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CHAPITRE VIII

578. — Il nous semble, à nous modernes, qu'il y a bien peu de différence entre

Qib)

et un musicien du xx^ siècle donnerait sûrement la préférence à la mélodie b).

Les anciens, au contraire, sentaient assez la dissemblance pour déterminer leur choix très net en faveur de la première version : nous n'avons aucun titre à aller à rencontre de ces créateurs de l'antique cantilène liturgique.

579. — Il 3^ a plus : une autre raison venait parfois peser dansla balance pour les incliner vers la solution de l'accent au levé; c'était lorsque l'accent unaire était suivi immédiatement d'une syllabe chargée d'un groupe de notes; la syncope rytJwiiqnc produite alors, si laccent était marqué de l'ictus :

Temps ternaire Svncoije

O- mnes Fig. 284.

répugnait totalement à l'esprit latin et à l'esprit grégorien. Un tel rythme, pour eux, contenait une double faute : a) faute rythmique de prononciation latine, parce que le mot

ômnes n'était pas rythmé, lorsqu'il pouvait l'être si facilement; h) faute rythmique musicale, syncope, résultat malheureux.

mais inévitable, de la première faute.

l'incise. — LES INCISES SYLLABIQUES. 399

580. — Ce n'est donc pas simplement pour éviter le trouble rythmique qu'entraîne toujours une syncope dans l'allure d'une mélodie, que les accents ont été placés au levé dans les 14 textes spondaïques de notre huitième exemple; c'est avant tout pour rester fidèle aux lois naturelles d'une prononciation correcte de la langue que nous chantons.

Si, en agissant ainsi, nous évitons la secousse de la syncope, ce n'est que l'heureux résultat d'une émission parfaite du mot latin.

Nous n'hésitons pas à croire que les anciens mélodistes latins étaient dans l'heureuse impossibilité, à cause de leur éducation latine classique — qu'on se rappelle les Ambroise, les Augustin, les Dainase, les Léon le Grand, les Grégoire, etc., — de glisser une syncope musicale au milieu de chants syllabiques. Dans ces gracieuses antiennes que nous analysons, ils chantaient, ils rythmaient les mots, comme dans l'art oratoire et la poésie. Cette habitude d'esquiver la syncope, ils la transportèrent tout naturellement dans les mélodies plus ornées et mélismatiques ; de là, la douceur, l'aisance, le coulant rythmique de tout le répertoire grégorien.

Remarque sur la place de l'intensité dans les adaptations.

581. — Avant de terminer ce chapitre, disons quelques mots d'une question d'ordre pratique, soulevée par les faits d'adaptation que nous venons d'étudier. Nous y avons déjà fait allusion, pages 288 et 372, à propos des renversements mélodiques et dynamiques.

Nous voulons parler de la distribution de l'intensité dans le courant de l'incise. Dans les cas d'adaptation de nombreux textes à une mélodie type, faut-il garder toujours et partout l'intensité normale du mot, ou n'est-il pas mieux parfois de la sacrifier un peu à l'unité supérieure de l'incise?

Lorsque, dans les adaptations, les accents toniques des mots tombent toujours aux mêmes places, comme dans l'incise du viiie mode de notre tableau L, pas de difficulté. Le problème se pose au contraire dans les incises où les S3^1labes viennent se placer presque indifféremment sous les notes.

582. — Voici, par exemple, l'intonation du vii^ mode de notre tableau K, oij, en dehors du groupe binaire rc'-jm' (col. 3-2) réservé

à l'accent, les autres accents du texte n'ont pas de place fixe

Can-

tâ-

te

mi-

no

Ec-

ce

scén-

di-

mus

Si

raan-

ri-

tis

in

me

Di-

xé-

runt

di-

sci-

pu-

cu-

lis

ac

mâ-

ni-

bus

F/o-. 2Ss.

Devant ce problème, trois opinions se trouvent en présence :

583. — 1° lutciiprctation purement Diusieak. — La musique avant tout, diront les musiciens résolus : cette mélodie a reçu de nombreux textes sa forme quasi définitive, tant mélodique que dynamique ; des adaptations exceptionnelles ne peuvent y contredire ; dans tous les cas elle doit garder son allure et sa pureté primitives. Si la musique a le pouvoir de renverser la mélodie naturelle des mots, on ne voit pas pourquoi elle n'aurait pas celui d'en modifier la dynamie. Au reste l'entraînement, l'habitude de chanter cette incise avec sa dynamie naturelle forcera toujours les chanteurs à la suivre.

584. — Si l'on s'en tient à cette déclaration, le mot ôculis devrait, pour correspondre au t}'pe cantate, renverser son intensité :

Can- tâ-

te

cu- lis Fis;. 286,

ac

au lieu de ôculis, on devra chanter ôculis : c'est le renforcement d'une syllabe atone, lis, ou, au moins, d'un accent secondaire.

