Quelques indications suffiront
La musique exerce son empire, non seulement sur la mélodie et la dynaniie des mots, mais encore sur leur rythme, qu'elle modiiie selon sa convenance.
Pris isolément, tout mot est rythîjié; c'est sa condition naturelle. Dans le cours d'une phrase musicale, le mot perd souvent cette qualité pour devenir un mot-temps, c'est-à-dire qu'il n'a plus d'ictus rythmique sur sa dernière syllabe.
Ainsi dans la Communion du v^ Dim. après Pâques :
'Vi"
Can- tâ-
te
Dô-
mi-
no
Pi
JL
Pi
can- ta- te Dô- mi- no
Fi};. 14g.
le mot Cantate est deux fois traité en mot-rythme, parce que, deux fois, une cHvis sur la dernière syllabe, longue, double, attire le touchement rythmique et laisse l'accent précédent au levé.
Au contraire dans l'incise si souvent citée. Cantate Domino, ce même mot est traité en mot-temps : l'ictus rythmique est reporté sur l'accent tonique :
l'incise. — ENCHAINEMENT DES MOTS. 2()l
Can-tâ- te D6- mi- no Fig. /jo.
408. — Bien mieux : le rythme naturel des mots — ûrsi's et t/ie'si's — peut être dans une incise, dans une phrase mélodique, l'objet d'un complet renversement : un eVan méthodique sera attribué, sans difficulté, à une syllabe finale de mot, si la mélodie le demande, et une thésis à la syllabe tonique d'un mot spondaïque; par ex. :
c,,^Trj^^.^Q^
a) pro- je- cit in ma- re
b) Dé- us pâ- tris mé- i
En b), la dernière syllabe du mot Déiis est iu*sique parce qu'elle est en contact direct avec un groupe d'intonation arsique ; et le mot/«7;7> est entièrement thétique parce qu'il correspond à une thésis évidente de la mélodie. Notez qu'il s'agit ici d'un type mélodique à conserver (i).
409. — Ces faits de renversement rythmique se rencontrent très souvent, et on aura l'occasion d'en relever beaucoup par la suite. Pour le moment, constatons simplement le fait; la raison sera exposée à l'article suivant sur l'enchaînement des mots.
D. Modifications quantitatives .
Extension mélodique des syllabes.
410. — - Nous avons vu la mélodie, Y intensité, le rythme naturels des mots se modifier sous l'influence de la musique.
Voici maintenant que, sous cette môme influence, ils vont perdre leur quantité naturelle.
Chaque syllabe, on s'en souvient, vaut un temps simple ; très souvent la mélodie grégorienne, en chargeant les syllabes de vocalises, leur attribuera 2, 4, 10, 20 temps et davantage;
(i) Nous donnerons ci-dessous, dans un chapitre spécial sur la Chironomie, un moyen de distinguer par le geste ces différents cas.
l'élément mélodique envahit le mot et le transforme presque en musique pure.
En effet, toutes les syllabes des mots latins sont aptes à recevoir un développement mélodique; mais toutes ne possèdent pas au même degré cette aptitude ; leur situation dans le mot les dispose plus ou moins à jouir de cette extension. On peut, croyons-nous, établir l'ordre suivant, dont la raison fondamentale est le degré d'attrait, de propension des syllabes latines à recevoir le touchement rythmique ; ce touchement est en effet le lieu naturel du repos, de la prolongation et, par suite, du développement musical, s'il y a lieu.
411. — - Aptitude spéciale de certaines syllabes à recevoir une extension musicale.
1° En premier lieu, la syllabe j'fw^/^ des mots rythmés, avec son penchant au repos, accueille avec plaisir la prolongation quantitative d'une vocalise (i).
2'^ Pour la même raison, les syllabes iutertoiiques qui suivent les accents secondaires reçoi\ ent aussi, volontiers, une certaine extension.
