ARTICLE 5. — EXCEPTIONS AU RYTHME NORMAL DES MOTS
49(i. —Jusqu'ici nous avons vu tous les mots, spondaïques ou dactyliques, venir se ranger docilement sous l'une des deux étiquettes : inot-rytliuie ou inot-teiups. C'est en effet leur physionomie normale.
Il peut arriver quelquefois qu'une raison d'ordre musical modifie un peu leur être individuel et leur impose un traitement spécial. Nous \'oulons parler :
a) des mots dissyllabiques (spondaïques) entièrement privés d'ictus,
b) des mots dactyliques privés d'ictus sur la syllabe accentuée.
;; i. " Mots dissyllabiques (spondaïques) entièrement privés d'ictus.
Tableau F.
Cl"à- sti- na é- rit vô- bis sa- lus, di- cit..
'i) A7lt.
Cum ortus
fù- e- rit sol de caé- lo, vi- dé- bi- tis Ré- geni
3) Ant Sepeliémni
ré- gura. .
Hodie caelésli
et te- ce- runt plàncturn ma- gnum su- pei é- um. quo- ni- am in Jor- dâ- ne là- vit Chri- stus
e- jus en- mi- na.
ô; A Ht Audke.
Kr\ .(T. --nTr^ "'^-^
et in- tel- li- gi- te tra- di- ti- ô- nés quas
Dô- mi- nus dé- dit vô- bis.
Fig. 202.
497. — Le rythme de ces incises est délicat à exposer. La particularité anormale qui les caractérise s'éloigne plus encore que tout ce qui précède des habitudes modernes. S'il est difficile d'inculquer à certains musiciens le fait si naturel de l'accent latin au levé, que sera-ce, si on leur propose un procédé rythmique qui, pour eux, équivaudra à la suppression de l'accent? Et pourtant, dans l'art oratoire de toutes les langues, que de fois se produisent ces affaiblissements, et même ces disparitions d'accents (i)!
Il ne convient pas cependant d'assimiler entièrement ces deux faits de rythmique, l'accent au levé ^t le manque eV ictus dans certains mots. Le premier, fréquent, est ordinairement recommandé pour la régularité et la beauté du rvthme. Le second, qui vise surtout sa perfection, est plutôt de conseil, sauf quelques cas où il s'impose. Habilement, judicieusement employé, il permet au nombre musical d'éviter jusqu'à l'apparence du mécanisme; et la phrase musicale, ainsi dégagée d'éléments matériels (mesure, force), prend alors son essor dans les hauteurs du rythme libre, et atteint souxent la variété, la souplesse, la légèreté, l'élégance de la prose attique.
Puissions-nous être clair et nous faire bien comprendre !
4ÎJ8. — \'oici un exemple : Crdslina cri t. Comment rvthmer cette incise?
(i) « Remarquons que, par l'effet de sa position dans la période grammaticale, un mot est sujet à perdre son accent en toit t ou en partie... La notation de l'accent est très imparfaite et ne se rapporte qu'aux moispris isolément >. Gevaert. II, p. 93. ' ' • ' " ■
l'incise. — LES INCISES SYLLABIQUES. 34I
On peut essayer d'abord d'appliquer strictement les règles ordinaires, en rétrogradant :
Crà-sti-na é- rit vô-bis sa- lus Fig. 203.
Toutes les syllabes accentuées portent un ictus rythmique...
Le résultat? Un rythme purement mécanique, intensif, que la mélodie ne parvient pas à corriger. Des oreilles modernes l'accepteront sans doute facilement; un artiste grégorien, très difficilement. Nous allions à la découverte du nombre, nous avons rencontré la mesure!
Et pourtant, l'application des mêmes principes, dans l'incise Beâta Mater, nous a^■ait conduits à la plus gracieuse des phrases! C'est vrai; mais les conditions mélodiques étaient bien différentes,
490. — C'est que les meilleurs procédés ne sont jamais assez sûrs, ni les meilleurs principes assez compréhensifs pour embrasser tous les cas et guider le rythmicien à travers les variétés innombrables des motifs mélodiques : l'art est infiniment plus souple et plus large que les plus larges principes.
11 y a longtemps que Cicéron a dit : « Consultez la règle, elle vous condamne; consultez l'oreille, elle vous approuve. Pourquoi? c'est que cette prononciation la flatte. Or le plaisir des oreilles est une des lois les plus impérieuses du discours » (i).
