‹ Le nombre musical grégorienChapitre 248 sur 534 · ARTICLE 1. — ACUITÉ DE L'ACCENT · texte numérisé non relu

ARTICLE 1. — ACUITÉ DE L'ACCENT

167. — Voici les preuves qui seront exposées; cette vue d'ensemble facilitera l'intelligence des longs développements qui vont suivre :

i^ preuve. — L'origine indo-européenne de la langue latine et la continuité de la tradition.

2' preuve. — Les témoignages des anciens auteurs latins sur la nature de l'accent.

S' preuve. — La forme graphique des accents, d'après les grammairiens latins.

4' preuve. — Les témoignages tirés de la musique liturgique occidentale :

a) Origine et forme graphique de la notation neumatique.

b) Structure musicale des mélodies anciennes (ambrosiennes, grégoriennes), ou concordance des accents aigus avec les sommets mélodiques.

c) Même concordance dans les compositions postérieures, des xe, xi^s., etc.

d) « Cadences rompues » du Moyen- Age.

§ 1. — 1'^' Preuve. — Origine indo-européenne de la langue latine et continuité de la tradition.

I(j8. — On a vu plus haut (ch. m, p. 96-97) que l'accent indoeuropéen était essentiellement un ton, une élévation de la voix, et que cette élévation s'était conservée naturellement dans les langues issues de l'indo-européen.

M. Vendr3^es l'a démontré pour le grec, et signalé des rapprochements caractéristiques à cet égard entre cet idiome et « le lithuanien ou certaines langues slaves, comme le russe, le serbe, le bulgare » , ajoutant : « Les périodes anciennes du développement séparé des divers dialectes indo-européens ne présentent aucun phénomène qu'on doive attribuer à l'intervention d'un accent d'intensité » (i).

A priori, la même règle doit s'appliquer aussi au latin : l'acuité de l'accent doit faire partie de son patrimoine. Et tout ce qui suit nous montrera qu'il en est bien ainsi.

169. — Pour le latin, il est vrai, il y a discussion parmi les philologues modernes ; les uns veulent que l'accent latin, dès sa période classique, ait été surtout intensif, les autres le regardent comme purement mc'/odique, et nous sommes de ceux-là.'

^lais ce qui diminue singulièrement la divergence entre les deux doctrines, c'est que les partisans de l'intensité de l'accent reconnaissent eux-mêmes que, après tout, un accent d' acuité a pu s'unir à l'accent d'intensité sur la même syllabe; seulement ils réservent à l'intensité le premier rôle (2).

170. — Cet aveu pourrait, à la rigueur, nous suffire; cependant nous prouverons que l'acuité seu/i\ comme en grec, a été le caractère exclusif de l'accent latin à l'époque classique. Pour admettre l'intensité, il faudrait la constatation de faits solidement établis, démontrant la rupture, à ce moment, de la tradition; or,

(i) Traité d'accentuation grecque, pp. 27-28.

(2) M. Vendryes dit, en parlant de Seelmann : < Qu'à l'intensité ait pu se joindre une hauteur musicale, c'est ce qu'accordent quelques latinistes, et M. Seelmann tout le premier, mais de toute façon la hauteur aurait été subordonnée à l'intensité et déterminée par elle>. RechcrcJtes.., p. 13-14. — Cf. le témoignage de Lindsay cité ci-dessous, p. 140, note i.

tous ceux qui ont été mis en avant par les partisans de V intensité ont été réfutés victorieusement à diverses reprises par les tenants de Vacuité, ce que nous allons prouver immédiatement dans la deuxième preuve.

§ 2. — 2' Preuve. — Témoig-nag-es des anciens auteurs latins sup la nature de l'accent.

171. — Ces témoignages commencent avec Varron au i^^ siècle av. J. C, et se poursuivent jusqu'au ye ou vf siècle de notre ère et même plus bas; tous les auteurs affirment, à cette époque, le caractère mélodique de l'accent latin.

Les philologues français les plus marquants ont adopté cette manière de voir.

En Allemagne et en Angleterre (i) au contraire, on s'efforce généralement d'affaiblir ou même de détruire la valeur de ces témoignages au moyen de deux arguments assez spécieux, exposés et développés longuement par M. Lindsay dans son livre important The Latin Language (2).

172. — Le premier argument contre l'acuité de l'accent latin est ainsi formulé par Lindsay (3) : « The study of accentuation, and ail the terminology used, came to the Romans from Greece. It was Tyrannio who in the first cent, b, c. brought this new lore to Rome, including among his earliest pupils possibly Varro and certainlv Cicero's friend Atticus... The word accaitus was

(i) Il y a des exceptions cependant. Nous citerons seulement par exemple : en Angleterre, M. Westaway, Quanti ty and accent...; en Allemagne, le D' Raphaël Kiihner, AusfiUirlicJie Granimatik der Laicinischen Sprac/ic, p. 237 : « L'accentuation de la langue latine, comme de la langue grecque, doit être considérée comme un élément musical. C'est ainsi que l'ont considérée les anciens grammairiens, cela ressort clairement des expressions qu'ils emploient pour la désigner : ainsi Toojtoôt'a, accentus ; xp. oïsla, pap£"îa, ace. acutus, gravis; lovot, toni... Tiast^, ôTriTîivctv, expressions qui, au sens propre, s'appliquent à la tension des cordes d'un instrument de musique. Tandis que l'accentuation grecque et l'accentuation latine sont basées sur la hauteur ou la gravité des sons, l'accentuation allemande est basée sur leur force ou leur faiblesse >.

(2) Et réfutés victorieusement par M. Paul Lejay dans la Rrjuc critique, 1897, t. 43, p. 291, et par M, Vendryes, RecJiercJtcs...

(3) Op. cit.,^. 1 51-152.

nothing but the Greek word -po^woCa in a Latin dress ; and not only the terms employed, but the description of the phenomena of accentuation are taken directiy from Greek authorities... ».

En résumé, d'après Lindsay, l'étude de l'accentuation, les termes employés, tous les phénomènes décrits, sont empruntés par les auteurs latins aux auteurs grecs. Or, ces notions grecques ne répondent plus à la vraie accentuation latine ; les grammairiens latins, Varron, Cicéron, etc., sont des copistes inintelligents qui n'ont pas su saisir les différences entre l'accentuation des deux langues; l'accent grec était nmsical, l'accent latin était fort certainement.

