tous les coins du salon; car, sans (i|rv requis et en vertu du droit de justice discréti :iaire, par lequel il châtie souvent ses favoris, le mui.de, en celte occabion, prenait unanimement le parti de

LE NGELD GORDIEN. %i

l'amant de vinj^-cinq ans contre la femme de quarante. Toutes les petites haines qu'avait pu soulever ^elle-ci tlan.; sa carrière élégante, rancunes de il /aies et mécomptes de soupirants, se réveillèrent pour attiser cette léprobation publicjue, toujours si prompte à s'eiillammer. Adx yeux des personnes graves, pour qui le mariage est cîiose sacrée, la conduite de madame de Flamareil approchait de Tendurcissement et de linunoralité ; d'autres, moins austères, se contentaient de dire que l'éducation de Alornac avait duré assez longtemps, et qu'il avait le droit de réclamer son émancipation ; enlin les jeunes femmes ne comprenaient pas qu'à quarante ans, on ajjportât dans ses sentiments une ténacité que l'âge (•(^unnençait à rendre ridicule; l'avis de tous, en un mot, était qu'en s'opposant au mariage de son amant, Eudoxie n'i ; oignait que pour peu de temps la coup(; d'aineitume à laquelle sont condanmées les victimes d'un amour qui n\A plus partagé.

— C'est la feumio abandonnée ! telle était la sentence qui circulait de nouche en bouche.

Au milieu de toutes ces physionomies hostiles dont plusieurs ne dissinudaient qu'à peine, sous le nnisque de l'urbanité, leur secrète moquerie, Eudoxie n'ap«'rçut qu'un seul visage où se peignit l'anxiété d'une véritable syi: I ' c.v fut celui de Léon de Hoisgontier.

E:,.. parce rehaussement de soi-même qu'inspire

toujours le voisinage d'un malheur à consoler, l'aspirant d'amour ne quittait pas d'un long regard la dolente souveraine de ses jeunes pensées ; et, d'après l'interpntation 1h M ïque que lus feu inies donnent volontiers aux ^-cntiii.. ..is (pj'elles hispiient, ce regard disait en langage de paladin :

— M.uiamo, un seul mot, un seul g( sle, et mon bras va NOUS venger des iuboleuLs qui vous outragent.

— Pauvre jeune homme ! se dit madame deFlamareil, dont les yeux languissants ne se détournèrent pas toujours devant cette contemplation pleine de passion et de prière ;

cœur noble^et généreux ! il m^aime, lui^ j'en suis sûre ;

il devine que je souffre, il mourrait pour moi, tandis qu'Edouard...

Edouard dansait. Par une de ces réactions familières à son caractère, depuis quelques jours il s'indignait contre les nouvelles chaînes dont l'avait chargé le pardon d'Eudoxie, et, selon l'usage des hommes indécis, au heu de tenter le sort d'une révolte, il exhalait con humeur hostile en puériles bravades. En voyant l'air de tristesse peint sur les traits de madame de Flamareil, il s'était imposé pour le reste de la soirée une gaîté d'emprunt ; vengeance frivole de sa faiblesse contre le joug qu'il n'osait briser. Eudoxie se sentit frappée au cœur par cette conduite qui semblait s'associer à l'ironie générale, ou qui, du moins, lui donnait un aliment nouveau. Lorsque Mornac vint la saluer, au lieu de s'abandonner à l'éDanchement douloureux dont elle éprouvait le besoin quelques heures auparavant, elle lui dit froidement ces seuls mots :

— Demain, à trois heures .

Un moment après, elle quitta le bal la mort dans l'âme, mais le sourire sur les lèvres. En passant devant un groupe qui encombrait la porte du premier salon, elle entendit ces paroles que monsieur de Pomenars prononçait d'une voix claire et moqueuse.

— Que voulez-vous? les jeunes gens sont plus longs à sevrer que les enfants. f^

Le vieillard se vengeait de sa déconvenue du matin, et le titre de ncMirrisson donné à Edouard était une riposte tardive à la qualKication patriarcale dont il s'était vu lui-niéiiie afînblé. Madame de Flamareil le froudroya du plus n'iagninque regard que puisse darder l'œil d'une

LE NOELU GORDIEN. 93

fciunie outragée ; puis elle sortit lentement du salon^ imposant aux plus railleurs par une fh-re contenance de lionne blessée qu'on n'ose frapper que de loin. ^

— Si vous ne prenez pas un parti prompt et décisiij lui dit son mari lorsciu'iis furent montés en voiture, avant trois jours vous serez la faMe de tout Paris. Eh quoi ! vous qui, je le sais, me regardez connue uii vieillard, quoique je n'aie que douze ans de plus que vous, ne vous êtes -vous jamais aperçue que vous en aviez quinze de [)lus que lui ? Si vous avez oublié de faire ce calcul, le monde le fait à votre place, je vous en préviens; et si ce monde a parfois de l'indulgence pour les fautes auxquelles la jeune.-^e peut servir d'excuse, en revanche, il pardonne rarement une faiblesse à la maturité.

Madame de Flamareil ne répondit rien ; mais l'insomnie qui suivit pour elle cette soirée de tortures, vit commencer une de ces révolutions mystérieuses qui s'accomplissent parfois dans le cœur des fennnes avec une surprenante rapidité, quoique l'analyse la plus minutieuse n'en puisse décrire les détails infinis, les nuances disparates, les transitions imprévues et souvent inexplicables.

En ce moment la femme de quarante ans subissait une de ces souffrances conq)lexes qui linissenl par perdre en intensité ce qu'elles acquièrent en étendue*, sorte de mosaïque douloureuse dont chaque Iragment froisse une fibre de l'Ame, mais qu'écaille la moindre résistance morale ; car, ainsi que tout autre mobile, la douleur est surtout puissimte par l'unité de son action. F^ippée h la fois par la société, par son mari, par l'iif^'r-iue qtii était son amant el par celui qui l'avait clé, ii.udoxie trouva contre la multiplicité de ces attaques un courage (|u'eùt peut-être fait évanouir une blessure unique; loin de se laisseï accabler sous le nombre, elle imita Horace en divisant ses ennemis, et, p'us habile encore aue le champion romain,

trouva moyen de les mettre aux prises pour s'en débarrasser. >é

Au commandant Garnier, dont l'importune résurrection lin rappelait sa première taute, elle opposa d'abord la prescription de dix ans aussi péremptoire en amour qu'en droit civil.

J'étais si jeune, se dit -elle ensuite ; puis, pour en finir avec ce désagréable souvenir, elle se réfugia en pensée sous la protection de son mari ; elle rappela le duel dont Fourvières avait été le théâtre ; elle se dit, qu'en punissant le séducteur, monsieur de Flamareil avait entièrement effacé une tache qui avait déjà pour excuse rinexpérience,etque se la reprocher davantage serait outrager la miséricorde conjugale ; ainsi blanchie et purifiée, elle se sentit saisie d'un bel accès de reconnaissance par son mari.

— Oui, se dit-elle, en me protégeant contre ce soldat sans âme et sans distinction, monsieur de Flamareil a montré un caractère aussi noble qu'énergique. Un père ou un frère n'aurait pu faire davantage pour moi. Ohl que n'est-il en efiet mon père ou mon frère ! Dieu sait que j'aurais voulu Taimer uniquement! Pourquoi faut-il que Taustérité de son caractère, l'insociabilité de son humeur, le peu de ressources de son esprit, à mon égard du moins, la disproportion de nos deux âges, les travaux de sa place, les préoccupations absorbantes de son ambition et tant d'autres causes encore dont je suis innocente, aient créé entre nous cette mésintelligence qui m'a déjà coûté tant de larmes! Le monde nous traite, nous aurres pauvres femmes, avec une sévérité bien impitoyable. Les homrnes^ont mille moyens d'employer leur vie. La re* nommée, ft3 pouvoir, la fortune, la gloire leur ouvrent autant dfî routes, où ils peuvent marcher sans blâme et sans remords; mais, nous, dont l'existence n'a qu'un seul but,

LK NOEUD GORDIEN. fft

nous n'avons pas même le droit de l'atteindre. Entre le bonheur et nous, un mariage contracté sans Taveude notre cneur vient dresser sa barrière tyranniqne; et si notre âme* meurtrie se révolte un seul jour contre la chaîne qu'elle n'a pas acceptée; si le besoindo respirer la liberté, de vivifier nos rêves, d*ètre heureuses, d'être aimées enfin, nous entraîne, malgré nous, vers la voie interdite; si l'irrésistible instinct qui dit à la rose de fieurir, à l'hirondelle de voler, nous apprend que la femme a des parfums comme la fleur et des ailes comme Toisean, nous sommes criminelles alors, et le monde entier nous condamne ! E^t-ce juste, ô mon Dieu?

Madame de Flamarcil joignit les mains, leva les yeux au plafond et se trouva en ce moment beaucoup plus malheureuse que coupable. Chaque fois qu'une femme a trébuché dans l'âpre sentier du mariage, elle s'en prend ainsi au ciel et à la terre avant de se blâmer elle-même; elle accuse l'homme qui Ta épousée, les parents qui l'ont li\Tée, le prêtre qui l'a bénie afin de pouvoir s'absoudre au miliiu de cette culpabilité générale. Se fùt-cUe nuyiée à trent(î ans, elle se pose en mineure dont on a extorqué le consentement ; eùt-elle fait le voyage de Gretna- Green, elle justifie ses pérégrinations extra-conjugales par une primcjnliale arjtipathie pour son mari. Eudoxie éj)uisaen sa faveur lesaitcurlrissantssophismcs de cette dialectique féminine, et finit par se dire pour conclusion que, mésalliée, incomprise, délaissée, l'esprit condanmé ô l'ennui et le cœur à l'isolement, elle avait eu plus que toute autre peut-être le droit de demander h l'amour la félicité que lui •elusnit l'hymen.

Sa seeuinle laiblesse se trouva donc presque justifiée i ses propres yeux ; le spectre marital, qu'elle avait évoqué pour chasser le fantôme de Garnier, â son tour, ces^a de l'obséder et disparut de sa pensée en cédant la place à l'i-

mage de Mornac; mais cette dernière vision, si chère jus< qu'alors, avait perdu son charme accoutumé, et bientôt elle parut,%lle aussi, plus importune que consolatrice. L'amour pardonne tout, l'amour-propre ne pardonne rien. La récente conduite d'Edouard', sa gaîté factice, sa glaciale légèreté avaient un caractère d'offense préméditée dont ridée réveilla soudainement dansl'âme de la femme de quarante ans l'orgueil, ce lion qui ne dort jamais que d'un œil. Par un effet analogue à cette loi physique qui veut qu'une douleur récente distraise d'une souffrance antérieure, et la guérisse pour ainsi dire en s'y substituant, ]es blessures de la vanité cicatrisèrent peu à peu celles de Ja tendresse; l'implacable ironie de la société versa sur les plaies saignantes du cœur un caustique rendu plus efficace par son âcrelé même ; en songeant au rôle de femme délaijcée qui lui était d'avance attribué, Eudoxie éprouva un sentiment d'indignation contre Edouard, épargné, ou plutôt défendu par la médisance qui s'acharnait sur elle. — 11 entendait comme moi, se dit-elle, et cependant il élùit gai, il dansait, il semblait se faire un jeu de ma peine; il înottait une sorte d'affectation à opposer à ma tristesse son air heureux et triomphant. S'il avait de l'attachement pour moi, se conduirait-il ainsi? Égoïsme et vanité, voilà l'amour des hommes !

En formulant cette condamnation sans appel, Eudoxie ne s'apercevait pas qu'à ses côtés venaient de s'asseoir Ic!:. fléaux contre lesquels se révoltait si Ji âme ; couple royal qui gouverne le monde, car si l'égoïsme est homme, la vanité est temme,et ces êtres odieux font ensemble un très- bon ménage.

LL NOÎLD GORDIEN. 97

Madame de Flamareil avait toujours été de bonne foi dans ses sentiments; ahusée la première par son exaltation, elle en avait calculé la durée d'apivs la violence, prenant ainsi pour immuable ce qui n'était qu'exagéré. En voulant mourir, dix ans auparavant, elle avait apporté dans ce vœu toute la naïveté de la passion malheureuse; mais le corps, ce tenace adorateur de la vie, s'était révolté contre les funèbres désirs de l'Ame ; sur lui le chagrin avait coulé conjuie l'huile sur une belle statue de marbre, et le temps, de son souille railleur, avait fini par sécher jusqu'aux dernières perles de re d.-ulunreux baptême ; entin, au lieu du tre[)as, l'expérierice était venue, et, quoique défavorablement écoulée, elle jiarlait trop haut parfois pour être toujours méconnue.

Les peines du premier amour sont simples dans leur amertume, car elles ne coimaissent pas les coinparaisons; l'ùme s'y plonge avec le fanatisme de 1 liounne qui se noie, sans qu'une voix ironi(jue vienne lui dire : — On ne trouve pas la mort dans cette onde où tu veux périr; mais celui dont le cœur est ble>sé pour la second»! fois, perd jusqu'à l'illusion qui croit le déses|)oir éternel en tombant dans l'abîme, il distingue malgré lui cette lueur lointaine <;;r.){,eiçut Dante au tond de l'enfer et qm aimonce lô purgatoire ; il reconnaît la porte par où déjà il est sorti de la cité dolente; involontairement il satlii^te en son* goaiit qu'elle peut s'«»uvrir encore, et ses yeux se mouil« lent de larmes, car il [)ressent qu'un jour il ne pleurera plus.

11 est dos lioimm^ ([ui sc tuent pour échap|.»er h l'am-

putation d'un membre ; il en est de même qui préféreraient l'anéantissement de Tâme à sa mutilation ; mais le plus souvent la mort manque de condescendance ^ et tel qui voudrait la tombe voit Thôtel des invalides s'ouvrir devant ses béquilles.

En se trouvant presque calme après la nuit d'angoisses qu'elle venait de passer, Eudoxie éprouva tout- à-coup une torture nouvelle plus cruelle encore pour une femme que celle de l'amour malheureux.

— J'ai donc bien vieilli, pensa-t-elle, car d'où me vien drait cette insensibilité soudaine ? L'apathie que j'éprouve n'est pas de la résignation, mais de la fatigue. Autrefois de pareilles émotions m'auraient tuée, elles me brisent aujourd'hui. Au lieu d'un coup de poignard, c'est une destruction lento ; je n'ai plus même l'énergie d'appeler la mort, sans doute parce je suis plus près d'elle et qu'elle pourrait m'entendre. Mourir lorsqu'on souffre, cela serait trop doux ! souffrir et vieillir, voilà la vie. La l.cur qiii £'eifcuille doit envier le sort de celle qu'on arrache de sa tige. S'effcuiiler... vieillir...

Madame de Flamareil se plaça devant la glace et s'y contempla longtemps en silence. Après avoir examiné, l'un après l'autre, les moindres détails de son visage, elle prit sur sa toilette un petit miroir afin de se voir de profil. Cette scrupuleuse étude terminée, elle sonna pour appeler sa femme de chambre et fit changer sa coiffure qui lui laissait les tempes trop à découvert.

— Je ne suis pas encore trop affreuse, se dit-elle alors avec un mélancolique sourire; — du moins il parail que telle est l'opinion de monsieur de Boisgontier ; mais il est temps que ces tourments continuels finissent, ma santé n'y résislciait jjas.

11 est probable qu'en ce moment la maladie redo^'^^

LE N(XID GOUDiËN. 99

par madame de Flamareil se présentait à elle sous la forme d'ime ride. L'etlet de cette vision lut foudroyante. Dès lors la femme souffrante cessa de penser à son amant pour ne s'occuper que d'elle-même.

A l'heure où Mornac se présenta chez elle, Eudoxie avait parcouru jusqu'au bout cette route de désenchantemont que les esprits forts nomment la science de la vie et qui mène les cœurs enthousiastes au calvaire de la réalité. Les illusions auxquelles se tenait cramponnée son àrae avec l'énergie particulière aux femmes de son âge, s'étaient successivement envolées, en la laissant moins désolée qu'elle ne l'eut imaginé d'ahord. Les paroles de M de Pomenars bourdonnaient sans cesse à son oreille :

— S'il ne se marie pas aujourd'hui, il le fera demain.

