‹ Le nombre musical grégorienChapitre 216 sur 534 · O/. 6-//., III · texte numérisé non relu

O/. 6-//., III

(2) L. MUKLLKR, Métrique grecque et latine^ trad. Legouez, p. 123.

avoir mentionné l'abandon de la correspondance des strophes dans le dithyrambe nouveau, 0. Muller ajoute :

«Désormais, les rythmes ne dépendent plus que de l'émotion et des caprices des compositeurs. C'étaient les -o:i,<xy.-:y. y-oKiL-rj-hy., \Qspoè]ucs libres (i). La liberté alla bientôt jusqu'à mêler, dans un seul poème, non seulement tous les mètres, mais encore tous les modes vinsicaux... C'est ainsi que toute contrainte métrique semble disparaître et que la poésie parut retourner à la prose, précisément dans son essor le plus animé, comme le reiuarqueut souvent les eritiq7tes de Fautiqultc'^^ (2).

A ceux que ce rapprochement de la poésie et de la prose pourrait surprendre, il sufllra de rappeler que la prose s'était disciplinée au cours des siècles. Elle aussi a^■ait subi une évolution, comme la poésie, mais en sens inverse. Informe et irrégulière à son origine, elle en était venue peu à peu à se civiliser, se soumettant à des règles de composition, même à certaines règles prosodiques qui la rapprochèrent de la poésie et lui donnèrent quelque chose des beautés de sa rivale.

Si nous ^'oulions être complet, nous devrions consacrer à cette étude de la prose classique le même développement que nous venons de donner à l'étude de la poésie. Nous y renonçons, pour laisser à cette lutroduetiou ses proportions normales. Aussi bien n'est-ce pas absolument nécessaire au but que nous poursuivons; dans la prose, la liberté du rythme n'est contestée par personne. C'est seulement la poésie qui pourrait offrir au premier abord quelques difficultés ; nous croyons les avoir résolues plus haut.

Nous renvoyons simplement à la belle Histoire de la Littérature grecque de M. A, Croiset ceux qui voudraient de plus amples renseignements sur ce point; et nous nous contenterons, pour éclairer les témoignages que nous venons de citer, d'indiquer très sommairement les grandes lignes :

(i) Cf. Christ, Metrik^ p. 606 et 658.

(2) Histoire littéraire grecque. Traduction française, tome m, p. 120. (Eclit. angl., Ch. XXX, § 3, p. 450.)

Pendant de longs siècles, la Grèce n^a eu de littérature que sous la forme poétique ; c'est seulement au vf siècle — c'est-àdire quatre siècles après la poésie —qu'apparaissent les premiers écrits en prose. Et encore, dit M. Croiset, ii, p. 468-469, « la prose grecque, pendant les cent premières années de son existence, n'en fut toujours qu'à la période des débuts; on ne pouvait encore avoir une claire connaissance de ce qui constitue, en prose, la l^eauté classique, et bien moins encore de ce qui ajoute, chez certains prosateurs des époques raffinées, aux vertus propres et essentielles de la prose, un reflet inattendu de poésie».

Alors les prosateurs veulent écrire comme ils parlent, avec une grande simplicité, plus soucieux de faire des œuvres vraies que des œuvres belles.

Hérodote (né vers 480) est le premier dont le style produit décidément "une impression de beauté inconnue jusque-là. Il est le premier qui ait donné à la Grèce, selon le mot de Denys d'Halicarnasse, l'idée qu'une belle phrase en prose pouvait valoir un beau vers » (i). Quintilien lui attribue déjà un rythme cache.

Avec la prose attique (v^-ive s.), le rythme devient plus évident et atteint sa perfection ; il est libre, varié, ample, harmonieux, nombreux, et évite, dit M. Croiset, iv, p. 11, «jusqu'à l'apparence de mécanisme •> .

Et cependant cette prose si souple emprunte à la poésie ses combinaisons de syllabes longues ou brèves ; elle admet comme elle les pieds et les mètres, qu'elle dispose à sa manière. Ce qui les distingue, c'est que dans la poésie l'agencement de ces mètres est réglé par des lois précises et immédiatement perceptibles, alors que dans la prose les mètres sont employés plus librement, et «( comme cachés » dans la trame du discours. Le commencement et le milieu des phrases sont régis par des règles purement négatives; seules les clausules des phrases et, assez souvent, des membres de phrase, sont purement métriques, sans ressembler cependant à la chute d'un vers : une cadence de vers, à la fin d'une période oratoire, serait une faute.

Ainsi ces deux formes littéraires, poétique et prosaïque, parties de positions extrêmes, allèrent toujours se rapprochant, et finirent

(i) A. Croiset, op. cit., ii, p. 6i6.