Cependant, quelques lignes plus bas, M. Lindsay veut bien concéder que cet accent latin fort « n'était pas un accent aussi fort que le nôtre [accent anglais], et qu'il a pu être accompagné, comme en roman, d'une note élevée » (i).

173. Le second argument est tiré de l'histoire de la phonétique latine. Pour le bien comprendre, il faut se souvenir que le ton (2), ou accent mélodique, n'a qu'une influence très restreinte sur les altérations qui, au cours des âges, se produisent dans les mots d'une langue; c'est à Vintcnsïtc, ou accent intensif, qu'il taut attribuer presque tous ces changements. Cette règle vaut pour toutes les langues, et elle est admise par tous les philologues; elle s'applique en une multitude de manières; elle a aussi ses exceptions, trop compliquées pour être exposées ici.

Or, dans le latin, les affaiblissements ou même les syncopes des voyelles intérieures s'expliqueraient précisément par la prédominance de la syllabe marquée de l'accent d'intensité; cette syllabe s'impose à tout le mot et finit par affaiblir ou syncoper les voyelles intérieures qui l'entourent. D'après Lindsay, cette intensité aurait exercé son empire au temps de Varron (latin classique) comme au temps de Servius (iv^ siècle ap. J. C.)

174. — Nous avons tenu à énoncer loyalement ces deux objections, qui sont assez courantes et se retrouvent chez un

(i) <The latin accent was an accent of stress, a stress which was not so strong as ours, and which may hâve been accompanied, as in Romance, by a high tone ». The Latin Language, p. 153-153.

(2) Cf. Vendrves, Recherches.., p. ici : Traces du ton dans la période latine classique.

certain nombre d'auteurs. Mais plutôt que d'y répondre directement, nous préférons développer simplement les preuves de l'acuité de l'accent. Et nous pensons que leur simple exposé sera la meilleure réfutation de la thèse de l'accent intensif.

D'ailleurs nous aurons l'occasion de revenir sur le second argument de Lindsay lorsque nous traiterons, à l'article m, p. 229, de V intensité de l'accent latin, et c'est alors que nous citerons intégralement son texte.

Revenons donc au témoignage des auteurs latins.

175. — Avec MM. Lejay et Vendryes, il convient de diviser ces auteurs en deux classes : ceux des temps classiques, et ceux qui, venant ensuite, ne font guère que les copier.

h(is premiers, les moins nombreux, mais de beaucoup les plus importants, témoignent tous en faveur de Vacuité de l'accent tonique.

Ce sont : Varron (116 - 37 av. J. C),

Nigidius Figulus, contemporain de Varron,

Cicéron (106 - 43 av. J. C),

Vitriroe (85 - ? av. J. C),

Quintilicn (35 - 95 environ ap. J. C).

A cette époque, et même un peu plus tard, jusqu'au v^ siècle, silence complet des auteurs relativement à l'intensité.

Les seconds sont plus nombreux, mais leurs témoignages n'ont pas la valeur des précédents; on verra cependant plus loin, p. 145-146, qu'il ne faut pas les dédaigner.

Nous donnerons ici leurs textes à tous sous la forme la plus abrégée, renvoyant à V Appendice de ce ch. v les lecteurs qui voudraient les connaître dans leur entier.

A. Auteurs de l'époque classique.

TOUS EN FAVEUR DE Vacuité SEULE.

176. — Varron, le plus ancien des auteurs, nous dit, d'après le pseudo-Sergius : « La nature de la prosodie consiste dans la hauteur et la gravité des sons..; si toutes les syllabes d'un mot étaient prononcées sur un même ton de voix, il n'y aurait plus de

prosodie, plus d'accent — Natiu-a vcro prosodiac in eo est quod mit sursîivi est aiit deorsnni : nam /;/ vocis altitiidiiic omnino spectatur adeo ut, si omnes syllabae pari vestigio \ocis enuntientur, prosodia sit nulla>' (i).

Voici un autre texte non moins clair : v^ Ab altitudinc discernit accentus cum pars verbi aut /;/ grave depriniitur aut suhlimàtiir in acutuvi » .

Ailleurs : « L'accentuation est l'image de la musique. — Musica... cujus imago prosodia ».

Varron parle aussi de la forme même des signes d'accentuation : « Le signe de l'accent aigu est représenté par une virgule qui part de la gauche et monte vers la droite (/), celui de l'accent ■grave par le mouvement descendant (\), de gauche à droite». Acutae nota est virgula a sinistra parte dextrorsum sublime fastigata / ; gravis autem notatur simili virgula ab eadem parte depresso fastigio \, qiiac iwtae dcinojistrant oniucin aciitaui voccvi sicrsiiDi cssl' et gravciji deorsum ».

Bref, tous les textes que nous pourrions citer de cet auteur démontrent péremptoirement que, pour lui, les accents « aigu, grave, circonflexe » n'étaient que la mélodie du langage,

177. — Nigidiiis Fignlns, contemporain de Varron et de Cicéron, est cité, au milieu du if siècle, par Aulu-Gelle.

Comment, dans la prononciation, peut-on distinguer le génitif Valeri du vocatif Valeri? — La réponse de Nigidius est claire : au génitif, dit-il, la seconde syllabe sera prononcée sur un ton phi s élevé que les autres, Valeri : « seeiinda syllaha snpcriorc tono est » ; au vocatif, c'est la première syllabe qui sera la plus élevée, et les autres descendront graduellement, Valeri : « at in casn voeandi, sumino tono est prima, deindc gradatini descendnnt ^^ .

C'est bien la doctrine de Varron. Et ici on ne peut alléguer que Nigidius copie les Grecs; il ne s'agit pas, en effet, d'une théorie de l'accentuation, mais d'un exemple pris sur le vif, qui décrit le langage, V aceoituation en nsage à cette époque, i"' siècle av. J. C.

178. — Cicéron expose, vers le même temps, les mêmes idées. Il n'a point la prétention d'un grammairien qui explique les

(i) Voir tous ces textes en entier à la fin du volume, Appendice au ch. v.

lois de l'accentuation; non, orateur parfait, il enseigne les lois de son art.

