RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES SUR LA NATURE DE CETTE CONCORDANCE
221. — Musique grecque. — Le fait que nous allons rencontrer dans la musique latine liturgique a été constaté dans l'antique musique grecque.
au mot Byzantin: V Encyclopédie de la viusiquc (Lavignac), tome l, article de M. Gastoué sur la Musique Byzantine, \, p. 553 : iLcs notations musicales l'yzaniines et orientales ».
Dans ce dernier article, M. Gastoué est moins affirmatif contre la tliéorie du P. Thibaut; mais nous croyons qu'il pense juste quand il dit, p. 553 : ^Lorsqu'on aura comparé le tableau des neumes latins et mozarabes avec celui des notations primitives de la civilisation qui nous occupe [byzantine], on sera frappé du fait que leur origine est commune et leurs procédés analogues. Est-ce à Byzance, à Rome, à Antioche qu'il faut en placer la source? Peut-être nulle part et partout. Toutes ces notations sont, en eftet, des manifestations d'un état d'esprit, d'une conception générale qui peut caractériser une époque, et dont chaque peuple, chaque civilisation contemporaine a pris sa part ; à une époque plus récente, chacun a évolué de son côté ».
\'oilà qui est bien ; mais on peut, croyons-nous, préciser la raison de cet état d'esprit général de l'Occident et de l'Orient : c'est que, à l'origine, les chants liturgiques à noter étaient, en grec, comme en latin, comme en liéùreu, de purs récitatifs avec cadences mélodiques. On ne pouvait dès lors que se rencontrer dans l'emploi des accents qui se rapprochent de la mélodie naturelle du langage. Plus tard, la mélodie se développant, la notation par accents s'est également développée, et parfois de multiples façons, en Orient et Occident.
Il reste de ceci que l'emprunt des accents comme notation est général, et en faveur de notre thèse.
l6o TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V.
En 1894, M. Monro (i) a remarqué dans T hymne à Apollon, découvert à Delphes, une correspondance entre le dessin mélodique et l'accentuation tonique des mots. Et il a pu formuler la règle suivante :
«< TJie }iotc of accentedsyllabbe isalmost alu^ays fûUùwed by a note of lower pitcJi — La note d'une syllabe accentuée est presque toujours suivie (Tuuc note (fuît degré inférieurl).
222. — M. Th. Reinach rendant compte (2) du livre de M. Monro, a cru devoir formuler la règle autrement que lui :
♦< Dans un 7ncine mot, aucune syllabe ne peut porter une note plus aiguë que celle de la syllabe tonique ».
«Ainsi exprimée, dit-il, la loi s'applique à peu près sans exception, et devient un critérium important pour la restitution de la mélodie et même pour la constitution du texte ».
223. — Un peu plus tard, le même M. Th. Reinach, examinant les mêmes faits d'une manière plus générale, les résume ainsi (3) : « Dans les compositions vocales, la mélopée artificielle se modelait-elle sur la mélodie naturelle résultant de la succession des syllabes accentuées et atones? Il faut à cet égard faire une distinction. Dans les poésies chorales, ou plus généralement strophiques, une pareille concordance eût constitué, on le comprend sans peine, une quasi-impossibilité, tout au moins une entrave insupportable au génie poétique ; nous savons positivement que l'accent naturel n'y jouait aucun rôle (4). Il n'en est pas de même du chant non antistrophique : dans les hymnes delphiques, dans la chanson de Seikilos, dans les petits préludes à la Muse, le compositeur s'efforce de tenir compte de la place des accents naturels ; les sommets mélodiques tombent régulièrement sur des syllabes toniques; l'accent circonflexe se traduit généralement par une note aiguë suivie d'une grave (5). Ce qui était une gêne pour les grands talents devenait un soutien et un guide pour les petits.
(i) Tke modes of ancient Greek iiiusic.
(2) Revue Critique^ '894, 11, p. 350.
(3) Dictionnaire Daremberg Saglio, au mot Mitsica, p. 2075.