Cette vérité, repoussée na;:ruère par sa tendresse, fut enfin admise par sa raison. Éclairée par les rocents mécomptes de son amour-propre, elle osa interpréter les changements survenus depuis quelque temps dans la conduite de Mornac ; elle devina, révélation cruelle, la cause dt riuiiiieur irritable, des irrésolutions capricieuses, de l'esprit de révolte, et des retours pathétiques qu'elle avait souvent remarqués en lui. Elle coni[irit enlin qu'elle ne devait plus ({u'à un sentiment de générosité la continuité d une liaison scellée jusqu'alors par une tendresse nmluelle. A l'idée. de cette aumône d'amour, un froid subit lui ^'laça le cœur; mais son orgueil révolté lui rendit à la lois la force et l'énery

— Je ne veux point .j sa pitié, se dit-elle ; lui ai-jt donc donné un pareil droit de vanité ? Sans doute il se figure que son mariage serait ma mort, et par ccmpaslioii, il ne veut pas (juc je meure !

Un fier sourire effleura les lèvres d'Eudoxie ; en ce

iOO ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

niomont elle se trouva guérie de sa gastrite, et presque lie son amour. Elle ne songea plus à mourir : elle voulut .'ivre au contraire; vivre pour être belle, pour être jeune 'oujours ; peut-être, car qui sait quel rêve peut faire lï- .Tiagination d'une femme olïe-nsée, peut-être pour être aimée encore.

Madame de Flamareil reçut Edouard avec une froideur calme, sous laquelle se cachaient l'observation pénétrante d'un esprit désabusé, et la résolution d'un cœur affermi qui va au devant du calice.

— Tout le monde s'entretenait hier de votre mariage, lui dit-elle ; je suis étonnée que vous ne m'en a^ez pas encore parlé ; dois-je donc n'en être instruite que par la lettre de faire part?

— Vous savez bien qu'il est impossible que je me marie, répondit le jeune homme, qui rougit d'émotion devant une attaque si directe.

— Impossible ! et pourquoi ? reprit-elle en jouant l'étonnement.

— Parce que je vous aime, balbutia Mornac, plus décontenancé par cette tranquillité inattendue, qu'il n'eût été troublé par une scène de jalousie ou de larmes.

Madame de Flamareil se pencha rapidement, lui prit les mains, et, fixant sur lui deux yeux étincelants :

— Tu m'aimes? dit-elle; répète-le-moi.

Surpris par ce regard dont il se sentit pénétré comme par un fluide électrique, Mornac resta muet Dans le preniier moment, il ne trouva pas dans son cœur un seul accent de vérité pour convaincre Eudoxie, ni dans son imagination^un seul mensonge pour l'abuser. Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il essaya quelques-unt?s de ces protestations bûiialos qui ne manquent jamais aux amants, mais qu'il eut besoin de chercher. Il était trop tard • l'épreuve était faite. Madame de Flamareil avait ij. (in;;,. '

LE NCEID GORDIEN. ' 101

yeux, si passionnés autrefois, si décourageants anjoKi d'hui, l'avenir réserve à sa tendresse. Laissant retombii les main? «ju'eile avait vainement interrompes par ur.o étreinte éloquente, elle se leva et s'approcha do la fenêtre; à travers la vitre où elle avait appuyé son Iront brù'anl, elle i • orçul bientôt le petit Boisgontier montant sur le boulevard sa faction accoutumée, et dont le regard, en se levant vers elle, sembla mettre à ses pieds le tribut d'amour qu'Edouard venait de lui refuser. En la rassurant sur le pouvoir de sa beauté, cette vue conliibua peut-être à sa détermination soudaine.

— Être al)andonnéc tôt ou tard, ou rompre la première ! se dit-elle en s'enfermant dans ce dilemne connue dans le cercle de fMpilius. Or, quelle femme, !îia!tresse de choisir, se fût rési|^née à sortir du côté de l'abandon?

Eudoxie laissa retomber le rideau, traversa le parloir d'un [)as rapide, et sonna.

— Vous me permettez de ne pas vous retenir, dit-elle; il faut que je soite, et je vais m'habiller. Votre oncle est riche; mademoiselle de I*asserot l'est aussi; c'est une bonne affaire que vous ferez là, et je vous conseille de ne pas la manquer.

Stupéfait de cette conclusion, Mornac se précipita pour reprendre la main qu'il n'avait pas retenue, et qui lui lut rendue avec une* indifïérenre plus niorliliante qu'un refus. L'entiée dv. la femme de chand>re suspendit une scène que lui seul désormais Hien hait à faire tourner an pathétique; contraint de se retirer, il sortit triste, amoureux, et en implorant du re{j;ard un pardon (pi'il ne deviiil plus obtenir.

Pendant deux jours, mad;nne de Flaniareil, dont la porte resta fermée pour tout le monde, s'anérmil dans une Tv! solution qui lui coûta encore plus d'iuic l&/me, mais que son orgueil lui donna la force d'accomplir. isC

. oisième jour, quand son mari vint lui demander d'un ; Ir soucieux et sombre^ quelle réponse il devait faire à .' •. de Pon"^enars, elle aiïecta la distraction d'une personne

'. qui Toii parle d'une chose parfaitement inditiërente.

— L'autre jour^ dit-elle^ vous avez profité de ma mi- .; raine pour me tourmenter beaucoup, je ne sais trop à >^ael propos. Pourquoi pensez-vous que je veuille m'opi oser à vos désirs ? Je cherchais à arranger pour mon i ousin un mariage convenable; cela contrarie vos projets, n'en parlons phis. J'ai déjà écrit à d'Aiignier de rester à jîarseille. Quant à M. de Mornac, qu'il se marie ou ne se iiiarie pas, que m'importe ?

M. de Fiamareil sourit silencieusement, comme pour

i'otester de son incréduUté; mais, ayant obtenu ce qu'il

^îsi^ait, il n'était pas homme à engager une de ces polé-

; iiques conjugales dont les maris sortent rarement vic-

; )rieux.

— Vous m'avez menacée d'une manière assez barbare j m'enfermer à Fiamareil, reprit Eudoxie ; loin de m'ef-

. lyer, ce voyage me plaît, et je le demande comme une :veur. Je me sens plus souffrante depuis quelque temps,

• i j'espère que le changement d'air me fera du bien : 'ailleurs, je serai là près de Baréges, dont les eaux me jnt ordonnées.

M. de Fiamareil acquiesça, par un second sourire, à ^tte proposition, dans laquelle il crut deviner un plan i retraite momentanée, dicté par la résignation et la .•udence; puis il sortit pour aller sommer M. de Pomeirs de tenir sa promesse.

Le mardi suivant, Eudoxie, qui avait refusé de recevoir 3 visites d'Edouard, et laissé sans réponse les lettre? , j'il lui avait écrites, partit pour les Pyrénées, accompa aée de mistriss Lawington, son chaperon hiibituelj

>::f.'liiics jours après, M. de Fiamareil fut nommé député

à Périgi!'Mix ; enfin, 'leux mois plu> tard, Mornac, soumis à la volonté de son oncle, dont rien ne balançait plus l'iufluenee. épousa, dans Téglise de saint- Germai»- des- Prés, mademoiselle liOïde de Passerot.

A la tin du mois de juillet, madame de Lordcs, .^ui

ait pris une part active à la conclusion de ce mariage,

'i nnait une soirée pour le fùter, à sa maison de campa-

jic d'Auleuil; M. de Pomenars y montrait l'humeur allègre d'un homme qui a mené à bon port une négo- '. ialion difficile, et qui rajeunit à l'idée de devenir grand oncle. Sur le point de repartir pour Alger, sans avoir conquis l'omLru d'une marquise ou d'une duchesse, le commandant Garnier se promenait en laissant tomber sur toutes les femmes le regard aigre- doux qui lui était devor.u habituel depuis la chute de l'étoile d'Élise. Appuyée

lesque cuntinucllement sur le bras de sa mère, par une liiiiiilité de débutante, madanic de Mornac brillait du triple éclat de sa jeunesse, de sa fraîche beauté, et d'une de ces toilettes fiislueuses, si chères aux nouvelles mariées, dont le goût n'est pas encore formé. Au milieu de l'animation générale, Edouard seul paraissait triste et soucieux ; il errait mélancoliquement des salons aux jardins, sans prendre part à aucun des plaisirs de la soirée, et abusait prématurément du droit (pie s'arro^^'ul certains maris- do ne pas faire de frais d'amabilité pour leurs femmes. A la tin il se laissa tomber sur une rauseub'î à côté de son nouveau cousin.

— Quel détestable orchestre et quelle goirce insipide ! Vécria-t-il d'un ton ennuyé.

— Vous voyez tout en jaune, parce que vous-même avez la jaunisse, répondit le chef d'escadron ; savez- vous bien que vous êtes cruellement maussade depuis quelques jours, et qu'à la place de Loïde, j'aurais pour vous moins d'indulgence qu'elle ne vous en témoigne. 9-

— Oui, Loïde est la meilleure des femmes, et je suis trop heureux de l'avoir épousée, reprit Edouard d'un ton funèbre ; mais aujourd'hui je suis en proie à une mélancolie contre laquelle je cherche vainement à me débattre. Je le sens, mon pauvre Garnier, je suis plus vieux que mon âge ! je partage le sort de tous ceux qui ont beaucoup vécu en peu de temps.

— Pathos romantique, dit le commandant en s'étendant sur la causeuse.

— Vous ne pouvez pas comprendre cela, et je vous envie votre heureux caractère. Vous autres militaires qui changez d'amour comme de garnison...

— Garnison ! je vous ai déjà dit que ce mot-là me déplaisait.

— Mais moi, reprit Mornac sans faire attention au mécontentement de son interlocuteur, je ne sais pas briser en riant la coupe où je me suis enivré.

— Ne la brisez pas; mais versez y d'autre vin.

— Je n'ai plus soif, dit le jeune homme d'un ton lamentable.

— Vous pouvez vous flatter d'être amusant comme un Anglais.

— Pardonnez-moi; il est dans la vie des jours qui portent en eux une insurmontable tristesse, et aujourdbui est un (h- ces jours-là ; aujourd'hui, Théodule, est pour moi un iinniversaire sacré.

— Allez-vous encore retomber dans vos abi^rrations romanesques? s'écria Garnier, qui, depuis la déception que lui avait fait éprouver la résurrection d'Élise, pro-

LE NCtUD GoRDllîN.

r'essait en fait de sentiment ratliéisinc le plus féruce Tanniversa re de quoi ? d'Austerlitz ou de Friedland ?

> - 1/anniversaire du jour où je l'ai vue pour la première fois^ répondit Mornac en poussant un soupir.

Le commandant se mordit les moustaches pour se contraindre, tant il se sentait disposé à faire à son compam ^n une confidence propre à le culbuter de l'empii ee aussi brusquement que lui-nième s'en était vu précipité.

— Il y a six ans de cela; c'était aux Tuileries, dans lallee des Feuillants, reprit le nouveau marié d'un ton élégiaque; et maintenant savez-vous où elle est pendanque je danse ici? — Elle est aux eaux do l'aré^'cs, où lit conduite sa santé détruite à jamais. — Aux eaux de 13arégc's ! malade ! mourante peut-être !

Garnir r liaussa les épaules avec une colère naissante. — Je vous ferai observer, dit-il : i" que vous ne dansez pas, ce que votre femme ne trouve pas, je crois, excessivement aimable; 2" que la personne dont vous parlez se porte, j'en suis Sûr, aussi I)icn que vous ou moi ; je parie, si vous voulez, quatre-vingt mille francs du côté de sa santé : c'est tout ce que je possède, et je ne serais pas fAché dédoubler mon ca[)ital. Tenez-vous le pari? il y a ici un('^)ersonne en état de le juger : c'est M. de Doisgonticr, qui est arrivé ces jours derniers de Haréges.

En ce moment, le jeune honune, dont l'officier de ( basscurs invoquait le témoignage, se montra à l'autre bout du salon connne une apparition docile au magicien (jiii la conjure. Depuis son retour des Pyrénées, le | rtit Ijoisgonliu- avait pris lair sérieux, important et dise ut d'un honiinc récemment initie à des mystères . nrluimaJus; il marchait d'un pas solennel, regardant bjnnnes et tcuimes du haut en bas, et portant la tète à la manière de Suint- Just. Eu passant devant les deux cousins, il

sAirïi avec une ineffable supériorité, et jeta à Mornac un t^alut aussi leste que celui qu'il en avait reçu sur le bouii vard de. la Madeleine ; en un mot, il lui rendit, comme «lisent les Anglais un Roland pour un Olivier.

— Que veut ce drcMe ? a-t-il envie que j'aille lui couper ks oreilles î s'écria Edouard en se levant; mais ses jambes Déchirent subitement, et il retomba sur la causeuse, à la voix du domestique qui annonçait à la porte du salon :

— Madame de Flamareil.

Conduite par son mari, qui semblait redoubler d'attentions pour elle ; mise avec l'élégance simple et noble dont la coquetterie la plus raffinée possède seule le secret; plus belle, plus séduisante, mieux portante que jamais ; offrant en un mot sur toute sa personne une sorte de rajeunissement merveilleux, propre à donner aux eaux de Baréges le renom de la fontaine de Jouvence, Eudoxie s'avança d'un pas lent, accueillit gracieusement les empressements dont elle devint l'objet, et prit possession du salon, pour ainsi dire, avec la majestueuse aisance d'une reine qui monte à son trône. Elle prévint madame de Passerot en allant la saluer, complimenta Loïde sur son mariage de l'air le plus naturel, échangea quelques mots d'une exquise ironie avec M.* de Pomenars, qui, ne pouvant bouder tant d'esprit et tant de caractère, était accouru des premiers papillonner autour délie; enfin, venant à passer devant la causeuse où damier et Mornac demeuraient assis dans une sorte d'ahurissement farouche, elle laissa tomber sur ^nx un regard, un seul regard pour eux doux, mais un regard si calme, si froid, si distrait, si chargé d'indifférence et d'oubli, que les deux hommes se sentirent oppressés comme si le couvercle d'un cercueil se fut appesanti sur 'curs fronts.

Au moment où madame de Flamareil était entrée dafis le salon, Léon de Boisgontier en était sorti par une autre j) lie. Celte manœmre fut remarquée par M de Ponienars, dont l'œil de lynx ne laissait rien écliapi)er, et qui entait déju sa curiosité étranglement éveillée par la béatitude inexplicable empreinte sur les traits de la femme Je quarante ans.

— Voici qui est étrange, se dit-il; ce petit bonhomme est devenu tout-à-coup bien discret, lui qui ne pouvait autrefois lui adresser la parole sans rougir jusqu'aux oreilles, lui qu'on était sûr de rencontrer succesbivement dans tous les coins des salons, les yeux béants, fixés sur elle, et la face effarée comme le museau d'un faquir en extase! Il faut éclaircir cela.

Le vieillard s'approcha de Garnier et lui dit à demivoix :

— Venez faire jaser le petit Boisgontier ; je crois que 'est lui qui a recueilli la succession de votre voisin.

Le chet d'escadron se leva d'un bond, électrisé par cette insinuation machiavélique, car ce qu'il désirait le plus au iiiuude était d'avoir pour compagnon d'infortune celui qu'il avait eu pour héritier en bonheur.

Les deux honmies trouvèrent Boisgontier sur le balcon de la salle de billard, les bras croisé^ ^m la balustrade, les yeux levés vers le ciel, dont une large zone éloilée ser- \ait de plafond aux jardins de ia villa.

— Conunent, jeune homme, nous ne dansons pas? lui le petit Vieillard en ijitcrronipant sans pilie cette senentale méditation ; — tt il y a là une foule de demoies à marier qui font tapisserie!

— Je ne danse plus monsieur, et je n'ai nulle envie de me marier, répondit le petit Boisgontier d'un air grave.

— Vous prclérci, je le vois, la contemplation dei'

étoiles à la conversation des femmes. Je ne sais pas si f-'est là le chemin du ciel^ mais ce n'est pas le moyen l'aller fort loin sur la terre.

— /e rt'ai pas Tambition d'aller plus loin qu'où je suis; quant aux étoiles^ je vous avouerai que je les aime beaucoup.

— C'est un amour font innocent, pensa de M. de Pomenars. Allons, j'ai fait trop d'honneur à cet agneau.

Il letle encore sa mère.

— Ah ! vous aimez les étoiles, s'écria le commandant avec la soudaineté d'un cheval qui hennit; mais il y a étoiles et étoiles. Et d'abord, les aimez-vous toutes, ou n'en aimez-vous qu'une?

— Toutes, ce serait beaucoup, reprit Boisgontier, avec l'accent de moquerie par lequel les esprits exaltés cherchent à garantir leur enthousiasme des profanations du vulgaire; — une seule étoile doit suffire à Ihomme, puisqu'un seul Dieu suffit au monde.

— Peste ! quelle poésie ! Est-ce tiré d'une strophe de Victor lïugo? demanda M. de Pomenars, qui, ne comprenant rien aux regards d'intelligence du chef d'escadron, trouvait que l'enquête ne marchait pas très-vîte.

