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ARTICLE 1. LA SYLLABE ISOLÉE, TEMPS PREMIER RYTHMIQUE

41. Le principe fondamental, qui ressort du chapitre précédent, art. 1, c'est l'égalité quantitative approximative des syllabes du texte liturgique. Cette égalité deviendra plus évidente à mesure que nous avancerons dans notre étude; mais, déjà, nous profiterons de la connaissance sommaire que nous avons, pour établir la première base du rythme grégorien.

42. — La syllabe, ictus individuel, temps premier. — Dans le chant syllabique, chaque syllabe, avec la note qui lui correspond, constitue le temps premier, élémentaire {N.M. I, p. 36, n^ 31), base matérielle de tout rythme, et, par conséquent, rictus individuel.

YJ ictus individuel n'était pas inconnu des anciens, même sous ce nom di ictus :

\ 1 ) Cratyle, 424, c.

6o TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE II.

Voici d'abord un texte très clair de Terentianus : " Ergo cum duas videbis esse junctas syllabas. eflici pedem necesse est, sint brèves ambae licet : una longa non valebit edere ex sese pedem, ictibiis quia fit dnobîts, non gemello tempore. Brevis utrimque sit licebit, hisfcrirc convenit : parte nam attollit sonorem, parte reliqua deprimit (aoTtv hanc Graeci vocarunt, alteram contra Ôsa-tv) : una porro bis f en' ri quando poterit syllaba? » (i )

«Ainsi lorsque vous verrez, jointes ensemble, deux syllabes, elles formeront nécessairement un pied, fussent-elles brèves toutes deux. Une longue ne saurait, à elle seule, constituer un pied, parce que le pied résidic de deux ictus distincts, non d'un temps doublé (non gemello tempore). En effet, alors même que les deux syllabes seraient brèves, il {diVX frapper deux fois : d'abord le son s'élève (ce que les Grecs appelaient arsis), ensuite il s'abaisse (ce qu'ils nommaient ihcsis). Comment en effet une seule syllabe pourrait-elle ^ivo, frappée deux fois? ».

De cette citation, ne retenons pour l'instant que l'incise : (Pcs) ictibus quia fit duobus. — Il s'agit bien ici de deux syllabes brèves (ce qui est notre cas), ayant chacune leur ictus individuel {N. M. I, nos 28-32). La légitimité de cette expression est ainsi justifiée par le texte de Terentianus. La réunion de ces deux ictus est la condition du pied, et dès lors du rythme; nous le verrons plus loin.

Uiomède enseigne la même doctrine : « Pes ergo tune dicitur, quando duae sunt s^'llabae, quoniam arsin et thesin in pedibus quaerimus, non ubi duo tempora sunt. Ergo una longa pedem non valebit efïicere, quia ictibus duobus arsis et t/iesis, non gemello tanpore perquirenda est» (2).

«Il y a "pied" quand il y a deux syllabes, car nous exigeons du pied qu'il y ait arsis et thésis, et non pas seulement la durée de deux temps. Une longue seule ne pourra donc constituer un pied, car l'arsis et la thésis ne sont obtenues que par deux ictus et non par un temps doublé » .

{\) De Metris^ v. 1340- 1347. — Keii., vol. vi, p. 365.

(2) Art. gramm. Lib. m, de Pedibus. — Keil, vol. i, p. 475, lin. 1-4.

LES SYLLABES. 6l

Plus loin, lorsque nous étudierons le rythme du mot (ch. vi), nous reviendrons sur ces mêmes textes, et nous les expliquerons plus en détail.

43. — Qualités rytJimiqiics de la syllabe. La syllabe isolée, prise en soi, indépendamment de sa place dans le mot, a toutes l&s qualités, toutes les aptitudes qui sont attribuées au temps premier :

a) Elle est indivisible ;

b) Elle peut se condenser, se réduire légèrement, sans se subdiviser :

c) Elle peut s'élargir, mais sans remplir, si elle ne porte qu'une note, la durée de deux temps (i). Il va sans dire qu'en musique de longues vocalises peuvent se chanter sur la même syllabe ;

d) Elle peut être forte ou faible à volonté, selon sa place dans le mot, dans la phrase, dans la mélodie;

e) Enfin elle sera aigile ou grave, également selon son rôle dans le mot, la phrase ou la mélodie.

Avant de développer ces idées, consacrons quelques pages à la composition des syllabes, et à leur prononciation.

ARTICLE 2. ÉLÉMENTS MATÉRIELS CONSTITUTIFS DES SYLLABES. VOYELLES ET CONSONNES.

5^ I. Composition des syllabes.

44. — Deux éléments peuvent entrer dans la composition d'une syllabe : les voyelles et les eouso?r?ics.

« On appelle voyelles, les lettres qui, par elles-mêmes, et sans le secours d'aucune autre lettre, ont une voix, un son » (2).

La diphtongue, — double voyelle — « est une combinaison de deux voyelles qui, tout en étant prononcées d'une seule émission de voix, font cependant entendre un double son » (3).

«On appelle eonsonnes les lettres qui, sans le secours d'une voyelle, ne peuvent pas se prononcer, ou ne se pi'ononcent qu'imparfaitement >> (4).

(2) G. EnoK. Ecriture et prono7iciat ion du latin savant et du iatin populaire,

(3) Il'id., p. 34.

45. — Trois sortes de syllabes. ~ On peut distinguer trois sortes de syllabes :

lo la syllabe nue (i),

2° la syllabe consonnante,

8° la syllabe close qm fermée (2).