Lî: RYTiniF. LIBRE DANS L'ANTIQUITÉ. 33

par se rencontrer sans jamais se confondre. Entre elles se lit peu

à peu une sorte de compromis, ou plutôt une alliance : la poésie

donna à la prose ses pieds métriques sans que celle-ci perdît son

allure libre, spontanée, salut a. — ^ Et elle-même, en retour, sans

arriver jamais à la grande liberté de la prose, perdit de son

inflexible raideur pour se prêter avec souplesse aux moindres

exigences de la pensée.

Rien donc de plus naturel que l'assimilation, faite par les

auteurs modernes, du rythme poétique des lyriques à la prose

savante.

V,. Auteurs anciens.

Les critiques modernes ne font d'ailleurs sur ce point qu'imiter les anciens auteurs, grecs et latins ; ceux-ci n'ont pas manqué, eux non plus, comme le remarquait plus haut M. Otfried Muller, de relever le caractère prosaïque de certaines poésies antiques.

Nous ne citerons ici que Denys d'Halicarnasse. Venu à la lin de la belle période de la littérature grecque, rhéteur très en vue à Rome (où il arriva vers l'an 80 avant J.-C.) pour sa vaste érudition et son goût exercé, possédant à fond les œuvres des grands écrivains grecs, surtout des orateurs, Denys était encore, dit M. Croiset, v, p. 359 et 870, « conservateur et profondément classique par tempérament et par éducation... le défenseur des traditions classiques » .

Son traité de la Disposition des mots (nspl TuvOeo-sro; ovorjiâTwv), le plus remarquable de ses écrits, traite quasi ex profcsso la question qui nous occupe (i). Les conclusions de cet ouvrage rentrent trop dans le cadre de cette étude pour que nous n'en disions pas quelques mots. Ce sera le résumé de ce qui précède, et par une bonne fortune singulière, un résumé emprunté à un rhéteur de

(i) Ce traité, dit encore M. Croiset, v, p. 362, '<se lecommande à quiconque veut faire une étude précise du style des écrivains grecs». Le mérite de cette œuvre, d'ailleurs peu originale, est surtout «d'avoir appliqué les notions éparses dans les œuvres des rhétoriciens et des métriciens à l'étude approfondie du style, et d'en avoir fait un corps de doctrine. C'est là le service essentiellement scientifique que Denys a rendu aux études de rhétorique. On peut dire qu'en cela, il a ouvert une voie nouvelle à l'explication raisonnée et philosophique des auteurs classiques ». E. Caudat, Etudes sur Denys cP Halicarnasse et le Traité de la disposition des mots, p. jj. (On trouvera dans cette Etude une excellente analyse détaillée du n^o- rjvôÉastos rivouitoiv). Rythme Gréç. T. H. 2

34 II\'JRODUCTION.

l'antiquité, à l'un des juges les plus compétents, et dont le témoignage suffirait, semble-t-il, à trancher le débat.

Le dernier chapitre est consacré à examiner comment un poème ou une ode {-oir^ixy. r, iJÀlot;) peut ressembler à de la belle prose, comme Tavant-dernier montrait comment un écrit en prose (aijLerpoç AÉç'-;) peut ressembler à un beau poème ou à une belle ode. Peur Denys d'Halicarnasse, il y a deux façons de s'exprimer, également capables de donner une impression de beauté : l'une assujettie au mètre, la poésie (>. ;/;> sy.asTpo;), — l'autre indépendante, la prose (t, ooi^xz-zoz). Les deux sont sur le même pied, soumises l'une et l'autre aux lois rythmiques. Elles ne différent entre elles que par la quantité, non par la qualité : tw tzoo-ôj, oj/1 tw -o'm. Poésie et prose sont donc également rythmées; mais dans l'une, le rythme est mesuré; dans l'autre, il est libre.

Pour que la prose, dit en substance Denys au ch. xxv, puisse soutenir la comparaison avec un beau poème, il faut qu'elle emploie les r3'thmes et les pieds métriques, et que ceux-ci néanmoins disparaissent presque et soient comme cachés. « Il ne faut en effet nullement s'imaginer qu'elle soit vraiment soumise aux lois de la métrique (euijicTpov) et de la rythmique (epp-jOij-ov) ; car ainsi elle serait un poème ou une ode, et elle perdrait purement et simplement son caractère propre; mais il faut seulement qu'elle ait un mouvement bien harmonieux (sjp'jGjUov) et bien cadencé (ejusToov), car ainsi elle sera poétique sans être un poème, mélodique sans être une ode >■ (i).

