C. Auteurs du Moyen-Age
Si nous passons aux auteurs du Moyen- Age, nous retrouvons la même thèse appliquée à la cantilène grégorienne.
:^88. — « In omni textu lectionis, psalmodiae vel cantus, accentus sive concentus verborum, i)i quautuvi suppetit facilitas, non negligatur, quia exinde permaxime redolet intellectus » (2).
Dans ce texte célèbre, l'auteur des Instituta Painim, après avoir recommandé l'accentuation et la bonne harmonie des paroles, ajoute cette réserve significative : « in quantum suppetit facultas » (autant qu'il est possible). Par ces mots, les droits de la musique sont affirmés : la mélodie ne peut être dénaturée par égard pour l'accent.
389. — Plus précis encore sont les enseignements suivants du même auteur; ils s'appliquent plus spécialement aux cadences médiales ou finales pentésyliabiques des introïts et des répons que nous étudierons plus loin :
« Quomodo ergo toni deponantur in finalibus propter diversos accentus, nunc dicendum est. Omnis enim tonorum depositio in finalibus, mediis vel ultimis, non est secunduni acccntuin verbi, sed sccu)idu}n uiusicakin mclodiaiii toni facicnda, sicut dicit Priscianus : "Musica non subjacet regulis Donati, sicut nec divina Scriptura ". Si vero convenerint in unum accentus et melodia, communiter deponantur. Sin autem, juxta melodiam toni, cantus sive psalmi terminentur, Nam in depositione fere omnium tonorum, musica in finalibus versuum per melodiam subripit syllabas, et accentus sophisticat, et hoc maxime in psalmodia. Ideoque si tonaliter finis versuum deponitur, oportet ut saepius accentus infringatur eo modo, verbi gratia, ut sunt sex syllabae, sacculoruvi avicri; ita sex conformentur notis toni in depositione verborum et syllabarum )'(3).
{\) De Musua, lib. 11. IMiGNE, Pair. lat., t. XXXll, col. 1099.
(2) Gerbert, Scriptores, t. l, p. 6-7.
l'incise. — ENCHAINEMENT DES MOTS.
Exemple emprunté à nos cadences planac :
•* jcA
or-
nâ-
tus
ru m
con-
ce-
pit
Ff-
um
gcrmi-
nct
sal-
va-
to-
rem
supra sia-
gu-
los
ru m.
Fig. 136.
390. — Bernon de Reichnaw dit la même chose d'une manière plus saisissante encore. L'oreille ne permet pas plus de changer une cadence mélodique fixée par la tradition, que de terminer un hexamètre par un spondée et un dactyle, que d'accentuer dôcetc et Icgitc. Si, pour conserver la mélodie, vous changez la valeur ordinaire des syllabes, laissez se plaindre le grammairien, et, avec saint Augustin, suivez la loi musicale à laquelle appartient la détermination des valeurs rythmiques (i).
Terminons en citant deux auteurs qui, sans en comprendre ni l'origine ni la portée, ont formulé clairement la loi des cinq dernières syllabes aux cinq derniers groupes.
(l) <L Neque audiendi sunt, qui dicunt, sine ratione omnino consisterc, quod in cantu aptae numerositatis moram nunc velociorem, nunc vero facimus productiorem : si grammaticus quilibet te reprehendit, cum in versu eo loci syllabam corripias ubi producere debeas, nulla alia causa naturaliter existente cur magis eam producere debeas, nisi quia antiquorum ita sanxit auctoritas , cur non magis musicae ratio, ad quam ipsa rationabilis vocum dimensio et numerositas pertinet, succenseat quodammodo, si non pro qualitate locorum observes debitam quantitatem morarum ? Si aliquando ofifendere te potuit maie prolatum quod est extra te, quanto magis quod est intra te? non enim grammatica, sed musica hominem consistere percepimus : quod, ut viri eruditissirai verbis utar, quisquis in sese ipsum descendit, intelligit.
Idclrco ut in métro certa pedum dimensione contexitur versus, ita apta et concordabili brevium longorum sonorum copulatione componitur cantus : et velut in hexametro versu si légitime currit, ipso sono animus delectatur. At si verso ordine in penultimo spondaeum, in ultimo dactylum admitiit, vel si quis in secundae conjugationis verbo, acuto accentu in antepenultima pronuntiat ita : dôcete, vel in tertia conjugatione in penultima circumflexo : legite^ omnino ipsa auditus novitate tabescit : sic in cantilena, ex veterum auctoritate, apta et modesta modulationum coaptatione conjuncta, tota animae corporisque compago delectatur; sicut e contrario ab audiendi voluptate se suspendit, si quid in ea depravatum sentit ^. (Gerbert, Scriptorcs, t. il, p. 77-78).
