La tête de cire du musée de Lille
Pour nous purifier l'esprit, après avoir vu se dérouler ces scènes ignominieuses, allons au Palais des Beaux-Arts qui contient parmi d'admirables œuvres des peintres de toutes les écoles, un pur chef-d'œuvre.
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Quand les Allemands se furent installés à Lille, une des premières choses qu'ils réclamèrent fut la célèbre ti'^te de cire du musée. Le conservateur, M. Théodore, leur répondit qu'il l'avait fait partir avant leur arrivée, et ils durent bien s'incliner, toutes recherches ayant* été vaines. En réalité pourtant, le chef-d'œuvre n'avait pas quitté Lille : il était seulement cache dan^ les sous-sols du musée. Replacé maintenant dans sa niche dorée, il y émet à nouveau ce mystérieux et doux rayonnement dont tant déjà, parmi ceux qui ont le goût des choses de l'art, se sont enchantés.
Le peintre Wicar, un lillois, possédait ce buste au début du xix» siècle. On sait seulement qu'il l'avait trouvé à Florence, et il ne parait pas qu'il y attachât, à beaucoup près, la même importance qu'à sa célèbre collection de dessins de maîtres italiens et français. Quand il mourut, et que M. Caratolli son héritier liduciaire en fit remise à la ville de Lille, il fut désio^né dans l'inventaire dressé alors par ce simple titre : Tête de ciro du temps de Raphaël. C'est à cette appellation que le public, qui n'abandonne pas aisément une légende pour peu qu'elle lui plaise, est demeuré fidèle; même il la renforça encore en attribuant positivement l'œuvre au peintre favori de Léon X. A coup sûr pourtant, — et ici tous les critiques sont d'accord, — elle n'est pas de lui. D'étranges hypolhèses ont été émises sur son compte : on a été jusqu'à y voir un buste antique, soit grec, soit égyptien! La seule qui mérite créance est celle qui donne cette œuvre pour un spécimen de l'art italien du xv» siècle, opinion successivement adoptée par dos historiens do
l'art tels que Renouvier, Gonse et Courajod. C'est ce dernier, en 1882, qui a éclairci d'une façon définitive le problème de son origine. S'appuyant notamment sur un dessin italien du xv siècle conservé à la Bibliothèque Albertine de Vienne, dessin reproduisant le masque funéraire dune jeune fille qui ressemble beaucoup à la tête de cire du musée de Lille, il déclare que celle-ci est égaloment un moulage sur nature, retouché ensuite par l'artiste. Et ici quelques explications sont nécessaires.
C'était un usage courant dans l'Italie du « Quattrocento » que de consacrer dans les lieux saints des images 'de cire, quelquefois des vivants, le plus souvent des morts.
.Quand Laurent de Médicis, en 1478, eut échappé à la conjuration des Tazzi, on vit ses amis envoyer son portrait en manière d'ex-voto à Assise, et le placer dans les églises de Florence. Une famille d'artistes avait le monopole presque exclusif des travaux de ce genre, celle de Jacopo Bonintendi, dont le neveu Orsino se perfectionna, nous dit Vasari, sous les préceptes de Verrocchio. On sait que ce grand bronzier, l'auteur de la formidable statue équestre du « condottiere » Colleone qui est à Venise, prenait des moulages sur nature ; et il dut s'en inspirer dans maints bustes, peut-être dans le buste de femme qui est au British Muséum.
C'est à l'élève de Donatello, au maître de Léonard de Vinci, qu'Orsino Benintendi dut les leçons qui firent de lui un des premiers artistes de son temps, dont l'œuvre, hélas! vu la fragilité de la matière qu'il travaillait, a presque entièrement disparu. Pas tout à fait cependant, si nous lui attribuons comme tout porte à le croire, la tête de
cire du musée de Lille. Et alors s'explique cette expression touchante, ce sourire léonardesque qui l'apparente à la Joconde. Léonard de Vinci ayant reçu comme Orsino, les leçons de Verrocchio, sans doute le peintre et le sculpteur se sont-ils connus, d'où réaction réciproque, chacun dans leur art.
Autant et plus que les images des vivants, c'étaient celles des morts que l'on consacrait dans les églises, el l'usage en devint si général qu'une loi dut intervenir pour le réserver aux seuls patriciens. Que l'on imagine maintenant ce que dut être la réalité. Dans une famille de Florence, une jeune fille meurt, et la douleur des parents ne trouve une consolation qu'à la pensée de conserver au moins les traits charmants de celle qui n'est plus. L'artiste est appelé, il moule ces traits déjà légèrement modifiés par la mort, et, rouvrant les yeux qu'elle a fermés, il en fait ensuite un buste où erre un pâle sourire. C'est la scène funéraire éternelle, celle qui est représentée sur les stèles grecques et que racontent démouvants marbres romains : la jeune morte dit adieu à ceux qui lui sont chers, mais dans cet adieu ils la voient encore vivante.
Alexandre Dumas fils avait fait reproduire cetie exquise figure de vierge el il l'avait placée dans son cabinet de travail. « Elle est le Grand Tout en un petit volume, écrivait-il, car son expression donne l'image de la vie, et la matière dont elle est faite donne la sensation de la mort. Ce que nous avons écrit ensemble depuis des années est prodigieux ». Témoignage qui ne vaut qu'à la manière d'un document et auquel nous ne nous arrêterons pas. Le souvenir de la Dame aux Camélias ne se
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mêle pas heureusement à celui de la jeune italienne expirée à la fleur de Tâge.
ïête charmante, combien tu devais toucher davantage dans l'église de Florence où l'on t'avait placée, où la douleur de parents et d'amis venait te visiter, image d'une morte de dix-huit ans ! Quelles larmes ils durent verser auprès do toi qui leur rappelais ce qu'ils avaient le plus aimé au monde I Etais-tu à cette église del Carminé où Michel-Ange enfant vint copier les fresques sublimes de Masaccio? Etais-tu à San-Lorenzo où il sculpta une Nuit couchée qui ressemble à la mort ? Etais-tu à Sainte- Marie-des-Fleurs dont le nom seul parfume les lèvres qui le prononcent? Méditative, tu inclines à la méditation. Image engendrée par la tristesse, la douce sérénité empêche cette tristesse d'être inhumaine et soulève le cœur d'espérance. Iphigénie retranchée du monde des vivants, combien tu nous émeus du fond de ta niche d'or ! Es-tu l'Iphigénie grecque, celle d'Euripide, qui se lamente et regrette la lumiùre et pousse des cris déchirants à l'approche de la mort ? N'es-tu pas plutôt l'Iphigénie de Racine, une vierge française dont la douce résignation attendrit plus encore et fait mieux couler les larmes? Image charmante, tu n'as pas, à vrai dire» de pays d'origine, et les discussions des savants ne sauraient t'en assigner aucun. Tu es l'image de nos plus belles espérances déçues, de l'adolescence courbée par le destin. Et chacun de nous, quand il t'a contemplée, songe à ses deuils intérieurs.