— Victor Hugo! un grand poète! un très -grand poète assurément! et j'ai été longtemps son admirateur enthousiaste. Mais, aujourd'hui, je lui prcfèn^ l.ainarune : Lamartine est le poète du cœur, répondit le petit Boisgonlier, d'un ton dogmatique. ^

Garnier laissa passer entre ses longues moustaches un >ifnemcnt sourd; puis, sans en demander davantage, il tourna le dos à ses interlocuteurs, surpi- l'un départ si brusque, et, se lançant à travers la foui- ^--^^na un cerf-

LE hiJElb GORDIEN. 109

rolant.j^vint s abaltre sur la causeuse où Mornac était resté assis dans i'immobililu* l'un sphinx égyptien.

— Frère, lui dil-il, donnez-moi la main, et sortez de votre humeur noire : les femmes ne mériteiiV*i)as qu'on maigrisse pour elles; j'ai fait ce métier-là trop longlenp.. \llons, morbleii! aecoutz-vous et buvez ce verre de punch. Je vous dis que nous étions frères avant d'élre cousins; comprenez-vousY

— Pas le moins du monde, répondit Edouard en repoussant le verre.

— Et en ce moment nous avons un frère cadet, qui vous a payé ce que je vous devais. Comprenez-vous?

— Pas davantage.

— Eh bien ! puisqu'il faut parler clairement , je m'app.'lle Lundi, vous vous appelez Mardi et le petit Lui.-gonlier s'appelle Mercredi : comprenez-vous, sacreblei. :

— Je comprends que le nèiïre de Robinson s'appelait Vendredi; quelle histoire saugrenue me conlez-vons là?

— V^ous pouvez vous flatter d'avoir la tête dure; je vous dis, puisqu'il faut tout vous expliquer...

Garnier vida son verre de punch d'un trait, et se pencha à l'oreille d'Edouard.

— Je vous dis qu'Élise et Eudoxie <ont la mc^nie femme, et que le Boisgontier est notre successeur à tous deux. Cette fois, si vous ne comprenez pas...

— C'est faux! s'écria Mornac en s'élançant de la caiîseuso

— Tout beau, cousin ! ''éprit l'offic ier en lui serra!it vigofneusement la mair. : je n'ai pas envio d'aller sur le pïea\ec vuus. D'ailleiws, ma profes>iun de fui e>t connue; je ne me battrais pas p"ur une femme, lùl-elle imp6-

(FA'VBF-S Dli: Cil- t>E lUlUNARD.

'''i»-''^'. J'ai toujours remarqué que cela portait malheur : -"^"in* mon duel avec le mari de celte...

— Garnier...

- Il paraît qu-.î s'est formé depuis cette époque et nv'il es* moins féroce à Paris qu'à Lyon. Allons, de la nhilosophie et prenez exemple sur nous deux. Vous m aviezliien remplacé, pourquoi donc un autre ne vous suppUmterait-il pas? Oui, mon cher, c'est ce petit blanc-bec de Boisgontier qui est de semaine aujourd'hui. Il ne danse plus : de mon temps c'était déjà la consigne ; on l'a mis, comme nous, au régime de Lamartine, et enfin d a aussi son étoile dans je ne sais quel coin du ciel.

Edouard, qui était devenu fort pâle pendant cette foudïo:jaute re^•eialion, chancela, mais son oncle se trouva fort à propos derrière lui pour le soutenir.

— Qu'as tu donc? lui demanda le vieillard.

— Rien; c'est l'affaire de cinq minutes, répondit Garnier; vous seitez une espèce d'étranglement, n'est-ce pas? continua-t il en s'adressant au jeune homme; je sais ce que c'est. Buvez ce verre de sirop.

Tandis que Mofnac buvait avec la docilité d'un malade, le commandant raconta brièvement la trilogie d'espèce noTivelle dont madame de Flamareil était l'héroïne. M. de Pomenars écouta ce récit, sans témoigner une très-grande surprise, avec un sourire indulgent et moqueur; mais l'indul-ence éUiit pour la femme de quarante ans, la moquerie pour ses adorateurs désappointés. Depuis le mariage de son neveu, le vieillard s'était mentalement réconcilifc avec Eudoxie, pour laquelle ii avait toujours pprouvé celle sorte de sympathie qu'inspire l'esprit à l'esprit. En songeant au triomphe qu'il avait remporté sur elle, il se comparait à Napoléon en face de la belle reine Qc Prisse, et il était trop dévoué serviteur des dames.

LB NŒUD GORDIEN. il!

[K'dr se départir on cette occasion de la courloisu» -j'ii sied au vainqueur.

9 — Vous avez tort, dit- il en imposant silence au commandant, dont le langage prenait vers le dénoùment de son histoire une allure peu respectueuse pour riuToïne; — que lui reproc hez-vous? de vous avoir oubliés? mais vous, lui avfz-vuus été fidèles? De n'être pas uiurtepour vous? mais êtes- vous morts pour elle? Ebt-ce cette complication d étoiles qui vous offense ? songez qu'il y a bien des étoiles là haut, et qu'on, doit savoir gré à un cœur tendre de n'être allé que jusqu'à trois. Je vous dis, moi, que c'est là une ft-mine très-aimable, très-spirituelle, trèsdistinguée, et qui me rappelle tout-à-fait cette rose de la fable persane, dont le parfum se commun ifjue à tout ce qui en approche. Le petit Doisgontier a dt-jà beaucoup gagné depuis son retour de Daréges. C'est de la reconnaissance que vous lui devez tous et non une rancune brutale. Oui, certes, c'est une femme pleine de gnlcc ainsi que de mérite, et je la considère fort ; il est impossible de mieux comprendre la vie qu'elle ne le fait, et jo suis sûr qu elle ira ainsi jusqu'à la tin, rattachant courageusement chaque fil qui se brise, se modiliant selon la nécessite, soumise à toutes les lois nouvelles que les progrès de l'âge lui imposeront encore. Aujourd hui elle s'adonne à l'enseignement; que peut faire de mieux une femme de quarante ans? Plus tard elle s'applicpiera à la religion, et nous la verrons dame de charité en 181G. Charmante feuime ! je vous le ré[)ètc , si je n'avais que cin(iuanle ans, moi qui vous parle , je vous jure que je ferais tous mes efforts pour gagner aussi mon étoile.

— Dans ce cas, observa Garnier, nous pourrions faire ! i-haut une partie de quatre coins; mais qui mciterions- 0115 au milieuT

— Parbleu, il marito, répondit le vieillard.

— Un lâriie qui ne la tue pas! dit Mornac avec une indignation hi^nibre.

— b'i? un homme d'esprit, reprit monsieur de Pomenars en riant, un homme de beaucoup d'esprit, qui se réveillera un de ces jours pair ou ministre, par la grâce de sa femme, qui ne sera pas assez enfant pour s'écrier avec Chateaubriand :

Un trône ae console pM l

LE PERSECUTKCJi.

En janvier mil huit cent dix-neuf, la diligence de ï.yon, aprrs avoir traverse le faubourg Saint-Laurent et le pont df l'Isère, ébranlait le pavé de la ville de Grenoble. l*<iidaut la nuit, une neige fine avait répandu sur la bâche ui.e couche semblable au glacis d'un biscuit de Savoie. Si l'on avait pu douter de l'âpreté du froid, les figures de quelques montagnards dauphinois et de trois artilleurs û>' la garnison entassés sur la banquette, eussent prouvé que voyager à l'anglaise, au cœur de l'hiver, sur le versant occidental des Alpes, constituait un de ces plaisiis écorchants dont parle Montaigne.

Il était difficile de deviner ce qui so passait dans l'intérieur, car les portières restaient soigneusement fermées. L'atmosphère était si condensée que la tnm^piialion des chevaux faisait flotter un brouillard en queue de la voiture ; une trépidation sourde émouvait au passage les entrailles deb maisons; puis, après ce sillage aérien et cette vibration souterraine, tout s'évanouissiùt; et dans les rues presque désertes, le silence reprenait celte profoD-

deur calme et pleine de gravité qui caractérise le repos des villes en province. &

fLes voyageurs emprisonnés dans cette diligence si bien fermée ne donnèrent signe de vie que lorsqu'elle se fut arrêtée devant son Dureau , à Textrémité d'une place en forme de trapèie, décorée par une a^isei jolie fontaine. Plusieurs d'entre eux mirent alors la tête à la fenêtre comme le dieu des bonnes gens, et réclamèrent leur délivrance. En ce moment un homme d'une trentaine d'années, qui, malgré un froid de dix degrés au-dessous de zéro, se promenait depuis longlemps sur la place, s'approcha de la voiture dont il fit le tour. Sa figure qu'on eût pu trouver laide, mais non vulgaire, était encadrée par des cheveux d'un blond ardent; son nez, courbe comme le bec d'un aigle, semblait vouloir mordre deux moustaches rouges, et raides. La pupille rétrécie de ses yeux gris clair jetait un rayon aigu capable de glacer le cœur du plus intrépide. Ce curieux dédaigna la rotonde, glissa sur l'intérieur, et perça la glace fermée du coupé, en y jetant son regard d'oiseau de proie. Son inspection terminée, il reprit sa promenade et alla jusqu'au bout de la place où il parut contempler .es éphémères cristallisations de la fontaine ; mais cependant ses yeux ne quittèrent pas plus la voiture que ceux du faucon ne lâchent le héron qu'il entoure de sa spirale.

Les postillons dételaient, les commissionnaires armés d'échelles montaient à l'assaut de l'impériale, les portières/talent ouvertes, les marche-pieds abaissés; les voyageurs s'agitdient pêle-mêle sur le pavé en réclamant au tohu-l)ohu deTcmmagasinement, qui sa malle, qui son manteau, cmi soa sac de nuit. Par un rotaivl peut-être aristocratique, le coupé seul restait fermé. Cette clôture inexplicable impatienta le curieux à moustachS3 rouges ; il revint près delà voiture, plongea de nouveau son regard à

LB MlSLi> (iUlJDiE.N. : i S

travers la glace immobile, et put apercevoir cette fois le ciipuchon d'une pf'lisse de satin noir. En ce moment v,n gland jeune homme en redingote fourrée, la ^ic couverte d'une élégante casquette de voyage. orrvTit la portière opposée, sauta lestement à terre cl reçut avec des attentions infmies la dame à la pelisse qui m!, h descendre toutcla gaucherie désirable. A travers U'S jnntesdes roues Tubsi^Tvateur pul voir drux étroits broilcquins qui se ronfî^^ont Tun apn' s Tautru aux dc-grés en zig-za^j; du marche-pied, sans accident mais non sans trahison. La voyageuse ayant enfin atteint la terre ferme, s'y posa aussi légère qu'un oiseau, prit le bras de son compagnon, <'t entra avec lui dans le bureau. Un moment après, l'homme au regard perçant, qui était resté inmiobile à sa phice comme s'il eût voulu se cacher derrière l'attelage \it reparaître les deux voyageurs. La jeune dame, les yeux levés sur son cavalier qui tenait sa casquette à la main, semblait remercier par le plus gracieux sourire la .alanterie dont elle élail évidenunenl l'objiri; nnlgn,' la passe allongée de sa capote et le collet de fourrure qui ouvraient presque en totalité sa figure, on la devinait ime et chainianlL». La beauté a son parfum qui la tiuîiit quand elle se cache; sous le voile, une jolie femme r reconnaît conuno une rose dans Tombre. De son poste d'observation, le curieux n'avait piis rdu un seul g^'^^te du jeune homme, ni un seul sourire (.«la dame ; les postillons le démasquèrent en emmenant leurs chevaux ; l'inconnue Taperçul alors, tressaillit, puis ( ' ' ' ■ MUS un r« >;ar(l ([iii ciui^a le s; n, c.'.Hi;:" . : cet I if fa» iui u par un jet magnétique et co:ilinu

A celui que lance l'œil venimeux du scri)ent ; el si son compagnon de voyage eût pu voir en co moment «^11 visage, il l'aurait trouvé pAIe et di'comp as

licouter ni lui répondre, sans altcnclrc le uu^u^i.LiU©

116 OilVRES DE CH. DE BERNARD.

qui rassemblait ses effets, la jeune femme effrayée s'éloigna d'un pas si rapide qu'elle paraissait plutôt courir que marcher^ *ot se jeta dans \a première rue qui s'offrit à elle. Le voyageur, toujours sa casquette à la main, la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparut, et demeura plus 3bahi qu'un chien d'arrêt qui perd une piste; il appela bientôt l'amour-propre à son aide; pour réprimer la moquerie de ses compagnons de voyage, il s'enfonça sévèrement sa casquette sur l'oi'eille droite, fit une pirouette cavalière et se trouva en face de l'individu dont l'aspect avait si fort effarouché sa compagne. Les deux hommes se regardèrent.

— Guerland! dit le voyageur d'un air de surprise et de bonne humeur, c'est le ciel qui vous envoie ; j'ai besoin d'un cornac et je vous prends.

Guerland recula d'un pas et fronça le sourcil, mais il maîtrisa promptement le sentiment secret qui avait donné à sa figure une expression menaçante, et fit contracter à ses lèvres un sourire dont il dissimula l'effort sous ses longues moustaches.

— Vous, à Grenoble ! mon cher Barberin, dit-il d'une voix composée. Quelle bonne fortune vous y amène?

— Une bonne fortune, en effet, répondit le voyageur ; du moins je l'espère. Mais il gèle un peu trop pour que je vous fasse ma confidence au milieu de la rue, comme les amants de Molière. Trouvez-moi quelque gîte où nous puissions deviser les pieds sur les chenets et la fourchette à la main. Je meurs de faim et de froid. Quel est le meilleur liôtd?

— Vous. n'irez pas à l'auberge, j'ai une chambre à vous donner, reprit son interlocuteur d'un ton d'empressement qui contrastait avec laVépulsion qu'avait exprimée son premier abord. — Mon domestique viendra prendre vos eflels.

Une demi-heure après, les deux jeunes gens, assis devant un feu pétillant dans le cabinet de Guerland, déjpfinaient de compagnie, le voyageur en voyageur, le m:\ître du Io^ms du bout des dents et sans doute par courtoisie.

— Vous m*avez promis une confidence, dit celui-ci, quand il vit l'appétit de son hôte à peu près apaisé, et en faisant un effort pour dérider la sombre expression que conservait sa physionomie.

Barberin vida son verre, mit sa serviette sur la table, ses pieds sur les chenets, lissa une petite moust.iche noiro qui relevait une jolie figure assez délibérée, et prit la parole de ce ton badin et avantageux qu'aff'ectionnent les jeunes gens pour leurs histoires couleur de rose :

^ Vous saurez, mon cher hôte, qu'liier à pareille heure, au lieu de déguster un excellent déjeuner et de jouir d'une aimable compagnie, je gelais au milieu de la bonne ville de Lyon. C'est dans la cour des messageries que la scène se passait. On chargeait h ma droite la voilure d<' Paris par laquelle je devais partir, à ma gauche celle de Grenoble d'où je suis descendu. Pour tuer le temps et le troid, je me promenais de l'une à l'autre en fumant un cigare. J'abhorre les bureaux de diligence et la ménagerie qui s'y entasse en attendant le départ ; pour prévenir la roimélation de mon individu, je préférais battre la semelle a la manière des écoliers. J'avais une place dans \c coupé. Figurez-vous ma terreur lorsque je vis prôt à y monter un couple hybernois ou helvétique, je ne ^ais lequel, mais inoui, et créé sans doute pour montrei- jusqu'à quel poinf la peau humaine e>t susceptible de 'dilatation : un hippopotame en redingote (l'alpaga remorquant un cachalot en pelisse verte four- I ée de petit gris. Je vois encore les deux monstres ! à eux seuls ils emplissaient le coupée si bien qu'une sole

en tmiv^i^nie se fut trouvée trop ventrue. Et fêtais le grain chétif promis à cette double meule ! D'horreur, je jetai mon cigareet tournai sur mes talons.

Autre tableau ! Dans le coupé de la diligence de Grenoble venait de s'asseoir une jeune dame, coquettement attifée^ aux grands yeux noirs, au teint pâle, aux lèvres roses, charmante en un mot ; d'ailleurs, vous avez pu en juger. Vous me voyez d'ici : d'un côté ce couple inhumain, de l'autre ce gracieux visage ; la frayeur d'arriver à Paris plat comme un album ; la cruauté de laisser une aussi jolie personne exposée seule au froid meurtrier d'une nuit de janvier; ma charité pour moi et pour elle; bref, une minute après, ma malle passait d'une impériale à l'autre, et je dois vous dire que ce changement de front attira un sourire mêlé de rougeur sur la figure de ma future partner. Un quart-d'heure plus tard, je faisais le voyage de Lyon à Paris par Grenoble, itinéraire contraire aux plus simples notions géographiques; mais vous avouerez que c'était le cas d'imiter La Fontaine et de prendre le plus long. Tout chemin mène à Rome, mais un seul conduit au ciel ; le ciel pour moi, comme pour vous sans doute, est une jolie femme ; c'est ma seule dévotion ; j'espère qu'elle me profitera un jour, et qu'il me sera beaucoup pardonné ainsi qu'à Magdeleine, parce que j'aurai beaucoup aimé.

