La côte flamande et l'histoire
Qui ne se rappelle que la côte flamande devint, après l'échec de l'attaque sur Paris, le premier grand objectif des Allemands ? Nos ennemis, tout décontenancés de ne pouvoir déployer a leur aise la force atavique qui les poussait par les vallées vers le cœur de rile-de-France, s'arrêtèrent un instant. Fidèles à leur système de s'entêter non pas sur les moyens mais sur l'idée même de domination universelle, ils cherchèrent fortune ailleurs. Pour un temps, au moins, ils découvrirent en l'Angleterre leur principal adversaire. Ils se demandèrent comment on l'attaquerait chez elle, en tout cas, comment on étoulferait son commerce, où se trouverait la base d'opérations si profitables. La réponse venait d'ellemême et ils entrevirent un instant la gloire lucrative d'un Sedan maritime. Ils pensèrent que. si la vallée de l'Oise conduisait à l'aris, il existait aussi
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une route de Londres qui passe par Dunkerque et Calais.
En face de la Tamise une côte basse abrite, derrière de larges bancs, de nombreux ports aussi aptes à devenir d'excellents repaires qu'à s'ouvrir au trafic. Le sable, lui-même, mouvant et fluide comme l'eau, s'étend après le reflux, jusqu'à deux kilomètres vers la mer. Entrecoupé de flaques, il s'unit à elle peu à peu, sans que l'on distingue bien oi'i finit le sol ferme. On comprend la surprise, quelque peu effrayée, des légions latines, parvenues chez ces Morins, les derniers des hommes, et s'écriant : 0 On ignore si c'est encore la terre ou déjà la mer. » Quand les gros nuages blancs des tempêtes roulent au-dessus de ces vagues grises et de ce sable pâle, entraînant par bandes les oiseaux des océans septentrionaux, cette côte apparaît comme une des plus sauvages de la France, capable de réveiller devant l'élément instable les vieilles terreurs ancestrales. Là même où l'énergie et la persévérance ont transformé le rivage, elles ont bien peu modifié la mer. Chaque jour les courants labourent le fond, rejettent sur les côtés le sable qui s'accumule en larges bancs. Ce fut jadis le paradis des naufrageurs. Encore aujourd'hui les populations maritimes des environs de Gravelines ne manquent pas leur tournée quotidienne à la grève, en quête de quelque trouvaille.
Si le cabotage n'est point facile, si les vaisseaux aiment mieux passer au larg:e, en revanche, une fois le port gagné grâce à l'habileté du pilote, la sécurité devient absolue. Les lames trop fortes se brisent sur les bourrelets de sable parallèles à la côte ; les gens à intentions hostiles n'osent point
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s'aventurer dans ce labyrinthe mouvant. l'armi les bourgades qui, après les invasions franques, adossèrent leurs maisons basses aux dunes hautes, d'où le firos clocher carré émergeait seul, Uunkerque était appelé à la plus grande prospéiité. Son nom qui signifie en Uauiand « église des dunes » en fait le type de ces agglomérations primitives, rendezvous des pilleurs d'épaves, des pêcheurs, de quiconque cherchait dans les vagues une maigre fortune. Nulle part ailleurs la protection n'est plus efficace. Deux passes, celle de Gravelines et celle de Zuydcoote conduisent à l'anfractuosité, noyau du port, et encore la seconde manque-t-elle de profondeur. Il faut aller chercher l'autre à plusieurs kilomètres dans l'Ouest. Sans préjudice des défenses artificielles, on voit quels obstacles ou quels pièges rencontrerait une flotte ennemie qui voudrait pénétrer dans la rade après l'enlèvement des bouées.
Ainsi s'e.xplique toute l'histoire de Dunkerque. Les hommes qui s'étaient groupés autour de l'église des dunes ne se contentèrent plus d'attendre le bon plaisir de la mer. A la faveur des guerres et des troubles, ils voulurent aller lui arracher ses présents sur de légers navires. La nature, complice, interdisait les représailles par ses remparts de sable dissimulés sous les eau.x. Telle fut l'origine des célèbres corsaires. Parmi les ports qui armaient les bateaux destinés à la pêche aventureuse des vaisseaux marchands, Dunkerque obtint la plus grande réputation. Il lançait au moment propice ses légères embarcations qui expertes à se faufiler à travers les passes revenaient bien vite à l'aire avec leur proie, méprisant les châtiments impossibles.
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Cette curieuse corporation des corsaires réunissait tous les aventuriers de la côte et trouvait profit aux troubles qui agitèrent les xvi» et xvn» siècles, combattant tour à tour Hollandais, Français, Espagnols ou Anglais, suivant les hasards de la politique qui en quatre ans de 1658 à 1662 firent changer trois fois la ville de nationalité. L'année 1600 vit armer cinquante bâtiments corsaires montés chacun par une soixantaine d'hommes en moyenne, sans compter les pêcheurs qui ne manquaient jamais une bonne occasion de prise. Cette longue tradition s'épanouit soudam avec Louis XIV et Jean Bart.
