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ARTICLE 3. - LA DURÉE DES SYLLABES DANS LE MOT ISOLÉ

295. — Nous savons qu'en principe chaque syllabe, nue, conso7inante ou fermée, considérée isolément, ne vaut qu'un temps simple : 1*^

La quantité classique n'a plus d'influence sur le latin liturgique des temps grégoriens (i).

29G. — Toutefois le groupement des syllabes en mots ne laisse pas que d'altérer légèrement cette égalité fondamentale. Isolées, elles demeurent froides, inertes ; groupées, elles s'animent au contact de la mélodie et de la dynamie, elles en suivent toutes les fluctuations. De là quelques minimes atténuations à la rigidité des durées : accélérations, retards, qui adroitement exécutés rendent plus sensible la vie du mot. La vertu attractive de la voyelle accentuée et la préparation du repos final sont les causes principales de ces nuances qui modifient le poids brut et matériel des syllabes (2).

297. — Cette action s'exerce d'une manière différente selon que les syllabes précèdent ou suivent la syllabe aiguë.

Pour fixer leur allure, il faut donc distinguer :

a) les syllabes antétoniques,

b) la syllabe tonique.

c) les syllabes postoniques.

§ 1. — Durée des syllabes antétoniques.

298. — La montée mélodique et le crescendo dynamique entraînent les syllabes antétoniques vers la syllabe aiguë ; elles courent,

(i) Cf. ci-dcssîis ch. 11, pp. 72-'jG.

(2) Bientôt nous verrons le mot lui-même perdre son individualité pour se fo7idre dans le mouvement rythmique et mélodique plus puissant de la phrase.

elles volent vers cet aimant qui les attire. Cette animation se fait sentir de préférence sur les premières syllabes des longs mots.

Si vive que soit cette allure, elle n'est jamais cependant assez rapide, dans le chant, pour modifier leur valeur temporelle ; le tempéra^nent quantitatif {\) autorise à les compter pratiquement pour un temps simple. Il s'agit donc seulement d'une nuance délicate qu'il ne faut ni exagérer ni négliger; elle donne aux mots une physionomie pleine de vie.

299. — ■ Les mots isolés de deux ou trois syllabes n'admettent ni se prêtent guère à ces nuances, ils sont trop courts ; les plus longs s'y prêtent plus aisément. Un exemple :

ju- stî- fi- ca- ti- ô- ni- bus

Fig. çi.

L'élan à la fois mélodique, dynamique et quantitatif se fait progressivement sentir dès le début de la montée. Le poids matériel des syllabes se trouve par là-même légèrement modifié. Les deux ou trois premières sont vivement enlevées, surtout la deuxième et la troisième ; sur la quatrième et la cinquième une nuance très délicate d'ampleur est indiquée ; l'approche de laccent l'exige, ainsi qu'on va le voir à l'instant.

Il va de soi pourtant que l'application de cette règle varie dans chaque cas, suivant la mélodie, le contexte, le goût personnel, etc.

§ 2. — Durée de la syllabe tonique.

800. — La brièveté de la syllabe tonique isolée a été prouvée solidement au chapitre v, art. 2 ; il faut bien s'entendre sur cette brièveté,

La syllabe tonique est brève, mais brève comme les autres syllabes : elle ne vaut qu'un temps simple.

Comme les autres syllabes aussi, la syllabe tonique peut, en

(i) Cf. ci-dessus ch. ii, p. 72, n^ 59.

entrant dans le concert du mot, recevoir des modifications légères de durée, des nuances d'amplification dont il faut tenir compte sous peine de passer à côté de l'art et de la beauté.

301. Nous venons de le voir, les syllabes qui la précèdent s'élancent d'abord vers elle avec animation ; à peine sont-elles proches de l'aiguë qu'elles modèrent leur allure. Ainsi en est-il dans l'exemple ci-dessus pour la quatrième et la cinquième syllabes; c'est que tout en gravissant allègrement l'échelle des notes, il faut déjà penser à la retombée mélodique, surtout au repos final, qui ne sera gracieux et agréable que s'il est préparé par un léger retard qui affecte l'accent lui-même.