On peut voir l'extension de ces deux sortes de syllabes pleinement réalisée dans les nombreux exemples cités au chapitre sur la brièveté de l'accent tonique (ch. v, art. ii) : presque toutes les syllabes qui suivent les accents toniques ou secondaires sont chargées de groupes de notes. Un seul exemple :
Ré-sur-ré-xi
Fig. 132.
30 ^'ient ensuite la syllabe accentuée ; son importance mélodique et dynamique attire facilement sur elle (2) les développements de la musique :
Jù-stiis ut pàlma flo-ré- bit
(i) Cf. Paléog. Mus., t. VII, p. 208; t. m. pp. 20-30. (2) > t. vu, p. 210: t. m. p. 30.
l'incise. — ENCHAINEMENT DES MOTS. 293
40 Puis l'accent secondaire, pour des raisons analogues, nioios puissantes naturellement.
Il n'y a dans ces deux dernières aftirmations aucune contradiction avec ce qui a été dit, au chapitre v, de l'élan, de la légèreté et même de la brièveté de l'accent aigu. La mélodie respecte ces qualités, très souvent elle les favorise en les mettant en relief, comme ci-dessus, exemple Resurréxi. Mais l'accent possède d'autres qualités : il n'est pas toujours privé d'ictus rythmique, et, dans les mots dactyliques, c'est sur la sj'llabe accentuée que le touchement se pose naturellement. Qu'on veuille bien se reporter au tableau général, p. 256-257 :
Im • J J
mo- ne- o
mo-nû- i- mus
nâ- tus est
Fig. IS4-
A ce touchement, joignez l'élévation mélodique, joignez l'intensité de l'accent, et vous aurez tout ce qu'il faut pour Mre de cette syllabe un appui ferme, solide, capable de supporter les mélismes les plus longs et les plus variés. On peut en dire autant des cadences spondaïques dacty Usées, par exemple, ndtiis est.
Au surplus, l'accent tonique des mots paroxytons est souvent dans le cours des incises — on le verra bientôt — marqué de l'ictus rythmique, et, en conséquence, tout disposé à supporter des mélismes.
Aussi bien, point n'est besoin à la mélodie d'une syllabe ferme pour y asseoir ses vocalises les plus capricieuses :
5° Les syllabes pcnnltihncs non accentuées semblent bien, par leur faiblesse même, les moins propres à se prêter aux développements; et cependant, elles sont sans nombre celles qui sont ornées de luxuriants mélismes ! C'est que décidément la musique est bien la maîtresse, elle n'a pas de compte à rendre au texte, elle en l'ait ce qu'elle veut; encore une fois : Mnsica non subjacet...
412. — En résumé, toutes ces modifications mélodiques, dynamiques, rythmiques, quantitatives, sont déterminées par des lois supérieures qui dominent le mot. Dans l'incise, dans la phrase, le mot n'est plus une entité parfaite, il n'est qu'un petit membre, et en conséquence, se trouve subordonné à la mélodie, à la dynamie, au rythme général de l'incise ou de la phrase.
C'est là maintenant que nous allons l'étudier.
ARTICLE 2. — ENCHAINEMENT DES MOTS ET UNITÉ DE L'INCISE, (i)
413. — Donc, en entrant dans le concert de l'incise ou de la période, le mot conserve souvent sa forme propre : parfois aussi il perd l'une ou l'autre de ses qualités; mais toujours les mots, à l'intérieur des membres, sont enchaînés les uns aux autres.
Qu'on ne soit pas surpris de nous entendre parler de X enchaînement des mots : les Méthodes de chant grégorien traitent longuement de la distinction des mots ; elles mentionnent à peine, en passant, la nécessité de leur liaison. Avec les grands orateurs classiques de l'antiquité, nous pensons, au contraire, que pratiquement, dans l'intérieur des incises et des membres, on doit veiller beaucoup plus attentivement à r union des mots quà leur distinction. A\'ec eux, nous croyons que sans cet enchainement, sans cet emboîtement, il n'y a de rythme possible ni dans la poésie, ni dans la prose, ni dans la musique (2), ni, par suite, dans le nombre musical grégorien.