L'annexion de Dunkerque à la France fut un des événements les plus sensationnels du début du règne. Scarron lui consacra une ode : « Dunkerque aigle de la mer », mais on ne s'en tint pas aux paroles. Les métaphores poétiques devaient se concrétiser. Pour lutter contre l'Angleterre, pour surveiller son commerce, menacer le cœur et paralyser les membres, nulle place ne convenait mieux. Ou accrut encore les défenses naturelles. Vauban dirigea les travaux en personne et en fit son chef-d'œuvre. 11 éleva sur des bancs de sable des ilôts artificiels, nmnis de canons, il plaça des batteries sur les forts qui terminaient les jetées longues de douze cents mètres, travail gigantesque pour l'époque. On regardait comme une merveille ces fortifications maritimes et guerrières. Pendant un temps, surtout après le voyage du roi en 1680, la mode fut à Dunkerque.
Jean Bart obtenait les missions de confiance. Jl conduisait le prince de Conti dans les pays Scandinaves malgré le blocus ennemi, dirigeait des raids sur l'Angleterre, enlevait navires marchands et vais-
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seaux de guerre, capturant avec ses hommes trente mille prisonniers en vingt-quatre ans d'hostilités. Cotte belle figure, devenue le type populaire du marin français, a parfois subi d'étranges déformations dans les anecdotes qui passaient de bouche en bouche. Jean Bart, à l'époque révolutionnaire, n'était plus qu'une sorte de héros extravagant et brutal. Kn réalité l'adresse de sa tactique égalait sa bravoure. Il devait sauver la France de la famine en 1693. Une flotte de cent bateaux chargés de blé avait quitté les pays du Nord pour soulager les soutfrances de notre peuple oppressé par les misères et les mauvaises récoltes. Pour arriver elle devait passer entre les deux grands pays maritimes alliés, l'Angleterre et la Hollande, nos ennemies. Capturée par leurs escadres, elle se trouvait en vue des côtes des Pays-Bas lorsque Jean Bart, ne disposant que de forces inférieures, eut l'audace d'attaquer et de la délivrer. La nouvelle réveilla les énergies d'une nation désespérée, et, tandis que le pavillon amiral ennemi allait se balancer aux voûtes de Notre-Dame, le prix du blé tombait de trente livres à trois livres le boisseau. Pendant ce temps les pertes causées au commerce anglais ne cessaient de s'allonger sur les livres des gros marchands londoniens. Aussi, à la paix d'Utrecht en 1713, réclamèrent-ils la destruction de ce guêpier qui les avait tant menacés ou incoipmodés.
Des travaux qui avaient émerveillé les contemporains du Roi soleil, bâtisseurs de palais et de villes, il ne resta rien que le souvenir de l'histoire. En vain le vieux roi vaincu voulut-il persévérer dans son œuvre et tourner le traité humiliant. Derrière les bassins qu'il avait été obligé de combler
il fit creuser un canal, passant par Fort Mardyck, village voisin, libre de toute servitude, non visé parles stipulations. L'Angleterre veillait et protesta. Le roi mourut; sa pensée, échue en héritage à des successeurs indolents, resta inachevée. Les travau.x tombèrent en ruines...
La guerre de l'Indépendance américaine et le traité de Versailles de 1783 mirent fin à l'humiliante surveillance étrangère et reconnurent en même temps leur pleine liberté à la jeune république du Nouveau Monde et à la vieille ville des Flandres. Dunkerque avait alors renoncé à sou passé belliqueux, n'aspirant plus qu'à rester la métropole de la Flandre maritime et à devenir le port commercial français sur la mer du Nord. Un peuple cependant se souvenait des résultats obtenus par la ville dans la guerre. 11 voulut en proliter à son tour, appliquer, en les modernisant, les vieux procédés de tactique navale. Les Allemands espéraient qu'avec Dunkerque pour base. Calais pour avant-port, ils recommenceraient les exploits de Jean Bart. Les sous-marins remplaceraient les frégates légères. Une fois encore d'insaisissables bâtiments, tapis derrière les bancs de sable, surveilleraient pour l'étouffer la flotte mercantile, apportant au cœur de l'Angleterre, à Londres, le sang, la nourriture et la vie. Ce fut donc la ruée vers la mer. Le sort de tant d'entreprises allemaudes l'attendait, elle aussi. Enrayée, brisée, elle eut du moins la satisfaction de détruire des souvenirs et des richesses.
Dunkerque possédait avant la guerre un double caractère : c'était, en môme temps qu'uu grand port, la capitale de la Flandre maritiuie. A ce dernier rôle la ville devait l'aspect provincial de gros