La syllabe est mie, lorsqu'elle est formée par une seule voyelle : a, e, i, etc.

La syllabe est consonnante, lorsqu'elle commence par une ou plusieurs consonnes : le, la, tra, spe, etc.

La syllabe est fennée ou close lorsqu'elle finit par une ou plusieurs consonnes : am, in, ant, etc.

Une syllabe peut être à la fois consonnantc et close : per, tam . cum,. etc.

§ 2. Prononciation des syllabes.

46. Le premier devoir du lecteur et du chanteur est d'acquérir une bonne prononciation. On y arrive par

a) l'émission pure des voyelles.

h) l'articulation nette des consonnes.

Une connaissance sommaire de la théorie générale des sons aidera puissamment à obtenir ce résultat; le maître pourra la compléter selon les capacités des élèves.

A. Notions générales théoriques.

J" LES VOYELLES. LEUR ÉAflSSION.

47. — Théorie générale des sons (d'après Dai'mesteter). «Les voyelles sont les sons produits par le courant d'air qui, sorti des poumons avec plus ou moins de force, fait vibrer les cordes vocales et s'échappe sans trouver d'obstacle, diversement modifié suivant les diverses positions de la bouche. Les diverses voyelles ne sont que des modifications d'un son fondamental, modifications

(i) Les études faites sur la parole au moyen d'instruments spéciaux révèlent que même la syllabe nue est accompagnée d'un frottement., et donc au moins d'une sorte de consonne ; mais nous nous plaçons ici uniquement au point de vue de l'audition normale.

(2) On trouvera dans Hatzfeld, Dîctiotmaire de la Langue franquise^ d'autres expressions pour signifier les mêmes faits.

dues aux mêmes causes que ce qu'on appelle en physique ou musique le timbre. Autant le tube buccal peut, avec un même volume d'air, produire, par suite de ses positions diverses, de sons différents, autant il y a de voyelles. Par suite leur nombre est infini.

>• Pourtant avec toute la variété des sons qu'embrassent les langues humaines, elles peuvent rentrer dans cinq classes, à savoir : a, e, i, o, u (ou); ce sont là comme les points saillants du fonctionnement du système vocalique.

» A est le son fondamental. Il se divise en deux séries distinctes, l'une montant vers e et vers i, l'autre descendant vers o et vers u.

• Entre a et e, il n'y a point de solution de continuité, mais une ligne ininterrompue de modifications graduelles et insensibles : a prononcé avec un éloignement de plus en plus grand des extrémités des lèvres aboutit à e, qui, devenant plus grêle, s'amincit graduellement et aboutit à i. D'autre part, a, s'assourdissant par le rapprochement des extrémités des lèvres, passe à o et de là à u. Cette graduation des sons peut se représenter par le tableau suivant :

» Entre a et i d'une part, et a et u d'autre part, il y a place pour un nombre infini de voyelles, les unes plus voisines de a, les autres plus voisines de i et de u, et qui se rapprochent plus ou moins des sons désignés par e et par o >• (i).

Ces sons intermédiaires varient selon les langues, et, dans une même langue, selon les époques.

48. — Prononciation, des voyelles dans le latin classique. «Le latin classique possédait ces cinq voyelles. Elles pouvaient toutes être

(i) Darmestf.tKR. Tiaitc de lafoi-jnalio7i de la langue française^ |). 106-107

longues ou brèves, c'est-à-dire que leur émission était plus ou moins prolongée» (i).

40. — Vocalisme du latin vulgaire, ou parlé (latin des textes liturgiques). >< Il a éprouvé de graves modifications pendant la période impériale. Les voyelles ont cessé peu à peu d'être prononcées longues ou brèves, et en sont venues à différer entre elles seulement par le timbre > . Le latin vulgaire possédait en tout sept voyelles :

i, é, è. a. ô. 6. u (ou) nido, téla. mèl, mare, bôve, flore, muro

que nous retrouvons, en français moderne, dans les mots suivants : nid, dé, sel, patte, port, pot, tour (2).

50. — Prononciation ro)nainc actuelle. — Mais, dira-t-on, il faut donc connaître la quantité et les lois de la phonétique, pour parler, lire et chanter correctement le latin de l'Église? Non, la prononciation romaine actuelle dont nous donnerons les règles dans un paragraphe suivant, ne tient pas compte de ces différences, et chacune des voyelles a, e, i, o, u n"a pratiquement qu'un son.

51 . — Diphtongues. — Aux voyelles se rattachent les diphtongues, ou doubles voyelles.

On comptait autrefois en latin huit diphtongues : ai, ei, ci, ae, ce, au, eu, ou.

Quatre : ae, ei, ci, ou, disparurent dès avant Tère chrétienne.

Deux autres : ae, ce, formes altérées de ai et ci, se prononcent pratiquement comme e simple.

Eu s'as.sourdit de bonne heure en u. Cette diphtongue, d'origine grecque, est très rare en latin : Euge.

Reste la diphtongue au : elle se prononçait et se prononce

encore en Italie avec le double son représenté en français par a-ou, mais d'une seule émission.

Faut-il considérer comme diphtongue le groupe ui dans le mot alléluia? Les grammairiens anciens tiennent unanimement pour la négative. Mieux vaut donc regarder li dans ce groupe ui

(1) BOURCIEZ. Précis historiquâ de phonétique fratiçaisc, p. r.

(2) Ibid., p. 2-3.

comme une i consonne entre deux voyelles : ejus = e-ius, majus = iiia-his, pejtis =pe-ius, alléluia = allelu-ia ( i ) .

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