‹ Le non-restraintChapitre 7 sur 53 · BETHLEM ET SAINT-LUKE EN · texte numérisé non relu

BETHLEM ET SAINT-LUKE EN

et Saint-Luke, il était encore frappé du luxe des fortes chaînes scellées dans les murs des chauffoirs, et qui retenaient les malades agités. Ceux-ci passaient la journée fort symétriquement le long d’un mur comme des arbustes dans un jardin potager (1). J’emprunte à M. Ferrus ses propres expressions. Le même savant médecin nous parle encore de plusieurs moyens de répression, laissés à la disposition des surveillants des asiles anglais, tels que les manchons et les menottes, les longues ceintures de cuir adaptées autour du corps et auxquelles étaient suspendus, par de fortes chaînes en fer, deux gants en cuir ou en peau arrêtés eux-mêmes par des cadenas autour des poignets.

Je puis affirmer que je n’ai vu à Bethlem et à Saint-Luke, ni camisole de force, ni à plus forte raison tout l’attirail des vieux moyens contentifs que la réaction dont j’ai parlé plus haut a voués à l’exécration ou à l’oubli. On peut critiquer sans doute l’emplacement de ces deux asiles au sein de l’immense population de Londres, ainsi que certaines dispositions intérieures qui ne sont pas, du reste, en rapport avec nos mœurs et nos habitudes. Mais ce qui frappe les hommes les plus étrangers à la science médicale, c’est l’ordre et la discipline admirables de ces asiles, c’est le calme des malades, ce sont les sentiments d’humanité qui animent les surveillants et gardiens de l’un et de l’autre sexe. J’ai vu les aliénés se promener dans d’immenses galeries où circulent librement l’air et la lumière. Ces galeries, sur lesquelles s’ouvrent les chambres à coucher des aliénés, sont ornées de tableaux et de fleurs, et aboutissent à des salles de réunion où se rassemblent les pensionnaires des diverses classes, et où ils trouvent des livres, des journaux et d’autres moyens de distraction.

Je n’ai pas été longtemps sans m’apercevoir que la visite d’un médecin français, venu dans le but exclusif de constater l’existence des anciens moyens de répression, était une anomalie. En effet les instruments de coercition n’existent plus, et les traces de ce que l’on pourrait en découvrir encore dans quelques établissements anglais, ainsi que je l’ai vu à l’asile public du comté d’York, tendent journellement à disparaître.

Il m’importait donc de changer le point de vue de mon observation, et d’éludier par quel ensemble de moyens on était parvenu

(1) Ferrus, Rapport au Conseil général des hospices sur les asiles anglais.

Paris, 1834.

18 COLNEY-HATCH, HANWELL, YORK, ETC.

à atteindre d’aussi merveilleux résultats. En effet, ce n’est pas seulement à Bethlem et à Saint-Luke que j’ai pu constater l’absence du restraint , mais l’asile de Colney-Hatch, où sont 1,400 aliénés, celui de Hanwell, qui n’en contient pas moins de 1,200, me présentaient le même spectacle. L’asile de Derby, qui est destiné à plus de 400 malades, m’a semblé, par ses dispositions intérieures et extérieures, être plutôt une maison de plaisance qu’un séjour destiné à la plus triste des infortunes. Il m’a rappelé le délicieux asile de Palerme, que j’ai vu en 1845, et que le baron Pisani a fondé à la fin du siècle dernier dans une villa qui lui appartenait. Dans cet asile la méthode répressive a été mitigée, et le calme y a régné avant même que l’on pût se faire à l’idée d’un pareil progrès dans le reste de l’Europe. C’est là ce que constate cette inscription que l’on voit en plusieurs endroits écrite sur les murs :

Non hic nunc stridor, ruptœque catenœ.

A York, à la maison dite de retraite des Quakers, qui renferme près de 150 aliénés, je n’ai été nullement surpris de voir appliqué dans ses moindres détails le système du non-restraint . Je savais qu’à dater de 1775, un homme dont la mémoire est justement vénérée en Angleterre, le docteur Tuke, avait déjà préconisé parmi ses coreligionnaires l’emploi de la douceur et réformé dans son asile l’abus des procédés barbares si généralement usités à cette époque. On sait, tant le progrès est lent à se propager, que les moyens coercitifs se sont maintenus longtemps encore après la mort de ce médecin, dans les établissements du reste de l’Europe.

Je dois avouer maintenant qu’après avoir visité ces divers asiles ainsi que plusieurs maisons de santé destinées aux pensionnaires de la classe aisée, mon esprit s’accoutumait merveilleusement à un ordre de choses qu’il était disposé à regarder comme l’état normal. Aussi étais-je péniblement affecté lorsque j’apercevais quelque ombre dans un pareil tableau. C'est l’impression que j’ai ressentie en voyant une femme aliénée revêtue de la camisole à l’asile public du comté d’York, et fixée dans son lit de manière à ne pouvoir opérer aucun mouvement. On m’a dit que cette aliénée avait la manie d’avaler des pierres et autres corps étrangers, et qu’elle était agressive dans ses actes. Il ne m’appartient pas ici de faire une critique de ce fait; le cas avait peut-être sa nécessité, et je ne fais, encoréune fois, que signaler une impression particulière. L’emploi de la camisole est encore trop généralisé en notre

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