— Et vous êtes venu de Lyon à Grenoble seul avec cette dame? demanda Guerland en cherchant à émousser la rigueur de son regard et à séparer ses sourcils qui jouaient d'une façon un peu trop significative.

— Soins cuvi solâ. 11 y avait une femme de chambre malade, une tante que le \r03d empêchait de faire son service de chaperon; et puis, elle avait son domestique dans la rotonde.

— Oh ! tout était en règle!

LE NCELD GORDii:;^. 1 1 8

— Pas de mauvaises pensées! je ne suis pas de ceux qui fauclient leurs blés en herbe ou qui vendent ienr héritage pour un plat do lenlilles. Je sais \ ' mon appétit et atleiidre l'heure du dîner. Un w ...i ^ :quis duit être savouré à table, et non d-Ji^éché sur le pouce comme fait de sa provende un vilain. J'estime beaucoup, surtout en galanterie, la science qui prévoit et ménaj^e le lendemain. Ma jolie compagne de voyage avait trop de distinction et de giàce pour que j<3 voulusse coni; " n pai la moindre inq)rudence l'avenir d'une conn;.: .. . o si attrayante. Le respect, duperie quelquelois, devient la plus habile des séductions auprès d'une feinme exposée et presque compromise par son isolement; moins il est espéré alors, plus il inspire de reconnaissance. Madame de Valdaunaie

Gucriaiid ht un mouvemeiU violent sur sa chaise.

— FJ!e vous a dit son nom, s'ccria-t-il.

— Ha ! elle m'a dit bien d'autres choses, reprit le conteur, je suis sûr qu'elle est touchée d'avoir trouvé un GrandLssonlà oùelle redoutait peut-être de ivucontrer un Lovelace. l)'ailIeu^^, dit Rirberin en se passant la main dans les cheveux et jetant un rej^ard de lx)niie amitié sur sa ligure que reiletait la glace de la cheminée, — je suis de tournure assez dégourdie |K)ur me permettre quelquefois la vertu sans compromettre ma réputation J(^ vous jure que nous avons fait la moitié de la roule, roules dans 1« méiue manteau comme Paul et N irgiuie, sans que met lèvres aient eu d'autre boime fortune que la passe de son chapeau et qiielcpies cheveux égares. Voilà tout.

— Dans le même manteau î

— Fallait-il nous fuir par une pruderie féroee, pour que ce maiin m conducteur nous tnuvAt ^'eh's chacun dans notre coin et dans notre vertu 1 li y a\ '* -i.- •es-.ité de lapprocheiuent sous |)eiuc de mort. C'eù : :) avis

J20 lEUVRES DE Cli. DE BERNARD.

au mois d'août; ce fut avant le troisième relaî^ Tavîs de ma compagne^ sans que je pusse en tirer la moindre conséquence vaniteuse : j'ai eu le succès d'une chaufferette ; un moine m'eût été préféré. Comme je devinaîs quM auxiliaire était pour moi la bise de janvier, j'avais sournoisement prémédité un coup de coude dans une des glaces; mais je n'eus pas besoin de cette mauvaise action : grâce à l'excellente confection des voitures françaises, notre coupé était un crible des plus distingués. Entre la demidouzaine de ventilateurs qui nous lardaient des courants d'air aigus comme des aiguilles, Lucrèce elle-même n'aurait pas refusé la moitié de mon manteau; d'autant plus que je mis à l'offrir une charité que saint Martin n'eût pas désavouée.

— Enfin, dit Guerland avec impatience.

— Enfin, j'ai fait connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de gentillesse, de coquetterie, de séduction ; une syrène ! Une chose la rend plus attrayante encore que toutes ses grâces et me préoccupe davantage : cette femme a dans le cœur un secret, et un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner. Elle a dû éprouver dans sa vie quelqu'impression terrible dont la vibration dure encore. Au milieu d'un accès de gaîté, je voyais ses yeux se troubler tout-à-coup comme s'ils eussent aperçu quelque vision effrayante. De temps en temps un tressaillement nerveux la faisait frémir sans raison apparente. J ai voulu savoir la cause de ses émotions inexplicables ; elle ne m'a rien répondu. Je suis revenu par un chemin détourné : je lui ai demandé si elle avait versé en voiture-, non. Je lui ai parlé de ses enfants, elle' n'en a jamais eu. Ce n'est donc n' un accident ni un chagrin materne» qui ont développé en oUe cette irritabilité mystérieuse. £st-ce quelque revers de fortune, ou la mort de son mari? je ne la crois pas intéressée, et son mari était

LE ^aEL■D GORDIEN. lîl

vieux. Enfin je me suis perdu dans mes suppositions, sani arriver à un résultat qui me satisfît. Chose certaine, cette femme est sous la dijmination d'une terreur secrète dont le coupla frappe à chaque instant, malgré ses efiurts pour s'étourdir. Quelle est celte terreur? Je l'ignore, mais j'en saurai la cause. En attendant, j'ai assez bien fait mon chemin. J'ai la certitude qu'elle a du goût pour ma conversation et de la reconnaissance pour ma conduite. Vingtquatre heures d'un léte-à tête imprévu, original, sont un excellent début. Je n'ai jamais commencé de roman par un meilleur chapitre. Elle s'appelle madame de Valdaunaie, ou mieux encore Valérie ; cM^ p<it veuve, elle a vingtcinq ans; elle est trop jeune pour me recevoir chez elle; à son âge, une femme fait entrer son amant par la fenêtre et non par la porte. Ainsi le veulent les bonnes mœurs. L'étiquette provinciale s'oppose donc à ce que j'aie mes entrées officielles : mais, en attendant l'échelle de soie, je danse demain la seconde valseet la quatrième contredanse avec elle au bal de la préfecture.

— Demain?

— Demain, lundi, jour de gala chez tous les préfets du royaume. Le vôtre se conforme sans doute à l'étiquette administrative. Il a épousé une arrière-cou.sine de ma mère. J'irai aujourd'hui me mettre en règle avec la préfète ; ]o dînerai demain chez elle, et le soir j'entame le ^econd chapitre démon roman, que j'intitulerai ; le Carnaval à Crenol)le.

Le maître du logis se leva, fit plusieurs tours dans son cabinet d'un air sombre et pensif. HarlKM-in, absorbé par la préparation d'une tasse de ihe, mélangeait par juste proportion les feuilles, et ne s'aperçut pas de la contenance de son ami.

— M.iintenant, reprit-il, vous allez me rendre un service. Vous savez (jue dans une semblable enlrepiiso, il

m ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

tant avant tout connaître les tenants et les aboutissants. Dans les petites villes, tout se sait: voyons, qu'estau juste madame de Valdaunaie?

Une femme fort aimable, dit son hôte.

Je ne suis pas resté vingt-quatre heures avec elle

sans m'en apercevoir, à quoi pensez vous donc ? Veuve^ jeune et fort attrayante, elle ne doit pas manquer d'adorateurs. S'aperçoit-on qu'elle ait distingué quelqu'un ? répondez.

Personne ! répondit Guerland d'un ton si grave que

son interlocuteur l'eût remarqué s'il n'avait pas eu le nez sur la théière.

— Ah ! ah î la cavalerie de Grenoble a été ramenée et peut-être même les vélites; en avant la Maison du Roi ! dit Barberin en faisant allusion à son hôte, qui avait servi dans la garde impériale, et à lui-même qui sortait des gardes- du corps.

Guerland s'arrêta devant l'officier, le regarda fixement, et lui dit il' un ton glacial : — Voulez-vous suivre un bon avis ? tout chez moi est à votre disposition ; restez-y tant qu'il vous plaira ; vous me ferez plaisir ; mais ne revoyez cette femme ni demain, ni jamais.

— Vous l'aimez, répondit le jeune homme, tout est dit, je repars ce soir. Soyez heureux, mon cher ! Ah ! elle vous aime !

— Je ne dis rien de semblable.

— Mais alors, expliquez-moi, Guerland...

— Pùen, re[)rit l'officier en interrompant son ami ; mon ('orjseil est absolu.

— Oiielle raison alors....

— Je ne puis vous rien dire ; mais croyez-moi, cette passion serait un malheur pour vous. ^

— Vous m'intriguez furieusement. J'ai déjà flairé un mystère, vous en faites un logogriphe ; et de ma vie je

LE NCELD GOKDIE>. 12»

n'ai pu en deviner un seul. Quel est donc ce secret plein d'IioiTcur ? cette anj^'e est-elle goule ou vampire ?• tuet-clle ses amants ? y a-t-il danger de mort à l'adorer ?

— Oui, dit Gucrland.

— El' vous ne voulez rien me dire de plus ? dit le garde-du-corps quand sa surprise se fut dissipée.

— En ce moment toute explication m'est impossible; plus tard peut-ôtre^ si vous persistez.

— Plus tard^ soit. Vous comprenez bien, mon ami, qu'il ne manquait à mon aventure que votre lugubre prédiction pour m'y engager davantage. Grâce à vous, la voilà tout-à-fait poétisée. Du danger, du mystère, de l'amour ! -.ilut à tor.s trois, vive D'uni î la L^anle royale est là.

Et le jeune homme se leva allègrement en chantonnant ce refrain d'une romance alors à la mode parmi les chevaliers de la fidélit.'.

Dieu veuille mon âme' ilu \ie c^l au rui, Mon cœar à ma dame, Bien honneur à moi.

Le lendemain, le premier homme qui vint saluer madamcde Valdaunaie, lorsqu'elle fil son eiilrée î\ la picfecture, fut Horace de lîarlK'rin. I^kI jeune femuKî sourit à sa vue, sans pouvoir dis>iinuler une rougeur légère qui annonçait plusd'emotion que de déplaisir; mais tout à coup l'animation de ses traits disparut, le friss(mneincnt nerveux qui lui étiiit habituel courut sur ses blanches épaules et ses yeux interrogèrent avec une anxiété visible le

groupe d'hommes entassés au milieu du salon. Sans doute son re^^ard ne rencontra pas ce qu'il redoutait, car il reprit bientôtson expression douce e.^ engageante. Lavague^ un instant agitée de son graci'^^ux corsage, se dégonfla peu à peu par de ces longs soupirs qui semblent exhaler une peine importune pour aspirer des espérances depuis longtemps inconnues. Madame de Valdaunaie, guérie de son inquiétude, refleurit comme la plante quand est tombé le ver qui la rongeait; insensiblement sa sérénité se changea en assurance, en vivacité, en désir de plaire, et finit par s'épanouir en une merveilleuse coquetterie à cent feuilles, près de laquelle toutes les autres amabilités féminines semblaient décolorées.

Le garde -du-corps s'enivrait de cette femme fleurie. Lorsqu'il vint faire valoir ses droits à la valse promise, son bras en s'emparant de celui de sa jolie campagne de voyage, le pressa doucement, et beaucoup plus que ne le voulait l'étiquette. Aucun rappel à l'ordre ne réprimanda cette muette tendresse, réminiscence du coupé. Barberin, fort de ce premier succès, ne songea plus qu'à le consolider. Ses yeux, ses paroles, son silence, ses moindres gestes devinrent une déclaration continuelle, nuancée, souple, multiple, attaquant sans interruption el sur tous les points oflerts par le cœur ou par la vanité de sa maîtresse.

A la roue de paon de plus en plus complaisante par laquelle, en temme de province, la danseuse d'Horace répondait à son adoration pétulante, il pouvait deviner que, s'il ne pén. trait pas encore l'âme, du moins il intéressait l'esprit et occupait l'imagination, ce qui vaut autant et quelquefois/nieux. Son éloquence, à chaque^ instant plus pathétique et plus scintillante, se lançait par tous les sentiers du pays de Tendre, aiguillonnée dans sa course par. les petites phrases railleuse^;, agaçantes, flatteuses, taqui«

LE NCEID GORDIEN. ISS

nés, que la jeune femme enfonçait, de temps en temps en manière d'éperons aux flancs d'une con'.cisation qui lui plaisait. Aucun jockey d'Epsom n'entendait mieux son art que madame de Valdaunaie n'avait compri> cette science de ci)quetteriequi, connue toutes les autres, peut se fornuiier en deux mots. La femme vertueuse d't . non; la passionnée, oui; la capricieuse, oui et non; la coquette ni oui ni non.

C'est par les mille perplexités de ces deux mots, également refusés ou prononcés avec une expression contraire à leur sens, de ce oui moqueur, cruel comme une trop longue résistance, de ce non lanf^uissant , tendre comme un aveu, que Valérie promenait bride (^n main sa nouvelle conquête; modérant une allure trop vive par un regard impérieux, prévenant le découragement par ce s(Hirire câlin que les poètes anacré(jntiques nomment l'aurore du bonheur ; compensant un refus vague par une plus vague concession ; n'accordant rien, d laissant tout espérer ; causant en un mot sur le seuil de l'amour, mais la porte fermée.

I*endant cette conversation, cessée et reprise selon les occasions que donnaient les contredanses, Barberin aper^ çMt à l'une des portes du salon, Guerland, innnobile, les bras croisi'^s sur la poitrine et les yeux lixes sur madame de Valdaunaie. Sans s'inquiéter de lexpressiun profondément sinistre de ce regard, l'anuint sidua son hôte d'un sourire d'intelligence qui semblait dire : Vous voyez que j'avance malgré vos prophéties. L'idée d'être un objet dobservalion pour un autre homme, le souvenir de la mystérieuse conversation de la v«'ille, le vague instinct d une rivalité cachée exaltèrent (e parisien, il redoubla donc de fiais et d'amabilité, comme les chevaliers qu'encourageait à leurs [)lus beaux coups de lance la présence (la q.elquc renonnné pain.I.u.

iî<5 ŒLVîiES DE Cl!. DE BERNARD.

Tout en prêtant l'oreille à cette galante mousqueterie, madame de Valdaunaie jouait avec son bouquet de bal, jolie toiifte de roses blanches, bordée d'un cordon de boutons de roses du Bengale. Par gentillesse de maintien, peut-être par embarras naissant, la jeune femme, d'une main fort mignonne sous le ^ant, arrachait les feuilles qui lui paraissaient déranger la symétrie du bouquet. Dans cet efteuillement, quelquefois un peu vif, un bouton fut brisé et roula sur le parquet. Horace se pencha lestement, le ramassa, fit à demi le geste de le porter à ses lèvres et le demanda par un regard expressif.

— Qu'en terez-vous? dit en souriant madame de Val daunaie; bon, si c'était le bouquet, mais un bouton...

— Je commence mafortu/ie, répondit le jeune homme d'un air de modestie mêlé de finesse. Je suis déjà plus riche que vous ne le croyez. Ce bouton ne sera que le second diamant de mon trésor ; j'ai pour premier, pour Régent, un cheveu, un seul, mais si fin, si doux, si noir, si brillant ! Je ne vois au bal qu'une seule chevelure qui lui soit comparable.

En ce moment, par un geste familier aux femmes, lorsque toufelois elles portent leurs propres cheveux, Valérie lissait une boucle de sa coiflure et réparait un désordre qui n'existait pas. Elle laissa lentement retomber sa main et pour toute réponse respira son bouquet à plusieurs reprises.

— Un manteau où l'on trouve de pareilles richesses ne vaut-il pas un peu mieux que celui du doge? reprit Barberin en souriant doucement et faisant allusion à ses ancêtres, patriciens de Venise.

Madame de Valdaunaie, un^peu confuse du souvenir qu'on lui rappelait, et de Tidétr d'avoir eu pour cornette do nuit la fouriure où s'enveloppait d'habitude la figur*

LE NOEUD COKDIEN. 1Î7

cavalitTC qu'elle avait sous les yeux, enfouit fon visage dans la gerbe de fleurs, et détourna la tôte.

— Les fleurs se flt4rissent !

A ces paroles, prononcées subitement d'une voix grave, la jeune femme tressaillit comme si quelque serpent eût sifflé à tjn oreille ; elle se redressa sur la banquette et leva les yeux. Guerland était debout devant elle, armé de ce reganl pesant qu'elle avait rencontré la veille en descendant de la dili::ence. De la main droite il montrait le bouquet de bal qui venait de tomber sur le parquet, de la gaucbe il en tenait un autre séché depuis lon^'temps en apparence, et taché de plusieurs points bruns semblables à des gouttes de sang.

