ARTICLE II. — BRIÈVETÉ DE L'ACCENT
252. — A l'acuité de l'accent tonique, à l'époque classique comme à l'époque grégorienne, on doit ajouter une seconde qualité, également essentielle : la brièveté.
Toutes ces qualités matérielles de l'accent se corroborent, se tiennent ; ce sont elles qui dessinent sa vraie physionomie, et elles importent beaucoup, on le comprend, à une exécution parfaite du chant liturgique. Une fois bien constatées, elles sont des éléments très précieux pour fixer le rythme et l'allure générale des mots latins.
Nombreux sont les modernes qui s'imaginent que dans l'antiquité l'accent était long. En faveur de sa brièveté {i), au contraire, nous avons le témoignage des auteurs latins, et celui des mélodies grégoriennes.
§ 1. — Témoignage des auteurs latins.
253. — D'abord, jusqu'au xif siècle, aucun auteur n'attribue une longueur à l'accent.
Ce silence est extrêmement significatif, surtout si l'on songe à l'importance de la quantité à l'époque classique.
(i) Pour éviter tout malentendu, précisons le sens de ce mot « brièveté ». Nous n'entendons pas dire par là que la syllabe accentuée était plus brève et plus rapide que les autres, mais seulement qu'elle n'était pas plus longue, qu'elle valait îin temps siniptc, ïin temps premier., comme les syllabes non accentuées. Nous verrons même plus loin que cette brièveté, cette légèreté de l'accent n'empêche pas, tout au contraire, de lui donner une certaine ampleur.
254. — Mais il y a mieux : on a des preuves philologiques positives de la brièveté de l'accent tonique, à l'époque classique d'abord, à l'époque grégorienne ensuite.
A. A l'époque classique.
255. — 1° Le fait de /a versification latine, où chaque syllabe conserve rigoureusement sa quantité régulière, qu'elle soit accentuée ou non. Et Ton sait que, abstraction faite de la pénultième longue, l'accent s'installait aussi volontiers sur les brèves que sur les longues.
Tous les métriciens reconnaissent que l'accent n'entrait pour rien dans la versification latine; on n'en tenait aucun compte. Comment expliquer ce fait, dans une poésie reposant tout entière sur la quantité, si l'accent était long?
256. 2° Le fait de l'accent circonflexe (i). Nous disions plus haut que l'accent circonflexe était la preuve irrécusable de la
-brièveté de l'accent tonique.
On sait, en effet, que l'accent circonflexe est la combinaison de l'accent aigu et de l'accent grave, et qu'il n'existait que dans les cas où l'accent tonique — le ton des anciens — tombait sur une longue. Les deux accents, aigu et grave, se partageant alors la valeur de la syUabe longue, il en résulte que l'accent aigu ne valait que la moitié de la longue, et était bref, cji tant ipi'accent aigu :
— yj <j
Ro-nia = Ro-o-ma.
M. G. Edon résume ainsi la vraie doctrine (2) : 0 L'accent tonique se place sur les voyelles brèves et sur les voyeUes longues, mais // ne dure jamais plus d'un tenips. Par conséquent, s'il est sur une brève, il dure autant que cette brève ; mais s'il est sur une longue, sa durée égale seulement la moitié de cette longue; l'autre moitié est occupée par l'accent grave f. En toute hypothèse, il reste bref.
(i) Tout ce que nous disons ici du circonflexe s'applique également, et pour les mêmes motifs, à l'anti-circonflexe. Mais, comme l'existence de ce dernier n'est pas admise par tous, nous le passons sous silence.
(2) Ecriture et Prononciation^ p. 273.
LE iMOT LATIN. — QUALITES MATÉRIELLES DE L' ACCENT. 211
257. — 8° Enlin, nous avons un témoignage aussi clair et formel qu'on peut le désirer, qui nous est donné par un grammairien de l'âge classique : Vart'on (116-27 av. J. C.)
«: Acuta, dit-il. exilior et hrcvior et oinni modo viinor est quani gravis. — L'accent aigu est plus ténu, plus bref, et à tous égards moins considérable que l'accent grave ».
