LIBERTÉ DAXS LE GROUPEMENT DES VERS
Strophes, Systèmes.
Le mélange des pieds à l'intérieur des vers n'est qu'une des conditions du rythme libre, la condition essentielle ; il y en a d'autres.
Pour qu'il y ait véritablement r3rthme libre, il faut qu'à l'inégalité des pieds dans le vers, corresponde V inégalité des vers dans la strophe, des strophes dans le système. Cette inégalité, ce mélange des vers courts et longs se retrouvent-ils dans les compositions poétiques et musicales de l'antiquité classique?
26 IiXTRODUCTION.
La réponse ne saurait être douteuse ; nous n'avons qu'à rappeler brièvement les faits connus qui n'admettent pas même de discussion .
Les Grecs et les Latins connaissaient deux: formes générales de groupements de vers, d'où deux formes de poèmes :
r/J le poème <' monostique » (i). dans lequel «un seul et même genre de vers se répète indéfiniment» : Iliade, Enéide, etc, etc.. Ce groupement régulier est en dehors de notre étude;
b i le poème " systématique >- (2). « qui est formé de sîropJics. Klles ont été employées par Alcée, Sapho, Anacréon, Pindare et tous les lyriques ». Les Latins en font aussi grand usage.
Les subdivisions de ce second genre sont presque innombrables ; il ne peut être question de les énumérer. Rappelons seulement quelques types allant à notre but.
Le premier pas dans la formation des strophes est le distique, groupement de deux vers inégaux. 11 fut très employé par les Grecs et par les Latins, sous des formes très variées. Quicherat, dans son Traité de versification latine (p. 3o2-3'î7), compte 28 sortes de mélanges de vers. Un type, une fois choisi, se répète ordinairement jusqu'à la fin du poème : ce qui permet à la régularité de reprendre un peu ses avantages (3).
Mais les Grecs n'en restèrent pas là, le distique ouvrait la voie à la poésie lyrique et à la formation des strophes (4).
Vers GOO, deux poètes éoliens — Aleée et Sapho — construisirent les premières strophes, de 2 ou 4 \ers mélangés, d'une grande Aariété, et de différentes longueurs. C'est à eux que l'on doit :
la strophe sapJiique.
la strophe alcaïque.
et les strophes aselépiades.
(i) Plessis, Métrique, -^ 52.
(2) Masquer AV, Métrique, ^ 367-8 et sq.
{3) Le Gloria laus de la procession des Rameaux est composé de distiques formés d'un hexamètre et d"un pentamètre :
Kl ■
Gîo- ri- a, laus, et ho- nor, ti- bi sit, rex Christe Red- emptor
cui pu- e- ri- le de- eus prompsit ho- sanna pi- um. (4; Cf. L. MUKLLER-IÎKNOI.ST, Métrique, ]x 118.
LE RYTinTE LIBRE DANS L'ANTIQUITÉ. 2/
Ces strophes sont bien connues, cependant il n'est pas inutile d'attirer l'attention sur la liberté rythmique qui se dégage de ces petites constructions; car cette liberté conduit insensiblement la poésie à la ressemblauee avce la prose, et prépare, par là, la voie au nombre mitsieal, souple, libre, aisé, des mélopées grégoriennes.
Strophe saphk^ue. — Elle se compose de deux sortes de vers : trois saphiques de onze syllabes et un adonique de cinq syllabes qui sert de conclusion.
Rappelons que le saphique est un vers logacdiqiie formé de mesures dissemblables ; sa diction trois fois répétée ne fait donc qu'affirmer le mélange des pieds et la liberté rythmique, que le petit vers adonique, nu loo-aède lui aussi, vient augmenter encore.
Voici un exemple tiré de la liturgie romaine :
— w I — — I — ' v^ w I — w I— — ut que- I ant la- | xis re-so- | narc | fibiis
mi- ra | ge- sto- | lum famu- | li tu- | oruhi
sol- ve I pol- lu- I ti la- bi- | i re- | atum
sancte Jo- | annes
Cette strophe ne renferme que deux sortes de vers, la suivante en contient trois.
Strophe alcaïque. — Elle est formée de :
cl) deux vers alcaïques de 1 1 syllabes ;
b) un vers iambique hypermètre de S) syllabes (trochées précédés d'une syllabe d'anacrouse — le deuxième trochée chez Horace est presque toujours un spondée) ;
e) un vers dactylo-choraïque de 10 syllabes (deux dactyles suivis de deux trochées dans Horace). — Il est appelé : alcaïque décasyllabe par Lechatellier.
Ici se trouvent de nouveau réunies les deux conditions du rythme libre . mélange des pieds dans le même membre, inégalité des vers.
Un ex. tiré d'Horace, Odes, lib., III, 1,
■ «.Jl t^^VJ K} KJ
o- I di pro- I fa- num | vulgus et ] arce- o t r t r
— j — yj I — — I — « J »' I — yj\J
f;i- I ve-te | lingiiis : | carmina | non pri-us
au- I di-ta | mu-sa- | rum sa- | cerdos
virgini- | bus pu-e- | risque | canto
vStrophes Asclépiades. — Il y en a de plusieurs sortes : La première strophe asclépiade est formée de trois vers asclépiades de 12 syllabes, suivi d'un glyconique de 8 syllabes. Ex. : Te Joseph célèbrent... etc.
