ARTICLE 2. — L'INTENSITÉ DANS LE MOT LATIN ISOLÉ
292. — L'accent n'est pas seulement le sommet mélodique du mot latin, il en est aussi le sommet dynamique : la syllabe la plus aig-ité est en même temps la plus forte. Ceci n'est plus à prouver. Ce mouvement dynamique est naturel; on y est entraîné pour ainsi dire malgré soi :
a) }u- sti-
fi- ca-
ti- ô- nem
è) bc-
ne-di-
cti- ô- nem
su- per-
spe- ra- vi
be-
ne- di- cta
Ma-ri- a
Vir-go
tii es
ju- sti-
fi- ca-
bus
be-
ne-di-
cti-
ô- ni-
bus
mi-se-
ri-
côr-di-
la-
ti-
tù- di-
ne
lae-
ti- ti- D6- mi- Dé- us
a • nus
es
Fig. go.
(0 T. I, I^ Partie, n° 18.
293. — Reste à fournir quelques indications pratiques sur la judicieuse distribution de l'intensité dans tous ces mots.
On veillera soigneusement à atteindre la syllabe accentuée par une pente douce, par un crescendo modéré, bien conduit, croissant avec le mouvement ascendant de la mélodie, et calculé sur le nombre plus ou moins abondant de syllabes antétoniques.
Arrivé au sommet, on évitera sur l'aiguë la dureté, la surprise, l'éclat de la force. Ne l'oublions jamais : Vacuité est toujours la première, la plus spirituelle des qualités de l'accent, et la force, plus matérielle, ne vient qu'ensuite, après même la légèreté.
On veillera au tournant des deux versants, qui ne doit pas former un angle aigu, mais une courbe sonore, légère, gracieusement arrondie. Au versant opposé, la ligne intensive s'incline et se repose doucement sur la dernière syllabe, comme la mélodie.
Si la syllabe aiguë commence le mot, comme en / et en g, la pente ascendante n'existe plus, et la syllabe la plus forte est en même temps la syllabe initiale.
294. — Ces recommandations pratiques s'inspirent de la nature même de l'accentuation latine et de son histoire. On ne saurait trop insister sur ce point. En chantant les mots latins d'une phrase grégorienne, il faut toujours se rappeler que, dans les temps classiques, la langue latine était essentiellement musicale, et que l'accent tonique était un ton pur, exempt de toute intensité, à l'instar de l'accent grec; cette qualité lui donnait une grâce, une délicatesse qu'il a quelque peu perdue en s'associant par la suite r intensité.
Au début du chant ecclésiastique, iv^, v^, vf siècles, la musicalité était encore le caractère dominant de l'accent, et si l'intensité s'y mêlait déjà, ce n'était qu'une nuance discrète qui laissait à l'acuité le premier rang, sans enlever à la prononciation son élégance native.
Ce n'était pas encore cet accent fort, ou plutôt roman, des siècles suivants, qui, en rongeant peu à peu les syllabes, a déterminé la ruine de la langue. Cet accent-là, il faut le proscrire de nos mélodies; c'est hélas, trop souvent, celui que l'on entend dans la plupart des chœurs.
Il importe donc souverainement qu'en pratique l'intensité de la syllabe aiguë ne produise pas une nouvelle altération des mots :
plus l'accent, aigu et intense, se rapprochera dans nos lectures et dans nos chants de son exécution classique, c'est-à-dire musicale, plus ces lectures et ces chants seront pénétrés de saveur antique, et de ce sens esthétique, de cette onction spirituelle, qui conviennent éminemment à la cantilène ecclésiastique.