RYTHME COMPOSÉ PAR JUXTAPOSITION
1172. — Nous venons de voir que le geste purement ondulant est très souvent suffisant pour figurer le rythme de certaines incises : il est léger, gracieux, fluide et possède quelque chose de l'immatérialité de la musique elle-même.
Mais les ondes oratoires et musicales, ou même les ondes généralement tranquilles du rythme grégorien, n'ont pas toujours la continuité majestueuse des vagues de la mer, auxquelles nous les avons comparées.
a) Souvent le sens littéraire ou le sens ^nusical divisent ces ondes en mots, incises, phrases, périodes, qui exigent des pauses, des arrêts, des reprises, etc.;
b) la mélodie les soulève, les abaisse, les ramène, selon ces caprices, dans une extrême variété de mouvements, parfois assez inattendus ;
c) le rythme très variable, lui aussi, ménage à chaque pas des surprises ;
LA CHIROXOMIE GRÉGORIENNE. 695
d) r////tv/j/// s'étend, s'étale à son aise, sans régularité sur tout le cours de la phrase. . .
En un mot, tous les ordres sont appelés, je ne dis pas à troubler, mais à modifier leur cours ; à les ordonner librement, avec intelligence, en conformité avec la pensée, l'âme, le cœur du compositeur et de l'exécutant.
1173. — De là. la nécessité, ou du moins la possibilité de recourir à des gestes variés, souples, propres à représenter tous ces éléments vivants que le seul rythme ondulant ne parvient pas toujours à figurer. Quels sont ces gestes?
Il y en a de deux sortes : Varsis recourbée qui traduit \3l juxtaposition des rs-thmes, et Varsis contractée, qui exprime \q.VlX fusion.
1174. — Toutefois, malgré l'intérêt de ces gestes nouveaux, il reste vrai de dire que Y ondulation rythmique demeure, par ellemême, le moyen le plus efficace et le plus naturel de l'union des incises et des membres : les gestes nouveaux ne la détruisent pas ; dissimulée, voilée, elle reste à leur base. Ces gestes, en effet, ne sont que des modifications légères, introduites dans l'ondulation rythmique elle-même, afin de la perfectionner et de la rendre apte à figurer, d'une manière adéquate, jusqu'aux plus délicats mouvements du rythme grégorien.
Etudions d'abord la chironomie juxtaposée qui. avec son arsis recourbée, correspond au r3-thme composé par Juxtaposition, tel que nous l'avons défini dans la 1^^ partie de cet ouvrage, n°* 143-144.
A) Juxtaposition de plusieurs rythmes simples ondulés.
Procédons par exemples.
1175. — Agnus III. — Rythme composé de deux r}-thmes simples juxtaposés :
t" rythme simple a* rythme simple
gnus Dé-
Fi£. 6oç.
Ces deux mots sont rythmés et dessinés régulièrement, comme ils le seraient isolément. Chacun d'eux forme un rythme simple : il suffit, pour obtenir un rythme composé, de les juxtaposer étroitement dans la notation et dans l'exécution; deux ondulations simples suffisent.
1176, — On demandera comment se fait l'union de ces deux rythmes juxtaposés.
A la vérité, ce n'est plus seulement la contimiité de la ligne ondulante qui représente la liaison ; il y a d'autres principes d'union qui la remplacent en certains cas, et qui trouvent précisément ici leur application.
L'union intime des deux rythmes simples est produite :
a) par le sens du texte : Ag?ius Dei ;
b) par le sens musical^ il suffit de chanter ces deux rythmes pour le sentir;
c) par le mouvement rythmique : arsis, tkésis, deux fois répété sans arrêt ;
d) par le groupe féminin, gnus, qui appelle une suite ;
e) par la nuance d'intensité qui enveloppe étroitement les deux rythmes : le premier mot, Agnus, est plus fort que le second, Dei;
f) enfin, par la ligne et le geste chironomiques qui figurent et enlacent avec bonheur les deux rythmes, les deux mots.
1177. — Mais, ici, on nous arrête et on nous dit :
Soit; cependant, si nous en croyons l'enseignement donné dans les pages précédentes, ces deux mots-rythmes ne seraient-ils pas liés plus intimement encore, si une ondulation unique les enlaçait l'un à l'autre comme dans les exemples précédents? Ainsi : // /
gnus Dé- i
Fig. 610.
Réponse : Peut-être ! Toutefois, il y a, dans cette dernière chironomie linéaire et manuelle, une nuance de la mélodie et du texte qui est moins clairement exprimée.
Examinons de plus près la mélodie.
LA CHIRONOMIE GRÉGORIENNE. 697
Aussitôt après la première thésis gmis,
a) la mélodie monte du r/au mi ;
b) Vélan de l'accent tonique du mot Déi s'impose doucement, mais nettement ;
c) de même, V intensité de cet accent ;
d) il résulte de tout cet ensemble que l'élan, l'arsis mélodique, verbale et rythmique enlève et renforce cette syllabe accentuée.
Or toutes ces montées, tous ces élans correspondent, dans Vondu- * lation unique pure que l'on nous propose, à un geste à' abaissement sur la syllabe Z>/ de Z>/z .• il semble donc que l'accord n'est pas complet entre le geste et la réalité mélodique.
Nous l'avons dit : le geste chironomique doit signaler autant que possible toutes les nuances de la mélodie ; or, sur le mot Déi, il y a bien certainement une discrète reprise de la mélodie et du rythme.
Le geste le plus propre à figurer ce délicat phénomène est, sans
contredit, Varsis recourbée tracée dans notre premier exemple,*
fig. 60Ç. Ce geste chironomique a l'avantage de correspondre à
la fois
à Varsis de la mélodie,
à Vaj'sis du mot,
à V intensité de l'accent,
à Varsis du rythme ; il en résulte un accord parfait entre tous les ordres ; c'est vraiment là, semble-t-il, le geste idéal pour cette incise :
Voilà bien deux rythmes juxtaposés, et étroitement unis entre eux.
1178. — On voudra bien d'ailleurs ne pas considérer ces deux manières de diriger comme deux rythmes différents : ce ne sont que deux manières différentes d'analyser un même rythme-incise.