Pour la liberté rytlnuique elle ressemble à la strophe saphique dont nous avons parlé plus haut : trois vers semblables, puis, pour conclure, un vers plus petit.
La deuxième strophe asclépiade est plus mouvementée ; elle comprend :
deux asclépiades de 12 syllabes;
un phérécratien de 7 syllabes;
un glyconique de 8 syllabes.
Ces différentes strophes se répètent sans changement dans toute rétendue des poèmes. Cette régularité des strophes ne tarde pas à disparaître.
Plus tard, la Lyrique dorienne dépasse V éolicjinc en liberté et en hardiesse. Ses strophes s'étendent de ô à 20 vers, rarement plus. Elles sont composées habilement de mètres qui souvent diffèrent à la fois comme étendue et comme construction.
Les strophes se groupent avec des combinaisons extrêmement A'ariées, souvent par triades.
Voici la forme traditionnelle : Les deux premières strophes ■ — 'itrophe et antistrophe — se ressemblent ; la troisième, dite épode, est de structure différente. C'est le type AAB (i).
(i) Cf. Masquera Y, Me/i-içuc, § 371. sq.
D'autres fois, la forme isolée commence, et elle est suivie des deux strophes identiques. C'est le type ABB.
Autre disposition : les deux strophes de même structure entourent celle qui ne leur ressemble pas : type ABA.
Bref, ce que recherchent les poètes, c'est la variété; et, pour y arriver, ils déploient une ingéniosité, une fécondité de moyens qui leur permettent d'atteindre les plus harmonieux résultats. Le nom de Pindare suflit pour évoquer les plus belles compositions poétiques et un/sica/es de l'antiquité.
3" /^ESSEAfBLAXCES EXTRE LA POÉSIE ET LA PROSE MÉTRIQUE D'APRÈS LE TÉMOIGNAGE DES AUTEURS.
Une étude détaillée de ces diverses combinaisons appartient aux livres spéciaux ; il suftira de citer les conclusions des littérateurs qui ont, de nos jours, approfondi cette vaste question. Ces savants écrivaient sans préoccupation, ils ne songeaient guère au rythme grégorien, dont ils retraçaient cependant, sans le savoir, la préhistoire.
Or telle est la variété et la souplesse des formes qu'ils constatent dans la rythmique antique que tous, anciens et modernes, s'accordent à assimiler le rythme poétique à celui de la prose.
A. Auteurs modernes.
Voici d'abord le témoignage de M. Alfred Croiset : « Avec l'épanouissement du lyrisme, à partir du vif siècle avant J.-C, les combinaisons (de vers) deviennent plus riches encore et ne cessent de se développer. Quelquefois, elles échappent presque à toute symétrie : les rythmes se déroulent à travers une suite capricieuse de membres diversement groupés, sans autre règle apparente que la fantaisie du poète musicien- » ( i ) .
Le même auteur remarque ensuite, ii, p, 172, que cette fantaisie arrivait à son comble dans la poésie iambique, et il ajoute : « Toutes sortes de vers lo)igs et courts pouvaient s'associera^.
(i) Histoire de la lifiératiirc grecque, II, p. 36. Ce sont, comme le remarque M. Croiset, les àtaxTo; pyOuoi, les rythmes désordonnés, indéterminés.
30 iXTRODUCTION.
La succession de vers d'inégale longueur était donc entrée dans les règles de l'art poétique et musical, dans la poésie grécolatine, plusieurs siècles avant notre ère !
M. A. Croiset, traitant de la tragédie et de la comédie, écrit à propos de cette dernière : " Nous venons de parler du mélange des rythmes (employés dans la comédie)... Quelques uns de ces rythmes lui viennent de très loin, mais elle les traite à sa manière, très librcuicut ; d'autres sont inventés par elle, à mesure qu'elle en sent le besoin. C'est dans l'héritage de la poésie iambique qu'elle a dû trouver le trimètre..., mais elle a su l'adapter à son humeur en atténuant la sévérité de ses règles. Evidemment, ce dialogue rapide, familier, tout en saillies, ne veut pas être assujetti à une discipline gênante. Il suftit aux auditeurs que la mesure y soit et que les parties essentielles du vers en marquent le rythme; pour le reste, on permet au poète de se rapprocher de (a prose par une foule de licences, et peut-être même on lui en sait gré. Une liberté analogue règne dans les autres formes de vers » (i).
Ou permet au poète de se rapprocher de ta prose! Ne serait-ce pas une exagération, une hyperbole?
Non, tous les auteurs s'accordent sur ce point.
Voici un autre témoignage, emprunté à la Métrique de L. Mueller, professeur à S. Pétersbourg :
" Le dernier rejeton de la lyrique grecque est le dithyrambe, né du culte de Bacchus. Il se distingue par sa hardiesse et la variété de ses mètres. Il fut introduit dans la littérature par Arion (vers UOO). Primitivement composé de strophes et d'antistrophes, le dithyrambe vit disparaître l'antistrophe à partir de l'an 400, et alors, faute de frein, il dégénéra à un tel point, que l'absence de règles dans sa composition parut souvent le faire tomber du plus haut essor de la pensée et de la métrique jusqu'à la prose y> (2).
Jusqu'à la prose!
D'ailleurs cet auteur, qui écrivait en 1882, ne fait que répéter un livre publié en anglais vers 1840, par Otfrietl MuUer. Après