I. AUTEURS DE L'ÉPOQUE CLASSIOUE
TOUS EN FAVEUR DE L'ACUITÉ SEl'LE.
A. — Varron.
Né en ii6, mort en 27.
Paul Lejay, dans son très intéressant article de la Revut Critique ('), dit : « Nous ne connaissons sa doctrine que par le pseudo-Sergius (Keil, vol. iv, p. 525, 21; 531, 10; 532, 16). Il ne peut y avoir de doute sur le sens de ses affirmations ; mais comme l'on peut contester l'authenticitf^ du texte, je préfère ne pas insister >. Par suite, Lejay ne se sert pas de Varrtm.
Vendryes, Recherches... ^y- 22, s'en sert et le cite. Aprr.s iivoir cité Nigidius comme favorable à l'accent musical, il ajoute en note de la p. 25 : { Le témoignage de Nigidius est si bien d'accord avec celui de Varron «ju 'il est impossible d'écarter à priori ce dernier, comme le fait M. Seelman :-.
jer XEXTE DE Varron.
«. In accentu materia, locus et nature prosodib,'-, brevissime comprehensa sunt. Nam materia esse osttnditur vox, et ea quidem qua verba possunt sonare, id est scriptilis ; locus auiem syllaba, quoniam haec propria verbi pars est, quae recipit accentum. Natura vero prosodiae in eo est., quod aui sursum est auf^deorsum : nam in vocis aliitudine omnino speciaïur, adeo ut., si o/nnes syllabae pari fastigio vocis enuntientur., prusodia sir nulla. Scire autem oportet vocem, sicut omne corpus, ires habere distantias : longitudinem, altitudinem, crassitudinem. Longitudineni tempore ac syllabis metimur ; nam et quantum temporis enuntiandis verbis teratur, et quanto numéro modoque syllabarun» unumquodque sit verbum, plurimum refert. Ab altitudiiit ipliitudinem dit Keii-) disrernit accenius., cuni pars verbi aut iu- gravr depriinitur aut sublimatur in acutuni. Crassitudo autem in spirim rst... ».
Apud Sergium, De accetitibus (Keil, \>A. iv. p. 525, 18. — SCKOELL, p. 75, III, et p. 73, ii-^).
(') Revue Critique, 1897. Nouv. Sér. t. 43, p. 291, sq. Coniptc-rcndu de l'ouvrage ée W. M. LiNDSAY, The Latin Language ; an historical accomit 0/ J.ofiii sounds, stem: and flexions.
<i Les phrases soulignées, dit Vendryes, p. 22, attestent d'une façon péremptoire le caractère musical de l'accent latin, et il n'y a rien dans les autres qui parle en faveur d'une intensité ».
La comparaison qivi s'efforce de retrouver dans le mot les trois dimensions des corps est traitée cie subtilité avec raison par H. Weil et L. Benloew {TIiéo7-ie géncrale. p. 3, en note). Priscien la donne aussi (Keil, vol. il, p. 6, 19 et vol. III, p. 510, 9), de même que Servius {De accentibus, § 8, Anal. Vindob.). Mais il reste que la hr*nteur (ou acuité) et la gravité des sons sont la marque des accents.
2^ TEXTK f>K VaKKON.
< Arut;> e\;ilior et brevior et omni modo minor est quara gravis, ut est tficile ex inusica cognoscere^ cujus imago prosodia ;* n3.nï et cith.'ini omnique psalterio quo quaeque chorda acutior, eo exilior, er tibia tanto est voce acutiore, quanto cavo angustiore, adeo ut <:omiculo aut po;xpuxî«i> (bomborio dit Keil) addito gTfivior rt (Idatur, quod crassior exit in aéra. Brevitatem quoque acutM<- vocis in isdem organis animadvertere licebit, siquidem pulsii olii^rd.irum citius acuta transvolat, gravis autem diutius nuribns iruuioratur. Etiam ipsae chordae quae crassius sonant, longiores videntur, quia laxius tenduntur: item in fistula duo calami brevissimi, qui acutissimae vocis ; tibiae quoque acutiores quae breviores, et his foramina quam sunt ori proxima et brevioris Mcris rnotiin. persentiscunt, tam vocem reddunt acutam *. Sic in loqueutium legentiumque voce, ubi sunt prosodiae velut quaedam starnina (cordes d'instrument), acuta tenuior est quam gravis et brevis adeo, ut non longius quain per tinatn syllabam, quin inimo -per unuvi teinpus protrahatur (') ; cum gravis, quo uberior et tardior est, diutius in verbo moretur et junctim quamvis in uuiJtis syllabis résidât. Quocirca graves sunt numéro plures, pauciores .-jciitae, flexae rarissimae > (-).
Apiid Sergium, De Accentibtis (KEIL, vol. iv, p. 531, 23. —
Sf HfOKI.L. p. 82, XXI).
Tout ce. que noit> :iv.tris mis entre deux * est ainsi résumé par MM. Weil et Benloew, p. 10, eu note : « En effet un son aigu passe vite, un son grave reste plus longtemps <l;uis l'oreille. Les cordes d'une lyre rendent un son d'autant plus aigu qu'elles sont plus minces et raccourcies par une plus forte tension. Un<* tlÛTe*esi d'autant plus aiguë qu'elle est plus étroite et plus courte ». ,
(') Allusiou au .;ir.-..iiirlc V (Note de Vendrjes, p. 24).
(') « Ce même cnsciyru ment se retrouve chez Cicéron (.Or., xviii, 58), chez MartianusCapc-lta (Evssenhardt, p. 65, 24) : « Duos autem acutos aut inflexos habere nunquam pote.st | vox], j^nivis vero saepe )>, et chez Pompeius (Keil, v, p. 126, 24), suivant lequel l'accent tjravc « non sibi specialem vindicat partem, non habet propriatn ». (Note de \'en<hy.s. p. j^).
