ALIÉNÉS SUICIDES
tous les aliénés, ceux qui nous donnent les plus vives préoccupations dans nos asiles ; et il semble que ce serait, jusqu’à un certain point, chose raisonnable que de plaider en leur faveur le maintien des moyens de restriction. Eh bien ! voici ce que l’expérience a appris au médecin de Hanwell et à ceux qui, dans les autres asiles anglais, ont eu le mérite de marcher sur ses traces.
Les aliénés suicides sont ordinairement ceux qui, avant d’être placés dans les asiles, ont été soumis à des moyens contentifs extrêmes dans leurs familles. On les amène le plus souvent garrottés par les pieds et par les mains, et ils sont dans un état déplorable d’émaciation. Il est facile de comprendre qu’en rendant à ces malades la liberté de leurs mouvements, on produit un premier soulagement qui permet ensuite de s’occuper avec plus de sollicitude et de sûreté de tous les moyens propres à modifier le mauvais état de leur système digestif et circulatoire, à réparer leurs forces et à leur procurer de la sédation et souvent la guérison. Il est certain que ces malades ont besoin d’une surveillance particulière; on ne les laissera pas toujours coucher seuls; on éloignera d’eux les instruments à l’aide desquels ils pourraient accomplir leurs funestes desseins; mais on ne perdra pas de vue que si l’on veut obtenir leur guérison, la camisole de force est le dernier moyen qu’il faille mettre en usage, car c’est augmenter leur irritabilité, entretenir leurs idées de désespoir et les tourmenter en pure perte (I). Trente cas de suicide ont été traités dans l’espace de dix-huit mois dans ce bel asile de Derby, dont j’ai parlé et que j’ai visité avec tant d’intérêt, sous la conduite de son médecin résidant, M. Hitchmann, et aucun de ces malades n’a attenté à ses jours. Sans doute, en l’absence de tout moyen restrictif, ils doivent être surveillés d’une manière toute particulière, soit de jour, soit de nuit. Mais, encore une fois, quoique plusieurs de ces aliénés suicides eussent fait des tentatives de destruction sur leurs personnes, avant de venir à l’asile, on n’eut à regretter, pour aucun d’eux, de ne les avoir pas camisolés.
(I) A Saint-Yon, j’ai trouvé établi l’usage rationnel de réunir dans un dortoir commun, où ils étaient surveillés la nuit, les aliénés suicides. Cependant je ne me suis pas astreint à conserver pendant le jour, rassemblés dans le même local, les aliénés suicides dont les accès arrivent périodiquement et qui peuvent être surveillés avec facilité dans les quartiers généraux. Rien ne me semble plus contraire au trailement que d’agglomérer ainsi des malades qui, par la similitude des idées délirantes ou do leurs actes malfaisants, ne peuvent qu’exercer les uns sur les autres une fâcheuse influence.
Des aliénés furieux, agités. Comment agir à leur égard?
— Enfin personne ne peut nier que chaque asile ne contienne un certain nombre de malades dont l’agitation peut, sous certaines influences déterminées, s’exagérer jusqu’à la fureur. Les aliénés épileptiques et alcoolisés nous en offrent de fréquents exemples. Les malades dont la folie dépend d’influences héréditaires nous présentent aussi des exacerbations périodiques avec grande agitation. Certaines aliénées hystériques sont dans. le même cas. D’un autre côté, comme l’a très-bien enseigné Esquirol, la fureur est un accident, un symptôme ; c’est, d’après son expression pittoresque, la colère du délire. La fureur, ajoute ce grand médecin, éclate dans toutes les aliénations mentales, même dans la démence; elle éclate dans plusieurs maladies que l’on ne peut confondre avec la manie, telles que la méningite, l’hystérie, l’hydrophobie; elle éclate après l’ivresse, après l’usage de certains poisons....
J’ai fait ressortir, dans mon traité des Maladies mentales , ce fait que la fureur peut être pareillement produite dans la folie par des procédés intempestifs, irrationnels, barbares, tels que ceux que l’on employait dans les temps passés. Rien, en effet, n’était si commun que la fureur dans les asiles d’aliénés, à l’époque où ces malheureux étaient en grande partie enchaînés et réduits à passer leur existence dans de sombres cachots. Mais, en dehors de cette cause déterminante, il est impossible que, sous des influences pathologiques qui nous sont bien connues, il ne surgisse, dans une accumulation donnée d’aliénés, des cas d’exacerbation maniaque se prolongeant plus ou moins, et se compliquant plus ou moins aussi de fureur et d’impulsion irrésistible à des actes malfaisants ou dangereux.
