La Passion à Lille
De l'indignité allemande, est-il preuve plus saisissante, illustration plus pathétique que les scènes qui se sont déroulées à Lille, ces rapts de femmes, déjeunes filles, d'enfants, brusquement séparés des leurs ? Ici nous trouvons non plus seulement des individus comme dans le cas de miss Edith Cawell ou du capitaine Fryatt, mais des groupes entiers, victimes de la force brutale qui se place au-dessus du droit international accepté par la société des nations, par l'Allemagne elle-même avant qu'elle fût atteinte de folie furieuse.
Lisons et relisons cette lettre d'une Française de Flandre qui, publiée dans le Livre Jaune, émut tout ce qu'il y a dhennête et de droit dans le monde, les Amériques lointaines imprégnées de l'esprit évangélique, l'Espagne chevaleresque. Elle raconte la passion d'un peuple entier aux jours où ce peuple célèbre les tristesses de la Passion du Christ et les joies promises de la Résurrection. Jadis, vers la fin du moyen âge, sur des échafauds dressés sur les places publiques de nos cités de la Flandre française, ce Mystère de la Passion, représente fictivement, ne laissait pas que d'arracher des larmes. Maintenant, c'est tout un peuple (jui vient de souffrir à l'image de son Dieu, nos populations catholiques du Nord, tombées sous l'esclavage des Allemands et qu'ils déportèrent en masse, fidèles aux plus anciennes coutumes barbares. Lâches hypo-
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dites, n'ay.'int ;i la bouche que les mots de morale et do famille, qui n'ont pas craint de disperser des familles et de mettre en ()éril des jeunes tilles iso- It^es, confondues avec le bétail de créatures ignobles. Ces razzias odieuses, ce furent dans le Nord de la France, des mesures défendues à Iheure quil est même dans le.s régions reculées de l'Afrique où la civilisation peut le plus dillicilement s'introduire et réprimer les abus nés de l'instinct sauvage. Avec les Allemands, l'humanité rétrograda vers les sombres jours, non pas seulement des invasions barbares, mais de la préhistoire. Faudra-t-il construire à nouveau des cités lacustres ?
Ils cherchèrent des prétextes : dilïicultés causées par l'Angleterre au ravitaillement, refus des chômeurs d'aller volontairement travailler aux champs... Puis, reuouçant à procéder comme ils l'avaient fait une première fois, en enlevant des. familles entières — « non, souUrir ensemble, ils ont trouvé que Cela nous serait trop doux » — ils les démembrèrent et les dispersèrent, y prenant de préférence les jeunes filles et les enfants. Le Jeudi Saint, leurs affiches de terreur sont apposées partout. Ils préviennent de la mesure générale pour ([ue la ville entière soit dans l'angoisse, se réservant de choisir chaque nuit le quartier où leurs bandes vont venir avec des musiques, et des mitrailleuses prêtes à faire entendre leur sinistre clapotement si les victimes se révoltent. Et ils commencent dans la nuit du ■Vendredi Saint, à trois heures du matin. — Le fils de Dieu avait expiré à trois heures de laprès-midi. Jours de la Semaine Sainte et jours de la Semaine de l'ài[ues, jours pieux consacrés a la prière, puis à la joie, cette fuis vous appartiendrez tous aux
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lamentations d'un peuple qui dans son propre calvaire se presse dans les églises auprès de la Croix. Quelles supplications sous ces voûtes ! Quelles voix déchirantes disent et psalmodient les lamentations de Jérémie, l'évangile de la Passion selon saint Jean l'Apocalyptique !
Le Samedi Saint, la longue litanie de supplication est trop courte : « Seigneur ayez pitié de nous! Kyrie, Gliriste Eleison ! » Et à tous ces saints martyrs de la primitive Église, la pensée des chrétiens assemblés n'aura-t-elle pas joint, pour les invoquer aussi, Geneviève qui écarta les Huns de Paris, saint Loup et saint Aignan qui les combattirent sous les murs de ïroyes et d'Orléans 1
Notre Seigneur au jardin des Oliviers avait souffert une telle angoisse qu'il avait sué du sang. Dans cette Flandre française qui n'est pas la plus mystique, l'élrange phénomène d'agonie se reproduit, inconnu depuis les extases visionnaires de Catherine Emmerich : une femme a une sueur de sang.