— Est-ce là ce que vous savez dire au bal pour amuser les femmes? (lit Fîoiacu, que celte interruption uietlait de fort mauvaise humeur.

Un gémissement sourd, une mahi qui froissait convulsivement son épaule lui firent retourner la tête : madame do Valdaunaic, pMe comme la mort, les yeux à demi-fermés, chancelait en essayant de se retenir ù lui. Cette femme tomba toul-à-coup entre les brai de Darberin, s'y abandonna languissamment comme un corps inerte, et lorsqu'il voulut la rasseoir sur la banquette, elle 8'aflfiiis?a sur elle ni^me en perdant connaissance.

Une rumeur soudaine arrêta l'orchestre et interrompît la d.ifi'i*. La mailrcsse de la maison accourut, et fit ;. iii-^porter dans son appartement la danseuse évanouie. I*uis le bal contimia avec l'égoïsme que professe le monde en toute occasion. Barberin seul, inquiet el trouble de crltc scî^ne, ne quittait pas 1' salou qui précédait la c'iambre où l'on avait emporté Valérie, et dont l'accès lui él.iit interdit ainsi (ju'aux autres !ir)mmes. Enfin, au bout d'une heure, sa cousine, avec la bienveillance d'une r mnie qui devine un amour et y com])atit, Mut lui dire

que sa danseuse allait mieux et qu'on venait de la reconduire chez elle. Un peu rassuré, il allait rentrer dans la salle du bal, lorsqu'une main l'arrêta en lui saisissant le bras; il se retowrna et aperçut Guerland.

— Je crois que vous n'avez plus rien qui vous retienne, dit le trouble-fête. Je désirerais vous parler. Voulez-vous que nous partions?

— Partons, répondit l'amant en mâchonnant le bouton de rose brisé, symbole de cette femme naguère si fraîche et si radieuse, maintenant flétrie et languissante.

Deux heures sonnaient à la pendule du cabinet de Guerland, lorsque les deux amis y rentrèrent. Le maître du logis fit rallumer le feu, et avança un fauteuil à son hôte, fort intrigué de ces manières cérémonieuses et du mystère que semblait annoncer la demande d'un entretien dans un pareil moment, entretien lié sans doute auy paroles obscures de leur conversation précédente.

— Que diantre avez- vous donc à me narrer? demanda Barberin quand le domestique fut sorti. Vais-je enfin connaître le grand secret? Vous êtes sombre et fatal, comme Talma dans Othello. Je suis sûr que c'est votre |)hysionomie funéraire qui a fait évanouir madame de Valdaunaie.

— Vous m'avez raconté hier un roman, répondit Guerland avec la gravité glaciale qui caractérisait son langage; je vais vous dire une histoire; à votre tour écoutez-moi : vous êtes sur le point de devenir amoureux...

— C'est fait, je le suis cori)s rt âme. Cet évanouissement m'a achevé. J'ai toujours adoré les femmes nerveuses. Parlez! continua-t-il en voyant Tair impatienté de son hôte.

— Il s'agit aussi d'amour dans mon histoire, reprit 1 officier en souriant avec amertume. Quoique mon récit

Li. .\cÉ.LlJ f>4JKI>iê..\. 129

soit (i«» nature à vous intéresser, s'il vous ennuyait^ je n'abuserais pas de votre patience.

II y a (rois ans, un de mes amis, ofpicier dans le même réfiiment et que i^ .nommerai Rodolphe, alla fixer sa résidence à M(>ntpellier; le licenciement de 1815 venait de le mettre on demi solde. Une blessure reçue à Waterloo ayant altéré sa santé, il avait du choisir pour séjour un climat méridional et salubre. Froissé dans ses intérêts, dans ses^opinions, dans ses sympdthies, soulîrant d'ailleurs, il était ce que nous étions tous alors, mécontent. Il vécut d'abord fort retiré, peu soucieux d'importuner les autres de son humeur morose. Peu à i)eu cependant l'exemple de quelques amis l'arracha de sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui valait mieux que de s'en laisser dévorer, que le monde était un excellent médecin et que l'isolement était à lui seul une maladie. Il fit donc connue les autres. Afin d'arrêter les pro^'i"<'S de son marasme, il le mena au bal, et se jeta à corps |)erdu ilans le tourbillon. 11 dansa, il chanta, il rit. Quoicpie bri^^and de la Loire, il fut bien accueilli dans les salons où il s'était fait présenter : l'ii ritation intime de son esprit portait à la surface une excitation qui passa p»jur de la vivacité, pour un désir de plaire ; son envie de s'étourdir à tout prix lui fut C0Mi[)tée comme amabilité ; il eut donc du succiîs, il devint à la mode, enfin il ne tint (pi'a lui de mettre unecouroiuie de dandy sur son bla«<on de la vieille garde ; il l'eût fait peut-être, si une puissance fatale n'é- '^ait venue toul-à-coup dominer son existence.

Dans ces salons où l'avait jeté l'ennui, où le retenait vanité, une femme s'olfril à lui, jeune et lu'lle, année do toutes les séductions d'u( /^esprit ardent, forte «le toute l'autorité ipie donne un cœur froid. Pour p«in<lrc cette apparition et son elfut, les mots me maïKpicnt. Il aima celte femme comme il croyait iujpossible d aimer, connue

un fou, mais ce mot est encore faible. Elle devint, pour son imagination glacée par les déceptions, une illusion nouvelle dont le prestige répara toutes les illusions qui venaient de sombrer. Il se orosterna devant eH^ comme le marin pieux devant sa Notre-Dame de Recouvrai/ce ; à cet autel unique, se rattachèrent les fils brisés de son existence. La puissance qu'avaient refoulée au fond de son âme les mécomptes d'une carrière fermée, d'un courage inutile, d'une ambition sans aliment, se redressa soudain, ainsi que part un ressort longtemps comprimé. Cette belle enchanteresse fut son ambition retrouvée, sa gloire pacifique, son but, sa vie. Avez-vous jamais aimé, Barberin ? oui ?. Hé bien, vous comprendrez alors cette absorption de l'être tout entier, cet abandon absolu, cette âme livrée sans prévoyance, ni réserve, ni retour. Une passion semblable est une grande démence, son exagération même la rend impuissante; comme une bombe trop chargée, elle éclate en l'air.

Au lieu de se tracer un plan de conduite, de combiner un système d'attaque, Rodolphe trouva tant de charme dans le sentiment où se rajeunissait son âme, qu'il s'abandonna d'abord aux rêveries sans fin du véritable amour; il se versait sa tendresse et la buvait à longs traits, sans songer à l'imprudence d'une ivresse qui n'était point partagée. Oubliant que l'amour est un duel, il se désarma de toute crainte, de tout soupçon, pour goûter le lâche bon heur qu'il trouvait à étreindre sa passion. Les mortelles langueurs qui suivent et punissent les abus de l'imagination énervèrent son esprit, amollirent son cœur, ployèrent ses genoux, le couchèrent enfin aux pieds de cette femme, en lui ôtant jusqu'à l'intelligence de rendre son abaissement profitable. Au lieu de se faire accepter comme amant, il se donna comme esclave, et il fut pris pour tel. Une femme ne refuse guère au front courbé de-

LE i>(ELD GORDIEN. 131

\ant elle la faveur de le fouler sous son pied léper, qui pèse alors connue s'il était de bronze, et porte sur le cœur. Ne faut-il pas des de<;rés au trône d'une coquette? Devant elle, il est prudent de mettre de la dignitédans 1 hummage et de ne jamais plier qu'un genou. Kodulphe, lui, ne se mit pas seulement à deux genoux, il .-c prosterna. Il devint pitoyaMe et ridicule, un amant qui abjure son orgueil, un mililaire à quenouille, im honmie bon à ramasser un mouchoir ou à donner un fauteuil, un de ces individus qui ont la corvée des petit* laiderons sans danseurs et des douairières sans partners; importants dans le salon de leur reine, un peu plus que le valet (|ui Jinnonce les visiteurs, un peu moins que le roquet (jui a le droit de les mordre, mais auquel ils vont ouviir la porte quand Tanimal bien aj)pris a besoin de sortir; un pntito enfin. Voilà ce que deviit flodulphe. La fenmie qui l'avait ainsi dégradé avait un mari vieux, bonhomme, slupide au point de ne pas être jaloux; il se lit le complaisaut de ce mari comme il était le page de la dame. Dans le ménage, cet homme distingué par Napoléon, fut un laquais de plus. — Permettez, dit lîarberin en interrompant son ami; sur ce point, je ne partage pas votre courroux contre ce Rodolphe. Qu'il ait montré peu d'habileté en se livrant pioiic; ot poings liés, sans faire ses conditions, d'accord; mais, quant à ces petites bassesses, qui vous fout monter le sang au >isage, ce sont péchés des plus mignons en amour. On ne déroge pas en faisant c^s gentilles choses! Moi qui vous j)ar!e, j'ai fait le portrait diin chat; j'ai enseigné la musifjne à un perroquet; j'ai marc hé à (juatre pnttes comme Henri IV, en portant sur mon ilos lr*s deux ch»Mubins d'un ange adoré, deu); aboniinjcbleb ^^ipajous qui abusaient de leur position, et prenaient mes cheveux pour une bride ; enfin, pour bassesse suprême, et que vous n'auriez jamais commise, mon vieux grognard, j'ai

appelé reinpereur Buoimparte! Parole d'honneur^ j*ai appelé le grand homme Bnonaparte ! Mon sacrifice s'adressait à une féroce vertu a'd la rue de Varennes. Eh bien, savez- vous ce qu'il m'a valu? Une belle cocarde de satin blanc, qui me coûta quinze jours d'arrêts, notre sous-iieutenant^ ne Tayaut pas trouvée d'ordonnance. Le grand homme fut vengé.

— Après six mois d'une cour avilissante, après avoir subi tout ce que l'imagination d'une coquette peut inventer de caprices, de désappointements, de cruautés, l'illusion de Rodolphe durait encore, reprit Guerland, il espérait toujours le firix de sa lâcheté. Il ne comprenait pas qu'une femme enrichit l'amour, mais ne lui fait pas l'aumône, et qu'un dédain irréparable est le seul loyer d'un cœur mendiant. Pour détruire son aveuglement, il fallut Uiifc lumière imprévue.

Un jour, il dînait avec plusieurs officiers de la garnison ; chacun parla métier d'abord, femmes ensuite quand les tètes se furent échauffées. Il y eut des indiscrétions, des vanteries, des paris; on afficha des noms, on montra des lettres. Un (îcs convives, pressé sur le chapitre de ses succès, résista d'abord avec cette fatuité qui veut augmenter l'importance du triomphe par l'affectation du mystère. Enfin 1 ivresse l'emporta sur la retenue. — « Vous ne saurez pas le nom de ma dame, dit-il, vous ne blaguerez pas sur son style; mais je puis vous faire apprécier son mérite par l'éloquence qu'elle inspire à mes rivaux malheureux ! » Le chef d'escadron jeta un papier sur la table, une lettre de Rodolphe à Valérie.

— Valérie! répéta Barberin devenu fort attentif depuis quelques insîanfs, c'éiaii un drôle et un fat ! ^

— (>'est ce fat qu'elle adorait ! cet homme ivre, prêt à jeter la réj)utati()n de celle qui l'aimait aux quolibelsj d'un diijcr d'oiiiciiTs,- un sot sans caractère, et qui n'a-l

vait inéme pas le mérite d'une jolie figure. Ce jour-là il était sous la protection de son ivresse; mais le lendemain malin Rodolphe le tua en duel. Par bravadf, l'amant heureux avait à la boutonnière de son gilet un I) )uquet offert par soti rival à Valfiie et qut^ celle-ci lui avait donné comme elle lui doimait les lettres dont sans doute ils riaient ensemble. L'cpée de Rodolphe le cloua sur la poitrine du fat, mais en la retirant il emporta le bouquet souillé de sang. Ce bouquet, le voilà, continua Gucrland en jetant sur la cheminée la touffe de fleurs séchées qu'il avait montrées au bal ; Rodolphe, c'est moi; cette femme, vous la devinez?

En prononçant ces derniers mots, ses yeux d'aigle s'appesantirent sur Rarberin avec une expression si incisive, que celui-ci, malgré son assurance, sentit sa prunelle mollir sous ce regar d ; il baissa la tète ; mais il la releva aussitôt en rougissant de cette soumission involontaire et dit d'un ton insouciant:

— Maintenant, la morale de la fable?

— Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cft honnne, reprit Guerlan I. C'est depuis ce moniLMit (pi't'lle est sujette à ce tressaillement involontaire, à cette irritation nerveuse dont vous vous êtes aperçu. Quehjue temps après, elle de\int veuve, et alla habiter Ninies, je la suivis à Nîmes; elle se sauva à Lyon, je vins à Lyon ; aujourd'hui elle habite Grenoble, vous me voyez à Grenoble. Lue fatalité iiiq»laeable m'attache à elle. Où elle ira, j'irai; où elle vivra, je vivrai. 51a persécution égalera son horreur de moi. En se figeant entre nous, le sang de ce fat nous a collés l'un contre l'autre. Le sentiment qu'elle m'inspire anjourdhuiji- ne puis vous l'exprimer; autant d'amour que d'exé*Talion ; des désirs et d(* l'I^rreiir; je la veux et je la hais. Je donnerais une nioilie de ma vie pour la posseder,je donnerai*

Tautre pour pouvoir la changer en homme pendant vingtquatre heures. Je la tuerais, voyez-vous, comme je lui ai tué son amant. Elle m'a fai. *rop de mal. *

Maintenant, dit Guerland en continuant d'un ton plus calme, écoutez- moi. J'ai été votre témoin. Tan dernier, quand vous vous êtes battu avec Sabierna. Il est certain que vous êtes brave ; vous pouvez donc vous montrer raisonnable, sans qu'on impute cette prudence à faiblesse. Vous n'aimez pas cette femme ; le hasard vous a jeté sur son chemin, un caprice vous y a retenu : n'y restez pas plus long-temps. Croyez-moi, passez outre, mon ami, retournez à Paris : avant d'y être arrivé vous ne penserez plus à elle, et vous trouverez là mille femmes qui vous lûmeront. Laissez-moi celle-ci, j'ai juré que nul ne l'aurait, et qu'elle resterait sans plaisir d'amour en ze monde. Vous passerez sur mon corps pour arriver à elle, ou je vous tuerai comme j'ai tué l'autre; et soyez-en sûr, je vous tuerais, je sens cela. Ma destinée est de détruire ses amants, puisqu'elle ne veut pas de moi. Un noble métier que j'ai pris là, n'est-il pas vrai?

En disant ces derniers mots, il essaya de sourire, mais ce sourire était plus triste que s'il eût pleuré : sa physionomie farouche prit une expression d'amertume, et sa tète se pencha lentement sur sa poitrine par un geste d'accablement. Malgré la légèreté de son caractère et l'antipathie d'une rivalité naissante, Barberin se sentit presque ému en face de cette passion meurtrière et désespérée.

— Mais enfm, dit-il au bout d'un instant, n'avait-elle pas le droit de ne pas vous aimer? il fallait lui plaire et non perdre la tête. A quoi sert une épée en ces sortes de choses ? Vous avez commencé avec elle par un manque d'habileté, et vous continuez ^par une cruauté inouie. Vous, un homme d'honneur, un militaire, vous tuez une

LE NCEID GOIIDIEN !85

einme î car votre conduite n'est qu'un loni; assassuiat, lin coup de poignard serait plus humain et plus généreux.

— Que décidez-vous? interrompit Guerland avec brusquerie.

Horace se leva et fit quelques tours dans la chambre d'un air de profonde réflexion.

— Nous reparlerons de celte aflaire, dil-il enfin. Vous avf'7 fail un app<^l à ma raison, jai^ le malheur de n'en jamais avoir impromptu. A demain.

Puis le jeune officier prit une boutrie sur la cliemmee, salua son hôte, et rentra dans sa chambre.

— L'aventure se complique turieusement, se dit Horace de Barberifi drs qu'il fut si ul. Dali î [>()ur le moment, dormons afin de nous reposer le cerveau.

Dans cette intention pliilosophiqne, il se coucha en récitant le premier chant de la Ihnnafle qui lui remplaçait rojiium en cas d insonmie ; m:ilgré l'excitation de son espiit et rirritati(»n de ses nerfs, il s'»'tiiit endormi du somnHîil des justes avant le soixanlifine vers. Il ne se l'*va qu'h midi et tint conseil avec lui-même eu sbabillant.

