ARTICLE 2. — LIAISON DES MEMBRES
LA PHR.\SE.
880. — L'art des distinctions est sans doute d'une grande importance ( I ) ; sans lui, tout le reste serait inutile. Cependant l'orateur ou le chanteur qui s'étudierait uniquement à bien distinguer, sans veiller à la liaison des incises et des membres {membrorum incisormnque jiinctiira, dit Quintilien,) n'obtiendrait qu'un misérable résultat : mutilés, séparés les uns des autres, réduits à l'état de tronçons isolés, les membres ne formeraient pas, par leur union, un corps vivant ; ce serait la mort de la mélodie et du rythme (2).
L'œuvre synthétique du rythme est loin d'être terminée par la constitution des membres.
De même que le chanteur a uni entre elles les syllabes pour en faire des mots et des rythmes élémentaires, de même qu'il a réuni
(i) « Virtus autem distinguendi fortasse sit parva, sine qua tamen nulla alla in agendo potest ». Quint. De Itist. Or., ix, 4.
(2) <L Membrum autem est sensus numeris conclusus, sed a toto corpore abruptus, et per se nihil efficiens ; id enim, O callidos homines, perfectum est, sed remotum a ceteris vim non habet; ut per se manus, pes et caput...
> Membrorum incisorumque junctura non eo modo est observanda, quae verborum, quamquam et in his extrema ac prima coeunt ; sed plurimum refert compositionis, quae quibus anteponas ». (Quint, op. cit. iv, 4). On observera entre les membres et les incises non seulement la liaison qui doit exister entre les mots, puisque, là aussi, toute fin doit s'unir harmonieusement à un commencement; mais de plus Tordre et la gradation; ce n'est pas une chose indifférente en effet au point de vue de la composition de savoir ce qui doit être dit en premier lieu, et ce qui ne doit venir qu'après.
ces premiers éléments pour en former ces grands rythmes qu'on nomme les membres; ainsi doit-il encore associer ces membres entre eux, afin d'en former la période, cette unité mélodique et rythmique supérieure vers laquelle tout doit tendre, pour laquelle existe, agit, vit et se combine tout ce qui précède : syllabes, rythmes-mots, incises, membres.
881. — Quels sont les moyens dont dispose le musicien pour atteindre ce but?
Toujours les mêmes : ceux qui ont servi à former les mots et les membres : vtélodie, dynamie, proportion harmonieuse entre les membres.
Mais ici, tous ces éléments se développent; ils prennent une ampleur et une puissance synthétique qui leur permettent de dominer et d'embrasser non plus quelques notes ou quelques syllabes, mais des groupes et des membres entiers; de les réunir dans le vaste système rythmique qu'on nomme la phrase.
L'orateur pour construire l'unité de sa période ne procède pas autrement. Il est évident que la logique de ses pensées et les liens syntaxiques de la grammaire procurent l'unité au discours; mais laissons-les de côté pour ne parler que des liens, communs à l'art oratoire et à l'art musical, mis en œuvre par l'orateur au moment même du débit, dans le but d'assurer l'enchaînement indissoluble de sa phrase et d'en ramener tous les éléments épars à la plus parfaite unité.