SON ÉVOLUTION VERS LA LIBERTÉ RYTHMIQUE
Lafonnc viiicta, niesuréc, apparaît la première, sans aucun doute, dans l'histoire de la poésie et de la musique antiques. La raison de cette priorité est très compréhensible; cette forme d'art est la plus simple, la plus facile à saisir.
Le poème homérique, à la fois poétique et musical, nous la présente, vers le x<^ siècle avant Jésus-Christ, dans son état parfait.
'U lit-xainètre épique (ou héroïque) en est le type classique. Ses battements sont réguliers, équidistants ; ils .sont basés sur le genre égal, c'est-à-dire sur des dactyles (- u»j) et des .spondées (- -), en langage moderne sur des mesures à 4/8 ou 2/4 répétées six fois de suite :
Les vers eux-mêmes .se succèdent avec régularité, tous sont de même longueur, 24 temps. C"est le triomphe du rj'thme mesuré : égalité des pieds, égalité des vers.
Deux moyens sont à la disposition du poète pour introduire quelque variété dans cette égalité :
a) il combine, il mélange les mesures dact3iiques et les mesures spondaïques;
b) il change la place des coupes, ou césures, dans chaque vers ; car l'hexaiTiètre se compose de deux membres ou cola.
Mais les mouvements syllabiquesà l'intérieur du vers, pas plus que les différentes places des coupes ou césures, ne changent rien à la noblesse, à la régularité de la marche. L'équidistance des temps marqués est ici de règle (i).
La première atteinte à cette régularité se produit probablement
(i) On sait que I hcxaniùtre des Grecs fut introduit à Rome par Ennius (239 •(■ 169). (Cf. H.AVET, Métrique, p. 46.) — Cette observation a son importance pour montrer le lien qui unit l'art grec à l'art latin, et celui-ci à l'art L-régorien.
LE RYTHME LIliRE DANS E'ANTIQUITÉ. 7
dans la succession des vers par 1" invention àw pcutanieîrc (vers 700, Callinos, Archiloqiie).
Ce vers, dactylique comme l'hexamètre, est un peu plus court; ce détail seul nous intéresse. Ces deux vers réunis forment un distiqiic, petite strophe de deux A'ers inégaux. « C'est le premier pas de la poésie épique vers la poésie lyrique (i) ».
Nous mentionnons seulement au passag'e les dilïérentes modifications intérieures de l'hexamètre, et celle des vers anapestiques, aussi à 4 temps; de même, les diverses espèces de vers du genre double, trochaïque (- *^) et iambique (^' -). Tous ces vers, dans les temps plus anciens, se composaient de pieds cgau.\\ qui ne s'associaient qu entre eux; ils appartiennent au rythme strictement mesuré.
Mais bientôt une évolution se produisit; les poètes musiciens ne tardèrent pas à se relâcher de ce premier rigorisme. De nouvelles idées, de nouvelles mœurs, de nouvelles passions, de nouveaux besoins amenèrent de nouvelles formes métriques et musicales, s'écartant de plus en plus de la régularité primitive; a^•ec le temps, elles s'accrurent, se développèrent et \arièrent jusqu'à l'intini.
Et c'est précisément dans ce mélange des éléments rythmiques inégaux : pieds, vers, strophes, systèmes, quest la caractéristique du rythme libre. C'est lui seul qui fera l'objet de cette étude, lui seul qui nous occupera désormais.
Pour plus de clarté, nous étudierons séparément cette liberté du rythme poétique de l'antiquité :
1° dans le groupement des pieds à l'intérieur du vers,
2° dans le groupement des vers entre eux.
Puis dans un troisième paragraphe, nous verrons, d'après les auteurs, les relations qui existent entre la poésie et la prose métrique.
/" MÉLAXGE DES PIEDS A L'INrÉRIEUR DU VERS.
()ue le mélange des pieds à .'i et 4 temps se réalise dans la poésie ' gréco-latine, il sutlit, pour s'en persuader, d'ouvrir un traité de
(l) Plessis, Métrique, § 113. — Ce fut aussi Ennius qui introduisit à Rome le pentamètre.
métrique. La seule division de celui de M. Masqueray (i) est très suggestive.
Trois parties :
mètres simples (n°' 14-295);
mètres composés (n""* 296-319);
mètres mélangés (n°^ 320-324).