391. — <<■ Id autem oramus cantorem, dit Aiirclicn, ut omnium versuum iines in nocturnalibus rcsponsoriis a qiiinta incipiat desincre syllaba, aiite fineni Jiltiviac •■ ; puis il ajoute cette étrange remarque : « et hoc secundum musicos, qui non amplius quam quinque asseruere maris undas, et ex eisdem omnes exoriri procellas )' (i). Nous donnerons plus loin une autre explication, que nous osons préférer à celle d'Aurélien.
392. — Elk Salomon dit aussi : « Et est bene notandum, quod /■;/ qiiinta syllaba nltiina de versibus responsoriorum neuma generaliter deliet inchoari » (2).
Plus loin, p. 44-45, il donne la raison de cette règle : « Littera est ibi loco subjecti, et cantui servit in eo quod cantus, et cantus praedominatur, et décorât dictionem; et ideo in cantu dicto corripienda quandoque longum habet accentum, et e converso quandoque producenda brevem habet accentum, maxime in scientia organizandi... Et i ta est de natura cantus. maxime sine laesione syllabae vel dictionis; et qui facit contrarium in isto versiculo vel similibus, locum habet quod sequitur : incidit in Scyllam. cupiens vitare Charybdim, et praetextu pietatis in impietatem cadit ^> (3).
Ces auteurs ne parlent que des répons, mais l'analyse des plus anciens manuscrits de chant prouve qu'il faut étendre cette règle à quantité de finales ornées.
393. — Conclusion. — Les lois naturelles de la musique et du rj'thme. les auteurs classiques grecs et latins et ceux du Moyen- Age s'accordent donc pour justifier la prééminence accordée souvent à la mélodie par les maîtres romains ordonateurs de la cantilène liturgique.
394. — Toutefois, après avoir revendiqué les droits de la mélodie, il faut ajouter que jamais ces droits ne dégénèrent en
(i) Gf.riîfrt, Scrifitorcs, i, p. 58.
(2) Gerb. III, p. 41.
(3) Cette doctrine si claire, si précise des anciens est parfaitement connue des métriciens modernes. Nous n'avons pas à faire ici la bibliographie des ouvraj^es publiés sur cette matière. Citons seulement le travail suivant de M. L. Benloeu- dont le titre seul confirme nos dires : Précis d'une tJtéorie des ryi/niies. ir partie, Des ryth»ics ^rccs et partiailicrenifnt des modifications de la quantité prosodique par le rytlimc musical. Paris 1863.
l'incise. — ENCHAÎNEMENT DES MOTS. 283
une tyrannie capricieuse et aveugle qui s'exercerait sans discernement sur toutes les parties de la période musicale. Bien au contraire, nulle cantilène plus que la Romaine ne traite les paroles avec égards et déférence. Très souvent, nous l'avons prouvé, elle conforme ses mouvements à ceux du texte, elle modèle sur lui son rythme et ses intonations, et se contient dans la forme matérielle des mots, dans l'étendue des phrases et des périodes.
Lorsqu'elle s'en affranchit, elle semble presque toujours ne le faire qu'à regret; elle use alors de ménagements délicats, d'ingénieuses transactions, d'adroites complaisances pour conserver à son compagnon quelque chose de son influence. Si décidément elle se sent trop à l'étroit dans les limites du texte pour rendre avec l'expression convenable, et à sa manière, le sentiment des paroles et les orner de ses mélismes, alors elle n'hésite plus à faire valoir tous ses droits; cependant, même dans ses exigences les plus rigoureuses, elle prend encore mille précautions afin de conserver la liaison des syllabes et de maintenir ainsi l'unité des mots, dont elle distend doucement les éléments sans jamais les séparer ni les briser.
§ 2. — Applications pratiques de cette indépendance.
395. — La prééminence de la musique se manifeste dans tous les chants grégoriens, syllabiques, mixtes ou mélismatiques. Comme il s'agit seulement, pour l'instant, de poser les principes, des exemples syllabiques sulliront pour les appuyer. Par la suite, on les verra se vérifier par leur application constante à toutes sortes de cantilènes romaines.
Les modifications apportées à l'allure naturelle des mots s'étendent à tous les ordres. Il y aura donc à constater
A. des modifications mélodiques,
B. — dynamiques,