Il en donne la raison : nous renvo3-ons pour cela à l'Appendice au ch. v(A, 3e texte), où Ton trouvera la citation en entier, avec l'appréciation de MM. Weil et Benloew et Vendryes. « Les raisons que donne [Varron], dit M. Vendryes, sont puériles, mais les métaphores qu'il tire de la musique et les comparaisons avec les instruments prouvent surabondamment qu'à son époque l'accent latin était musical ». On pourrait ajouter avec la môme certitude : «... que l'accent latin était bref >•.
D'ailleurs Varron y revient un ]3eu plus loin : « Sic in loquentium legentiumque voce, ubi sunt prosodiae velut quaedam stamina (cordes d'instruments), acuta tenuior est quam gravis et brevis adeo, ut non longius quavi fier iinam syllabam, quin iuinio per 7im'ini tempus protrahatur ».
On ne peut demander plus de précision, et une justification plus nette de la théorie de l'accent circonflexe.
B. A l'époque grégorienne.
258. — L'acuité et la brièveté étaient donc les deux caractères essentiels de l'accent classique. Nous avons déjà vu que, dans sa transformation pendant les premiers siècles de notre ère, il n'a rien perdu de sa première qualité ; il est aussi facile de prou\er qu'il n'a rien perdu de sa brièveté.
La perte de la quantité et l'égalisation des syllabes ne jnoditient aucunement à cet égard la physionomie de l'accent tonique : les syllabes, en s'égalisant, ne laissent plus de place pour une syllabe longue; toutes valent un temps simple, un temps premier, par conséquent toutes sont brèves, y compris celle qui porte l'accent.
Par ailleurs, l'adjonction de l'intensité n'entraîne pas du tout par elle-même un allongement : intensité et longueur sont deux phénomènes appartenant à deux ordres bien différents.
259. — Au reste, là encore, nous avons des témoignages d'auteurs contemporains, qui attestent la brièveté de l'accent, en même temps que son acuité et son intensité.
C'est d'abord Pompcius (i), tin du v^ siècle : " Acutus dicitur accentus quoties airsim syllabam proferimus ... Circumflexus dicitur quando tractiiii syllabam proferimus « .
Le sens de cursim est clairement déterminé par le mot tnictun employé pour le circonflexe : c'est la brièveté, la légèreté de l'accent aigu, opposée à la longueur, à 1" ampleur du circonflexe : « Ergo circumflexum dicimus qui tractim profertur, acutum illum qui cursim ».
Servius et Cledonius répètent Pompeius : « cursim profertur » .
260. — Sans aucun doute, l'accent avait donc gardé au v^ et au Me siècle, époque de la composition ou de la centonisation des mélodies grégoriennes, la brièveté qui le caractérisait à l'époque classique.
Plus tard, à l'âge roman, il devint long, nous l'avons vu plus haut (p. 117, 150 et suiv.). C'est entendu. Mais nous n'avons pas à nous en occuper pour l'exécution de nos mélodies ; il nous sutfit de savoir ce qui se faisait au moiuent où elles furent composées et chantées.
D'ailleurs, pour la brièveté comme pour l'acuité de l'accent, nous allons voir immédiatement que les mélodies grégoriennes confirment absolument l'enseignement des grammairiens.
§ 2. — Témoig'nage des mélodies grég-oriennes.
261. — Ce caractère de brièveté i^st inscrit à toutes les pages de nos mélodies, comme celui de L'acuité.
Nous aurons plus loin l'occasion de traiter amplement de l'aptitude de chaque syllabe du mot latin à recevoir une extension mélodique. Disons seulement ici que la syllabe la plus apte à recevoir un développement musical, c'est :
tout d'abord la dernière (2) ; nous en avons des preuves irré-
(i) Voir à l'Appendice au ch. v les textes complets de Pompeius, Servius et Cledonius.
(2) « L'allongement mélodiciue de la syllabe s'opère plus naturellement et plus souvent, ou pour mieux dire, presque toujours, sur la syllabe non accentuée i>. Dom J. POTHIER, Revue du Chant Grégorien, Janvier 1895. p. 83.
LE MOT LATIN. — QUALITÉS MATÉRIELLES DE L'aCCENT. 213
cusables dans les récitatifs les plus anciens des rites ambrosien et grégorien;
ensuite celle qui porte Paccoit; les exemples abondent dans le répertoire antique.