Les mètres simples sont ceux qui ne font usage que du même rythme dans toute leur étendue; nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Les deux dernières divisions seules nous regardent, au point de vue de la liberté, et du développement de Tidée rythmique chez les Grecs. — Voici comment M. Masqueray les introduit :
«Jusqu'ici, tous les vers étudiés (mètres simples) sont composés, en principe, de xwAa (de membres) d'un seul r^'thme. On eut vite l'idée de mélanger dans /'étendue d'un même vers des y,Ci/.y. différents. Ainsi furent créés les mètres composés^ [xi-zpy. è-'.^Wiz-y.. Dans ces mètres, chaque élément isolé n'admet qu'un seul genre de pieds, et cependant les pz'eds ne sont pas les mêmes dans retendue du vers, parce que des xw).a de plusieurs rythmes y sont réunis.
«Au témoignage d'Héphestion, Archiloque [vii^e s, av. J.-C] fut l'inventeur des métrés composés. Les fragments de ce poète ne contiennent pas encore de mètres mélangés, de logaèdes. Ainsi les premiers ont précédé les autres. Et cela est naturel. La réunion de detix membres différents en un seul vers est plus simple que celle de différents pieds en un seul membre» (2).
A. Mètres composés.
Les vers composés sont ceux qui admettent deux membres de rythme différent; dans chaque vers composé, chacun des deux membres se caractérise par son r}i:hme spécial : le premier a-t-il quatre temps, le second en aura trois, et vice-versa.
Ces sortes de vers ont reçu, dès l'antiquité, un nom très expressif : \ers asynartctes (traduction littérale : vers non reliés
(i)" Traité de métrique grecque.
(2) Ibid. p. 299, n°^ 296 et 297.
ensemble). M. A. Croiset les appelle « vers désunis » , M. L. Ha vet ( i ), « incohérents », ou « indépendants. »
Voici trois exemples de vers désunis (asynartètes) : 1°). h'arckilochien majeur, composé d'un tétramètré dactylique et d'une tripodie trochaïque, c'est-à-dire de 4 mesures ou pieds à 4 temps (4/8) dans sa première partie, et de 3 mesures à 3 temps (3/8) dans sa seconde :
Tétramètré dactylique
Tripodie
trochaïque
2°). Vers élégianibiquc, composé d'un trimètre dactylique catalectique in syllabas (2) et d'un dimètre iambique, c'est-à-dire de trois mesures à 4 temps sauf les deux derniers temps, et de 4 mesures à 3 temps.
Trimètre dact3iique catalectique in syllabas
mètre
mètre
ou Tripodie
Dimctrt' iair
ibiciue
30). J^crs ianibclégiaqnc. Ce vers est le renversement du précédent; il est composé d'un dimètre iambique et d'un trimètre dact}'lique catalectique /// syllabas.
Dimètre iambique Trimètre dactylique catalectique
Ces trois exemples suffiront. Notre but est atteint, si l'on a bien compris que, dans ces vers composés, se succèdent deux sortes de mesures, les unes à 4 temps, les autres à 3 temps, ce qui est précisément V?(ne des conditions du rytJivie libre.
«Les vers asynartètes ou désunis, dit M. A. Croiset, produisaient comme une espèce de dissonance métrique. Ce brusque passage d'une espèce de pieds à une autre amusait l'oreille en la déroutant
(i) Métrique, § 296.
(2) In syllabas = incomplet de deux syllabes.
lO INTRODUCTION.
un peu et marquait d'une manière expressive la liberté d'allure et de pensée» (i).
Cet effet de surprise produit par les modulations rvt/i iniques ne peut être nié, quand il s'agit de poésie ou de musique gréco-latine : la marche régulière, équidistante, est la loi ordinaire; si elle manque, si l'irrégularité intervient, l'oreille s'étonne, elle se cabre d'abord, habituée qu'elle est à l'équidistance des temps marqués, puis peu à peu elle se calme et se fait à ce nouvel ordre de sensations.
Dans le chant grégorien, disons-le en passant, il n'en va pas ainsi, c'est plutôt le contraire qui se produirait. L'irrégularité des mesures est la règle; si l'agencement de ces mesures variées est harmonieux, la transition de l'une à l'autre n'engendre aucune surprise : l'oreille accoutumée à ces changements les attend, les désire, s'y complaît et en demeure délicieusement impressionnée.