(i) Cic. Orator, XLViil. Au reste, n'est-ce pas la loi générale de tous les arts? Citons ce passage de M. Maritain, dans son onym^e Ayi et Scolastique, p. 54-55 :
i. Par V/iabitus ou vertu d'art surélevant du dedans son esprit, l'artiste est un dominateur qui use des règles selon ses buts ; il est aussi j^eu sensé de le concevoir comme << asservi » aux règles que de tenir l'ouvrier pour € asservi » à ses instruments. .\ proprement parler, il les possède et n'en est pas possédé, il n'est pas tenu par elles, c'est lui qui tient, par elles, la matière et le réel ; et parfois, aux instants supérieurs où l'opération du génie ressemble dans l'art au miracle de Dieu dans la nature, il agira non pas contre les règles, mais en dehors et au-dessus d'elles, selon une règle plus haute et un ordre plus caché. Entendons ainsi le mot de Pascal : <i La vraie éloquence se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale ; se moquer de la philosophie c'est vraiment philosopher », avec cette glose savoureuse du plus tyrannique et du plus jacobin des chefs d'académie : € Si vous ne vous foutes (sic!) pas de la peinture, elle se foutra de vous > *. ,. * Mot du neintre David.
Ici le procédé employé pour analyser le rythme de cette incise aboutit à un rythme désagréable pour des oreilles habituées au nombre antique grégorien. Il n'y a qu'à rejeter procédé et rythme pour recourir à un autre moyen.
500. — La marche rétrograde n'ayant pa.s réussi, essayons de commencer par... le commencement.
L'élan joyeux et brillant de cette antienne — cinq notes à l'unisson sur la dominante — et sa simplicité extrême invitent le chantre à appliquer, dès le début, la grande règle de Vcnjambetnent des mots. D'instinct, en effet, il est entraîné à rythmer les premiers mots: aucun détail mélodique ne s'oppose à cette interprétation spontanée :
Crâ. sti- na é- rit
Fig. 204.
II en serait de même pour le troisième mot -vabis, si son ictu.s final ne venait se heurter contre un ictus plus puissant devant lequel il doit disparaître, celui de la cUvis longue de salus :
Crà-sti- na é- rit vô-bis sa- lus
Fig. 305.
501. — Alors, que faire? Deux solutions possibles : 1^ Supprimer simplement l'ictus de la syllabe bis et laisser les choses en l'état: le mot vobis n'est affecté d'aucun ictus :
Crà-
sti-
na
é- rit vô- Fig. 206.
bis
sâ-
lus
LINCISE.
LES INCISES SVLLABIQUES.
2'^ Faire glisser sur la première S5ilade de vobis l'ictus 3 qui se trouve sur /-//, et c'est le mot erit^ cette fois, qui reste sans ictus :
Crâ- sti- na é- rit vô- bis sa- lus Fig. 207.
Entre d et c, il est difficile de choisir. Cependant les deux motsrythmes qui commencent si heureusement l'incise, en d, le fléchissement, l'interversion mélodique de volns, auquel répond un effacement rythmique, pourraient justifier le choix de ce nombre Comme il faut opter, c'est lui qui a été retenu dans nos livres pratiques de chant.
502. - Les exemples 2, 3, 4, 5, serviront d'étude au lecteur : les mots dissyllabiques privés d'ictus sont surmontés d'une croix.
§ 2. — Mots dactyliques privés d'ictus sur la syllabe accentuée.
Tableau G.
1) Ant. 4-/^ Ecce Maria
Migra suiii.
Ec-ce Ma- ri- a * gé- nu- it nô- bis.. — f« ■ v 0 — ^"^ — '" ■ ~* ^ * \Jt/ * \«
Ni-gra sum sed formô- sa, fi- li- ae Je- rù- sa- lem...
*) Intr.
Iniret
Cl côl- les flû- ent lâc et mél...
-Cîy ■XT^^'^^^Mi^
vin- di- ca sân-gui- nem...
51 Credo /. '^
Cru- ci- fi- xus é- ti- am pro nô- bis..
re- sur- re- xit ter-
Be- ne- di- ci- te ô-mni- a 6- pe- ra Dô- mi-
ni Do- mi- no.
mieux encore, L ^^ •^^^'^ v'*'
selon la ■ ■ ^ -^ ■ ■ -■
plus antique ^
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