CHAPITRE VII
L'INCISE
ENCHAÎNEMENT DES MOTS, (t)
374, — On l'a déjà compris, l'analyse du mot isolé n'est pas toute la science du rythme grégorien ; elle nous a conduits seulement à la connaissance du rythme sous ses formes les plus simples et les plus limitées.
Il faut maintenant aller plus loin, étudier le mot dans le rythmeincise, dans le rytlunc-incnibrc et dans la phrase : ce qui revient à étudier la constitution même de ces diflérents rythmes. Ici, eir effet, l'intérêt qui naguère s'attachait au mot s'affaiblit, pour se concentrer uniquement sur les manifestations de plus en plus étendues, de plus en plus puissantes, de ces grands rythmes.
Le rythme, nous l'avons dit, est un effort continu vers la synthèse. Déjà nous l'avons vu faire,
a) de plusieurs syllabes, un unique mot. Nous devons maintenant chercher comment
b) de deux, trois ou quatre mots, il arrive à former une unique incise, un unique membre;
c) et comment de deux, trois ou quatre membres, il parvient à former une unique phrase, une unique période.
Incises, membres, phrases, voilà désormais l'objet de nos recherches, sans que soit pourtant perdu de vue le mot latin.
375. — Pourquoi ces coupes, ces divisions dans la phrase musicale?
Parce qu'il en est du chant comme du discours. Dans ce dernier, « les syllabes se trouvent groupées de manière à former des mots, des membres de phrase et des phrases. Ces divisions, amenées par la distinction naturelle des idées, exigées par la nécessité de la
(i) Toute la doctrine de ce chapitre est extraite en partie de la Paléog. Musicale^ t. Vil, pages 243-258, et, pour ce qui regarde les témoignages des auteurs grecs et latins (art. i. § i), du tome iv, pages 65-69. Cette référence générale suffira.
respiration, sont en même temps un besoin pour l'oreille... Le chant est soumis à la même loi : il ne peut être intelligible, facile à exécuter, agréable à l'oreille, qu'à la condition d'offrir comme le discours des divisions variées » (i).
37G. — Quel est le principe général qui réglera ces coupes?
Ce principe est exposé par Hucbald (pseudo-Hucbald) en ces termes :
« Eodein modo distingiiltur cantilena quo et sententia. La cantilène se divise de la même manière que le texte » (2).
Or, comment se divise la « soitcntia >■>, la parole, le texte?
En incises, en membres, en périodes; tel est l'enseignement de tous les rhéteurs et de tous les grammairiens (3).
Dès lors, les cantilènes se divisent, elles aussi, en incises, en membres, en périodes. Les anciens auteurs grégoriens emploient d'autres expressions pour signifier les mêmes faits. Nous conservons ici celles qui sont en usage dans le discours et dans la musique moderne; elles sont comprises de tout le monde.
377. — Comment reconnaître dans la mélodie ces diverses parties?
Par le sens litlérairc d'abord ; car si la mélodie est bien faite, les incises, les membres et les phrases mélodiques se termineront en même temps que les incises, les membres et les phrases du texte : ♦( /;/ unum iermincntiir partes (membres) et distinctiones (phrases) neumarum atqiie verborum ;^, dit Guy d'Arezzo (4),
Cette règle si naturelle est d'une application constante dans les chants syllabiques, ou ornés seulement de quelques neumes, comme les antiennes ordinaires : l'harmonie, dans ces sortes de cantilènes, est parfaite entre le texte et le chant.
Quant aux mélodies mélismatiques, c'est le sens mélodique beaucoup plus que le sens littéraire qui, naturellement, indique les coupes.
(i) D. POTHIER. Les Mélodies Grégoriennes, p. 178.
(2) Gkrbert. Scriptores, i, p. 125.
(3) QuiNTiLlEN, 352. *; At nia connexa séries très habet formas : incisa quae y.o'ixuaTa dicitur, membra quae X^^^'^j ttôoioSov quae est velut ajnbiius, vel circumdiictuni, vel continuaiio, vel concliisio "h. Cf. également Cicéron et les autres auteurs.
(4) Microl. cap. XV. (Edit. Amelli, p. n).
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378. — Cependant, tout en s'attachant à souligner soigneusement les principales divisions du texte, la mélodie n'entend point abdiquer sa liberté â V intérieur des incises ; là, elle aftirme si souvent son indépendance, sa souveraineté sur les paroles, qu'il faut nécessairement en dire quelque chose avant d'entrer dans l'analyse intime des incises, et dans l'étude de l'enchaînement des mots.
Rien n'est plus vrai que cet axiome : Mnsica non subjacet regulis Donati.
Cette étude de l'indépendance de la mélodie aurait pu très bien trouver place au chapitre précédent, là où il est question du mot latin. Mais comme ces modifications apportées à la physionomie normale du mot sont la plupart du temps nécessitées par l'unité supérieure de l'incise, nous avons préféré la placer ici.
ARTICLE I. — INDÉPENDANCE DE LA MÉLODIE DANS SES RAPPORTS AVEC LE TEXTE.
379. — On pourrait croire, d'après l'importance que nous avons accordée à l'étude des mots iso/és, que la mélodie grégorienne s'attache à suivre exactement la marche mélodique, dynamique, quantitative et rythmique de chaque mot, et veille avec attention à ne s'en écarter jamais ; ce serait une erreur. La musique est trop noble dame, elle a trop conscience de son indépendance et de son pouvoir pour s'astreindre constamment à une telle servitude. Elle sait que ses propres ressources dépassent infiniment en nombre, en variété, en puissance, en beauté, celles de la parole pure; elle se réserve d'en user à son gré, non pas au détriment du texte, mais à son avantage : elle en éclaire le sens, en développe le sentiment, et en fait pénétrer les leçons jusqu'au fond des âmes.