Après avoir rappelé d'une manière générale les caractères merveilleux de la voix humaine, ses suaves inflexions au grave, à l'aigu, avec le passage de l'un à l'autre, il parle de la mélodie discrète qui accompagne la parole : « Est autem etiam in dicendo quidam cantus obscurior », et arrive enfin à l'accent proprement dit, qu'il décrit en quelques mots; et c'est ici qu'il faut citer :

X La nature elle-même, comme pour régler l'harmonie du langage, a posé sur chaque mot /m accent aigu et un seul, dont la place ne peut être au delà de la troisième syllabe à partir de la fin. — Ipsa enim natura, quasi modularetur hominum orationem, in omni verbo posuit acntaiu vocon, nec una plus, nec a postrema syllaba citra tertiam... » (i),

'< Assurément, dit Vendryes (3), chez Cicéron, comme chez Varron et Nigidius, les termes employés sont empruntés aux Grecs; c'est, sans doute, qu'il n'y avait aucune différence de nature entre l'accent latin et l'accent grec, lequel était musical ».

« On ne peut imaginer, dit à son tour P. Lejay (l. cj, une description plus claire [des règles essentielles de l'accent] et en même temps une allusion plus naturelle et plus dégagée de tout esprit de système, comme de toute réminiscence d'une doctrine étrangère » .

179. — Vitruve résume, au ch. v de Architectiira, une théorie générale d'Aristoxène sur deux espèces de mouvements de la voix : l'un continu, celui de la voix parlée; l'autre discontinu, celui de la voix chantée.

Au milieu de son explication, il donne un exemple, « qui se trouve être, dit P. Lejay (l. c), la description la plus claire de l'accent circonflexe entendu comme accent mélodique » ; description •< d'autant plus précieuse pour nous, remarque de son côté M. Havet (3), qu'elle n'a point sa source dans Aristoxène, et que, selon toute apparence, c'est une observation directe sur la prononciation usitée à Rome du temps de l'auteur » :

(0 Or. XVIII, 58.

(2) Recherches.., p. 26.

(3) Revue de Philologie, Nouv. Ser., I, 1877, p. 276-280. Cf. du mcmc auteur, Métrique..., p. 221.

« In sermone, cum dicamus sol, lux, flos, vox : nunc enim nec unde incipit nec ubi desinit intellegitur, sed, qnod ex acuta facta est gravis, ex gravi acuta apparet auribus » .

M. Havet commente ainsi ce texte : « Dans la parole, la voix ne se pose sur aucun ton ; elle glisse insensiblement le long de la série des tons... Lors donc que le pharynx fait entendre un circonflexe ou ton descendant, l'aigu se change peu à peu en grave, et c'est par rapport à la valeur plus grave de la fin que l'oreille apprécie la valeur plus aiguë du commencement... Tel est le sens de la phrase : «...sed quod ex acuta facta est gravis, ex gravi acuta apparet auribus » .

« Ainsi, dit-il encore, le texte de Vitruve est un témoignage positif sur l'existence de l'accent circonflexe en latin, et sur la nature de cet accent » .

Du même coup, il est un témoignage positif sur la nature de l'accent aigu, opposé à l'accent grave, et « suppose que l'accent latin était essentiellement musical » (i).

180. — Ouiutilie7i. Ici encore, nous ne pouvons mieux faire que de citer M. Lejay (art. cit.) :

« Nous arrivons enfin à Quintilien. ïl donne les règles de l'accent latin et suppose constamment qu'il s'agit d'un accent mélodique ; il paraît même reprendre les expressions de Cicéron : « Est autem in omni voce utique acuta, sed numquam plus una, nec umquam ultima, ideoque in dissyllabis prima » (2). Pour apprécier cette doctrine, on doit se souvenir que l'ouvrage de Quintilien est avant tout un livre pratique. 11 est assez difiicile de concevoir une erreur du maître sur un point aussi important.

On a voulu voir dans un autre passage (3) le signe d'un changement dans la nature de l'accent. Quintilien y compare l'accent grec avec l'accent latin : « Sed accentus quoque cuvi rigore quodain tum similitudine ipsa minus suaves habemus, quia ultima syllaba nec acuta umquam excitatur nec flexa circumducitur, sed in gravem vel duas graves cadit semper... ». ,

(i) \'exdrves, Recherches...^ p. 26.

(2) Inst. or., I, V, 29.

(3) Ibid., XII, X, 39.

M. Lejay discute ensuite la signification exacte du mot rigvr dans ce texte, que quelques-uns traduisent, à tort, semble-t-il, par intensité; nous y reviendrons plus loin quand il sera question de cette autre qualité de l'accent. Pour le moment, ne retenons de ce texte que l'expression aaita, qui témoigne de la ^'aleur mélodique de l'accent.

B. Auteurs de l'époque postclassique.

181. — Après avoir cité Quintilien, M. Leja}' ajoute : «Il est prudent de s'arrêter à Quintilien. Si lui-même ne nous laisse pas soupçonner encore un changement dans la nature de l'accentuation, il n'est pas sûr cependant que l'évolution n'était pas commencée. Les témoins de date plus récente sont au reste des compilateurs et des abréviateurs dont il faudrait déterminer les sources ».

182. — Cette sage réserve de M, Lejay doit être prise en considération; toutefois on nous permettra une observation qui, sans rehausser les affirmations des « témoins de date plus récente >• au rang de leurs devanciers, nous autorise du moins à ne pas les dédaigner.

Si l'on se borne, en effet, à comparer les dires des derniers venus à ceux de leurs aînés, Varron, Vitruve, etc., très légitime est la crainte de n'avoir devant soi que de purs copistes, d'autant plus que souvent, en beaucoup de questions, leurs citations sont inintelligentes, inintelligibles, contradictoires ; en sorte que, généralement parlant, on ne saurait être certain que leurs témoignages sont conformes ù l'usage de leur temps.

Mais si, pour ce cas particulier de la nature de l'accent latin, on confronte ces témoignages tardifs avec la musique ecclésiastique de l'époque — v^ au viif-ix*^ s., c'est-à-dire la 3e période dans l'histoire de l'accentuation latine — , l'apport des auteurs du haut Moyen-Age reprend une valeur insoupçonnée jusqu'ici.

183. — Tous, sans exception, continuent à enseigner Vacuité ^e. l'accent latin; quelques-uns seulement, nous allons les citer, y ajoutent V intensité.

r46 TROISIÈME P:\RTIE. — CHAPITRE V.