De son côté, le mot manscritis pour correspondre au type Dôviino subira un renversement semblable :

Si

Can-

tâ-

te Dô-

mi-

no

man-

sé-

ri- Us

Fio: 287.

in

me

l'incise. — LES INCISES SYLLABIQUES. 4OI

au lieu de inanséritis, on devra chanter manséritisy avec cette aggravation sur l'exemple a) que la syllabe finale tis sert d'appui à l'accent principal de l'incise.

585. — Cette exécution un peu matérielle peut se justifier, en se plaçant exclusivement au point de vue musical ; elle se concilierait plus d'adhérents, si ses partisans admettaient que la S3ilabe tis n'aura pas l'éclat de l'accent du mot-type Dômiiio.

586. — 2° Interprétation purement oratoire. — Le texte avant tout, répliquent les partisans décidés du texte, principalement dans les chants syllabiques; c'est le texte, et le texte seul, qui dans ce cas donne à la mélodie son rythme, son intensité, sa forme définitive.

— Cette loi générale est certaine, mais n'a-t-elle pas des exceptions? Une mélodie, même syllabique, ne peut-elle avoir reçu de l'adaptation de certains textes, souvent répétés, une forme, une empreinte, qui lui donne droit à l'inamovibilité, à la stabilité?

— Il n'importe, répondent-ils; toute mélodie syllabique doit subir la fluctuation dynamique des différents textes et s'adapter à leurs diverses exigences ! . . .

587. — Et alors ils distribuent ainsi la dynamie dans les exemples déjà cités :

O- eu- lis ac ma- ni- bus

Si man- se- ri- tis in mé

Fig. 288.

Bien entendu, l'accent du monosyllabe me, dans ce dernier exemple, doit être fait, malgré sa place à la chute de l'incise.

588. — Cette interprétation nous semble exagérée, et quoique d'habiles chanteurs puissent en tirer d'heureux effets, elle n'est conforme, croyons-nous,

ni à la pensée mélodique de l'incise,

ni à l'esprit grégorien,

ni même aux lois naturelles de la musique; aussi ne saurions-nous la recommander telle quelle! L'accentuation sur me nous paraît particulièrement détestable.

589. — 3° hiter:prétatioti moyenne. — D'autres maîtres, et c'est sans doute le plus sage, proposent une interprétation moyenne : elle maintient la forme dynamique foncière de l'incise Cantate Domino; mais, dans la pratique, elle adoucit l'intensité des notes ordinairement accentuées lorsqu'elles supportent une note finale.

Ainsi, tout est sauf : la ligne musicale demeure, et les mots gardent de leur physionomie native tout ce qui est compatible avec le renversement mélodique dont ils sont l'objet. N'oublions pas au reste qu'ils n'existent qu'en fonction de \di phrase; c'est le r3rthme qui définitivement est maître, et ici la grande montée arsique, créée par l'élan de la mélodie, l'emporte sur tout le reste :

Can- ta- te Do- mi- no O- eu- lis ac ma- ni- bus Si man- se- ri- fis in me

Fig^. 2Sç.

Les finales de ckuiis et de iiidnibiis n'auront pas tout l'éclat des accents de cantate Doini?io, ce qui n'empêchera pas la progression dynamique de s'étendre sur toute l'incise. Question de dosage, de nuances délicates que seul un enseignement par l'exemple peut faire bien saisir.

590. — Si ces nuances fines et subtiles semblent trop difficiles pour certains chœurs, eh bien! qu'on se rallie à l'exécution des musiciens. L'oreille habituée à la dynamie ordinaire de cette incise ne sera pas choquée par la petite irrégularité qui en résultera

l'incise. — LES INCISES SYLLABIQUES. 4O3

dans l'émission du texte. Après tout, la musique réclame beaucoup plus de soumission, sans nous froisser, en nous faisant chanter plusieurs notes sur une pénultième brève, par ex. :

tiUi

Dô- mi- ne

J^z'^. 2go.

Une fois de plus se réalise l'adage ancien : Musîca non subjacet regulis Donati.

591. — L'intensité, redisons-le, est essentiellement d'ordre phraséologique ; elle ne se répète pas, « elle dépasse les petits rythmes élémentaires : elle appartient à la phrase, au grand rythme qu'elle englobe tout entier. Elle va, par des crescendos ou dccrcscendvs progressifs, de note en note, de groupe en groupe, les reliant entre eux, les fusionnant dans une unique organisation. La force est la sève, le sang du rythme ; elle suit la veine mélodique, monte, descend avec elle, répandant la vie, la chaleur, et produisant la beauté » (i).

(i) iV. M. G. I, n'^ 103.

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