C. Concordance des accents aigus latins
avec les sommets mélodiques
dans les compositions mélodiques liturgiques des X', xr, x/r s.
244. — Nous pourrions en rester là; mais dans les siècles postérieurs, de nombreux offices ou pièces mélodiques de tous genres ont vu le jour et ont été insérés dans le répertoire de l'Eglise romaine, des églises particulières et des Ordres religieux. Qu'en est-il de l'accent dans ces compositions nouvelles si tardives ?
Notre enquête a été poursuivie jusqu'au xiif siècle et au delà; elle conduit aux mêmes résultats. Inutile de nous attarder à en donner les détails. Disons, d'une manière générale, que 08^ — les deux tiers I — des accents toniques sont placés sur un sommet mélodique, parfois même tous les accents sont ainsi chantés. Un seul exemple de ce genre suffira; c'est le Credo Vl des éditions de Tournai.
245. — Ce Credo provient d'un manuscrit du xi"^^ siècle, de S. Martial de Limoges, actuellement à la Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, n^ 887, p. 60. Sa composition peut remonter au xe siècle. Evidemment la volonté du musicien a été de mettre mélodiquement en relief tous les accents du texte, et les ressources qu'il déploie pour arriver à ce but, sont à la fois d'une simplicité et d'une habileté peu communes. Un tel accord entre paroles et musique n'a pu se produire que grâce à une habitude journalière de l'accentuation musicale des mots latins.
Le Credo VI.
Qui
Je-
Gc- nicon- sub-
fa-
cto-
bi- li- uni : om- ni-
ù- nuni : l)ô- mi-
1 Chri- ' . .
; rà- , tre : nà-
um de m- o, ; lù-
lini : vé- . . . . I . . .
tuni, non fâ- ....;..,
stan- li- à- lem i l'àpro- ptcr nos hômi- ....;...
pro- ptcr no- stram sa- lù-
in- car- nà- tus est de Spi- ri-
xus
bis sub Pon- tisur- rc-
Spi- ri- Pâ-
; et- 1-
Pi- là-
Pàrâcû- tus
I nani te- ' or
men de lu- mi-
Sânpro no-
tluVIipti-
stum, tum
trc-in omni-pot-
scéndit de
Maria
homo
sus, et se-
tia die,secûndum Scrî-
dct ad déxtcram
terhi- li-
fâ- cta sunt.
I ex- lis.
Vir-gi- ne :
fà- ctus est.
piil- tus : est.
ptii- ras.
■ tris.
con.<lorifiproapostùlicain hc
246. — Au point de vue philologique une conclusion s'impose ; pendant que le langage vulgaire soumet les mots latins à des altérations profondes, et variées selon les pays, la langue latine chantée dans les diverses liturgies les conserve dans leur intégrité parfaite, et cela, dans le monde catholique entier. Il sera prouvé plus loin que les mélodies liturgiques ont été l'instrument le plus actif de la conservation de la langue latine.
Relevons en particulier le maintien de la qualité première et essentielle de l'accent latin, l'acuité, jusque dans les siècles les plus avancés du Mo^en-Age. Si les philologues de profession voulaient s'attacher à l'étude approfondie des laiigncs umsicalcs ecclésiastiques, ils y trouveraient, pour l'avancement de leur science spéciale, de multiples et précieux renseignements; nous ne pouvons, nous, que leur indiquer cette voie nouvelle, trop négligée jusqu'ici.
D. Les '( cadences rompues « du bas Moyen-Age.
247. — La stabilité preniicre des cadences psaltnodiqucs. — L'étude des manuscrits les plus anciens, ambrosiens ou grégoriens, amène aisément à reconnaître que le caractère particulier des cadences musicales dans la psalmodie et les récitatifs était la stabilitc et rimiuobilitc. Lorsqu'une cadence mélodique avait été modelée sur une clausule syllabique donnée, toutes les autres clausules devaient s'y adapter sans l'altérer, selon des lois qui seront exposées au chapitre de la Psalmodie .
Cette stabilité s'appliquait, nous le prouverons plus tard, aux cadences les plus simples de la psalmodie ordinaire, comme aux cadences plus ornées des psalmodies propres aux introïts, aux répons, aux invitatoires, etc.
Elle n'excluait pas, bien entendu, les modifications légères, de détail, nécessitées par l'adaptation des paroles aux formules mélodiques : survenantes de pénultième et d'accent, notes liquescentes, etc. Toutes ces modifications sont légères, et ne changent rien ou presque rien aux cadences normales; et tof/tes — ceci est à noter — laissent intacte, à répoqite p^'imitive, la note finale eoncliisive, essentielle, des cadences. Et si, par hasard, le texte est trop
court pour le type musical, ce n'est pas \3ifi71 de la cadence qui tombe et disparaît, c'est le début (i).
C'est ainsi que, dans la liturgie ambrosienne, la psalmodiç du Gloria in excchis, à l'Office des Laudes, chantait à la flexe :
Glô-ri- a in excél-sis Dé- o bônae vo-lun-tâ- tis tenta- ti- ô-ni-bus Lau-dâmus te A-do- râmus te Con-sérva nos
etc.
Fig. /O.
L'accent oxytonique des mots latins te et nos, ne parvenait pas à modifier la cadence musicale barytonique type, calquée sur le mot Dco.
248. — Les " cadences rompues » de r époque postérieure. — Aujourd'hui personne ne conteste cette loi de stabilité pour les médiantes ornées des introifts, versets de répons, etc. Mais il en va tout autrement pour les récitatifs et la psalmodie simple.
D*où vient cette divergence?
D'un abandon de la tradition, d'une erreur commise, vers le XF siècle, dans l'application des paroles aux cadences récitatives et p.salmodiques simples.
