‹ Le Nord dévasté;Chapitre 21 sur 52 · LA FLANDRE MARITIME · texte numérisé non relu

LA FLANDRE MARITIME

inariiime. rouge dans l'intérieur de ia province, blanche dans rile-de-France. la couleur de la poussière distingue enrore un moment les ruines, puis, comme les hommes, les villes se perdent dans l'uniformité de la mort. Seuls restent debout ici d'étranges monuments qui semblent imaginés par quelque artiste d'un âge barbare. Ce sont les abris, témoins de la guerre, qui jalonnent l'ancien front.

Heureusement, de la couronne de vieilles places fortes nous possédons encore un petit joyau et c'est en France qu'il se trouve. Bergues. toute menue, cible de gros obus, a survécu à ses blessures, à ses maisons écrasées. Meurtrie elle garde sa figure naïve et souriante. De toutes les pertes, cello-ci eût été une des plus sensibles au cœur des hommes du Is'ord qui connaissent et aiment leur sol natal. A nos voisins qui considéraient les provinces septentrionales comme une sorte de géhenne, sacrifiée aux nécessités modernes de l'industrie, habitable pour ceux-là seuls que la fatalité avait fait naître en ces lieux, Bergues se mirant sous les arbres dans l'eau claire de.s canaux pouvait servir de réponse On y voyait que si avec juste raison le pays s'était lancé dans l'activité intense, s'il contribuait au premier rang à la prospérité nationale, on y rencontrait autre chose que suie et charbon.

Une longue route droite et ombragée conduit à Bergues. De loin on croit distinguer au bout d une allée un vaste château avec des donjons disposés par un architecte fantaisiste. Les grosses tours de l'abbaye de baint-Winoc se dressent au sommet de la hauteur qui a donné son nom à la ville (berg : la

montagne) pour servir aux navigateurs de point de repère. Le beffroi avec ses girouettes dorées virevoltant au soleil domine la tache sanglante des toits rouges et le rose des remparts. Voici Bergues guerrière, héroïque et noble qui ferait la joie d'un romantique attardé. Il frémit déjà, à la pensée d'entendre le tocsin d'alarme. 11 approche, passe les ponts audessus de l'eau dormante des canaux, entre dans les rues de forme circulaire comme jadis. Il ne trouve plus le chevalier armé. Il salue au contraire une vieille personne très digne, aux élégances surannées. Le beffroi porte sa bonne tête large, comme un bourgeois flamand bien nourri. Le lion doré, qui le domine, lève ses griffes. Il a frappé dur on le sait lorsque résonnait le cri de guerre qui l'invoque « Vlaanderen, den leeuw» mais il s'apparente tout de même à ces vieux lions qui dans les jardins tiennent une boule entre leurs pattes. Il surveille les vestiges des couvents, des églises, les maisons des siècles passés qui par leurs ancres de fer proclament Tannée de leur contruction, le « mont-de-piété » au large pignon élevé avant la conquête française. Voici la Flandre « le musée de sa tradition et de ses souvenirs » que rappelle encore sur la place une enseigne «aux Di.x-sept provinces » allusion à la domination espagnole. Bergues aussi a payé son écol pour le salut de la patrie. L'énorme canon qui tirait sur Dunkerque lui réserva plusieurs de ses coups si terribles en un étroit territoire. La population vécut sous une menace perpétuelle. Des maisons ont été englouties. Du moins le beffroi reste debout, sans doute aujourd'hui un des plus beaux de Franceaprés le nivellement impitoyable de nos terres septentrionales.

LA FLANDRE MARITIME Da

Page 1