En attribuant l'acuité à l'accent latin, ils copient leurs devanciers, soit; mais il est vrai aussi qu'ils voient autour d'eux se réaliser pratiquement cette doctrine dans les diverses récitations liturgiques modulées de toutes les églises, et dans tous les chants ecclésiastiques. Dès lors, le témoignage de ces auteurs, assez méprisés, est singulièrement rehaussé par la concordance parfaite de leur enseignement avec la pratique musicale de leur époque : ils ne sont plus, du moins sur ce point, d'inintelligents compilateurs, mais des témoins bien renseignés qui, tout en répétant leurs devanciers, prouvent que la tradition classique n'est' pas perdue; plusieurs même signalent en quoi elle s'est modifiée. Ceci est important pour nous, car ils sont de l'époque grégorienne, et leur doctrine ne peut être négligée (i).

184. — Ce n'est pas tout ; les témoins plus récents des x^, xp, xif et xiiie s. — 4' période de l'accentuation latine, période romane — ne sont pas plus que leurs prédécesseurs immédiats de purs copistes : ils observent ce qu'ils entendent autour d'eux dans les écoles, dans les chaires, dans les chœurs des églises, et le consignent dans leurs écrits. Ils ont remarqué que, se conformant à l'accent des langues romanes, l'accent du latin ecclésiastique s'est Icghrinent allongé : ils ne manquent pas de noter cette nouvelle modification, tout en persistant, dans leurs définitions, à placer Vacuité au premier rang des qualités distinctives de l'accent latin : sur ce point la tradition classique n'a pas varié. Il ne faut donc pas négliger ces auteurs.

Au reste voici quelques textes : comme tous témoignent en faveur de Vacuité, leur place est ici. Pour plus de clarté, nous distinguerons :

1° ceux qui ne parlent que de l'acuité de l'accent;

(i) Nous ne pouvons donc pas suivre M. Vendryes lorsqu'il dit, à la page 35 de ses Recherches ; « Il n'y a qu'à récuser le témoignage des nombreux grammairiens qui continuent aux iv°, \"^ et vi*^ siècles à parler CCaltitudo font, d^accentiis gravis, acutus, circumflexiis, etc., et poursuivent la tradition de Varron et de Nigidius, alors que le temps de ces deux ancêtres était depuis longtemps passé î>. — Passe pour le circumflexîis, car la quantité pratique était tombée ; mais non pour Vacutus dont les chants liturgiques attestent l'existence durant tout le Moyen-Age, et aujourd'hui encore.

M. Vendryes est mieux inspiré dans une note de la même page 35, où il repousse pour le temps classique l'accent musical et intensif 3. la fois.

2° ceux qui témoignent en faveur de l'intensité jointe à l'acuité;

et 3° ceux qui, à l'acuité et à l'intensité, joignent la longueur.

Aussi bien, en citant ces témoignages, nous ne ferons pas autre chose que de montrer le développement historique de l'accentuation latine.

1° EN FAVEUR DE VûCUité SEULE.

185. — Martianns Capdla, w- siècle : « Et est accentus ut quidam putaverunt anivia vocis et seniinarinvi musiccs, quod omnis modulatio ex fastigiis vocum gravitatequc componitur, ideoque accentus quasi adcantus dictus est >■ .

186. — Priscioi, de même au vi^- s. : « Accentus namqueest certa lex et régula ad elevmidam et deprimendam syllabam uniuscujusque particulae orationis. . . Acutiis namque accentus ideo inventus est quod acuat sive clcvet syllabam; gravis vero eo quod dcpriuiat aut deponat ; circmnflexns ideo, quod déprimât et acuat » .

Vendryes, après ces citations, termine ainsi : « Ces citations suffisent ; elles prouvent tout au moins que Martianus et Priscien (tous les deux du vp siècle) suivaient fidèlement l'enseignement traditionnel >» (i).

187. — La définition de Priscien est reprise par la plupart des auteurs : la voici, par exemple, au vif siècle, dans Andax : ^' Accentus quid est? Certa lex et régula ad levandavi syllabam vel premendain..\ accentus humilitatem vel altitudinem syllabarum ostendunt. . . ; dum ascendit et descendit circumflexus efficitur ».

188. — Le Véncrable B'cdc, au viie-viii^^ siècle, répète une partie de la définition donnée ci-dessus par Capella : « Accentus autem est quasi adcantus dictus, quod ad cantilenam vocis nos facit cognoscere syllabas ».

189. — Alcuin, au viip siècle, la copie de nouveau, en empruntant les termes de Priscien : « Accentus est certa lex et régula ad levaudain et comprimendam syllabam » .

La même tradition se poursuit plus tard encore ; mais passons maintenant aux auteurs qui, tout en parlant de Vacuité, mentionnent V intensité.

(i) Kechcrc/ics.., p. 29.

2° EN FAVEUR DE V ùcuité ET DE i.' intensité.

1 90. — Tous les auteurs qui vont suivre témoignent en faveur de Vacuité ; comme ils ne font la plupart du temps que se répéter et se copier les uns les autres, nous nous abstiendrons ici de citer tous ces textes. Ceux qui voudront les étudier les trouveront dans l'Appendice.

Par contre, une idée nouvelle se fait jour, celle de V intensité de l'accent. Et bien que nous devions réserver plus loin un paragraphe à cette autre qualité de l'accent postclassique, c'est ici que nous produirons, rapidement d'ailleurs, les textes de nos auteurs relatifs à l'intensité. De la sorte, on trouvera dans ces quelques pages, et d'après les auteurs latins, une esquisse du développement historique de l'accent tonique latin, depuis l'époque classique, oii il était seulement aigu, jusqu'à l'époque romane, on il était devenu définitivement long, tout en conservant son acuité et son intensité des siècles précédents.

191. — Poinpeiiis, fin du v s., enseignait certainement Vacuité de l'accent comme ses prédécesseurs : '<. Accentus dictus est quasi adcantus secundum Graecos..; plane sive accentum dicas sive tonuiu sive tcnoyein idem est » (i).

Mais il est le premier — à moins que ce ne soit Servius — à parler de V intensité de l'accent, lorsqu'il affirme que la syllabe qui porte l'accent sonne (sonat) plus que toutes les autres syllabes du mot : « Illa syllaba pins sonat in toto verbo, quae accentum habet. Ergo illa syllaba quae accentum habet pins sonat, quasi ipsa hal")et majorem potestatem ».