— Je n'ai pas trois partis à prendre. A-11«t en avant ou en atTi^re ! Va\ avant, je lrou\e un duel à mort ];i. ,1 • ;.^ I,. tii^. 011 il iiictue, ailrrnalive lort i. y de Valdauii lie vaut-elle Id vie d'un h.

n abord suis^je amoureux ï

La réponse était trè.^-dinicilc. L'expérience* conduit

136 OELVUES de CH. de BERNARD.

souvent au pyrrhonisme. Un très-jeune homme ne doute jamais de la réalité de son amour, la nature en est trop complice; mais ceux qui ont un peu Voyagé par les sentiers fleuris de la galanterie y perdent presque toujours cette foi du cœur qui croit en lui-même, tant il est sûr de sa force et de sa pureté !

— Si je retourne en arrière, ne sera-ce pas une faiblesse ? M'est-ii permis à moi, Horace Barberino dei Barberini, de lâcher pied devant un loup enragé ?

Le jeune officier flotla longtemps entre ces deux propositions sans pouvoir se résoudre à prendre un parti. S'il eût été moins gâté par les femmes, ou plus sérieusement épris, l'emportement d une passion véritable l'eût promptement décidé. Mais sa vanité, beaucoup plus en jeu que son cœur, ne détruisait pas entièrement sa répugnance à verser le sang d'un homme jusque là son ami. Brave par tempérament, la pensée d'un danger personnel entrait pour fort peu dans son incertitude. Cet homme couché en travers de la porte qu'il voulait franchir, et dont il fallait faire un cadavre causait toutes ses perplexités.

Après deux heures de réflexion, pendant lesquelles il se promi na dans sa chambre, il était irrésolu tout autant que llamlet au commencement de son monologue :

— Pas de moyen terme, se dit-il. Il faut sabrer ce pauvre diable pour m'ouvrir le passage ou plier bagage à la honte des gardes-du-corps. Du sang ou de la boue sur mon écusson, jolie perspective ! Je voudrais que la diligence de Paris eût versé en route avec ces deux monstres qui m'ont empêché d'y monter; sans eux je serais très-pacinquement étendu au coin de mon feu dans la rue du Bac, et ce soir j'irais aux Italiens. Je ne peux pas cependant prendre un parti à pile ou face. Si j'allais chez madame de Valdaunaie?

Cette inspiration dissipa rincertitude de Barbcrin. Sans demander son hôte, avec qui le moindre entrelien l'eût fort embnrassé; • 4 :ortit, déjf ûna dans un café ; puis il se diriga vers la rue qu'habitait Valérie.

~ Apn*s son évanouissement d'hi«T, ponsa-t-il. j'ai le droit d'aller demander rie ses nouvelles. La prude mieux corsée ne saurait y trouver a dire.

Il se présenta donc résolument comme si ses entrè\ lui eussent été olTiciellement accordées. L'air embarrassé de la femme de chambre qui vint lui parler, une malle et des cartons au milieu de l'antichambre excitèrent à un trop haut point sa curiosifé pour qu'il se laissât facilement écondiiire ; il insista donc malgré la consigne. Au milieu de la discussion, une porte s'ouvrit en face de lui; sur le seuil d'un petit salon où régnait un demi-jour, il aperçut la figure pAle et altérée de madame de Valdaunaie. San^ écouter la femme de chambre, il s'avança vers la maîtresse avec l'aisance respectueuse d'un homme du monde ; mais d^s qu'il eût refermé la porte, sa contenance toute d'étiquette fit pliceà cette vivacité de maintien qu'inspire la passion et que les femmes pardonnent.

— Vous partez ! s'écria-t-il, et sans me prévenir !

Pour toufe réponse, Vali'rie prit sur la cheminée un paquet parmi plusieurs autres, et le lui présenta. Barberin ouvrit précipitamment cette lettre en lisant son nom sur l'aflrcsse.

Ln jeune femme s'assit s»ir une causeuse, à l'angle de la chemin»''e. la télé appuyée sur srt main, et les yeux vaguement arrêtés sur le foyer; la blancheur inanim-'^e de son visage Hait rehaussée par une robe noire, deuil laprovisf*; ;>a physionomie empreinte de stupéfaction et de terreur di*.fit assez combien la se .Vue dcî la veille avait eu de rel» ntiNM-ment en elle. A <*haqur' in-^tant, sou tressaillement nerveux, drvmuplus fré'juent. li»»ul»!.iit par un

sursaut douloureux ce corps dont la pose languissante annonçait d'extrêmes fatigues.

— Vous croyez donc enfin que je vous aime, puisque vous avez voulu me dire adieu, dit Horace après avoir achevé sa lecture. Puis, au lieu de prendre un fauteuil, il s'assit près d'elle sur la causeuse où ils se trouvèrent serrés comme dans le coupé où leur connaissance avait commencé. Valérie le regarda craintivement en lui jetant un sourire mélancolique, et dit d'une voix taible ;

— Promeltcz-moi de ne pas me suivre, et de ne jamais cliercher à savoir où je serai.

En ce moment, madame de Valdaunaie fut pour lui si belle de tristesse, si séduisante de chagrin et de souf- Irance, que son irrésolution fut finie, et son parti pris; le cadavre de Guerland s'effaça de son imagination, il ne vit plus qu'une femme d'autant plus adorable, que nonseulement sa contenance abattue, mais ses efforts pour sourire et pour paraître calme semblaient demander secours et protection. Il sentit bouillonner dans ses veines tout ce que ses pères lui avaient transmis de sang aventureux. Les vieux patriciens de Venise n'eussent pas renié le garde- du-corps leur descendant lorsqu'il se mit à genoux devant madame de Valdaunaie, les joues colorées et les yeux animés de cette exaltation qui sied à la jeunesse.

— Je sais tout, lui dit il d'une voix attendrie, Guerland m'a tout appris; mais la torture qu'il vous fait subira duré trop long-temps, je vous en déhvrerai, Madame! Acceptez-moi pour défenseur. Vous le savez, autrefois les victimes de quelque odieuse entreprise se mettaient sous la sauvegarde d'une épée; voulez -vous la mienne? Je n'exigerai [)as votre cœur en retour, vous me renverrez quand je ne vous serai plus utile ; oui, je ne réclame que le droit de vous défendre, de me dévouer pour vous, et

* ne veux pas faire succéder la persécution à la tyrannie.

IC ><TAD GORDIEN. l3f

Dites-moi, Valérie, poursuivit-il à voix liasse en serrant la main glacée qu'on lui abandonnait, faut-il tuer cet liomnic? — Je le tuerai, dit-il en voyant qu'elle '^ojaisait. L'éloquence de celte voix vibrante, de ce re^^ard toujours tendre quoique fier avait empêché madame de Valdaunaie de saisir le sens eftrayant des paroles; au lieu de répondre, elle regardait son défenseur; pendant un moment elle oubli i sa position, et rentra dans sa nature coquette et imîjressiblc. Cn orgueilleux plaisir lui caressa le cœur, quand elle vit à ses genoux ce jeune champion qui devait se tenir debout si vaillamment devant les hommes ; il lui plut, et déjà réclat n. lissant de ses yeux promettait des aveux , quand il s'éteignit soudain.

— 11 vous tuera, dit-elle avec l'accent d'une morne conviction. Et sa tête tomba sur sa poitrine, comme par une soumission à une fatalité reconnue, éprouvée.

En ce moment le pas d'un cheval se fit entendre au dehors. Madame de Valdaunaie se redressa, écouta un instant et frissonna ; elle s'approcha de la fenêtre, regarda à travers le rideau de mousseline, sans le soulever, et fit signe à Uorace devenir. Guerland passait dans la rue; en arrivant devant la croisée, il leva la tête, et ses yeux envoyt'îrent un double éclair aux deux amants. La jeune femme, cédant au pouvoir de ce rej^ard, repoussa vivement Baiberin connue si elle eût craint qu'il ne fût aperçu malgré le rideau ; puis elle revint en chancelant jusqu'à la causeuse où elle se laissa toml)cr à demi-morte.

— Il passe tous les jours, dit-ello enfin. Partout où je suis, il passe ainsi. Quand ''mtends son dieval, mon sang st" Lîlace ; et si je ne meurs pas bieulôl, je deN-iendrai certes lulle. Hier au bal vous me trouviez heureuse, jolie; que pensez-vous aujourd'hui de mon bonheur et de ma beauté î

uvemeiit rapide et d'une franchise peu hafemmes, elle se tourna vers la fenêtre pour mbât directement sur son visage. Était-ce oubli complet de coquetterie^ était-ce raffinement ? Peutêtre avait-elle pressenti Timpii^ssion que devait produire sur l'âme généreuse de son chevaleresque ami cette pâleur languissante^, ces yeux rougis et cernés, toute cette doléance de châtelaine victime d'un félon. Cette impression fut profonde. La veille, Horace en la rencontrant dans le triomphe de sa beauté, lui avait fait la cour sur un pied d'égalité parfaite, en homme qui savait le prix de son hommage; en la retrouvant aujourd'hui triste et malheureuse, il s'inclina devant elle sans restriction dans son dévouement, ni retenue dans son offrande.

— Un mot, de grâce, dit-il d'un ton suppliant en réponse à l'humilité réelle ou affectée des dernières paroles de Valérie. Le nom de la ville où vous allez?

Ces mots furent accentués par tant d'amour et de persévérance, que la coquette les savoura malgré la terreur qui l'agitait; elle regarda Barberin, détourna la tête, le regarda de nouveau, eut l'air d'hésiter; enfin, au lieu de répondre, et par une sorte de terme moyen entre un consentement et un refus, ses yeux se portèrent sur une lettre posée sur la cheminée. L'amoureux se pencha, lut l'adresse : A madame de Miolens, à Toulon. — Toulon ! répéta-t-il à voix basse, et la joie sur les traits. Oh î dites, ne me trompez-vous pas?

Les yeux languissants de la jeune femme se ranimèrent subitement et lui lancèrent un de ces regards fugitifs qui semblent promettre d'éternelles tendresses.

*- Piien ne peut donc vous détacher d'une femme mafliemeuse, dit-elle d'une voix dont la douceur révélait un(! reconnaissance anticipée.

Ils s'étaient compris^ sans ou'aucun mot décisif e^it

LE NGELD GORDIEN. Ml

été prononcé. Un vague sourire, qui annonçait la fui dans le bonheur retrouvé, éclaira au nirnie instant leurs visages, t-i le soleil (l'hiver, passant à travers les rideaux, les enveloppa d'un rayon caressant.

— C*est Tespérance ! le ciel est notre complice, dit J'amant en montrant à Valérie la bande d'or qui brillait dans la chambre.

— Vous resterez un mois à Greno])lo, et vous irez ensuite à Paris, repartit madame de Valdaunaie en affectant l'accent tendrement impératif d'une femme qui prend possession d'un nouvel amour.

— Oui, j'irai par Paris, répondit- il en souriant finement.

— Et maintenant, adieu! reprit-elle en lui tendant la main ; et surtout qu'il ne sache pas que vous êtes venu. Dans deux heures je serai partie.

Cette main offerte, Horace la baisa sans qu'elle lui fut retirée; il sortit ensuite par un escalier qui conduisait dans une rue autre que celle où donnait la prinripale porte de la maison. Il sourit en lui-même de celte fausse allure d'amant heureux en se proposant d'en avoir les réalités sur le riant rivage de la Méditerranée. Prudent conune les roués qui n'en sont encore qu'aux senuiilles, il xoulul tromper les soupçons, alla dîner à la pn-fecture, et y apprit, avec un étonnement joué, le dé()art de madame de Valdaunaie, la grande nouvelle de la .soin''(\ Lorsq\\"'J '•entra chez son hùte, il le retrouva seul dans son cabine* »t fut reçu par lui d'un air froidement observalet\r

— A quand notre duel à mort? dit en entrant Rarberin d'un ton dégagé. Vous savrz 'e tour que nous joue cette h(\]o Angi'Iiqiie? Elle nous planto lii connue Koland et Ferrngus au milieu de la lorèt des Ardennes.

— Vous ne suivez pas madame de Valdauraîe ? demanda Guerland sans se dérider.

— Je n'ai pas votre talent pour deviner les traces perdues^ ni votre persévérance à courir après une temme qui se sauve. Je ne suis pas habitué à faire tuir les coëfFes ! Si Tamour de cette belle enchanteresse doit être le prix de la course , le dispute qui voudra ! D'ailleurs , je viens de voir chez ma cousine une petite dame blonde^ madame de Sermeillan, qui a changé le cours de mes idées; celle-là ne se sauvera certes pas plus loin que de son salon à son boudoir. Au mois de janvier^ j'aime mieux une perdrix dans son sillon que cette biche des Alpes avec laquelle le moindre danger à courir est une fluxion de poitrine, sans compter votre estramaçon. Sî vous le permettez, je dresse ici ma tente pour un ou deux mois.

Guerland le regarda d'un air assez incrédule^ mais il il ne fit aucune question nouvelle, et répondit courtoisement à cette demande. L'ex-garde-du-corps, prudent pour la seule fois de sa vie, resta le mois entier à Grenoble, comme le lui avait ordonné la dame de ses pensées. Le trentième jour, assez glorieux de cette raison inaccoutumée, il prit congé de son hôte en prclextant une affaire qui le rappelait impérieusement à Paris.

— Surtout, lui dit Guerland, rappelez-vous mes recommandations. Ne revoyez jamais cotte femme. Ce serait la mort de l'un de nous.

Pour la première fois depuis un mois, Fidée de Valérie était rappelée. Pendant tout ce temps, les deux amis avaient apporté un soin égal à éviter ce sujet dans leurs conversations. Mais ce soin indiquait de part et d'autre une préoccupation, et, en entendant cette phrase, Bar- Lerin crut apercevoir que Guerland l'avait aussi bien observé qu'il avait lui-mêmo observé Guerland. Alors il prit un air étonné pour dir'^ -

LE NCELI) GORDIEN. M S

— Quelle femme ? Ah î madame de Valdauiiaie, histoire ancienne ! Savez-vuus où elle est ?

— Je le saurai, reprit Guerland avec l'accent d'une volonté de fer.

— Cherche ! pensa l'amant en espérant encore jouer <on ami. Elle est allée d'ici à Turin, je vais à Paris ; tu es bien fin si tu devines où ces deux li^^nes doivent se rejoindre.

Trois mois après la séparation des deux rivatnt, au milieu d'une de ces belles nuits du mois de mai, (fui, à Toulon, ont la transparente sévérité di\s nuits orientales, une porte s'ouvrit discrètement dans la rue Saint-lioch. Au soin que mit à la refermer sans bruit le jeune homme qui parut sur le seuil, il était facile de voir qu'il ne voulait pas exposer une lenune aimée aux médisances des gens de province, auxquels les us^i^ts [)arisiens sont inconnus, et qui admettent dilticilenjenl linnocence d'une causerie (luand elle dure jusfiu'au matin. Avant de S6 hasarder au dehors, il regarda de tous côtés, prêta l'oreille ; ne vit rien qui put l'inquiéter, ni aux fenêtres, ni sur le pavé, et n'entendit que le bruit de U mer si sonore par le sileine de la nuit. D'un pas rap <le et ïc^or il des cendit jilors la rue Saint-Kocli juscju'a la place du Charapde-Bataille, traversa les allées bordées d'arbres qui l'entourent, et se diri^'ca vers le port. Au niouiunl où il arrivait à l'angle rentrant où se trouve rentrée de Tars<*nal de iiîMrine, le bruit «l'un \ms attira son aflenlion, et lui fit retourner la télé. Ildiàlingua un homme en\eloppé d'un grand manteau.

— Encore Tespion de la nuit dernière ! se dit le jeune lionnne vivement contrarié par cette rencontre. Je vais lui donner une leçon.

Il s'arrêta en fronçant le sourcil d'un air qui promettait vn accueil peu gracieux au curieux impertinent. L'inconnu s'avança gravement sans que cette démonstration eut l'air de lui causer la moindre indécision. Entre le bord de son chapeau et le pan de manteau jeté sur son épaule on n'apercevait que deux yeux brillants de colère.

— Vous êtes en avance, mon Roméo, dit-il en passant, l'alouette n'a pas encore chanté.

— Depuis quand les mouchards lisent-ils Shakspeare? demanda l'amant d'un ton de hauteur,

— Depuis que les gardes-du-corps se cachent, reprit l'homme au manteau avec un rire dédaigneux. M. de Barberin, votre œil est fatigué et votre bras également. Demain vous aurez besoin de l'un et de l'autre; allez vous reposer.