Ainsi donc, en arrivant au sommet de la voûte sonore, évitez l'ogive anguleuse, recherchez plutôt le plein cintre roman ; arrondissez le contour, et pour cela évitez de « frapper sèchement la syllabe accentuée, de l'écraser en pesant sur elle; d'en retarder le mouvement, autrement que pour lui donner de l'élasticité; enfin de la renforcer par un gonflement de la voix >- (i).

Tout est prêt maintenant pour émettre la dei-nièrc syllabe du mot, qui, à certains égards, est plus importante que toutes les autres.

§ 3. — Durée des syllabes postonigaes.

302. — Plus nous avançons dans notre analyse du mot isold plus nous vo3'ons ce « microcosme » s'éveiller à la vie ; à mesure que la mélodie, V intensité, la dm'ée le pénètrent, nous pressentons que le rytJime va l'envahir à son tour; encore un pas, lorsque nous aurons lixé la durée de la syllabe finale du mot, nous constaterons que ce but est atteint, parce que, par là même, nous aurons fixé le r}i:hme.

A) Syllabe finale du mot.

303. — Cela est si vrai que nous ne pouvons traiter aisément de la durée des syllabes postoniques, surtout de la dernière, sans aborder la question du rythme des mots.

(i) DoM J. PoTHiER. Piincipes..., p. 9. — Ces indications correspondent exactement à ce que nous disions ci-dessus, n° 293, de la distribution de l'intensité dans la prononciation du mot latin.

On se rappelle, en effet, que « la longueur d'un son (note ou syllabe) est, dans le mouvement naturel du rythme, le signe de la fin des rythmes », (i) en d'autres termes, le signe de la thésis.

Or, comme on va le voir, il est de nombreuses circonstances mélodiques où la dernière syllabe des mots est longue', double

et spécialement dans le mot isolé. De ce chef, l'étude de cette syllabe rentre dans celle du rythme du mot. Il en sera traité à l'article suivant.

On se bornera ici à parler de la syllabe pénultième des mots proparoxytons ou dactyliques : Dôminus.

B) Pénultième des mots proparoxytons.

304. — Dans les temps classiques, la pénultième des mots paroxytons « était certainement la syllabe la plus brève et la plus fugitive. Les Grecs la suppriment souvent, en transcrivant les mots latins ; ils orthographient

RâTÂo; pour Catulus A£vt).o; pour Léntulus

"AtxXgv » Asculum ToCiiTxXov » ïûsculum

ils rendent spéculum par cTiéxXov

» tîtulus » -zi-zkoii

)' tabula " TaêXa

» Les Latins eux-mêmes, à force de l'abréger, finirent par la retrancher dans beaucoup de mots; ils prononçaient /^';r/?/;/^ pour férculmn, câlda pour câlida, vdldc pour valide...

305. — » Toutefois, lorsque la pénultième brève n'était pas supprimée, lorsqu'on se servait des formes pleines /tvv:?^/?^;//, calida, valide, elle se prononçait avec l'accent moyen, c'est-à-dire avec un son plus grave que la syllabe précédente, et plus aigu que la suivante. Elle était donc la syllabe la plus brève du mot, mais elle n'en était pas la syllabe la plus grave, la plus sourde » (2).

(r) Cf. T. I, r partie, n" 80.

(2) Weil et Benloew, Théorie gâic'rale..., p. 25-26.

Déjà ci-dessus (i), nous avons figuré ce mouvement mélodique de la manière suivante :

adju-tô-ri- um fércu-lum

Fig. Ç2.

306. — Quoi qu'il en soit de cette explication de V accent moyen, il est certain qu'elle est appuyée par de nombreuses antiennes ambrosiennes et grégoriennes qui adoptent cette forme descendante.