(4) Denys d'HALiCARKASSE, De la Disposition des fnots, n° ir.
(5) « Il n'est pas impossible que la mélopée primitive des aèdes n'ait pas été autre chose qu'une récitation intensifiée^ guidée par les accents naturels J.
LE MOT LATIN. — QUALITÉS MATÉRIELLES DE L' ACCENT. l6r
Les hymnes de Mésomède (époque d'Hadrien, 117-138) n'offrent plus aucune trace de ces coïncidences ; mais peut-être la nature de l'accent tonique avait-elle changé ».
On va voir bientôt que le doute exprimé dans ces dernières lignes sur la nature aiguë de l'accent grec au if siècle ne peut s'appliquer à l'accent latin; l'acuité de l'accent latin était encore en pleine vigueur au if siècle, puisque plus tard, à la fin du iv^ avec S. Ambroise (t 397), et aux vf et vif avec S. Grégoire (t 604), on la trouve encore informant très souvent la composition des mélodies liturgiques.
224. — M. Vendr\'es, à son tour, donne les deux règles suivantes dans son Traité cT accentuation grecque, p. 26 :
Dans les hymnes de Delphes : « 1° Une syllabe atone ne peut être chantée sur une note plus haute que la syllabe tonique du même mot; 2° lorsqu'une syllabe longue à accent circonflexe se dédouble mélodiquement, c'est la première partie de la syllabe qui est chantée sur la note la plus haute » .
225. — Musique latine liturgique. — Le fait de la coïncidence de l'accent aigu latin et d'un sommet mélodique est très fréquent; mais la variété des formes sous lesquelles il se présente rend difficile la rédaction d'une loi unique pour tous les cas; qu'on en juge : voici quelques récitations et cadences.
A — L'acuité de l'accent n'est signalée dans la mélodie que par l'abaissement de la syllabe postonique :
Ambros.
in excel-sis Dé- o a ten-ta-ti- ô-ni- bus Lau-dâmus te FiiT. 6.
B — La note mélodique d'accent s'élève au-dessus de la corde récitative, et domine à la fois les syllabes antétoniques et postoniques : ^
Domi-no mé- o Pa-tri et Fi-li- o
Rythme Giég. T. II. — 6
l62 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V.
C — Même fait qu'en B, avec, en plus, une note antétonique, placée sur le même degré que l'accent et lui servant de préparation :
Domi-no mé- o Patri et Fi-li-o Fig. S.
D — La note d'accent, comme en B et en C, domine les syllabes antétoniques et postoniques, mais ce sont celles-ci qui se sont abaissées, mettant ainsi en relief l'accent aigu qui demeure sur la corde récitative :
Domi-no mé- o
Patri et Fi-li-o
Fig. g.
E — Type de récitation extrêmement fréquent, surtout dans les versets de Répons romains : la mélodie s'élève avec la deuxième note du podatns au-dessus de la corde récitative et redescend ensuite sur la syllabe finale :
... Simon Bàrjona qui- a cà-ro et sànguis...
Dans tous ces cas — et il y en a beaucoup d'autres analogues — la dernière syllabe est toujours chantée, en dépit des diversités mélodiques, sur tine note phis basse que F accent ; alors il serait facile de former une règle calquée sur l'une de celles qui ont été proposées plus haut par les auteurs pour les hymnes de Delphes.
Mais il n'en va pas toujours ainsi; car les mélodies liturgiques latines nous semblent beaucoup plus libres que les mélopées grecques.
F — Voici en effet une autre manière d'élever mélodiquement l'accent tonique, sans qu'il soit nécessaire, après cette élévation,
obtenue, comme ci-dessus en D, par l'abaissement de la syllabe précédente, de redescendre sur la S3Mlabe postonique : la déposition douce, faible, de cette syllabe sur le même degré que l'accent n'enlevée pas à celui-ci son acuité, relativement à ce qui précède :
Ambros.
Libéra nos, quaesumus, Domine, ab omni- bus ma- lis
atque Pon- ti-fice Fig. II.