Barberin reconnut en même temps le son de cette voix, réclat de ce regard, et ces ardenies moustaches qui tranchaient sur la couleur sombre du manteau. Avant que l'espèce de stupeur où cette apparition avait plongé son hoLe se fut dissipée, Guerland s'était éloigné vers la rue lioyale.

— 11 a trouvé la piste, se dit Horace quand il se vit seul, il paraît qu'il y aura des épées ; il faut avouer que o'est un gaillard qui a de la suite dans les idées. Bah ! advienne que pourra ; il m'a donné un conseil d'ami : allons dormir.

Il continua son chemin en bâillant, et arriva bientôt an logement qu'il avait loué sur le Port.

— 0 Henriade ! c'est le cas de me verser tes pavots, s'écria- t-il en se déshabillant rapidement.

Cette prière fut exaucée ; car avant un quart-d'heurc

LE KOEUD GORDIEN. 146

il donnait avec la vaillante insouciance de Turenne sur son canon. Après quelques heures d'un repos dont il semblait avoir j^^raiid besoin, il s'occupa de sa toilette à laquelle il mit ce raffuiement de coqueltcrio des mousquelaircà qui se paraient de leurs plus belles manchettes pour les jours de combat. Son appétit fut inaltérable, et après son déjeuner il sortit, le jarret tendu, la tête haute, en fredonnant l air du Nouveau Seigneur :

Mais en tout, même en amour, C'est beaucoup U'uvoir un jour.

Décidé à ne rien changer à ses habitudes et à voir venir son adversaire, il fit plusieurs tours de promenade sous les allées du Champ-de -Bataille, accosta qiieUjues officiers de marine avec lesquels il avait fait connaissance depuis sou arrivée à Toulon, et finit par entrer dans leur café où il lisait ordinairement les journaux. La [)remière lij^'ure qui s'otlrit à lui tut celle de Guerland assis dans un coin près d'un individu a moustaches e>t à ruban rou^'c, dont la physionomie appartenait à celles (|u'a innnorlalisées Charlet. Les rivaux échangèrent un regard également hautain, et ne se saluèrent pas. Horace parut bientôt complètement absorbé par la lecture du Drapeau Blanc; mai ^ ses yeux seuls y étaient fixés; ses pensées turbulentes voyageaient un peu loin de la feuille royaliste et pouvaient se lormuler dans cette seule phrase :

— A tes oidres, quand tu voudras ! Mais fusses-tu le liable en personne, lu n'en auras jamais rien, même après ma mort.

Pendant queUjue temps les deux jeunes gens, assis chacun dans son coin, restèrent en apparence parfaitement indillerents l'un pour l'autre. Guerland jouait aux échecs avec bon compa-,non. Horace semblait épeler le Drapeau Dl ne en fumant un cigare. Au milieu du café,

t46 ŒUVRES DE CE. DE BERNARD.

un groupe d'officiers de marine causait d'une manière animée. Quelques promotions dans leur arme, annoncées par les journaux du matin, inspiraient à presque tom une mauvaise humeur qui aigrissait leurs interminables discussions sur une faveur dont la distribution tenait plus compte de l'opinion que du mérite.

— Partout règne le même système, fit observer tout à coup une voix dont l'accentuation ferme et sonore imposa le silence. Dans toutes les armes, même injustice : à chaque promotion les vieux officiers de l'armée de terre voient un tas de blancs-becs de la garde ou de la maison du roi leur passer sur le ventre; des beaux-fils qui ont fait toutes leurs campagnes dans les antichambres et ne connaissent de poudre que celle de la route de Gand !

Guerland était debout à quelques pas de Barberin, le toisant par un regard qui semblait ajouter un défi à l'infiulte de chaque 1 parole. Les yeux de tous les témoins de cette scène se fixèrent sur les deux officiers en attendant la réponse que devait inspirer au garde-du-corps un langage dont l'intention était évidente. Sans se lever, le fils des doges frappa la table avec la planche de son journal, comme pour commander l'attention, et dit d'une voix calme au milieu du plus religieux silence ;

— Ayant eu l'honneur de servir dans la maison du m, je regarde comme m'étant personnelle Tinsulte qui vient de lui être adressée. Biarville, continua-t-il en s'adressant à un enseigne de vaisseau assis à une table voisine, je ne vois ici aucun of^cier de la garde, me ferezvous l'amitié d'être mon témoin et de vous entendre avec monsieur ?

— L'affaire est-elle de nature à s'arranger? demanda renseigne en se rapprochant de lui, car cette pi^ovocation à brùie-point m'a l'air d'une ruse de guerre aestinéc à tromper les cuiieux.

LE PiGBlD GORDIEN. 147

— Pas autrement que par lu mort de l'un de nous, répondit Horace. ^

Sans faire d'autre observation, et avec l'impassibilité d'un homme trop habitué à jouer sa vie pour s'étonner de quelque chose, le marin aborda Gueriand et son compa^on, causa quelque temps avec eux à voix basse, et revint près de son champion qui avait repris tranquillement la lecture du Drapeau Blanc.

— Les gardes-du-corps passent pour de bonnes lames, dit tout bas Biarville ; je ne connais pas votre force, mais je sais que ce Gueriand est un pilier de salle d'armes ; j'ai donc pensé que le pistolet vaudrait mieux. Il fait un joli temps. Que diriez-vous d'une petite promenade en rade jusqu'à la Seyne ? Quand le vin est tiré, mon avis est de le boire frais.

— Menez-moi boire, répondit Barberin.

— En ce cas, je vais chercher mes pistolets de combat et dire un mot au chirur^Mcn de VAjax que je vois là-bas au bout du Gham|>-de-Bataille. Soyez dans un quartd'heure sur le port.

Horace avait rencontré dans madame de Valdaunaie Vange calomnié, qui dédai^me de répondre à la calonniie. Valérie avait garde 1 histoire de sa vie pour qui pouvait l'entendre sans devenir un juge ; elle avait vu dans Barberin une alliance aus.>i belle aux yeux du monde (ju elle était magnili(|ue pour le cœur; et si Tamaiit a\ail souffert, l'epuux espérait un si riche avenir que 1 honune >'élail toujours effacé. Mais le garde-du-corps redevint honune, et ne voulut pas quitter sottement la vie. Il saisit donc Biarville par le bras, et larièla.

— Non, pas aujourd'hui, dil-il en suunaiii. (ihacun a >e8 caprices; pour moi, je n «^aurais me battre entre mes repas. Arrangez lallaire pour demahi malin, à sept heures je serai chez vous.

Sans faire d'objection, le marin communiqua ce nouvel arrangement au couple ennemi. En apprenant ce délai de vingt-quatre heures auquel il ne pouvait s'opposer^ et dont il^crut deviner la cause, Guerland retint avec peine un geste de fureur. Il sortit du café en essayant de foudroyer par un regard son adversaire, qui, négligemment accoudé, le salua au passage par un sourire où il concentra la pitié que les riches témoignent aux pauvres. Une demi-heure après, Barberin sortit à son tour, alla sur le port, loua un petit rafiau qu'il gouverna lui-même, et se promena long-temps à travers la rade. Tout en ramant, il fredonnait le motif du Nouveau Seigneur, dont la mélodie s'était logée dans son cerveau, sans doute parce que la philosophie des paroles résumait, en deux vers, toutes ses pensées. Quand vint son heure d'aller chez madame de Valdaunaie, il s'y rendit, et se montra gai. La scène qui venait d'avoir lieu, le duel du lendemain semblaient exalter son esprit au lieu de l'assombrir, et donnaient à l'expression de son amour une grâce et une vivacité nouvelles. Mais l'exagération de cette amabilité lui fit manquer le but. Au lieu de s'animer au feu do la conversation de son ami, Valérie, plongée depuis le matin dans une invincible mélancolie, devint de plus en plus triste et pensive, et son abattement finit par se changer en inquiétude.

— Il vous est arrivé quelque chose ? dit-elle éclairée par une divination soudaine, j'en suis sûre, ne me trompez pas. Ordinairement, vous n'êtes pas joyeux quand je suis triste. Si vous prenez tant de peine pour me cacher votre pensée, elle couvre certes un malheur; je connais votr.e générosité. Répondez-moi, je veux tout savoir. ^ — Je veux ! Voyez donc qu'elle reine impérieuse je me suis donnée, répondit Barberin en lui caressant les cheveux ; mais vainement il chercha par la tendresse d^

LE NOEID GORDIEN. 1 40

SCS manières à dissiper le soupçon naissant de Valéi io «'l \ faire éclore dans son cœur ces impressions enclianletesses qui elîi>'"ent toutes les autres.

— Horace, répondez-moi î reprit-elle en résistant à îette séduction. Dites-moi ce que vous pensez?

— Je vous aime, voilà toute ma pensée...

Son sourire avait une grâce si pénétrante, quVn tout autre moment madame de Valdaunaie n'eût pas eu la Ibrced'en demander plus; mais la voix du pressentiment l'emporta sur les mensonges de l'amour.

— Vous me trompez, dit-elle, il est ici!

Horace essiiya inutilement de sourire; il sentit s'étaler bur son visage une rougeur ardente.

— Toujours ce cauchemar ! s'ecria-t-il pour expliquer la soudaine ébullition d'un sang trop véridique. Mon amour n'est donc pas assez puissant pour vous guérir de cette folie? Si vous m'aimiez, penseriez- vous à lui?

Par une sorte de boudi'ric, mais on réalité pour se soubtiaire au regard prolbnd par lequel Valérie le pénétrait jusqu'au fond de l'Ame, il se leva, s'approcha de la fenêtre; mais il se retira aussitôt, et la referma : il avait aperçu, sous l'allée du Champ de-Bataille, Guerland immobile, les yeux fixés sur la maison de madame de Valdaunaie. Comprenant l'inutilité d'un mensonge qu'un seul regard au cK-hors pouvait confondn», il vint st^ rasseoir auprès de sa future femme, l'enlaça doucement de ses bras, lui prit les mains, et après une muette étreinte dont un sourire plein de sérénité augmentail encore la tendresse :

— Il est ici, lui dit-il; mais pourquoi pâlir et trendiler? ne suis-je pas pr^s de vous? Quand vous étiez seule et sans protection, sa présence devait vous effrayer, je le comprends; maintenant que pouvez- vous craindre? ne suis-je pas là? Avoir peur d«î lui, cVî>t me croire incapa-

\)le de vous défendre. Le jour où vous m'avez pris pour chevalier, vous ne me ) :^t.*piiaicz Das ainsi, Madame.

Il se laissa glisser d ses genoux sans rompre le tremblant collier par 'equel il l'avait enlacée. Valérie, les joues couvertes d'une pâleur mortelle, restait immobile entre sesbras^ froide et insensible à tout ce qu'il lui disait pour lui communiquer son courage.

— Vous l'avez vu? demanda-t-elle faiblement après un long silence.

— Oui, nous nous sommes rencontrés. Mais ne pensez donc plus à cet homme. Regardez-moi et dites-moi si vous m'aimez mieux aujourd'hui qu'hier.

— Et vous devez vous battre ?

— Quel enfantillage ! ne sommes-nous pas amis!

— II est ici pour vous tuer, interrompit Valérie avec véhémence. Écoute, Horace : tu sais que s'il te tue, j'en mourrai. Veux-tu que je meure ? Si je te dis : Ne va pas à ce duel ; partons ce soir pour l'Espagne, pour n'importe quel pays où il ne puisse nous retrouver ; si je dis cela, mon Horace, m'obéiras-tu ?

Barberin secoua la tête en lui jetant un sourire mélancolique.

— Ferais-je une action qui m'attirerait votre mépris?

— Ah ! j'ai donc deviné ! dit-elle d'une voix profonde et altérée. . . Quand vous battez-vous ? Est-ce aujourd'hui?

— Aujourd'hui î voulez-vous me chasser ? Je suis si bien près de vous !

— Jurez-moi sur votre honneur de rester ici jusqu'à demain, lui dit-elle en se levant par un mouvement où éclata son despotisme de femme aimée.

— II n'est pas besoin de serment répondit le jeune homme en souriant d'un air fin; depuis longtemps je désirais cette grâce, pourquoi faut-il que je la doive à la peur ? Mais vous allez au bal chez madame de Miolens ?

LE NCECD GORDIEN. Ul

— Ainsi, vous vous l)attez demain, se dit à elle-môme Valérie, les yeux fixi's sur le parquet, les lèvres fixMnis- Kintes. et se passant machinaleuient la main sur le front, comme i)uur dissiper \7ar cette pression magnétique le chaos de mille pensées confuses.

— Oui, j'irai au bal de madame de Miolens,

enfui d'un air n*veur; mais je reviendrai de bonne heure. Vous m'attendrez, sans sortir : j'ai votre parole, y manquer ce serait renoncer à moi, continua-t-elle avec ime étrange énergie. ^^

— Voulez-vous m'enfermcr?dit Horace en riant, emj)ortez la clé de votre chambre dans votre bouquet.

A ce mot de bouquet, la jeune femme frissonna. Hora\ comprit sa gaucherie et s'eftorça de la réparer. Valérie, rassurcHi par la promesse que son amant lui faisait de ne pas sonii-, ou feignant de rôire, reprit les manières tendres dont elle lui avait fait une habitude. Elle n'épargna rien pour adoucir et charmer la cajjlivité de celui qu'elle nommait en souriant bon prisonnier. Elle l'entoura de ces attentions pleines de raffinement et de cAlinerie par lesquelles les femmes se font tout pardonner. Dans les moindres nuances de sa conversation, dans les gentils arrangements de leur dîner en téte-à-téte auxquels elle-même présida, enfin, dans les plus petits événements de cette journée qui pouvait être pour eux la dernière, elle déploya d.s trésors de séduction encore inconnus à celui qu'elle n'avait jamais voulu traiter en amant. Jamais elle n'avait paru si séduisante.

— Pauvre Valérie ! se dit Horace. Est-elle enfant î une promesse la rassure, un mot la trompe, et Guerland rroy.iit la connaître î Demain peut-être...

Il chafv>a cette pensée du lendemain, poison amer qui gcrii»" dans le fruit de toutes nos joies; il ne songea plus qu'.'U bonheur inelïable du présent cl rendit h sa U'ile

Ihl ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

maîtresse passion pour passion. Cette journée enfin fut de celles qui font dire aux amants : Une encore et mourir î Quand l'heure du bal fut venue, madame de Valdaunaie se fit habiller. , Avec la dextérité d'un homme, qui n'est pas neuf à pareil métier, Horace mit la dernière main à la toilette de celle qui devait être bientôt madame de Barberin, changea selon son caprice la disposition des fleurs et des cheveux, lui mit ses gants, non sans baiser bien des fois les bras ronds et satinés qui lui étaient abandonnés languissamment. Une vive rougeur colorait le visage habituellement pâle de Valérie, rehaussait l'expression de ses yeux et donnait à sa beauté une expression de vie inaccoutumée.

— Ange, lui dit son amant lorsqu'elle partit, je vais être jaloux jusqu'à ton retour !

La jeune femme baissa la tête sans répondre, et se refusa au dernier baiser qui lui lut demandé ; puis, enveloppée dans une pelisse qui la cachait en entier, elle sortit et enferma Horace dans sa chambre. Un moment après, le roulement d'une voiture annonça son départ.

Fidèle à son insouciante philosophie, l'amant s'étendit sans gêne sur un divan où il ne tarda pas à dormir en homme qui ne sait s'il retrouvera jamais un sommeil aussi voluptueux, même bercé par l'espérance. Madame de Valdaunaie avait fait monter sa femme de chambre avec elle. Quand, après avoir traversé plusieurs rues, la voiture entra dans celle où demeurait madame de Miolens, Valérie tira violemment le cordon.

— Où ui'avez-vous dit qu'il logeait, Justine? demandât-elle d'une voix sourde, je ne me le rappelle pas, je n'ai plus de mémoire.

— A riioleldu Lion-d'Or, Madame, répondit la femme de chambre aussi iroubl(i(3 que Tétait sa maîtresse ; sur une petite place à cinquante |)as d'ici.

LE NCEl'D CORnit:N. 15J

— Cosi hion, attendez-moi, dit madame de Valdaunait en descendant.

Puis, sans permettre à son dompsfique do la suivre, elle s'éloipjna rapidement. Il était onzf^ heures; l»'s rucf étaient dc^ertos ; la cloche du co'.ivre feu, vieil u<n^e encore ohservé dans quelques villes, achevait lentement sa sonnerie luguhre. Au dernier coup, la pauvre femme frappait à la porte de l'hôtel du Lion- l'Or.

— Monsieur le chef d'escadron Guerland ! dit Valérie d'une voix br^ve au domeslique qui vint ouvrir.

