A MESSIEURS LES MEMBRES DE LA COMMISSION DE SURVEILLANCE
C’est au mois de juillet 1858 que vous avez bien voulu appuyer auprès de M. le Sénateur préfet de la Seine-Inférieure ma proposition d’aller étudier en Angleterre l’application d’un système connu sous le nom de Non-Rest? aint. Ce système consiste à ne plus employer à l’égard des aliénés les anciens moyens de coercition, y compris celui qui est encore en usage parmi nous et qui est désigné sous le nom de Camisole de force. Monsieur le baron Ernest Leroy avait déjà, en 1853, accrédité la mission accomplie en Angleterre par MM. Deboutteville, directeur de Saint-Yon, Mérielle, médecin, et Démarest, architecte, dans le but d’étudier l’organisation administrative, médicale et architecturale des asiles anglais. En 1858, monsieur le Sénateur préfet de la Seine-Inférieure, accédant à vos vœux et aux miens, a bien voulu donner une nouvelle preuve de son intérêt pour les progrès de la science médicale en autorisant mon voyage en Angleterre. Je crois donc, Messieurs, accomplir un devoir impérieux en vous rendant compte de ma mission, et en vous entretenant de l’état actuel de notre asile.
Parti pour l’Angleterre le 20 septembre 1858, je suis revenu le 12 octobre de la même année, et j’ai fait tous mes efforts pour
utiliser, le mieux qu’il m’a été possible, le temps si court dont je pouvais disposer. J’ai visité plusieurs des grands établissements d’aliénés d’Angleterre ainsi que des maisons de santé particulières. J’ai même cherché à acquérir, dans les prisons et maisons de correction, une idée du système moralisateur des Anglais, car il est constant que les réformes qui ont trait à l’amélioration de l’homme ne sont pas des choses isolées. Tout se tient et s’enchaîne dans cet admirable mouvement qui entraîne aujourd’hui non-seulement le Royaume-Uni, mais toutes les nations européennes, vers le perfectionnement de leurs institutions sociales et hospitalières. Vous ne serez donc nullement étonnés, Messieurs, de me voir, à propos de cette simple appréciation du Non-Restraint , entrer, d’une manière un peu plus intime que ne semble le comporter mon sujet, dans l’importante question de l’organisation actuelle et de l’avenir de nos asiles.
J’ai eu l’honneur, Messieurs, de vous faire déjà plusieurs communications orales à propos de mon voyage en Angleterre, mais j’ai cru devoir vous prévenir aussi, qu’avant de vous lire un document officiel sur ce sujet, je tenais à me mettre en rapport avec mes collègues, les médecins d’aliénés en France. Il m’importait de savoir quels étaient les progrès qu’il leur avait été possible d’accomplir dans leurs propres asiles, en ce qui concernait les moyens de restriction employés à l’égard des aliénés soumis à leurs soins. Je tenais pareillement à connaître leurs opinions sur la possibilité de réaliser en France le système du non-restraint. Enfin j’avais résolu, en ce qui me regardait personnellement, d’opérer quelques réformes indispensables dans l’asile de Saint- Yon, et de voir jusqu’à quel point il serait possible de réussir dans l’abolition progressive des moyens de contrainte employés encore dans notre asile. Vous n’attribuerez donc le retard que j’ai mis à entrer en communication avec vous d’une manière plus complète, qu’au vif désir d’amener la question que je vous soumets à ce point de maturité qui nous permette d’en déduire des conséquences utiles pour la pratique. Veuillez donc, Messieurs, m’accorder quelques instants d’attention pour ce que j’ai à vous dire concernant les asiles anglais.