Dans un autre texte, le même auteur explique plus au long cette expression « plus sonat » ; nous le résumons :

Supposez que, de loin, vous appelez quelqu'un; qu'arrive-t-il? L'une des syllabes du mot prononcé résonne (p/ns sonat) plus que les autres syllabes; or c'est précisément cette syllabe qui a l'accent : ex. ra dans oràtor, op da«is ôptinius.

(i) Servius reproduit le mÊme texte. Comme dans les pages précédentes, nous ne donnons ici, pour simplifier, aucune référence, renvoyant pour tous ces textes à l'Appendice, où on les trouvera en entier, et avec toutes les indications voulues.

192. — Servîtes, ve s. (?), qui exprime la même idée, et copie même souvent Pompeius, est plus explicite encore; car après avoir dit : H Invenimus enim naturali ratione illam syllabam plus sonare quae retinet accentum » , il ajoute : y. atque usque eodem nisiim vocis ascendere « , ce qui semble bien impliquer un effort de la voix.

193. — Clcdonius, au même siècle (ve), semble, lui aussi, faire allusion à V intensité de l'accent lorsqu'il dit : « Acutus qui cursim profertur, ut dnna: exaisso cni)n sono dicendum est; circumflexus qui tractim ut Rôma ; gravis qui pressa voce habet accentum » .

Le mot cxcusso ne renferme t-il pas une idée d'agitation, de secousse, de violence, ou pour mieux dire ici, de force?

194. — Dioniède, un peu plus tard, vr- s., se sert d'une autre expression : « Accentus est acutus vel gravis, vel inflexa elatio orationis vocisvc intentio vel inclinatio acuto aut inflexo sono regens verba... ».

« Sans doute, dit Vendryes (i), il est encore question ici de l'accent aigu, grave ou circonflexe, mais à cette vieille terminologie s'ajoute l'expression « vocis intentio vel inclinatio » qui semble désigner un accent d'intensité ».

195. — ^. Isidore, 570-636, très net en faveur de l'acuité : « Acutus. . . quod acuat et erigat syllabam ; gravis. . . quod déprimât et deponat » , dit aussi que la syllabe grave « minus sonat » que la syllabe marquée de l'accent aigu ou de l'accent circonflexe.

196. — Le Codex Bernensis 16, au ix*^ siècle, répète le ^(.plns sonat » des auteurs précédents.

197. — Rhabau Maur, encore au ix^ siècle, se sert d'une nouvelle expression qui semble bien impliquer une force, une vigueur de l'accent : « Accentus vero est, ut quidam recte putaverunt, vigor ac anima vocis. Et accentus dictus est quasi adcantus, quod juxta cantum sit ».

Toute cette définition est connue depuis longtemps, mais le mot vigor nous paraît nouveau et caractéristique de l'époque.

(i) Reclicrctus..^ p. 29.

108. — En résumé, du v^ au ix^ siècle, tous les auteurs témoignent de V(7c-uz7àdQ l'accent, et quelques-uns témoignent en même temps de son iiitcnsité.

199. — Les novis donnés par tous aux accents, et à T accent tonique en particulier, sont une preuve évidente de la valeur luclodiqnc et de V acuité ait Taccent tonique. Les voici groupés, du moins ceux qui reviennent le plus souvent chez les grammairiens :

accetiius {^ad eau tu s, traduction littérale du grec Troos-woca), te77ores, iom', caaiviina, apices, fastigia, iiotac vocian, moderaincnta, voculatioiics, etc.

3° EN FAVEUR DE i^'acuUé, DE Vinfenslté et de la longueur.

(Xlie ET XIIF siècles),

200. — Les auteurs du x^, du xp siècle et plus tard encore continuent, le plus souvent en les copiant, les témoignages des anciens grammairiens en faveur de Vûcm'te de l'accent,

201. — Quant à YaUtmgenient de l'accent latin, il faut descendre jusqu'au xip- siècle pour trouver un texte qui l'enseigne nettement; et il faut bien comprendre qu'ici allongement, longueur, ne veut pas dire donblcvient de la syllabe accentuée, mais seulement élargissevioit, léger mais sensible, " inora, inonda " de cette syllabe.

Cette altération nouvelle de la pureté antique de l'accent latin se produit encore sous l'influence de 1" accent des langues romanes qui tend depuis plusieurs siècles à se renforcer et à s'allonger. Il est à croire, d'ailleurs, que cet allongement de l'accent latin ne date pas du xii^ siècle, mais doit être reporté plus "haut.

202. — Voici le texte le plus clair sur ce sujet; il est cité par M, Charles Thurot (i), qui l'a trouvé dans un manuscrit du xip siècle, à l'usage des moines cisterciens. Selon l'habitude, nous abr^eons; on peut ^oir le texte complet à l'Appendice, no xviii.

Maimscrit de Montpellier, 322, cistercien, xil^ s. « ïlla ergo sillaba in lectione tenebitnr et clevahitnr quae habuerit domi-

"^i) Notices et extraits des manuscrits, t. xxil, p. 392-393.

nantem accentum; cetere omnes deprimentur et sine mora pronunciabuntur... Quicumque convenienter vult légère, hoc observare débet, ut in omni dictione sillabam illam que accentari débet, cum aliqua uiorula teneat, alias autem cursim et rotunde pronunciet » ,

Dans ce traité, dit ïhurot, « on ne trouve aucune mention des accents aigu, grave, ou circonflexe » ; et il ajoute avec raison : '< Les expressions mora, monda, cursitu, feraient penser qu'on appuyait sur la syllabe accentuée, et qu'on glissait sur les autres. D'autre part, les mots elevari, deprimi, portent à croire qu'il restait quelque chose de l'accentuation musicale de l'antiquité ».

203. — Rien de plus exact. Et c'est bien là précisément le caractère de l'accent dans la 4 période : acuité (i), intensité, longueur.

Il suffit de constater le fait; nous n'avons pas à en tirer de conséquences pratiques pour l'exécution du chant grégorien : cet accent long, roman, n'était en usage, à l'origine, ni dans les lectures ecclésiastiques, ni dans les cantilènes ; c'est une déviation, une altération que nous devons rejeter : la tradition pure est perdue.