76o APPENDICE.
Vendryes, p. 23, donne le commentaire suivant du texte que nous venons de citer : ^i C'est encore d'un accent musical qu'il est question dans le curieux passage où Varron explique pourquoi la partie aiguë d'un mot est plus courte que la partie grave, en d'autres termes pourquoi il n'y a qu'une syllabe accentuée (parfois même moins d'une syllabe), tandis qu'il peut y avoir un grand nombre de syllabes non accentuées ; les raisons qu'il donne sont puériles, mais les métaphores qu'il tire de la musique et les comparaisons avec les instruments prouvent surabondamment qu'à son époque l'accent latin était musical >.
3e TEXTE DE Varron.
Ce passage dans Sergius est très long ; il suffit à notre but d'en citer quelques lignes, celles qui ont été choisies par Vendryes.
< C'est encore du caractère musical de l'accent, dit celui-ci, p. 22-23, qu'il est question dans le fameux passage, si souvent cité, où Sergius parle d'après Varron de la prosodia »udia. On n'essaiera pas ici d'éclaircir cette question obscure, sur laquelle les esprits les plus sagaces se sont en vain exercés; il semble que les grammairiens latins eux-mêmes n'aient pas très bien saisi la pensée de Varron, qui d'ailleurs avait emprunté sa théorie aux Grecs. En tout cas, ce qui paraît sûr, c'est que la prosodia média se rapportait à un accent musical et non à un accent d'intensité :
< Prosodia média, dit Sergius, quae inter duas quasi limes est, quod gravioris quam acutioris similior est, in inferioris potius quam superioris numerum relegatur i> ; et ailleurs : < sic inter i)nam summainquc vocem esse mediani, ibique cjuam quaerimus prosodiam >.
Apud Sergium, De accentibus (Keil, vol. iv, p. 529, 15. —
SCHOELL, p. 79, XIX. — Cf. WeIL ET BEXLOEW, p. 13).
On peut voir encore Schoell, p. 88, xxxvi : < Prosodiam ibi esse dtcimus, ubi aut sursum est aut deorsum >, et p. 91, XLVii.
B. — Nigidius Figulus.
Contemporain de Varron, ami de Cicéron.
Lejay et Vendryes se servent de ce témoignage.
Voici ce que dit Lejay : < Un document plus important (que celui de Varron) nous a été conservé par Aulu-Gelle. Il nous rapporte qu'un polygraphe de la même époque (que Varron), Nigidius Figulus, voulait distinguer par l'accentuation le génitif Valéri du vocatif Vd/eri, et il ajoutait cette explication : " Nam interrogandi (casu) [le génitif], secunda syllaba superiore totwst (tono est) quam prima, deinde novissima deicitur; at in casu vocandi smnmo totiost (tono est) prima, deinde gradatim descendunt " ('). Dans ce passage, il n'est pas question de la nature de l'accent. C'est par manière d'explication et pour bien faire comprendre sa doctrine, que Nigidius décrit la voix se posant en haut sur l'aigu et descendant ensuite vers le grave. Que le précepte soit,
(") Weil et Benloew citent ce texte « gradatim descendunt ï> en faveur de l'accent moyen. Cf. p. 14. — Voir ce qu'ils disent, p. 61, du texte de Nigidius.
ou non, arbitraire, peu importe ; cette description ne rentre pas dans le système défendu et n'en a que plus de valeur, l'àh-riy avec sa finale longue, présente d'ailleurs une accentuation impossible en grec ».
\^oici du reste le texte complet d'Aulu-GelIe :
« P. Nigidii verba sunt ex commentariorum g'rammaticorum vicesimo quarto, hominis in disciplinis doctrinarum omnium praecellentis : Deïjidc, inquit, voculatio (') qui poterit serz'ari, si 7ion sciefiius itt nominibus^ ut Valeri, utrum interrogandi sint an vocandi? Nam interrogandi secunda syllaba superiore tonost, quain prima, deiitde novissima deicitur; at in casti vocandi suintno tonost prima, deittde gradatim desceftdunt. Sic quidem Nigidius dici praecipit ; sed si quis nunc Valerium appellans in casu vocandi secundum id praeceptum Nigidii acuerit primam, non aberit quin rideatur ».
Nocf. Ait. XIII, 25 (d'après SCHOELL, p. 140, xcv).
Cette dernière réflexion d'Aulu-Gelle prouve, dit Vendryes, p. i\-i^, ^ qu'à son époque (2*^ moitié du ii« siècle) l'accentuation enseignée par Nigidius s'était modifiée : malheureusement Gellius ne dit pas s'il s'agit d'un déplacement ou d'un changement de nature; plutôt d'un déplacement toutefois, car Priscien et Senius enseignent qu'il faut accentuer Mercûri, Domîti, Ovîdi, VergîH, malgré la quantité brève de la pénultième parce que la finale est issue d'une contraction. Mais s'ajoutait-il à ce déplacement un changement de nature, c'est ce que l'on ne peut savoir. En tout cas, à l'époque de Nigidius, qui est en même temps celle de \'arron, l'accent était nettement musical ».
Nous ajouterons à cette réflexion de Vendryes que si, du temps d'Aulu- Gelle, il y a eu dans l'accentuation « un changement de nature », ce changement n'atteint pas l'acuité, qui persiste toujours à son époque, nous l'avons vu ci-dessus, ch. v. Seule l'intensité a pu se joindre à cette acuité, mais cette adjonction n'est pas indiquée ; rappelons-nous que nous sommes à la 1'^ moitié du W siècle.