307. — Les transformations de la langue latine en langues romanes ne firent que développer cette tendance à la brièveté et précipiter la chute des pénultièmes brèves. C'est la première altération, dans l'ordre des temps, que la philologie ait à enregistrer au sujet de la disparition des voyelles.

Cette chute commence « dès les premiers siècles de l'Empire » pour certaines espèces de pénultièmes brèves, et se poursuit, pour les autres, d'étapes en étapes, en sorte que « la disparition, dans la plupart des cas, est un fait accompli avant la chute de la voyelle finale, chute qui se produisit vers le vif et le viif siècle « (2).

308. — Tel est le fait. Quant à son explication, elle est donnée par Dom J. Pothier dans une excellente page que nous reproduisons ici :

" Une syllabe qui se trouve resserrée, comme l'est la pénultième non accentuée, entre deux plus importantes, est très exposée à souffrir de ce voisinage.

» C'est d'abord la syllabe qui la précède, qui tend à empiéter sur elle. Cette syllabe reçoit de l'accent tonique une force particulière, une ampleur envahissante. Sans être, du fait de l'accent, à proprement parler plus longue, surtout dans le sens métrique, néanmoins elle se trouve forcément plus ou moins élargie; par

(1) Ch. IV, p. 121.

(2) Pour les détails, consulter : A. Hatzfeld, Darmesteter et THOMAS, Dictiotinaire de la langue française. \^^ vol. Traité de la formation de la lançtie française, § § 290 et 292.

suite elle surplombe, pour ainsi dire, de façon à en couvrir une partie comme de son ombre, la pénultième, qui s'efface d'autant.

» Quant à la syllabe qui suit, elle possède, elle aussi, une valeur plus grande, mais d'ordre différent. La syllabe accentuée a une valeur d'élan : c'est le départ ou le point culminant d'un mouvement rythmique; la syllabe fmale a une valeur de pause et d'arrêt; c'est un point d'arrivée; la voix, en y arrivant, s'y arrête et s'y attarde plus ou moins, selon l'importance plus ou moins grande de la division.

» Cette force, cette ampleur, cette dilatation de la syllabe accentuée, d'une part; ce retard, cette tenue de la syllabe finale pour le phrasé, d'autre part, tout cela est un peu au dépens de la syllabe intermédiaire, qui ne possède, à son avantage, ni accent ni pause..., et reste toujours syllabe faible, etc. » (i).

309. — Contre cette faiblesse de la pénultième, et contre les altérations des autres syllabes, la cantilène grégorienne réagit de tout son pouvoir. Elle maintient intacte la prononciation de chaque S3ilabe, et s'efforce, par le moyen de notes liqiiescentes, de n'en perdre aucune parcelle. Quant à la pénultième non accentuée, elle en conserve renonciation intégrale, en la comptant toujours pour im temps simple plein; souvent même elle lui attribue un groupe de 2, 3, 4 notes et plus.

Aux cadences de membres et de phrases, ce procédé devient une règle : elle allège la syllabe accentuée en ne lui conservant qu'une note, et aloîirdit la pénultième en lui donnant plusieurs notes ; c'est par centaines que se rencontrent des formules finales comme celles-ci :

— i—tfS^-V

Domi- nus Dômi- nus Dôminus

Fis- 93-

Mais cette question des pénultièmes brèves chargées de notes est assez importante pour être traitée à part dans un chapitre spécial.

(i) Revue du cJiant grégorien^ 1906, p. 121 : De la syllabe pénultihne des proparoxytons dans te cJuxnt grégorien.

310. — La durée, ou mieux l'allure quantitative naturelle des mots latins isolés, des longs mots surtout, peut se résumer ainsi :

Les syllabes antétoniques courent d'un pas accéléré vers l'accent;

La syllabe tonique, brève, légère, mais doucement arrondie, est comme la clé de voûte de ce petit édifice rythmique ;

Les syllabes postoniqites s'en éloignent au contraire lentement et comme à regret.

C'est déjà, en raccourci, le retard demandé par Guy d'Arezzo à la fin des membres et des phrases.

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