380. — La mélodie a donc, en réalité, deux manières d'agir avec le texte :
tantôt elle en suit r allure et les contours avec plus ou moins de fidélité et de soumission ;
tantôt elle s eu affranchit plus nettement. Entre ces deux manières, il y a des nuances infinies. Entre elles aucune contradiction; la riiélodie passe de l'une à l'autre avec souplesse et facilité.
Nous connaissons la première manière, du moins pour les mots isolés; nous devons justifier historiquement la seconde, avant de la voir à l'œuvre dans l'intérieur des incises et des phrases.
§ 1. — Témoignages des auteurs grecs et latins en faveup de cette indépendance.
381. — Cette indépendance de la musique était reconnue de toute l'antiquité grecque et romaine. Elle s'exerçait aussi bien sur les intervalles que sur le rythme.
A. Auteurs grecs.
382. — Chez les Grecs, Bcuis d' Halicaniasse le reconnaît positivement dans un texte très clair et très souvent cité : « Dans la musique, soit vocale, soit intrumentale, les paroles sont subordonnées au cJiant et non le chant aiix paroles ».
Puis se servant d'un passage d'Euripide, tiré d'un chœur <XOreste, il nous montre d'abord la musique secouant le joug de l'accentuation grecque (i), et ensuite il ajoute : « La même indépendance se pratique à l'égard des rythmes. Dans le discours (7ïsç>, XéS'.;, oratio soin ta) on ne trouble pas de force les temps rythmiques d'unmom ou d'un verbe, on conserve la longueur aux syllabes longues, la brièveté aux brèves. Mais la diction rythmiqjie et musicale transforme les syllabes^ les allonge et les raccourcit de manière à intervertir bien souvent leurs qualités ; car ce ne sont pas les durées que l'on règle sur les syllabes, mais bien les syllabes sur les durées « (2).
(i) Voici ce passage : S^ya, clya Xsuxôv 'if^oc, àpéûXTj*;
TlôetXe, (JL7J XTU7t£tT£.
'ATTOTTpo'êa'r', etc.
<L Ces trois mots c^ya, alya Xsuy.ôv, sont chantés sur le même ton, quoique chacun d'eux porte des accents ou notes aiguës et graves. De plus, àpêûXTiç a la syllabe du milieu et la troisième sur le même ton aigu, quoiqu'il soit impossible que le même mot ait deux accents aigus. Le circonflexe de xTUTCEÎte passe inaperçu, car les deux syllabes sont également sur un ton aigu. Enfin aro-pdoa-:' n'a pas l'accent aigu de la syllabe du milieu, mais cet accent est transféré de la troisième syllabe sur la quatrième ou dernière ».
(2) Traité de la Disposition des 7iwts^ ch. xi. Edit. de Leipzig, p. 63-64.
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383. — Même doctrine dans Loi/gin : «■ Le mètre diffère du rythme en ceci, que le mètre n'emploie que deux temps fixes, le temps long et le temps bref. . . tandis que A' )ythtiic donne aux temps rcxtcnsioîi qiû il lui plaît, jnsqu à faire bien souvent d'un temps bref un temps lo7ig... » (i).
B. Auteurs latins anciens.
Les auteurs latins professent la même doctrine.
384. — Qiiintilien dit « qu'il n'est pas possible d'allonger ou de raccourcir les mots, et qu'il n'appartient qu'à la musique de faire à son gré leurs syllabes longues ou brèves » (2).
385. — Marins Vietorinus, « Musici qui temporuni arbitrio syllabas committunt in rythmicis modulationibus » .
Plus loin : « Rythmus autem... ut volet protrahit tempora, ita ut brève tempus plerumque longum efficiat, longum contrahat » (3).
386. — Varron, rapporté par Diomède : « Inter rythmum, qui latine numerus vocatur, et metrum id interest quod inter materiam et regulam » (4); ce que M. Vincent, op. cit. p. 198, n'hésite pas à traduire et à commenter ainsi : La mesure métrique des syllabes est la matière que l'on façonne pour former la mesure musicale.
On peut voir d'autres textes de grammairiens latins réunis par M. Vincent dans les Notices et extraits des manuscrits, t. XVI, p. 161 et suivantes.
387. — Nous ne pouvons passer sous silence le témoignage de saint Augustin : « At vero musicae ratio, ad quam dimensio vocum rationabilis et numerositas pertinet, non curât nisi ut corripiatur vel producatur syllaba, quae illo vel illo loco est secundum rationem mensurarum suarum. Nam si eo loco, ubi duas longas
poni decet, hoc verbum, cano, posueris, et primam, quae
(i) Fragment ni. Traduction de M. Vincent. Notices et extraits dei ManuscritSy t. XVI, p. 160.
(2) Inst. Orat., lib. ix, 4.
(3) Kkii- VI, fasc. I, pp. 39 et 42.
(4) lind. I. fasc. II, p. 5 [3.
28o TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE VII.
brevis est, pronontiatione longam feceris, niJùl viusica omnino offenditur : tempora enim vocum ea pervenere ad aures, quae illi numéro débita fuerunt » (i).