204. — Au reste, un auteur qui a fait école pendant tout le Moyen-Age jusqu'à la Renaissance, du xiîf au xvf siècle, Alexandre de Villedieu, s'est chargé lui-même de nous apprendre que les anciennes règles de l'accentuation latine ne sont plus en usage à son époque ; et il en invente de nouvelles.

Il connaît les anciennes, car il les expose; « une partie de son chapitre sur l'accent est consacré à les reproduire », dit Stephen Morelot (3), mais il les considère comme hors d'usage et contraires aux habitudes de son temps : «< Noster non penitus has normas approbat usus » .

(i) Pierre Hélie, xil" s., est encore très net en faveur de Vacuité àe. l'accent : « Accentus est elevatio vocis acuta 5> ; lui aussi distingue soigneusement entre l'accentuation et la quantité, plus nettement même que le manuscrit de Montpellier. Cf. Thurot, /. c.

(2) De Paccent latitt (Revue de l'Enseignement chrétien, I, p. 232-233). Cf. Appendice à ce ch. v.

« Il admet trois accents, dit M. Thurot, (i), acutus, gravis, moderatus (qui est intermédiaire entre les deux premiers) >• , et il rejette l'accent circonflexe comme tombé en désuétude.

Stéphen Morelot, /. c, nous décrit, d'après Thurot, ces trois accents. Voici comment il les définit :

« L'accent ^/Yzz'^ appartient à toutes les syllabes qui nen ont point d'autre.

)j L'accent viodéré, qui est l'accent par excellence, se place partout où les anciens employaient soit l'aigu, soit le circonilexe.

)- L'autre (acutus) est réservé pour les monosyllabes et la syllabe finale des oxytons. Ces mots sont :

a) ceux que Priscien et les autres grammairiens de l'antiquité recommandaient de marquer de l'accent final, par exception à la règle, afin de prévenir les équivoques qui auraient pu résulter de l'homonymie (2),

b) puis les mots hébreux indéclinables,

c) enfin la dernière syllabe du mot qui clôt une phrase interrogative ><.

203. — Nous arrêtons ici la liste des témoignages des auteurs sur r^t7////de l'accent latin; car à partir de cette époque, xiiF siècle, la notion ancienne de l'accent aigu s'oblitère, et l'accent qu'on appelle encore « acutus » n'est plus, on vient de le voir, qu'un accent discrétif, un accent hébreu, ou qui veut l'être, enfin un accent final, oratoire, d'une phrase interrogative.

20G. — Ainsi, tous les auteurs anciens, à quelque époque qu'ils appartiennent, sont unanimes à attester Vacuité de l'accent tonique. A partir du v^ siècle, ils attribuent à l'accent une certaine force, et, au xif, une certaine durée. Mais ces qualités nouvelles ne font, d'après leur enseignement, que se surajouter à la qualité preiuicrc, qui est Vacuité.

Si l'on en croit leur témoignage, l'acuité, qualité foncière, caractéristique de l'accent latin classique, a doue subsisté à travers

(2) Cf. sur ces mots, Edon, Ecriture.., page 278 :

Adv. aliâs, Adj. dlias, 1 Prép. po>it\ \'erbe pôfi£, Conj. 7'enim, Adj. vêrtim, \ Prép. si7u\ \'erbe sine.

Edon ajoute : <L Rien ne montre que cette distinction, établie par les grammairiens, ait été consacrée par l'usage >.

toute révolution de la langue /^//;/r, jusqu'à l'époque de la décadence complète, ou plutôt de la transformation dans les langues romanes. Nous verrons bientôt que cette assertion est confirmée admirablement par la structure des mélodies grégoriennes, tant anciennes que postérieures.

§ 3. — 3' Preuve. — Forme graphique des accents d'après les Grammairiens.

207. — Outre leur enseignement sur la nature mélodique de l'accentuation, les grammairiens latins nous ont laissé une description minutieuse des figures graphiques au moyen desquelles ils représentaient les accents, dont la valeur musicale est ainsi nettement confirmée.

Voici le résumé de leur enseignement ( i ) :

U accent aigu était tracé de bas en haut, de gauche à droite, et se terminait en pointe (/) ; la main, pour le tracer, s'élevait en même temps que la voix, qui, avec la syllabe aiguë, se mouvait du grave à l'aigu (2).

\J accent grave ^ par un mouvement contraire, se traçait de haut en bas (v), le plein du trait se trouvait au point de départ en

(i) Nous donnons ici quelques-uns des textes des grammairiens sur la notation graphique des accents latins :

i. Acutae nota est virgula a sinistra parte dextrorsum sublime fastigata (> ) ; gravis autem notatur simili virgula ab eadem parte depressa fastigio, quae notae demonstrant omnem acutam vocem sursum esse, et gravem deorsum 2>. Varro, apud [Sergium], De ace. (Keil, p. 532, 16. — Schoell, p. 91, XLVil).

<. foutus est nota per obliquum ascendens in dexteram partem (•), gravis nota a summo in dexteram partem descendens (n), circuroflexus nota de acuto et gravi facta (a) ». Donatus. (Keil, p. 371, 31. — ScHOELL, p. 92, LU''}.

Diomède (Keil, p. 434, i. — SCHOELL, p. 94, LII'^).

Sergîus, De aa: (in Don.) (Keil, p. 482, 9. — Schoell, p. 95, Lil'').

Pompeius (Keil, p. 132, i. — Schoell, p. 96, lii^).

Dositheus (Keil, p. 10, 5. — Schoell, p. 97, lu*').

Viciorinus., De a. gr. (Keil, p. 193, 21. — Schoell, p. 98, Lii').

Martianus^ Cap. m (p. 68, 9, Eyss. — SCHOELL, p. 99, Lli'^).

Priscianus., De ace. 5-7. (Keil, p. 520, 3. — Schoell, p. 99, Lll™).

Isidorus., Etym. i, 19, i-ii. (Schoell, p. 99, lu"), etc., etc.

Tous ces auteurs disent la même chose, et presque dans les mêmes termes, que Varro et Donatus.

(2) Cf. N. M. G. t, l, p. 132.

haut ; la main, pour l'écrire, s'abaissait donc, et indiquait par là le fléchissement de la voix sur la syllabe grave.

Ces deux gestes graphiques, l'aigu et le grave, se trouvaient réunis dans l'accent circonflexe (a); la main s'élevaif, puis s'abaissait, comme la voix, sur les syllabes marquées de cet accent.