Et alors cette prose, par le fait même qu'elle inclut des mètres et des pieds agencés sans ordre fixe, «est vraiment nombreuse (eypjOuo;), puisqu'elle se distingue par certains rythmes; cependant elle n'est pas métrique (à'ppuOy.o;), puisqu'elle n'est pas soumise aux lois de la métrique. Cette prose contient vraiment un rythme

(l) O'j jaÉvtû: TTpoûTjXE'. vt è'jjL'XETpov O'jô' îpp'jO;j.Civ a'jTTjv Eivat ooy.E'ïv ■rtoÎTijxa Y^? ojtu)!: la-a'. xal jxÉXoç, ï'/.?j-i^^zxoX te âTtXùii; tov wnrfi j^apay.Tîjpaa/.X' E'jp'jBjiov a-jTTiv àird/pTj xal ej'aôTpov oat'v£76a'. [xovov. ojxto y^p àv eItj TtotTjTixTj fj.àv, O'J ;atjv TTotTjîxâ yî, xai ï\x\xzkT\(^ ^èv, où jisXoç oà. Dans ce passage, Denys s'est appuyé sur l'autorité d'Aristote, Rh^t. ill. 8 : to os «^/.tjîJ-ï "ôs XÉîstoç (iû \xr{zt £y.,asTpov sTvat, \xf{zz àpp-j6|xov. Cf. CiC. Orator 57, 195 : quia nequc numcrosa esse, ut poetna, neque extra iiujncrujn, ut sermo vulgi est, débet oratio. Comme on le voit, ce n'est que la traduction libre du passage d'Aristote.

LE RYTHiME LIBRE DANS L'ANTIQUITÉ. 35

et je dis qu'il faut la considérer comme telle, et elle égale la beauté des poèmes lyriques. C'est celle dont se sert D.îni3sthène. Et que tout cela soit vrai, et qu2 je n'in:iove rien, c'est ce qu'il est facile de prouver par le témoignage d'Aristote » (i).

Quant à la poésie (ch. xxvi), les lyriques la délivrèrent complètement de son rigorisme originel ; chez eux, la diversité des mètres, l'inégalité des strophes et des périodes est telle qu'on en vient parfois jusqu'à « oublier que leurs ouvrages ont été écrits en vers » . Dans les compositions destinées à être chantées, alors c'est la ressemblance la plus parfaite avec la prose (7:oà)v>,v ty.v Tzobc, Toùç XôvQ'jç ojJiowTYiTa xaTaTxs'jâ^o'js-'.v èv toCç ;jL£X£Tt.v). Le choix des mots, si recherché qu'il soit, ne peut réussir à empêcher ces vers de ressembler à la prose (2).

Et voici la conclusion de Denys, après plusieurs exemples tirés des trois genres de poésie : épique, iambique et lyrique, empruntés à Homère, Euripide et vSimonide :

« [L'ode de Simonide à Danaé] est écrite en zwXa, non pas à la manière d'Aristophane ou des autres métriciens, mais en incises qui feraient croire à de la prose. Examinez ce chant; lisez-le, incise par incise; sûrement le rythme poétique vous échappera, et vous n'y pourrez distinguer ni strophe, ni antistrophe, ni épode. Cela vous semblera être de la simple prose... Tels sont ces poèmes et ces odes, que l'on peut assimiler à de la belle prose» (3).

On nous pardonnera de nous être ainsi étendu sur le traité De la disposition des mots ; c'est que le témoignage de Denys d'Halicarnasse a une valeur unique, par l'autorité attachée à son nom comme par l'énergie et l'insistance avec lesquelles il expose

(i) Ce passage est presque littéralement reproduit par Denys au chapitre L de son ouvrage Sur le style oratoire de Démosthhic (flspl -rr,; XexTr/.rjÇ AT)ijLoa6£vo'j;; ôeivott^to;). Le rapprochement est intéressant parce qu'il permet de préciser la pensée de l'auteur.

(2) Cf. CiC. Orator, 183-184. — H. Bornecque. Les claitsules métriques latines^ p. 46-47.

(3) 'E/. ôè xfi; ;j.îXty.Tis ~i i^t.uwvfôîta -rao-a. PÉyparTai <5£ "/.axà ôtaatoXà?, ou/ wv 'AptaTO'^âvTjç, TJ àXXo^ Tiç, ■/.à'Tîay.EÛaiTî xwXcov, iXX' wv 6 ttsÇÔs Xôyoç aTcatTE-t. IIçidjE/s oè nd^ [léXti, xai àvaytvwaxî xauta xatà SiaaToXà;;, xai su l'aO', ÔTt Xr^itTcti ue 6 puô;xôç zT^z «jjoiîç, xat où/ É'çEtç lUîxêaXîtv o"x£ oxpouriv, oô'-r' avTtaTpo-jTjv, out' Èritjoov àXXà oavT^asTat aot Xoyo^, oJxcoal Ô!îtpo';ji£voç...

Totauxdt èffxi xà ojjioia xoi<; xaXo"t<; Xo'Yotç f^.îxpa xat f^ÉX-rj...

ses idées. Et l'on voudra bien se rappeler que c'est au Traité IIspL g-uvGétswç ôvopiâTwv que nous devons en grande partie d'être initiés «au mécanisme intime de la langue la plus belle et la plus riche qui ait jamais été parlée..., à la musique de la langue grecque » .

Corollaire.

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