G — Autre exemple qui ne s'accorde pas non plus avec les règ'les suivies dans les hymnes de Delphes : « Dans un même mot, nous dit plus haut M. Reinach, aucune syllabe ne peut porter une note plus aiguë que celle de la syllabe tonique » . Or en musique latine on trouve :
1 t^jL
rPi ■-. — s — .
.Sede a dex- tris mé- is pe-dum tu- ô- 7'uni or-Ji-nem Mel-chi-se-dech Fie: 12.
La syllabe immédiatement antétonique des mots tuârum et MelcJdsedech est plus élevée que la S3'llabe accentuée des mêmes mots; mais, là encore, la syllabe finale est plus basse que la syllabe accentuée. Il s'agit d'une formule mélodique intangible.
226. — Ces types de récitation et de cadence ne sont présentés ici que pour prévenir une illusion facile, et établir l'exacte vérité sur la coïncidence de la mélodie latine et de l'accent des mots. Il ne faut pas s'attendre, en effet, à trouver /t-^^j- les accents toniques des mots avec une note aiguë (i). Les règles formulées ci-dessus pour les chants grecs de Delphes ne s'appliquent pas sans exception aux pièces liturgiques. L'accent latin ne coïncide pas toujmrs avec une élévation mélodique ; mais ce cas se présente s» souvent, et dans des circonstances musicales si caractéristiques,
(i) C'est peut-être le cas de rappeler ce texte de Pierre Hélie : « Accentus est modulatio vocis in cotnniuni servione usuqtie loquendi. Hoc autem dicitiir propter cantilenas icbi accentum non servniniis ». La musique n'était pas astreinte à se calquer toujours sur la mélodie du discours.
si persistantes, si absolues, que Ton doit, sans hésitation possible, reconnaître l'influence de l'acuité de l'accent sur la forme mélodique.
227. — La liberté discrète laissée à la musique de s'affranchir, en certains cas, de la mélodie naturelle des mots prouve en faveur de l'art grégorien. La soumission absolue, continue, de la musique à l'élément verbal, est loin, selon nous, de représenter l'idéal de l'art ; un tel assujettissement ne peut qu'arrêter l'essor, l'épanouissement de la cantilène, nuire au but que se propose la musique en s'alliant aux paroles.
228. — Un fait, d'ailleurs, explique et justiiie tous les écarts entre le dessin, ou, si l'on veut, l'accentuation mélodique, et l'accentuation naturelle des paroles : La phraséologie musicale.
En effet, entre le mot isole, et le mot ronlé, entraîné dans le torrent de la phrase, il y a des différences profondes. Le mot isolé di sa mélodie propre, dont la note la plus caractéristique est l'accent aigu, c'est entendu : mais le grand ;//.9/ qu'est le membre de phrase a, lui aussi, sa mélodie, ses accents aigus et graves d'une infinie variété. Que ces accents phraséologiques concordent avec les accents des mots, c'est ce qui arrive très souvent; mais souvent aussi l'allure générale de la phrase et ses grands accents modifient la mélodie individuelle des mots. Ces accents dominent et enveloppent les mots de chaque membre et de chaque phrase, au détriment de leur forme mélodique. Ainsi les « individualités s'effacent et perdent quelque chose de leur physionomie particulière en entrant dans une organisation sociale ».
229. — Il serait inopportun d'exposer ici, même brièvement, les procédés employés f)ar la grande mélodie pour se soustraire au joug de la mélodie naturelle des mots ; ils sont multiples et variés à l'infini; chaque mélodie, chaque membre, chaque incise a le sien. D'ailleurs, cette étude appartient plutôt à l'un des chapitres suivants où nous traiterons de la capacité des mots à recevoir luie extensiùJi musicale.
Cependant, toujours afin de prévenir les objections qu"on pourrait élever en face des exemples donnés plus bas, il est nécessaire d'expliquer dès maintenant quelques cas mélodiques où l'indépendance de la mélodie à l'égard des mots est manifeste.
LE MOT LATIN. — QUALITÉS MATÉRIELLES DE L' ACCENT. î6^