A la vue de cette femme, enveloppée de la tête aux pieds dans un manteau, et qui ne laissait apercevoir que ses yeux brillants sous son capuchon, le laquais fit

un pas en arrière : — Au numéro cinq , madame ;

monsieur ne veut recevoir personne , s'écria-t-il, en se rappelant sa consigne; mais l'inconnue mystérieuse avait passé devant lui Ic^'ére counne une ombre.

Assis devant une table sur laquelle? étaient éparses plusieurs lettres dé] i terminées, Guerland écrivait peut-être son testament ; plusieurs papiers venaient d'être brûlés, car des pellicules noiiiVires vollig«'aieul au moindre courant d';«ir, et la chambre était parlutnée par une forte, senteur de cire h cacheter. Malj^ré la lueur de deux hou gies, l'œil pouvait à peine distingu«'r dans un com un porte manteau entr'ouvert, sm* \r lit deux épécs liées ensembh* par leurs ceinturons, et sur la cheminée une bolleà pistolets. Au bruit de 1 1 purt'* qui ^'(Ulv^ait sans qu'on eût frappé, rofli'iLT rct «urn.i la lélc. Sii surprise et son émotion funn» t- ''e-, qu'il lais.>a écliapiKTun cri.

154 CEUVTÎES DE CIÏ. PE BONARD.

Madame de Valdaunaie se tenait immobile devant lui. Son manteau glissa, elle apparut à découvert dans le frais éclat de sa toilette de ba.'comme une étoile dévoilée par un nuage. Son visage, coloré par la fièvre, reflétait les teintes roses de sa robe, et ses yeux, fixés sur son persécuteur, exprimaient la fermeté qu'inspire parfois le désespoir. Malgré la grâce de cette apparition, Guerland ne ressentit ni vanité, ni bonbeur, mais une sorte de terreur' mystérieuse. La présence de Valérie dans sa chambre à cette heure, était un événement tellement inattendu qu'ail eut besoin d'un effort de sa raison pour se persuader qu'il n'était pas le jouet d'une vision surnaturelle. Après quelques instants d'une contemplation mutuellement silencieuse, Guerland se leva enfin. La jeune femme l'arrêta d'un geste.

— Valérie ! s'écria l'amant dédaigné à qui un seul regard avait fait reprendre le collier de son ancien servage.

— Avant de me parler, écoutez- moi, dit madame de Valdaunaie d'une voix altérée. Peut-être ai-je des torts envers vous; ces prétendus torts, je me les reproche amèrement; s'ils justifient votre cruauté, sans doute ils ont été bien grands. Il y a trop longtemps que dure le supplice auquel vous m'avez condamnée. Je n'ai plus ni courage, ni volonté ; vous m'avez brisée sous votre main de fer. Enfin, que voulez-vous de moi ? Ma vie ? prenezla, je me mets à votre merci.

. Elle s'avança vers lui par un mouvement plein de dignité, et de l'air assuré d'une victime qui sait noblement présenter la tète.

— Votre \ie ! répondit Guerland en souriant avec amertume, vous savez bien que, même en ce moment, s'il vous tiillait la mienne, je ferais peut-être la folie de vous la donner. Ce n'est i)as votre sang que je veux^ Valérie.

LE ^CELD GORDIEN. 155

— Cost le sien, n'est-ce pas ! s'é«"'.ria-t-ellc; vous voulez le l'ier [larce qu'il m'aime. Eh '>ien ! vous me tuerez du môme coup ; je l'aime aussi, mo'i. et s'il irjeurt. je mourrai.

— Il y a trois ans, éles-vous morte ?

Cette réponse, prononcée d'une voix ironique et implacable, loin de l'étonner, la trouva calme ; elle sourit dédaigneusement.

— J'avais vingt-deux ans, dit-elle, j'étais la femme d'un vieillard ! les g«'ns fai!)les sont impitoyables ; mon mari fut d'une bonté divine, et vous '...

— Madame, les femmes oui toujours raison; je suis faible comme un enfant qu md je vous vois, mais seul, j'écoute mon épéc.

A ces mots, l'idée du «langer qui menaçait Horace fit tomber madame de Valdauiiaie sur ses genoux, pour implonr la pitié de l'homme qu'elle avait jadis courbé devant elle comme un esclave.

— Oh ! ne le tuez pas ! dit-elle avec angoisse et désespoir ; ma vie ne peut-elle suffire à votre haine ?

— Ou ne tue pas les femmes et je n'ai point de haine, répondit (iuerland, dont les yeux ardents avaient soudainement changé d'expression. Malgré les ellorls de Valérie pour rester à genoux, il la releva.

— Je vous aicne, rej)rit-il d'une voix pnifondémenl émue, je vous aime comme personne n'a su et no saura jamais vous aimer. Vous pouvez racheter la vie de cet homme.

Madame de Valrlaunaie comprit ces paroles et le regard qui les accomj);iguait ; elle ne détourna pas les yeux, ses joues ne se roiorèrent pas : il est des dévoufuieuls dont l'exaltation domine les vulgaires émotions de lu pudeur.

— Juroz-moi, dit-elle, parle stîrment (pie vous

^o6 CZUYiîES Di^ Cli. DE BERNARD.

pectcz le pluj, que ce duel n'aura pas liou, ni demain,

ni janiais.

— Il est gentilhomme et je suis soldat, la provocation

a été publitiue, répondit l'olTicier d'un air d'embarras qui remplaça un instant le triomphe naissant de ses yeux et de son sourire.

— Votre réputation vaut-elle plus que la mienne ? lui dit brusquement Valérie. Je veux votre parole, sans réserve, sans ambiguïté ; vous avez provoqué ce duel, c'est à vous de l'empêcher. Demain vous d'.înncrez les satisfactions et vous ferez les excuses qu'on vous demandera. Personne ne vous accusera de lâcheté. Jurez-moi cela sur votre honneur, et je vous... croirai.

— Je le jure sur mon honneur, et sur mon amour, répondit Guerland enivré de son bonheur. Puis il reprit aux pieds de la jeune femme cette place où si longtemps ?1 avait prié en vain ; cette fois c'était un maître et non un esclave qui se mettait à genoux.

Quand madame de Valdaunaie rentra ch^'z elle, à deux heures du matin, elle trouva Horace profondémfmt endormi sur le divan. Elle alla s'asseoir loin de lui dans un coin de la chambre, et pleura longtemps en gardant sur la bouche un mouchoir pour étoufler ses sanglots. Sa douleur, à la fin, déborda en larmes si amères, en gémissements si convulsifs, que Barberin se dressa sur son séant.

— 11 n'est pas sept heures ! s'écria brusquement le jeune homme. Il se leva, ouvrit un des volets et vint regarder l'heure à la pendule ; ii aperçut alors Valéi ie qui E'approc-,hMit de lui, les yeux secs, un sourire sur les lèvres.

— Ah ! vous rn.'avez laissé dormir, lui dit-il uvec un accent de tendre reproche, et isiaintenant voici le jour, il faut vous quilLer.

— A ce soir ! dit-elle en se jetant dans ses bras et en

LE KOEL'D GOUDIEX. IS7

répondant à IVtreinte ardente qui raccueillit par une étreinte non moins pa^isiiinnée.

— Ce soir l pensa B.uberin, reviendrai-jece soir ? Bah ! chassons cette sensiblerie larmoyante; elle amollit les nerfs et obscurcit la vue. En ce moment , il s'a^^A d'être ferré sm* la feinte de seconde et sur le contre de quarte. Quel!*' soMi^r- ! je me bals au pistolet ; il s'a-,it de ne p>ts avoir la berlue.

— A ce soir, mon ange ! à ce soir, ma vie ! dit-il encore une fois, et, prenant aux lèvres de sa maîtresse un dernier baiser comme pour en aspirer l'ûme, il s'é* lança hors de la chambre.

— Il vivra î s'écria madame de Valdaunaie, lorsqu'il fut sorti ; mais moi ! je mourrai, sans être regrettée.

Quand la femme de chambre, inquiète du silence profond ipii régnait dans l'appartement de sa maîtresse, y entra pour faire son service, Valérie gisait sur le parquet froide et inanimée.

Le s^jir était venu, lorsqu'elle sortit enfin ae son évanouissement. Sou premier mot, qu'on prit pour une divagation du délire, fut de demander s'il y avait dans le port quelque navire près de partir. L'idée de fuir jusque dans une île déserte cet homme acharné dans sa poursuite et dans sou amour, se lit jour avant toute autre «lans le chaos de sou es[)rit. Une réllxiou de prudence, presque aussit(^t éclose, l'empêcha d'insister sur celte question. Importunée des doins. qu'on lui prodiguait, elle voulut être seule, et renvoya jns4|u'à sa f«'mme de cluunbre.

La nuitcomniençait, elle se mit à la fcuèire. Là, cachée par la persicnne, elle resta le front dans ses mains, abfniée dans une rêverie pleine de tristei>se et d'abultement, au milieu dr. laquelle piu>sait à cha(|Ui instant comme un sprctre la liguie passioimée et meurtrière de Guerland Lue foi sans bornt's lians le s^rrment qu'il lui 4. 10

158 ŒUVRES DE CiJ. DE BERKAî;D.

avait fait, un affreux pressentiment d'avoir été trompée par lui, jetaient son âme dans tes émotions extrêmes de la confiance et du désespoir. Malgré l'obscbiion de cette vision, ses'yeux par une perspicacité machinale, ne perdaient rien de ce qui se passait dans la rue, et suivaient avec une anxiété promptement changée en désappointement, chaque homme dont la tournure lui rappelait celle de Barberin. Peu à peu, les passants devinrent plus rares, les boutiques se fermèrent, et les lumières des appartements commencèrent à disparaître. La cloche annonçant la fermeture des portes de la ville de guerre avait cessé depuis longtemps ; minuit enfin venait de sonner, minuit, l'heure de l'amour et de la tombe; l'heure à laquelle Horace, bravant la surveillance et la jalousie, venait chaque soir causer avec elle. Au dernier coup, Valérie se retira de la fenêtre avec un mouvement de joie ; elle avait aperçu celui qu^'elle attendait, se glissant silencieusement le long des maisons ; elle avait reconnu son pas muet pour tout autre, sa démarche et ses précautions infinies. En sentant près d'elle celui qu'elle aimait et dont elle avait si chèrement racheté la vie, son cœur se ranima; le sang, que la terreur y avait refoulé, en jaillit et fit courir dans ses veines une chaleur nouvelle. Un vague pressentiment d'être délaissée par Horace s'il savait jamais la vérité, et de trouver l'ingratitude pour prix du dévouement ; la purification qu'il semble alors si naturel à une femme de demander à l'amour ; peutêtre l'avidité du bonheur qu'elle voulait en le sentant près de s'évanouir, triomphèrent de la retenue qu'elle avait^^ jusqu'alors imposée à sa tendresse pour la légitimer. Sans prendre de lumière, elle se précipita, impatiente de presser la main d'Horace, traversa* son cabinet de toilette, ouvrit une porte donnant sur un escalier dérobé, et se jeta dans les bras de l'homme qui entrait :

— Horace ! s'écria t-clle en rélreignant avec force.

— Valûric ! répondit une voix dont le son courut dans toutes ses veines comme un sang glacé.

Madame de Valdaunaie tomba dans les bras de Gucrland , qui la porta dans sa chambre, l'assit sur un fauteuil, vint refermer les portoi;, et se rapprocha d'elle avec le sourire affreusement iionique qu'elle lui avait vu une fois, le jour où il avait tue son promi«M* rival. Immobile dans la position où il l'avait placée, Valérie le regardait d'un œil stupide.

— Voilà une clef que je vous rapporte, dit-il lentement, il est imprudent de livrer ainsi l'accès de son appartement.

— Horace ! balbutia madame de Valdaunaie , comprenant à demi le sens horrible (le celte clef donnée à l'amour, et rendue par la vengeance.

— Voici votre portrait, reprit Guerland de sa voix impassible. Et il lui présenta un médaillon suspendu à un*' tresse de cheveux, sur lequel on dislinguait quehjucs taches rouges.

— Horace ! dit Valérie, en se laissant glisser à genoux devant le meurtrier.

Guerland la contempla en paraissant aspirer par son regard une vengeanctî qui réparait tous les tourments qu'il avait soufferts. Il la laissJi à genoux. Jailis il s'étail mis aux pieds de ej-lle feiiurt^ elle l'y avait laisMî.

— L'aimiez-vous autant c^dJ l'autre ? demanda-t-il enfin avec un impitoyable sou?:re.

— Horî»ce ! dit la malheureuse fenune.

— Le cimetière est au-delà df^ IJces, au pied de la niont.igiR; de Pharon , reprit l-il en montrant la rue Siiint-Koch. Demain, soyez à votre fenètr<' comme aujourd'hui, vous M'rrez p.ixM r lloia'c. A (juand le troi-

sième, madame ? continua-l-il en se peiichanl à Toreille de Valérie.

Un léger tressaillement annonça que madame de Valdaunaie n'était pas morte.

— Je t'ai trompée, dit Guerland en la serrant dans ses bras; j'ai trahi mon serment, car avant celui-là j'en avais fait un autre. Quand tu ne m'appartenais pas, je voulais tuer ton Horace ; maintenant que tu es à moi, comment as-tu du croire que je te rendrais à lui? A moi, maintenant Valérie ; à moi seul ! je saurai te garder comme j'ai su te conquérir.

En mil huit cent trente, Gu rland avait repris du service après la révolution de Juillet et commaniait un régiment de chasseurs à Strasbourg. Il était marié, sa femme était madame de Valdaunaie.

- Un jour, au milieu d'un bal, Biarville, l'officier de marine, témoin de Barberin, la reconnut au bras de celui qui avait tué le descendant des doges au moment où s'apprêtaient les joies du plus heureux mariage dont une femnie se soit plue à tresser les nœuds. Dans ^un excès d'indignation qu'il ne put contenir, il raconta à plusieurs personnes ce qu'il savait de cette aventure, et madame la baronne de Guerland devint le thème d'une conversation où fut répétée sur tous les tons, cette s/snience de Shakspeare ; ^Frailtyl thy name is womani

— Docteur, à quel organe secret, à quelle protubérance cérébrale attribueriez-vous la conduite inouïe de cjîte femme? demaiida un jeune homme curieux de phrénologie à un vieux médecin, dont le regard noir cl vif

annonçait au proniicr coup-dœil un caustique et pénérant observateur.

Le (lorltur secoua la tête à plusieurs reprises d un air railleur.

— Les passions, dit -il, se remplacent et se détruisent Tune l'autre dans Tordre moral, comme les créatures se dévorant dans l'ordre pliysi(pie; les jeunes tuent les vieilles, les furtes les labiés, les grandes les petites. La femnje est très-logique dans cette constante transmutation que vous nonnnez caprice et légèreté. N'imitet-elle pas la Nature? Après la coquetterie qui est la floraison de l'esprit, et l'amour qui est celle du cœur, tout diins l'ùme n'e'st pas éclos. Il y reste toujours quelque germe pour les [)a$sions d'un ordre plus rafliné, arcanes incompréhensibles au vulgaire. Qui sait? madame de Valdaunaie date peut-être sa vie la plus heureuse et la, plus enivrée du jour ou l'a conquise cette main de fer, deux fuis baignée dans le sang de ses premières amours. La terreur mêlée au plaisir est une source à la(|uelle il est donné à peu d'êtres de s'abreuver; [nais ceux-là s'y grisent.

— D'ailleurs, dit un jeune écrivain (pii, par hasard, se trouvait à Strasbourg peut-être pour y observer les Alsaciennes, mon ; ini, (jiii te dit (pie celle l'einme n'i pas conçu (juehpie vengeance î Ileg.irdele colonel ; cherche le courage dans cet œil éteint. Je lui donnais soixante ans, et M. de Biarville prétend que Guerland n'avait que trentedeux ans lors de son duel h Toulon. L'avez-vous \u jamais souriant ? Qui a raison de la Justice sociale qui coupa une tête d'un coup, ou de la loi sauvage en vertu de laquelle les Natchez s'amusent des soiiirianceâ qu'endure l'ennemi atitic hé au poteau, et dans la chair dinjuel ils ont planté d'innombrables allumettes? Celle femme me semble implacable comme la justice du sauvage. Son

mari n'est-il point pâle et débile comme elle Tétait jadis? Autrefois elle se mourait^ aujourd'hui voyez le colonel.

— Ont-ils des enfants ? demanda le jeune homme.

— Ah ! vous êtes médecin, dit le docteur en le saluant.

Un mouvement agitait la foule qui se séparait devant le colonel emmené presque évanoui. Sa femme le suivait en exprimant une tendresse qui ressemblait à la précaution avec laquelle une lionne emporte sa proie dans sa gueule pour l'achever dans son antre.

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