208. — « Rien de plus naturel, de plus primitif, rien de moins inventé, de moins conventionnel, que l'emploi de ces deux traits, dirigés de bas en haut (/) et de haut en bas (\), pour signifier l'ascension et la chute de la voix; surtout si Ton considère que, dans l'un et l'autre cas, il ne s'agissait pas d'indiquer des intervalles fixes, mais des ondulations Aocales indéterminées, comme celles de la parole. Donc avec le môme naturel que l'orateur abaisse et élève la main (i), le grammairien a représenté l'intonation des syllabes au moyen des accents; mieux encore,

(i) € Gestus et ipse voci consentit, et animo cum ea simul paret... Optime autem manus a sinistra parte incipit, in dextra deponitur >. Quintilien Inst. orat.^ XI, 3. — Pour plus de détails sur cette relation de la voix et du geste, cf. Palcogr, Music, l, p. 98.

Voici d'ailleurs quels sont les caractères distinctifs de cette notation oratoire ou chironomiquc (Xsîp, main, ^ô\m:,, règle) ; il est bon de les décrire exactement ici, car nous les retrouvons dans les accents neumatiques.

1° La notation par accents ne connaît rien encore du principe fécond de la superposition des notes^ employé dans notre musique moderne. La hauteur des sons n'est pas exprimée par la position respective des signes ; c'est la forme intrinsèque de chaque signe, et la direction imprimée au tracé qui, donnant la valeur mélodique, indiquent l'élévation ou l'abaissement. L'accent aigu, par exemple, figure toujours une élévation de la voix, non parce qu'il est écrit plus haut que l'accent grave, mais parce que le trait montant de gauche à droite est le symbole naturel de cette élévation. Il peut arriver très bien, et cela se rencontre fréquemment dans les accents neumatiques, que l'accent grave soit superposé à l'accent aigu, sans qu'il y ait pour cela matière à hésitation sur la valeur mélodique de ces signes.

2" Il suit de là que le signe tout entier constitue la note, et que sa force de signification, ou mieux, sa valeur d'intonation réside dans sa totalité, sans être attachée au point de départ ou d'arrivée de chaque trait.

3=* Les accents indiquent une élévation ou un abaissement indéterminé, ce qui est conforme aux intervalles indécis de la mélodie oratoire.

4° Les accents ont une signification purement mélodique et n'indiquent pas par eux-mêmes une valeur de force ou de temps. Les anciens avaient des signes particuliers pour figurer la longueur(— ) ou la brièveté (u) des syllabes ; ils n'en avaient pas pour figurer la force.

Ces quatre caractères réunis constituent la notation oxjXou&OMchironomique.

c'est la main de l'orateur lui-même laissant sur le parchemin ou la tablette de cire la trace de ces mouvements ascendants ou descendants « (i).

200. — U Epigraphic latine et les accents. — On peut se demander si l'épigraphie latine peut servir à confirmer la place et la fonne des accents latins. — Il faut répondre : Non; les espèces d'accents employés dans les inscriptions, ape.x\ siciliens, de différentes formes, n'ont aucun rapport avec l'accentuation latine : Vapex indiquait les voyelles longues par nature; le siciliens était un signe d'abréviation (2).

210. — La Paléographie latine et les accents. — Pas plus que l'épigraphie, la paléographie ne peut nous donner de renseignements précis sur la forme et la nature des accents toniques. A l'époque dont nous nous occupons, les signes d'accents proprement dits, très connus dans les écoles, ne servaient guère que dans l'enseignement. 11 est à croire que les grammairiens, dans leurs leçons, les traçaient conformément à leurs indications :

V accent aign, en remontant de gauche à droite, la pointe en haut (/); V accent grave, en descendant, la pointe en bas (v); Vaccent circonflexe, en montant et en descendant (a).

211. — Serait-ce trop osé de dire que, de cet enseignement des grammairiens et de cette habitude d'écrire, vient la forme des nombreuses virgules des Mss.? La forme de virgule la plus ordinaire dans les Mss., disent les Bénédictins {ddcn^Xo. Nouveau Traité de Diplomatique, III, p. 478) est celle de notre virgule contournée, renversée et portant sa pointe en haut (').

Il faut ajouter, toujours avec les Bénédictins et M, de Wailly qui les cite : « Quoique ces accents (toniques) ne soient pas très communs, cependant les ]Mss. n'ont presque jamais cessé d'en faire usage » (3).

212. — Quoi qu'il en soit, l'enseignement des grammairiens reste ; et il est favorable à l'acuité de l'accent.

(i) Païéog. Mus., I, p. 9g.

(2) Cf. Gagnât, Cours iVépigraphic latine, p. 28. — M. Salomon Reinach dit dans sa Graynmairc îatine, p. 265, que le sicilicus indiquait qu'une consonne < devait être considérée comme redoublée 5. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas un signe d'accentuation proprement dite.

(3) Nouv. Tr. de dipL, il, p. 209, note i. — De \i s.\\Ay,Faléog., l, p. 512. Le

213. — De plus, si la paléographie du texte littéraire ne nous rense^ne pas sur le point qui nous intéresse, on verra plus loin que la paléographie musicale est très explicite : les accents musicaux ou neumes sont tracés, dans les plus anciens Mss., selon les règles décrites par les grammairiens.

214. — Ainsi, sur tous les points, la musique apporte une confirmation très nette aux assertions des auteurs :

les signes graphiques d'accentuation des grammairiens se retrouvent dans la notation neumatique ;

et, d'autre part, la nature mélodique de l'accent tonique, enseignée par les auteurs, est évidente dans la trame mélodique du chant liturgique de l'Eglise.

§ 4. — 4 Preuve. — Témoignages tirés de la musique liturg-ique occidentale (ambposienne, grégorienne, etc.)

215. — Il sera peut-être bon de redire ici les chefs de preuve que nous invoquons en faveur de Vacuité de l'accent, afin que la multiplicité des détails ne fasse pas oublier le développement logique et historique de notre argumentation.

La nature mélodique des accents latins, et spécialement Vacuité de la syllabe tonigtie, est prouvée :

1° par leur filiation : les accents latins dérivent des accents indo-européens, dont la nature était musicale ;

2° par les témoignages des plus anciens auteurs latins ;

30 par la forme des signes graphiques que leur donnaient les grammairiens ;

40 enfin — et c'est ce qu'il nous reste à exposer — par les témoignages tirés de la musique liturgique occidentale.