Ces deux conceptions ou mieux ces deux états d'àme sont bien éloignés l'un de l'autre, ils sont cependant bien réels. Ils s'expliquent par l'aptitude de nos facultés à recevoir les impressions rythmiques les plus variées, les plus dissemblables. Dans le cours des siècles, ils vont se rapprochant toujours plus l'un de l'autre, et un moment viendra où la même àme, enfin simphfiée, pourra recevoir et goûter avec la même aisance les rythmes antiques les pins nicsni'cs et les rythmes grégoriens Irs pins libres.
B. Mètres mélangés ou Logaèdes.
Et pourtant ce n'est pas tout. Les mètres composés comprenaient, nous venons de le voir, deux hémistiches différents, mais du moins chacun de ces deux hémistiches était fait de pieds cganx.
Voici maintenant un nouveau pas de la métrique ancienne vers la liberté l'ythmique : la réunion de pieds diffcrcjits dans itn même membre. C'est ce que les métriciens modernes appellent les mètres mélangés ou Logaèdes.
Les vers que l'on désigne de ce nom ont pour caractère commun :
1"). L'association, le mélange des dact3'les et des trochées dans
le même membre : donc mélange de mesures à 4 temps et à 3 temps ;
(i) Histoire de la Littérature grecque^ II, p. 172.
2°). La fixité du nombre des syllabes : plus de substitutions, une longue ne remplace pas deux brèves, ni deux brèves une longue.
Logdèdes! Quel est le sens précis de ce terme?
En voici un que nous n'osons affirmer absolument, mais que nous proposons à la suite d'un grand nombre de métriciens qui, sous la même réserve, s'appuient sur le témoignage du Scholiaste (annotateur) d'Héphestion (Mauucl).
Le mot Logacdc vient de deux mots grecs : )-ôyo; parole-prose, et ào'.oTi chant.
Or, dans le vers logacditjuc, entrent des dactyles et des trochées. «Le dactyle est le pied du vers épique cîo'.oy',, tandis que le trochée est plus voisin [a\'ec l'iambe] de la prose ordinaire, Xôa'o; » (i).
Ainsi donc les vers logacdiqucs seraient des A'ers qui, au mouvement vif et libre du langage ordinaire, uniraient la marche plus majestueuse, plus poétique du dactyle (2).
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c'est l'impossibilité de reconnaître à ces vers une marche mesurée, régulière, fixe. "Les Logaèdes, les véritables, dit M. Masqueray, sont une combinaison du gotre double et du goire égaL qui sont rapprochés et réunis dans un même x(o),ov. Le genre égal, est représenté par le dactyle, auquel il faut ajouter l'anapeste; \q genre double par le trochée et par l'iambe. Les Logaèdes sont donc de vrais \i.vzzv.
(i) Masqueray, p. 325, § 3-0.
(2) Il est impossible de ne pas remarquer combien cette explication s'adapte à notre thèse : nous voulons prouver que la poésie ancienne a toujours tendu vers la liberté de la prose, et voici que, dans l'appellation même de certains vers, se glisse une explication faisant positivement allusion à la prose : Xdyoç. Un auteur américain, M. John Williams White, dans son important livre : The verse of Greck Comedy^ traduit le mot logaedic \>a.r prose-poctic (p. 162), et, de fait, c'est la traduction la plus littérale. Pour notre compte, nous ne repoussons pas cette explication, cependant nous nous abstenons d'y appuyer, parce que les métriciens hésitent à l'adopter. Ils voudraient trouver dans les anciens auteurs des textes plus nombreux, plus précis en sa faveur. Il y a une preu\e plus décisive, croyons-nous : Xa forme même des vers enlèverait facilement tout doute à cet égard.
(31 Op. e/f., n" 321.
On peut distinguer avec plusieurs métriciens (i), deux classes de vers logaédiqiies :
La Première comprend les vers qui renferment tin seul dactyle^ avec un ou plusieurs trochées : ce sont les logaèdes simples.
La Seconde, ceux dans lesquels interviennent deux ou trois dactyles avec les trochées : ce sont les logaèdes composés (2).
TABLEAU DES LOGAÈDES.
le Classe. — Logaèdes simples.
1) — Adonique.