Le pittoresque des petites cités mortes
Chaque ville voulait posséder un de ces monuments qu'elle perdait en même temps que sa charte lorsque ses libertés communales lui étaient enlevées. Ils jaillissaient du sol coumie une production naturelle dès que l'on approchait des Pays-Bas. Kn allant vers le Nord, à partir des collines de l'Artois, de Calais ou d'Arras, chaque centre urbain de quelque importance possède une vaste place carrée flanquée d'une tour. Combien de beffrois se sont abattus sous le souille de la o^uerre. Le plus fastueux sans contredit, le plus haut de tous (soixaute-quinze mètres) surmonté d'une couronne et d'un lion gigantesque a croulé sous les obus avec les maisons à pignons et arcades qui l'encadraient. Il appartenait à Arras et à l'Artois. Mais combien d'autres victimes lui tiennent compagnie dans la mort. Béthune, sur les conlins de la Flandre et de l'Artois a vu aussi calciner par l'incendie son beffroi, construit en 1346, un des plus sévères, des plus guerriers d'aspect avec sa tour carrés, pourvue d'échauguettes aux angles. Calciné par l'incendie, décapité, il dresse encore des murs noircis au-dessus des ruines des maisons environnantes moins solides.
Ue lignes sobres et même simples, remontant aussi au XIV» siècle, la tour communale d'Armentières tenait assez au cœur de ses habitants pour que tel d'entre eux et non des moindres en place aujourd'hui encore la photographie au-dessus de son lit alin d'avoir sous les yeux son « vi cloqui ». Elle adhérait si fortement au sol natal que les Allemands ne parvinrent point à l'abattre par le feu de leur artillerie durant les trois années de bombardement. Us s'en
emparèrent en 1918 et avant leur recul définitif dans leur rage nivelense ils eurent recours à la dynamite, la firent sauter et la couclièrent tout de son long sur la place comme un arbre qui s'etfondre d'une pièce sous la cognée.
Coœines possédait un des plus purs exemples de ce type d'architecture flamande. Haut de cinquantedeux mètres, son belTroi se terminait par une boule allongée et renflée qu'on a parfois comparée aux coupoles des édifices de style byzantino-russe. mais qui elle-même encadrée ou surmontée d'autres boules plus petites ressemblait davantage aux bulbes des tulipes si chères aux Hollandais. La date de 1()23 qu'il portait n'est que celle d'une réparation. En fait dès 1429 Jean de la Glyte, seigneur de Gomines, parent du célèbre historien, avait avancé l'argent nécessaire à la construction. Les batailles livrées le long de la Lys ont jeté l'édifice à bas. Rien ne marque sa place aujourd'hui après l'enlèvement des décombres.
Un autre beffroi tout semblable qui dans son ensemble datait du xv siècle avec, dans sa partie inférieure, des restes d'une tour du xni° siècle, s'appuyait à Bailleul contre une petite hauteur verdoyante et dominait la ville placide. Quel beau décor pour la nouvelle (the devil in the belfry) où Edgar l'oë imagine que le diable pénétrant dans la tour de l'horloge d'une calme cité batave pousse les aiguilles du cadran, change le tintement des cloches, alTole les bourgeois tranquilles et bouleverse les mœurs innocentes. Hélas 1 le diable ici est venu dans le befl'roi. Avant qu'il ne fût exorcisé, il a tout détruit, les coupoles bulbeuses des édifices, comme les houblonières des champs.