Dans les temps antiques, du v^ au x*' siècle, la prédominance constante, absolue, de la mélodie, était admise pratiquement par tous et dans tous les récitatifs. Cette règle s'est maintenue intacte à travers les siècles jusqu'à notre époque, en ce qui concerne les cadences psalniodiques ornées des introïts, des invitatoires, des répo7is, etc. vSur ce terrain il n'y a donc pas matière à contestation.
Mais dans la psalmodie et les récitations plus simples, la tradition a subi une grave altération. On la constate dans les manuscrits, dès le XF siècle, d'abord assez rare, puis de plus en plus
(i) Plus loin nous \errons que la inobilitc, ou mieux l'clasticiti\ est au contraire le propre des cadences antîphoniqttes. ce mot pris ici dans un sens large.
Domino
mé- G
fréquente jusqu'à nos jours, encore que quelques contrées aient maintenu, par places, l'antique usage. Nous voulons parler des médiantes rompues. On sait que ces médiantes. sous le fallacieux prétexte d'accentuer régulièrement les mots hébraïques non déclinés et les vocables latins oxytoniques, se forment par la suppression de la note finale, conclusive, de certaines cadences musicales calquées d'abord sur un type littéraire latin spondaïque ou dactylique : Déiis, Dàminus.
Un exemple entre plusieurs :
Cadence musicale type
Cadence tronquée
Melchi- se-déch Manda- vit de té
Fig. 71.
Ces mutilations déplorables de la mélodie se glissèrent dans la musique d'église à la faveur d'une sorte de renaissance littéraire qui se développait dans les cloîtres et les églises au x*^ et au XF siècle. L'étude plus attentive des langues latine et hébraïque ' en se généralisant finit par aboutir à ce malheureux résultat ; ces savants nouveaux venus, qui avaient tant de mérites, oubliaient que la mélodie et son rythme ont des droits qui, d'ailleurs, étaient nettement reconnus par les grammairiens de bon aloi. Ils étaient les précurseurs de nos littérateurs de la Renaissance du xv^^ et du xvF siècle, dont les corrections, faites au nom de la grammaire, amenèrent la ruine presque totale du chant grégorien.
249. — Preuve eu faveur de raeuitc de raeeent. — Cependant nous n'avons pas à nous occuper, en ce moment, de r illégitimité de ces adaptations, elle sera amplement démontrée en son lieu. 11 suffit de constater V existe}iee de ces cadences tronquées pour en dégager l'idée que les grammairiens et les musiciens de cette époque se faisaient de l'accent latin. Il est clair qu'ils n'eussent jamais modifié ces clausules musicales si racuité de Paecent latin n'avait pas été pour eux une règle formelle, à laquelle la musique
elle-même devait se plier, au risque de détruire la beauté et l'harmonie de la ligne mélodique (i).
Conclusion.
1».~0. — Nous nous sommes longuement étendu sur les témoignages fournis par le recueil des mélodies sacrées, ambrosiennes et grégoriennes ; la raison en est évidente : ce sont là dts/ai/s indiscutables, et dont la portée ne peut être mise en doute. Ils apportent un anifinnatiir éclatant aux affirmations des grammairiens latins, classiques ou postclassiques, en faveur de Y acuitcA^ l'accent.
Il y a dans tout l'ensemble des mélodies liturgiques une coïncidence si fréquente (3) entre les accents toniques du texte et les notes aiguës de la mélodie, non seulement dans les récitatifs où elle est pour ainsi dire de règle, mais jusque dans les morceaux les plus ornés, ceux où la musique réclamerait le plus volontiers sa pleine liberté :
cette coïncidence se retrouve tellement la même partout, à toutes les époques, jusqu'aux siècles de décadence, et dans tous les pays :
la mutilation, au bas Moyen-Age, des types mélodiques consacrés, et jusque-là jalousement conservés, pour donner une note aiguë aux finales des oxytons est un fait si caractéristique.
que la conclusion s'impose ; il en a fallu beaucoup moins pour conclure à l'acuité de Taccent grec!
Il est impossible que cette coïncidence soit le fait du hasard. Consciemment ou non, les compositeurs ont cédé à une loi ou plutôt à une habitude, celle d'élever, dans le langage ordinaire, la syllabe affectée de l'accent tonique. Tout naturellement, cette musique du discours a passé dans la mélodie. C'est la justification
(\} Rappelons encore la doctrine cU Alexandre de \'i!ledieu (cf. ci-dessus, 11. 151-152), qui réserve Taccent acutiis pour les monosyllabes et les syllabes des oxytons, les mots hébreux indéclinables, et la dernière syllabe du mot qui clôt une phrase interrogatixe.
Tous ces faits prouvent clairement c^u'au xi^ siècle, racuité était toujours une qualité inhérente à l'accent latin, la qualité maîtresse, essentielle ; la force ne venait qu'après.
(2) M. Maurice Emmanuel a cru pouvoir, en s'appuyant sur des intonations ou quelques passages pris au hasard, affirmer le contraire. Cf. Histoij-e de la langue musicale, I, 232-233. Mais tout ce qui précède nous empêche de le suivre sur ce point.
absolue du mot de Cicéron : « Est etiaui in dicendo quidam ccDitns obscur ior », et de l'axiome de Vairon : « Musica ... cujus imago prosodia ».
251. — Et ainsi tous les témoignages, des grammairiens latins, comme des mélodies liturgiques, se réunissent pour attester V acuité de P accent tonique latiji.
Aigu à l'époque classique, il conserve son acuité à l'époque grégorienne et même dans les siècles suivants, durant tout le travail de lente évolution qui aboutit à la chute de la langue latine et à son remplacement par les langues romanes.