CHAPITRE IV ARMENTIÈRES ET LA VALLÉE DE LA LYS
l. — L'héroïsme du travail.
Des actes simples qui se continuent malgré les dangers, telle est l'histoire d'Armentières en ces dernières années. Ne serait-ce point là une forme de l'héroïsme, et des plus nobles?
En 1914 Armentières travaille. Son titre ? chef-lieu de canton, unité administrative médiocre et d'ordinaire fort méprisée. Elle réunit pourtant près de trente mille habitants, fournit besogne et salaire, à trois ou quatre villages qui la doublent et détient le quasi monopole de la toile. Avec Houplines sa voisine elle possède trente-six tissages et dix-sept filatures qui emploient quinze mille ouvriers. Ses brasseries produisent la bière la plus réputée de tout le Nord où abondent les sujets de Gambrinus peu faciles à satisfaire. La banque de France y traite annuellement pour cent millions d'affaires. Et saiton quelle devise invoque la ville *■? « Armentières pauvre et fière ». Décidément on y est trop modeste ou trop exigeant. Mais l'occasion viendra de montrer qu'on regarde en face, avec fierté, la pauvreté menaçante.
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lin effet arrive la guerre et avec elle les Armées Allcmaades. Armentières occupée plusieurs fois échappe enfin à l'invasion et reste aux mains des Alliés. KUe perdra ses biens sous le feu de Tennemi. Du moins sa population ne subira-t-ellc pas l'influence déprimante d'une occupation qui, par la longueur du chômage forcé, la famine imposée, les mesures sournoises, tendit à l'extrême et cassa si souvent les ressorts moraux. Sans doute Armentières doil-elle à cette heureuse chance l'ardeur au travail dont elle donne aujourd'hui tant de preuves.
Toutefois les Teutons chassés n'allèrent pas loin. Ils s'établirent à Wytschaete, à Wez Macquart, au Nord, à l'Est et au Sud de la ville, presque totalement investie, entourée par un arc de cercle d'un rayon moyen de trois kilomètres. Le martyre commençait. Chaque jour amenait son bombardement. Des dernières maisons d'Houplines véritable faubourg d'Armentières on voyait les tranchées ennemies et l'on y devait redouter les balles de iwitrailleuses.
L'activité necessa point pour cela. Dans les champs d'alentour on laboura, sema et récolta encore. La vaste ferme de l'asile d'aliénés, située à deux kilomètres des lignes, continua son exploitation durant deux années. Des tissages et des (ilatures fonctionnèrent jusqu'au milieu de 1917. Onze cents ouvriers, s'elforçant de maintenir la vie économique de la Nation, produisaient de la toile sous les obus. A l'Ecole Professionnelle, le plus moderne établissement de^ce genre qui existât en France, que les Allemands avaient beaucoup admiré lors de leur passage, trois cents personnes fabriquaient des uiunitions.
Les troupes anglaises tenaient ce secteur, le seul qui n'ait jamais vu d'autres régiments alliés que ceux
de sa Majesté Britannique. Lorsqu'elles lançaient leurs violentes offensives si souvent répétées entre Ypres et Menin, en 1917 notamment, contre les crêtes toutes voisines de Messines et de Wytschaete , les Allemands, par représailles et aussi pour gêner les communications, écrasaient d'obus Armentières, pivot du flanc droit. Menacés par ces attaques mais non délogés de leurs positions du Sud, ils augmentent l'intensité dubombardementetdu hautdufortde Prémesques qui ferme la route de Lille et domine la vallée de la Lys, ils dirigent aisément leur tir. Le danger augmentait de jour en jour. On trouvait des morts abandonnés dans les rues, dans les jardins. Les services manquaient qui auraient dû les enlever. Les émissions de gaz de plus en plus épaisses s'ajoutaient aux autres périls. Fallait-il descendre à la cave pour s'abriter des obus, ou monter au greuier afin d'éviter les nappes asphyxiantes ? On ne savait. Le 28 juillet 1917 six cents personnes étaient intoxiquées. Beaucoup mouraient tandis qu'on les transportait à l'arrière.
Le 17 août 1917 force fut d'évacuer la population civile. Les derniers métiers cessèrent de battre. Après un véritable siège de trois ans environ, la résistance des travailleurs dut cesser par ordre.
Les troupes anglaises elles-mêmes séjournaient le moins possible dans ces ruines empoisonnées. Seuls quelques douzaines de gardiens veillaient sur les restes mutilés d'un centre jadis prospère.
La ville se désagrégeait peu à peu sous les obus et les intempéries, sans que rien décelât cet enlisement continu lorsque l'attention du monde fut encore attirée sur les bords de la Lys par les nouveaux desseins de Ludendorf. Le 9 avril 1918 un violent bom-