* Ji ■ ■ ■ ■ ■ SB%^f\,i
Jù-stus ut pàlma flo-rc- bit etc.
Fig. 72.
Mais on voudrait conclure de là que l'accent latin est, en soi, long! Conclusion fausse; car le développement musical sur une syllabe latine n'indique nullement la longueur de cette syllabe, témoin la pcnulticinc brève qui reçoit une extension musicale parfois assez étendue :
. ts* S—
DcSmi- ne Fk- 73- Cet épanouissement de vocalises sur ces diverses syllabes n'est que le résultat d'une aptitude, propre à toutes les syllabes latines, de recevoir des mélismes plus ou moins longs.
Ces faits ne prouvent ni pour ni contre la longueur de l'accent latin; ils ne prouvent pas non plus sa brièveté naturelle, c'est vrai ; mais il en est d'autres qui nous la montrent bien clairement.
262. — 11 faut que les musiciens se résignent : nous allons leur présenter des adaptations musicales qui renverseront leurs idées.
Priez un compositeur moderne de mettre une mélodie sur ces paroles : Seio eûl erédldi; aussitôt il nous donnera un rythme en ce genre :
* la- j- -
Sci- 0 cù- i etc.
F/if. 74-
c'est-à-dire une accumulation de notes sur l'accent et une seule note sur la finale des mots. Et, dans tout le courant de sa pièce, il suivra fidèlement ce principe.
Rien d'absolument prohibé dans cette méthode.
Mais il ne lui viendra jajnais à la pensée de décharger l'accent jusqu'à ne lui laisser qu'une seule note pour agglomérer les sons sur la finale; ce serait un crime de lèse-accent.
Or, cest précisément ce dernier procédé que nous rencontrons ù chaque ligne du répertoire grégorien.
Intr.
■ B . ■'^IlA
Scio cui.
■ A ■ ftr*
Sci- o eu- i
Répons.
Ecce vidimus.
non habéntem
Intr.
■fi ■ ■ n
Rédime me.
benedi-cam
F'ig' 75-
Voici une mélodie connue qui revient sur plusieurs textes spondaïques, toujours avec la même adaptation des paroles :
A ni.
Vidé-te ma- nus mé- as La- pi- da- yc- runt Se- pe- li- é- runt Ob-tu- le- runt Et nunc ré- ges In pà- ce De frù- ctu De- dt- sti sa- cri- fi- câ- bo
Ne craignons pas de multiplier les exemples d'accents imaires, c'est-à-dire affectés d'une seule note, alors que la syllabe suivante porte un neume.
263. — On peut grouper les différents cas sous plusieurs rubriques :
1» Accents unaires suivis d'un strophicus.
A) MOTS PAROXYTONS.
Ç-jj — ■ ■ ■■■
Off.
L Intr.
Reges Tharsis. ■ ' In nom i ne Jesu.
RtgLS Thârsis ômne génu
Comm.
Non vos r.;iïn- ■, ■""^- ■ ■ MHH
quani. — ■ — ■ • '
et gaudé-bit Sâncti
Intret
Off. L^ ■ ■ "1w:=
Scdpulis suis. ' ~
Intr.
Tibi dixit.
IÇ. Vi-dén-tes (stéllam)
... pcn-nis e-jus r^^^i ^ j^ ■ '**7r~
g ^ ■ ■ ■■■■■■■ Re-sur-ré-xi
Intr.
Ti-bi di-xit
hitr. 8-
Edûxit eos. ■ ■—■*»-
Edùxit é- os
Comm. §■- ■— •♦■
f)uis dabit. — ^* ~~" - *
Quis dâ-bit
hitr. i-
Misericôrdia. * *** W
Intr.
Ego clamàvi. — ■ »•«
f * plcna est
Ego
Intr.
Dicit Dôminus.
* ■■■ ■ ■■■■■ ■ sermones me- i
Intr. ! ■
Ego auiem. — etc., etc., etc.
et laetâbor
B) MOTS PR(jrAROXYTONS.
Accent unaire et pénultième faible chargée d'un strophicus.
264. — Nous n'avons pas à justifier ici l'emploi des valeurs longues ou des groupes de notes sur la pénultième folble. Cette question, exposée déjà tout au long au tome iv^ de la Paléographie musicale, pp. 09-126, sera reprise plus loin.