Ces quatre catégories de preuves s'enchaînent et se corroborent Tune l'autre. La deuxième nous a conduits jusqu'au xii^ siècle. Avec la quatrième nous reviendrons en arrière jusqu'aux origines

même de Wailiy remarque, dans sa planche vi n^ i, un accent aigu véritable sur la finale de Seon :

<«: Et misit Moyses ad Seôn. 5»

Cet accent est tracé de Jtaut en bas avec pointe en bas, mais il s'agit d'un manuscrit du x*^ siècle.

de la musique liturgique latine, c'est-à-dire jusqu'au iv^ siècle, avec S. Ambroise (t 'Adl).

216. — On peut grouper les témoignages fournis par la musique liturgique occidentale sous les titres suivants :

a) Origine et forme graphique de la notation neumatique;

/') Concordance des accents aigus latins avec les sommets mélodiques, dans les mélodies liturgiques anciennes : ambrosiennes, grégoriennes ;

c) Même concordance dans les compositions mélodiques liturgiques des xe, XF, xiF siècles;

d) « Cadences rompues » du bas Moyen- Age.

217. — Les faits qui seront exposés dans les pages .suivantes ont été déjà l'objet d'études particulières dans plusieurs de nos travaux antérieurs : nous signalerons ces études au fur et à mesure du besoin, en y ajoutant les découvertes nouvelles.

A. Origine, forme graphique, et valeur de la notation neumatique.

218. — Cette origine a été souvent exposée dans nos travaux, et même au tome i du présent ouvrage (i) : nous ne nous y attarderons pas ; ajoutons cependant quelques mots.

Les résultats de ces études ont été pris en considération, non seulement par les musicistes, mais aussi par les philologues qui en ont reconnu l'importance. M. P. Lejay rendant compte (2) des deux premiers volumes de la Paléographie iiuisicale, résumait brièvement notre opinion sur l'origine des neumes, et ajoutait :

« Il résulte de ces faits : 1° que le système de notation le plus ancien est le développement ou l'imitation d'un système d'accentuation; 2° que ce système d'accentuation était purement mélodique; 3° que, même plus tard, on ne se préoccupa nullement de mettre la notation neumatique par points d'accord a\'ec la nature nouvelle de l'accent (accent d'intensité), et que, si l'on a innové dans les signes, la tradition a été assez forte pour m:i\\w-

.{\)Z{. Paléographie Musicale, 1. 1, p. 96 et ss ; 1. 11, p. 27-36; t. vu, p. 198-199. — Nombre Musical., t. l, p. 132-135, et p. 212 et ss. — Cabrol, Dictioitnaire dardtéologie et de liturgie., au mot Accent (art. de U. Gatard). (2) Revue critique^ 1892, i, p. 426-428.

iSS TROISIÈME PARTIE. — CHAriTRE V.

tenir l'ancienne interprétation. Cette tradition antique, conservée jusqu'en plein moyen-âge, n'est peut-être pas un fait unique en matière de mélodie et de rythmique » .

219. — Plus tard, le même auteur (i) revenait sur la question : « On a signalé avec beaucoup d'à-propos que dans les mélodies grecques récemment découvertes, les sommets mélodiques sont des syllabes accentuées. "Dans un même mot, aucune syllabe ne peut porter une note plus aiguë que la syllabe tonique " (2). On en a tiré un nouvel argument en faveur de la thèse de l'accent mélodique grec. Mais, bien avant que MM. Monro et Crusius ne fissent séparément cette observation, M. d'Arbois de Jubainville avait remarqué une règle analogue dans quelques-uns des tons de la psalmodie ecclésiastique (3). Moi-même j'ai souligné l'un des résultats des travaux des Bénédictins sur la musique neumatique. Le système de notation le plus ancien est le développement d'un système d'accentuation purement mélodique (4). Les recherches dirigées en ce sens avec critique et prudence fourniraient sans doute d'intéressantes données pour l'histoire de l'accentuation ».

Encouragés par ces lignes que M. Lejay écrivait en 1897, les Bénédictins ont poursuivi leurs recherches, et, quelques années plus tard, ils en ont publié les résultats dans le tome vu de la Paléographie musicale (1901), et dans le tome i du Nombre Musical (1908). Ce point est acquis; il n'y a pas lieu d'y revenir (5).

(i) Revue critique^ 1897, p. 291.

(2) Ibid.^ 1894, II, p. 350, art. de M. S. Reinach.

(3) Mémoire de la Société de linguistique, v, 162.

(4) Revue critique, 1892, l, p. 426, art. cité plus haut.

(5) L'emploi des accents comme notation musicale se retrouve dans les diverses séméiographies musicales byzantines du V au vin" siècle. Celles-ci auraient, à leur tour, donné le jour aux notations orientales : arménienne, géorgienne, syriaque, etc. Le R. P. J. Thibaut, de rx\ssomption, a exposé longuement cette théorie dans « Origine byzantine de la notation neumatiquc de r Eglise latine > ; et jusque-là on peut, en général, adopter son opinion.

Mais quand il prétend que la notation neumatique de l'Eglise latine dérive de la notation byzantine, ses preuves sont extrêmement faibles, et il est impossible de le suivre. On peut voir, d'ailleurs, à cet égard, le compte-rendu de l'ouvrage par M, Gastoué, qui repousse la théorie du P. Thibaut sur le dernier point {Tribune de S. Gcrvais, août 1907, p. 190-192). — Cf. encore le compterendu de P. Aubry sur Introduction à la Paléographie musicale byzantine par ^I. Gastoué ( Tribu /le de S. Gervais, août 1908, p. 191); le Dictionnaire Rietnann

220. -^ Nous résumerons seulement en quelques lignes la conclusion qui s'en dégage pour notre thèse :

La preuve que l'accent tonique latin était une mélodie pure, une élévation mélodique, c'est que le signe de cet accent a donné naissance à un système complet de notation musicale où il n'a pas d\iutrc rô/r que celui de représenter V acuité, et l'accent grave ou punctum celui de figurer la gravité des notes.

Si l'accent aigu avait été seulement fort, sans caractère musical, jamais on aurait eu l'idée d'en faire servir le signe graphique à une notation musicale.

B. Concordance des accents aigus latins

avec les sommets mélodiques

dans l'ancienne musique liturgique occidentale.

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