Ce que j’ai dit du choix meilleur des aliénés dans les asiles anglais ne doit pas porter à induire que les accès d’agitation furieuse, pour être moins fréquents peut-être que dans les asiles du continent, y soient inconnus. Quel que soit le tempérament plus pacifique d’une nation, une affection du système nerveux agit toujours, je pense déjà l’avoir dit, selon le mode de sa nature, et détermine, en tout temps et en tous lieux, les mêmes phénomènes pathologiques dans la sphère des fonctions physiologiques, intellectuelles etaffectives. Seulement, il est bon de faire remarquer que l’intensité de ces phénomènes, leur durée, le danger qui en résulte, sont toujours en rapport avec le milieu dans
lequel ils se développent. Si ce milieu est généralement calme et tranquille, l’agitation intercurrente des malades, ne trouvant pas d’éléments d’activité, finit par se calmer plus aisément. D’un autre côté, les asiles anglais n'ont pas plus que les nôtres le droit de refuser l’admission de certains malades furieux, dont la séquestration est prononcée d’office et qui sont ordinairement amenés avec un grand déploiement de moyens coercitifs, par la raison que les tentatives d’homicide auxquelles ils se sont livrés les ont rendus dangereux. Qu’il me soit permis d’en citer deux ou trois exemples qui nous prouveront que les aliénés les plus incoercibles en apparence, les plus dangereux dans le fait, sont modifiés d’une manière plus heureuse par les moyens de douceur que par des moyens répressifs.
Exemples d’aliénés furieux dans les asiles anglais. — On lit
dans le premier rapport publié sur l’asile de Derby par le docteur Hitchmann en 1853, rapport cité par M. Conolly, qu’on lui amena un jour dans cet asile un homme dans un état de complète nudité. Un simple lambeau de vêtement lui entourait les reins, et ses mains étaient fortement serrées. Cet aliéné, de haute stature, d’aspect formidable ne voulait pas se tenir debout. Il résistait à toutes les tentatives faites pour l’habiller et le coucher, et il semblait avoir depuis longtemps perdu l’habitude de reposer dans un lit. Il poussait des hurlements à la manière d’un chien qui a perdu son domicile, et son domicile à*lui ne paraissait avoir été que le monde extérieur où il vivait en vagabond, couchant dans les bois et les lieux solitaires, ainsi qu’un animal sauvage. Dans la description qu’il en donne, le docteur Hitchmann dit que ce malheureux être dégradé ne semblait mû que par les instincts de la plus basse animalité. Il n’exprimait ses sensations que par ses cris, par sa frayeur et par ses larmes. A voir sa tête hérissée, ses lèvres épaisses, ses avant-bras formidables, on était plutôt tenté de le ranger dans ta classe de certains singes que parmi les êtres humains ; tant il est vrai de dire, ajoute M. Hitchmann, que lorsque les influences de la maladie se combinent avec l’abandon de l’individu et le manque de toute éducation, il n’y a état de dégradation misérable dans lequel l’homme ne puisse tomber.
Il est intéressant de savoir maintenant ce que devint cette espèce d’idiot quinze mois après son entrée. Je laisse parler M. le docteur Hitchmann. « Il se promène actuellement dans les galeries, pro-
prement vêtu ; il sourit quand on l’approche, tend amicalement la main à ceux qu’il reconnaît et qui ont été bienveillants pour lui. Il s’assoit à table avec les autres, permet qu’on le rase, qu’on le couche, et il a pris l’habitude de se tenir debout. Il ressemble en un mot à un être humain ( looks as if he belonged to the children ofmen .) »
Un autre aliéné, venu à'xmWork-house, était bien plus redoutable encore. Doué d’une force herculéenne, haut de six pieds, trois gardiens avaient à peine suffi pour l’amener garrotté. Il 'avait terrassé l’un d’eux, et si l’application de la camisole paraissait indiquée, c’était bien dans un cas semblable. Les hurlements de ce furieux, criant sans cesse au meurtre, à l’assassin, ajoutaient encore à la terreur qu’il inspirait. Cependant, quelques minutes après son arrivée, on le débarrassa de ses liens ; il ne fut traité que par les moyens de l’ordre moral et il redevint parfaitement raisonnable et calme (1).
