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L'INDIVISIBILITÉ DU TEMPS SIMPLE DANS LE CHANT GRÉGORIEN

201. — Cette indivisidilité du temps simple ou temps premier est un fait historique éclatant que l'on constate dans la musique gréco-latine, à toutes ses époques. Le chant grégorien qui en descend a hérité de cette qualité. Aussi, la définition qu'en donnait Aristoxène, plusieurs siècles avant notre ère, s'applique-t-elle de point en point au temps simple grégorien. « Le temps premier est celui qui ne peut être divisé par aucune matière rythmique, et sur lequel ne se placent ni deux sons, ni deux syllabes, ni deux figures orchestiques. ( i ) »

C'est le minimum de durée, l'élément premier ; telle (L 30 et ss.) l'unité en arithmétique, le point en géométrie, la lettre en écriture, la syllabe brève dans la parole.

(i) Louis Laloy. Aristoxène de Tarente, p. 296.

202. — La syllabe brève était en effet, pour les poètes et les musiciens de l'antiquité, le type, la norme de l'unité primordiale ; rien ne prouve mieux l'influence décisive du langage sur la musique. L'idée de diviser une syllabe brève, une note simple, n'a jamais traversé le cerveau d'un musicien grec, pas plus que celui d'un grégorien primitif; il a fallu pour cela la naissance, au moyen âge, de Vorganum, de la diaphonie.

203. — Les théoriciens ecclésiastiques ignorent totalement la divisibilité du temps simple ; bien au contraire, l'indivisibilité est implicitement contenue dans tous leurs enseignements. S'ils parlent de durée des notes, leurs comparaisons, leurs analogies sont toujours empruntées à la métrique.

« Sicque opus est ut quasi metricis pedibus cantilena plaudatur. » (Guy d'Arezzo, Microl. ch. XV ; et les autres textes.)

Or, dans les pieds métriques on distingue deux valeurs fondamentales :

La brève ou temps simple indivisible ( u ) ;

La longue qui a une valeur double de la précédente ( - ).

204. — Rien n'empêche d'accepter la comparaison proposée par le moine d'Arezzo, dans la mesure où les notations neumatiques et l'influence des textes prosaïques le permettent, et d'admettre à la base du nombre musical grégorien

une note brève, simple, indivisible, m ^ j' p^^ ^^g une note longue, double, ■* = J

— et cela avec d'autant plus de facilité que la métrique elle-même tempérait souvent dans la pratique la rigoureuse valeur proportionnelle de ces deux durées.

Un texte seulement à l'appui de ce fait bien connu : Quintilien, après avoir relevé le poids et la gravité donnés à la phrase par l'abondance des longues, et la célérité que lui impriment les brèves, ajoute : « Peut-être aussi n'est-il pas sans importance de remarquer qu'il y a des syllabes plus longues que les longues, et des syllabes plus brèves que les brèves; car, bien qu'elles soient censées toutes n'avoir ni plus de deux temps, ni moins d'un temps — et c'est pourquoi, dans les vers, les syllabes longues ou brèves sont toutes égales entre elles — cependant, dans

la prononciation, il se cache je ne sais quelle différence en plus ou en moins, (i) »

205. — En réalité les rapports conventionnels de brèves à longues variaient selon leur application à la poésie chantée, à la poésie déclamée, ou au langage ordinaire.

La prosodie des vers chantés maintenait plus rigoureusement les proportions : les longues valaient bien deux temps, les brèves un temps ; l'allure plus large de la musique jointe aux paroles l'exigeait ainsi.

Le langage ordinaire, plus libre, faisait entendre des longues un peu plus étendues que les brèves, mais ne les doublait pas.

« Quant aux vers récités ou déclamés, on leur donnait un débit intermédiaire où les valeurs respectives des longues et des brèves n'étaient qu'à peu près respectées ; c'est ainsi qu'on lisait les vers d'Homère ; les rythmiciens délicats se refusaient à compter pour deux temps des longues qui n'atteignaient pas exactement cette durée ; et dans un vers à mouvement rapide, les dactyles (- yj «->) faisaient presque l'effet de trochées (- u). » (2)

206. — Pour montrer l'élasticité mutuelle des durées prosodiques, il y aurait encore à signaler l'usage très fréquent des temps irrationnels, où certaines longues valaient moins que les longues ordinaires, certaines brèves, plus que les brèves ordinaires, et à montrer comment ces modifications tenaient simplement « à une rupture momentanée de la convention poéticiue, à "un retour à la prosodie du langage. » (Laloy. op. c. p. 300.)

207. — Cette tendance de la prosodie métrique à se rapprocher pratiquement de la libre allure du langage ordinaire se retrouve dans le nombre musical grégorien avec une liberté, une souplesse plus larges et plus fréquentes encore. Les renseignements fournis sur ce point par la notation neumatique et par l'influence des textes liturgiques sur les mélodies compléteront les indications un peu sommaires des théoriciens du moyen âge.

(i) « Sit in hoc quoque aliquid fortasse momenti, quod et longis longiores, et brevibus sunt breviores syllabae ; ut, quamvis neque plus duobus temporibus, neque uno minus habere videantur (ideoque in metris omnes brèves longaeque inter se obsessae sunt pares), lateat tamen nescio quid, quod supersit, aut desit... > Ouintilien. Instit. orat. IX, 4.

(2) L. Laloy. Aristoxhie , p. 293.

208. — Toutefois il est exact de poser à la base de la rythmique grégorienne deux espèces de temps : le temps simple et le temps double ou temps composé binaire (I. 38), sur lesquels repose également toute la mélodie antique.

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