Malheureux troupeau, leur pasteur leur demeure. L'évêque de Lille remplit, à. l'imitalion des grands évoques gallo-romains, son rôle de defensor civilalis. S'adresser à la brute qu'est le général d'artillerie von Ileinrich serait inutile. M«'' Charost écrit à von Grœvenitz, peut-être plus humain, en lui parlant de la mission religieuse (jui lui a été confiée : « Elle me fait un devoir de protéger les faibles et les désarmés, qui sont ma famille à moi, et dont les charges et les douleurs sont miennes. » 11 lui rappelle « combien l'esprit de famille tient à nos
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fibres les plus intimes dans la région du Nord et fait chez nous la douceur de la vie.
« Aussi, disloquer la famille en arrachant des adolescents et des jeunes lîUes à leur foyer, ce n'est plus la guerre, c'est pour nous la torture morale indéfinie. »
Plaintes inutiles et qui peut-être réjouissent les bourreaux. .Mais quel prédicateur le jour de Piques emprunte à la Bible ces versets prophétiques ?
« l'koute, ô peuple ! Laisse l'ini(|ue accomplir l'inique, garde ton àme égale et ton cœur haut et ferme. Et vous, enfants, ayez courage. La province voisine saura ce que vous avez enduré, l'Eternel lui-même prendra votre défense. Il marquera au front d'une marque inellaçable celui qui vous opprime, et ceux qui vous auront vu partir par les chemins âpres, dans la douleur et dans les larmes, vous verront revenir dans le triomphe et dans la gloire, car la souffrance passe, mais souffrir pour le droit et la justice dure éternellement. »
Ces paroles du prophète Baruch, quel prêtre inspiré les a prononcées à nouveau, et sous quelles voûtes ".' X Saint-Christophe de Tourcoing .' — Saint Christophe bon géant qui avez porté au delà des eaux du fleuve l'Enfant divin ! — A Sainte-Catherine de Lille ? — Sainte Catherine, une des visions de la Pucelle qui délivra la France ! — A Saint- Martin de Roubaix ? — Saint Martin dont le manteau fat étendard royal et signe de victoire !
Le maire de Lille avait protesté. Est-ce une réponse des .\llemands i Le soir de Pâques, l'hôtel de ville — symbole eu Flandre di-s antiques libertés communales — est en tlammes. A cette sinistre lueur, les infernales rondes de nuit recommencent.
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Un tableau à la Rembrandt s'ajoute au drame à la Shakespeare ; sanglots déchirants, adieux, cris dans les ténèbres trouées do clartés brutales. Des bruits de crosses sur les pavés, des jurons tudesques, c'est le 64" régiment d'infanterie qui, n'ayant pu prendre Verdun, vient se couvrir de gloire en enlevant ici les jeunes filles. Vierges du Verdun de jadis, chantées par Victor Hugo adolescent, votre supplice fut moindre. On ne vous apportait que la mort, vous ne redoutiez pas l'outrage !
Parmi ces soldats, tous ne se seraient pas prêtés au métier de tortionnaires. 11 y aurait eu à Roubaix des ofQciers de la garde qui s'y seraient refusés. D'autres encore auraient été enfermés pour le même motif, punis d'arrêts de rigueur, dans la citadelle de Lille. Pour l'honneur du genre humain, croyons à de tels refus qui nous montrent dix justes dans Sodome ou Gomorrhe.
Mais leur race n'en demeure pas moins maudite, inneffaçablement marquée. Race qui s'est crue audessus des autres et qui retourne à la bestialité, châtiment de l'orgueil, comme la Bible raconte qu'il advint au puissant Nabuchodonosor. Quel spectacle ! L'Allemagne « au-dessus de tout » descendue au métier de pourvoyeur de chair humaine, de négrier !