‹ Le nombre musical grégorienChapitre 315 sur 534 · Entrons dans le détail; ce sera une bonne leçon · texte numérisé non relu

Entrons dans le détail; ce sera une bonne leçon

D'abord, aucune difficulté pour le mot Auticc, qui est naturellement rythmé ; de même pour le mot linal i}iji(i-iain. Reste donc à placer les ictus sur les mots non fàcio tibi. Mais comment les placer? Il ne manque pas de manières plus ou moins légitimes et artistiques de rythmer ces deux mots ! Laquelle choisir ?

Enumérons-les brièvement et faisons notre choix. Elles sont notées au petit tableau suivant :

g n,« ?'■—?■?■ ^ gg-*-

a) A-mi- ce, non fâ-ci- o ti- bi jn-jù- ri- ani. '^ .Marche binaire

rétrograde .

b) A- mi- ce, non fa- ci- o ti- hi in-jû- ri- am.

A- mi- ce,

non

ta- ci-

ti- hi

in-jû- ri-, am.

xA.-mi- ce,

non

ta- ci-

ti- bi

in-jû- ri- am.

Tl* ■

Ik

Hartker

A-mi- ce.

non

fà- ci- / /

ti- bi / -

in-jû- ri- am.

Ik ,

■ rf ■

I Coïncidence j des accents ' et des ictus.

f) A-mi- ce, non t'a- ci- o ti- bi in-jû- ri- am.

Fig. iço.

Ligne a) — Application pure et simple des ictus, par marche rétrograde, selon la rigueur de la loi. Ici, il faut compter à partir du groupe liquescent, ccpJialicns, sur la syllabe ///(juriam), ce qui nous donne le rythme a), ou même le rythme b).

Lig7ie h) — Application de la même règle, mais plus .strictement encore qu'à la ligne précédente, par le fait du doublement de la syllabe ce ; ce n'est pas interdit, le .sens permettant un léger arrêt (■. ou i).

Ligne c) — Application d'un autre procédé : coïncidence des accents toniques et des touchements rythmiques. Cette coïncidence est loin d'être proscrite dans les mélodies grégoriennes; ici son emploi ne procure pas un effet satisfaisant.

Ligne d) — Essayons d'améliorer le rythme précédent, en rythmant le motfdcio ; il suffit de supprimer l'ictus rythmique sur l'accent du mot tîbi. Lallure rythmique est certainement plus dégagée, plus libre; en fait, tout marche merveilleusement jusqu'au mot tibi; là, le rythme cloche et devient défectueux. Nous dirons plus loin, no 489, pourquoi nous avons dû l'adopter dans TAntiphonaire.

Ligne e) — Il semble que le mouvement rythmique serait parfait, si nous pouvions rythmer le mot tibi. En réalité, un vrai chanteur grégorien mis subitement en face de cette incise rytJiuicm d'emblée les trois premiers mots (ligne d)\ mais arrivé à la thésis du mot tîbi^ il se heurtera au groupe binaire in (cephalicus) et s'arrêtera court devant cet obstacle : deux ictus rythmiques de suite ! Que faire? Pour nous, notre instinct de vieux grégorien nous persuade invinciblement que cette incise était ainsi rythmée, et pas autrement.

485. — Une affirmation ne suffit pas pour anéantir la difficulté soulevée; c'est vrai; mais cette irrégularité elle-même nous fait soupçonner que la version mélodique vaticane pourrait bien être fautive, là même oîi surgit l'obstacle mélodique qui arrête l'écoulement régulier du Ilot rythmique. Recourons donc aux manuscrits et aux meilleurs, soit à l'Antiphonaire de Hartker.

Or, précisément, ce notateur sagace et soigneux ne marque cça'une seule note sur la s^ilabe in de injûriam — voyez ci-dessus ligne f — et cette note est un oriscus (», note faible, légère, qui souvent fait corps avec le son précédent. Cette fusion s'opère ici d'autant plus aisément qu'une élision est possible entre les mots ti/^/'/«jûriain ; l'effet sonore était très probablement celui-ci :

LINCISE. — LES INCISES SYLLABIOUES.

gT^" , ■ ■■ ^-

-f—W—TF*-

fâ-ci- o ti- bi injû- ri- am fâ- ci- o ti-bi injù- ri- am

Fio-. ICI.

486. — Nous admettons volontiers que toutes ces finesses d'exécution n'étaient pas raisonnées, comme nous pouvons le faire après coup, après des siècles; mais nous croyons fermement qu'elles étaient pratiquées, senties par ces véritables artistes; la notation neumatique en est la preuve la plus authentique, la plus irréfragable.

Il est curieux de remarquer que, dans l'antienne suivante, le même fait de notation se représente identique. Elle ne se chante plus dans la liturgie romaine actuelle; nous la donnons d'après un ms. de Plaisance du \w siècle interprété, pour le passage en question, par Hartker :

A-mi- ce, non fâ- ci- o ti- bi in-ji'i- ri- am : non-ne ex de-

nâ-ri- o convc-ni-sti mé-cum? tôl- le quod tû- uni est, et

va- de.

Fij^. IÇ2.

487. — A vrai dire, la version de Hartker, pour Tant. DixiF aiitem, est rare ; les manuscrits ont ordinairement deux notes : un cephaliciis sur la syllabe /;/(jûriam) :

soit y """^^ -^"^^"^ S y^^'^T"

ti-bi injûriam ti-bi injùriam

Mais ces sortes de variantes liquescentcs sont bien connues des paléographes grégoriens : elles ne sont souvent que le développement musical mal placé, mal compris, de syllabes /^r?«<?i?j qui se

:^y2 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE VIII.

prêtent à la liquescence. Dans le cas présent, le cephalicm n'est que l'extension inconsidérée et maladroite de V unique oriscus de Hartker, extension déterminée par la prononciation exagérée de la consonne finale, syllabe /V/-(juriam). Cette altération, car altération il y a, a dû se faire de bonne heure, parce que la version de Hartker est nire ; néanmoins, nous croyons cette dernière la meilleure.

488. — On peut cependant, même avec ces deux versions fautives (A et B), conserver le rj^thme de la primitive version ; il suffit, en A, de traiter conrmQ pn-ssus les deux do au moyen d'une élision :

ti- bi ///jùriain

Et en B, il suffit de considérer, toujours à la faveur d'une élision, les trois notes do, si, sol comme un seul groupe de trois sons descendants :

ti- bi /;/jùriam

Ces sortes d 'élisions sont assez fréquentes en musique grégorienne. Grâce à elles, nos deux règles : r\'thme des mots et placement rétrograde des touchements rythmiques se trouvent ainsi observées dans l'incise A /nier, comme dans toutes les incises de cette même antienne.

489. — Ajoutons que cette petite dissertation reste d'ordre purement esthétique. Car le ccphalicus de l'édition vaticane empêche pratiquement de suivre le rythme idéal que nous venons d'établir. Pour nous en rapprocher le plus possible, nous avons adopté, dans notre reproduction rythmée de l'Antiphonaire, le rythme d ci-dessus, en privant le mot tibi de tout ictus. Ce procédé, d'une certaine manière anormal, peut être utilement employé quand une raison d'ordre musical y invite nettement, comme nous l'expliquerons plus loin, pp. 339 et suiv.

l'incise.

LES INCISES SYLLARIOUES.

JOJ

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