§ 1. — Lois générales de l'enchaînement des mots.
414. — Quintilien enseigne cet enchaînement dans la prose, et à ce propos emploie une formule très expressive. Il parle des mots qui s'encadrent et « se joignent, yz/w^a^^^^r, dans la phrase, sicut in structura saxorum, à peu près comme les rangs de pierres dans un mur. Les pierres d'un rang sont croisées par celles des rangs qui sont immédiatement au-dessus ou au-dessous ». Ce commentaire est de l'abbé Le Batteux.
(i) Cf. Faléog. Mus. t. vu, pp. 249-258.
(2) Les maîtres religieux des xV et XVI'' siècles en fourniront plus loin de.^ exemples nombreux.
l'incise. — ENCHAINEMENT DES MOTS. 295
D'après Quintilien, « la liaison, j'uncùira, s'étend aux mots, aux incises, aux membres, aux périodes; car toutes ces parties ont leurs beautés et leurs défauts par rapport à la manière dont on les joint ensemble » (i).
41^. — Comment la liaison des mots s'opérait-elle, et justifiaitelle la comparaison de Quintilien? D'une manière très simple. La facture rythmique des vers latins va nous le faire saisir.
Ici notre tâche est facile; nous n'avons qu'à citer les métriciens modernes. Nous en choisissons deux ou trois.
416. — « Des fins de mots, dit M. Plessis (2), ne doivent pas, en général, coïncider avec des fins de pieds, sinon les pieds ne sont pas liés les mis aux autres, et le vers devient comparable à une chaîne dont les anneaux seraient juxtaposés, au lieu d'être pris l'un dans l'autre. Au contraire, lorsque les mots eiijambent d'un pied sur le suivant, le vers est indissoluble et la voix n'est pas tentée de se suspendre avant d'être parvenue jusqu'au bout. Comparez les deux vers suivants :
Mauvais : Sparsis | hastis | longis | campus | splendet et | horret.
enjambement
Bon: Urbs an-itiqua fu-|it, Tyri-li tenu- 1 ère co-Iloni ».
417. — Mueller(3), après avoir cité ce même vers Sparsis hastis d'Ennius, et l'avoir déclaré mauvais, ajoute : « Pour que le vers ne s'en aille pas, pour ainsi dire, en morceaux, tous les pieds doivent, autant que possible, se rattacher les uns aux autres; ce qui se produit d'autant plus que l'étendue des pieds pris à part diffère des mots pris à part » .
(i) <L Junctura sequitur; est in verbis, incisis, niembris, periodis; omnia namque ista et virtutes et vitia in complexu habent » (QuiNT. Inst. orat. IX.)
CicÉRON avait déjà dit : « Collocabuntur igitur verba, ut aut inter se quam aptissime cohaereant extrema cum primis eaque sint quam suavissimis vocibus, aut ut forma ipsa concinnitasque verborum conficiat orbem suum, aut ut comprehensio numerose et apte cadat... ». L'airangement des mots consiste ou à lier « d'une manière aussi harmonieuse que possible (aptissime) 2> les dernières syllabes avec les suivantes, et à former les sons les plus agréables. . . etc. CiCÉRON, Or. XLlv, 149 (Cf. BORNECQUE, Les clausules métriques latines,
(2) F. Plessis, Métrique, p. 17, n'' 24.
(3) MUELLER, Métrique, p. 54.