A l’appui de ces deux faits, j'en citerai un troisième qui les corrobore, et qui m’a été révélé par M. Battel, ancien administrateur des hospices de Paris. En 1847, ce fonctionnaire visitait l’asile de Bicêtre avec le fils du docteur Conolly. Un aliéné violent, attaché depuis plusieurs jours sur le fauteuil de force, vociférait d’une manière incessante, et la salle où il était retenu retentissait de ses formidables cris. Le surveillant de service déclarait qu’on ne pouvait sans danger lui laisser la liberté de ses mouvements. L’administrateur demanda alors à M. Conolly ce que ferait son père si un tel malade était confié à ses soins. « Il ferait, « répondit ce jeune homme, ce que je vais faire moi-même si « vous voulez me le permettre : il couperait immédiatement les « liens de cet infortuné, et le laisserait à ses impulsions en le fai- « sant convenablement surveiller. » Cette tentative valait la peine d’être faite : le malade fut aussitôt détaché. A peine affranchi de ses entraves, il se promena dans le préau de la manière la plus paisible et la plus inoffensive, adressant de vifs remercîments à ceux qui l’avaient affranchi de la torture à laquelle il était soumis. Quinze jours après, il sortait guéri de l’asile.
(l) Il est bon de faire observer que ce sont précisément les aliénés amepés dans ce pitoyable état, et qui chez eux n’ont pu être maintenus que par la force matérielle, que ce sont précisément, dis-je, ces aliénés qui sont le plus favorablement influencés par le calme et la tranquillité qui régnent dans un asile bien ministré.
ALIÉNÉS ÉVADEURS.
Aliénés évadcurs. — Il est d’autres malades qui offrent peutêtre plus de difficultés encore que ces sortes de furieux, et dont la patience anglaise a fini par dominer les tendances. Je veux parler des aliénés qui ont la manie de l’évasion. Jamais ce besoin de s’évader ne s’était montré avec autant d’intensité que chez un aliéné de la retraite à York. C’était un ouvrier forgeron que l’on installa dans un lieu où il pouvait se livrer à son industrie en compagnie d’un infirmier qui ne le quittait pas plus que son ombre (1).
Lorsqu’au bout de quelque temps le besoin de se sauver était devenu irrésistible, on le changeait d’occupation en l’appliquant aux travaux des champs et l’on cherchait par mille moyens de l’ordre médical, intellectuel et moral, à modifier cet état d’éréthisme du système nerveux qui portait le malade à ne se trouver bien que là où il n’était pas.
Sans doute il y avait, dit M. le docteur Kitching, médecin de l’asile des Amis (Friends retreat), un moyen de couper le nœud gordien de la situation, c’était de mettre à cet aliéné évadeur la camisole aux bras et les entraves aux pieds. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut agir, ajoute cet honorable médecin dont j'ai eu l’avantage
de faire la connaissance dans l’établissement des Amis à York
On doit, dit-il, se placer résolûment en face de la difficulté, l’user comme on fait d’un verre à travers lequel on regarde ensuite pour s’aider à bien voir tout ce qu’il est nécessaire d’entreprendre
dans l’intérêt de la santé du malade Et, d’ailleurs, dans le cas
précité, on se demande si l’impossibilité matérielle où l’on aurait mis le patient de se sauver aurait amené la guérison de son état maladif. Poser la question en ces termes, c’est la résoudre. « Sans doute, dit le docteur Conolly, il faut s’attendre à des difficultés ; il est nécessaire de mettre en usage toutes les ressources de la médecine et du traitement moral, pour dominer les tendances de certains malades ; mais aussi on a en perspective le soulagement de l’aliéné et sa guérison, tandis que les moyens de coercition matérielle dégradent le patient et pervertissent les éléments de
(1) Quelques médecins prétendent que c’est là une double torture infligée à l’aliéné et à celui qui est chargé de sa garde. Mais j’ai déjà fait observer qu’il ne faut pas exiger de la nature humaine plus qu’elle ne peut produire. Dans les cas de ce genre, on comprend qu’il soit nécessaire de changer souvent d’infirmier, et ne pas imposer au même individu une surveillance perpétuelle qui dépasse les forces et la patience des hommes les plus fortement trempés.