418. — Cette doctrine d'ailleurs n'est pas nouvelle, témoin ce texte emprunté à l'abbé LeBatteux (1770) : « Il y a deux parties à distinguer dans le corps du vers, les mots et \q^ pieds ; ces deux parties doivent être tellement combinées qu'elles se croisent mutuellement, à peu près comme les rangs de pierres dans un mur bien bâti, ni i)i structura saxorum.... La même chose se fait dans les vers par le croisement des mots avec les mètres ; ainsi dans ce vers :
Luctan- tes ven-|tos tem-! pesta- tesque so-'noras
on \oit les mètres porter sur deux uiots et etijaniber de l'un à l'autre, ce qui forme, dans les vers, une sorte de tresse qui entrelace les mots avec les rythmes et les rythmes avec les mots, qui les lie les uns par les autres et n'en fait presque qu'un seul mot : tellement que quand on récite bien un vers bien fait, on sent une sorte de marche cadencée, un scandement sourd, qui fait rouler ensemble la mesure et les paroles. Si on n'en sent pas assez l'effet dans l'exemple que nous avons cité, on le sentira mieux dans l'exemple du contraire :
Urbem | fortem j nuper | cepit j fortior | hostis.
y> Ce A'ers est insoutenable, parce qu'il tombe à chaque mot et qiiun pied ri est pas lié avec le suivant par le mot qui le pointe, ni lesmots par les pieds. C'est sur cette théorie qu'a été fondée la loi des césures dans la poésie métrique; loi qu'on n'observe et qu'on ne néglige jamais sans qu'il en résulte des défauts ou des beautés musicales dans les vers (i) ».
419. — Nous n'avons rien à ajouter à ces textes si clairs sur l'enchaînement des mots-rythmes par les pieds-mesures, et sur l'enchaînement des pieds-mesures par les mots-rythmes. On nous permettra seulement de traduire ce qui vient d'être dit, par les métriciens, dans les termes employés jusqu'ici dans ce travail.
Pourquoi le vers Sparsis hastis... est-il mauvais? Parce que tous les mots sont employés me'triquement, c'est-à-dire encadrés dans l'espace d'une mesure, et que pas un seul d'entre eux ne
(i) Mémoire sur les Nombres poétiques et oratoires^ p. 428.
l'incise. — ENCHAINEMENT DES MOTS. 297
Test rythiniqucrneiit ; parce que, dans ce vers, il n'y a que des mestires et pas un seul rythme, c'est-à-dire ni arsis (élan) ni thésis (repos, césure, coupe) enjambant d'une mesure sur l'autre. Tel est le vrai sens de cette règle de métrique ancienne : « Des fins de mots ne doivent pas, en général^ coïncider avec des fins de pieds ».
420. — Mais ajoutons, avec Plessis (i), qu' « il ne faut pas entendre cette règle d'une manière absolue : à certaines places du vers, par exemple au cinquième pied dans l'hexamètre dactylique, rien n'est plus ordinaire ni plus légitime que de mettre un mot Unissant avec la fin du pied :
al- 1 taria | fumant.
» Il suftit que, dans un vers un peu long, il n'y ait pas majorité de fins de mots coïncidant avec des fins de pieds. Ainsi un vers tel que celui-ci n'a rien de repréhensible :
Ipsius I ante ocu- 1 los in- 1 gens a | vertice | pontus ».
421. — On serait peut-être porté à croire que cet enjambement du mot sur les pieds-mesures fu- \ it désorganise le mot pour organiser le vers ; non, rien n'est plus conforme à la prononciation naturelle des mots que cet enjambement; et c'est même cette émission naturelle des mots qui force les métriciens, tout aveuglés qu'ils sont par les pieds-mesures — ils ne voient les vers qu'à travers les pieds, ils ne les scandent que par pieds — à tenir compte de cette loi rythmique supérieure : V enjambement des mots sur les pieds-mesures, et la coupe ou césure. Ils ne peuvent l'éluder.
Rappelons-nous d'ailleurs l'enseignement des grammairiens qui, sans bien en comprendre l'importance, et par instinct plutôt que par intelligence, disaient que tout mot est formé par la réunion de deux éléments, une arsis et une thésis ; ce qui donne :
fu- I it et consacre la loi de l'enjambement.
(i) Plessis, Op. cit. p. 18, n° 25.