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Le rayonnement artistique de Valenciennes

C'est ici, au point de vue artistique, une ville unique dans le département du Nord.

On ne peut prononcer le nom de Valenciennes sans que l'imagination s'en aille à la suite de Frois-

1. 1.08 Allemands rcaversorcut aussi la statue de la Victoire placée sur la place Verte. Eu loiiibaat, elle tua deux de leurs soldats.

sart, de Watteau et de Carpeaux, vers le plus coloré des royaumes de la féerie à travers un voile subtil : celui de la fine, de la célèbre, de rinimitable dentelle.

Il semble bien que de tout temps ce sol ait été privilégié. Au xiii» siècle, c'est la poésie qui y fleurit avec l'institution d'une cour d'amour placée sous la protection de Notre-Dame du Puy et dont les concours publics ne furent supprimés qu'au commencement du XVII» siècle. Froissart, au xiv», fils d'un peintre d'armoiries, prélude par des poésies galantes et précieuses à son merveilleux recueil d'images historiques. Au siècle suivant, des poètes encore : Jean Lemaire de Belges ; et avant l'auteur des Fables, un premier Jean de la Fontaine qui publia un poème intitulé : la Fontaine des Amoureux de science, où il traite d'alchimie et de pierre philosophale. En même temps des peintres et des sculpteurs, Marmion, Otelin, Dupréau, Beauneveu, qui font des églises des merveilles agissantes sur la sensibilité populaire.

Le xvp siècle devait arrêter ce mouvement : les troubles de la Réforme ont leur répercussion à Valenciennes comme ailleurs. Les briseurs d'images sévissent au point que l'on peut craindre la ruine de tout art plastique et figuratif. On proscrit et on supplicie ; à différentes reprises, la ville est le théâtre des guerres de religion dans leurs scènes les plus sanglantes. C'est l'époque surtout des théologiens ; et le spectacle, c'est la i'assion de Jésus- Christ, comme en 1547. Des musiciens naissent pourtant : Pierre Maillard, Claudin Lejeune dont J.-J . Rousseau a parlé dans son Dictionnaire de musique, et dont Ilccart écrit qu'il produisait sur

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son violon « des effets d'autant plus incroyables que nul musicien depuis ne les reproduisit ». Le même écrivain local attribue à Bertaut, né à la (in du Tvii« siècle, une restauration du violoncelle qui équivaut presque à une création, « puisque c'est à lui que cet instrument doit l'expression qu'il a acquise ». Bourgeois, enfin, « chantait fort agréablement la musique profane ». mais donnait surtout à la musique sacrée « une expression qui pénétrait l'âme ». Tous indices d'âmes passionnées qui trouvèrent un écho dans celles de leurs compatriotes, puisque la tradition en garde un souvenir si vif. Avant qu'en 1(5',<7 une académie de inusique se fondât à Valenciennes, ils avaient été formés sans doute, ces artistes incomparables, par le salul de la paroisse Saint-Pierre, « pépinière de musiciens dans laquelle chacun d'eux se trouvait à une école d'autant meilleure que le maître était plus sévère ; il ne passait pas la moindre faute ». Ainsi l'exigeait un public ditficile dans lequel nous pouvons imaginer, se glissant avant son départ pour Paris, le petit Antoine Watteau, si pa<^sionné plus tard pour les accents pathétiques de la viole d'amour.

Il naît en 1684, et aussitôt c'est à sa suite une pléiade d'artistes. Des sculpteurs comme Gilis.Saly, Duret, les deux Dumont, les deux Pater; des peintres comme Jean-Baptiste Pater, fils et frère des précédents, comme Vleughels, les deux Eisen, Olivier le May. et les deux Watteau dits de Lille parce qu'ils y vécurent longtemps, mais nés à Valenciennes et neveux d'Antoine.

La graine était donc abondante. Jusqu'à la fin du xvni° siècle, elle se développera en pleine terre, dans des conditions toutes naturelles. C'est au sein

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des corporations que se forment et s'éduquent les jeunes artistes avec l'aide des exemples que leur fournissent les tableaux suspendus dans les églises ; puis sous Timpulsion secrète et plus ou moins forte de leur génie, ils vont à Paris recevoir d'autres leçons et en donner au monde, ou ils restent dans la ville où ils ne manquent pas de travail; le goût des particuliers, — petits et grands bourgeois, seigneurs, — comme celui des collectivités, — conseil de la ville, confréries et associations de tout genre, — étant vif pour les choses de l'art.

Quelques années avant la Révolution, tout change : un magistrat, M. de Pujol de Mortry, artiste luimême et qui dessine, en 1781, une façade pour le théâtre de la ville, dont il est le prévôt, songe à assurer à cette graine dont je parlais, un terrain d'élection et de meilleures conditions de développement. Peut-être incité par l'exemple de Lille où Louis Watteau professe publiquement depuis 1758, il crée, en 1783, une Académie de sculpture et de peinture sur le modèle de celle de Paris. La première distribution des prix a lieu le 29 décembre 1 785, et le discours prononcé à cette occasion par l'un des honoraires amateurs, le père Sollier, révèle clairement les tendances de l'institution nouvelle, consolider l'école valenciennoise dans le sens de l'école française, proclamée supérieure à la flamande et à l'italienne, à cause de son goût exquis : « Puissiezvous, fondateurs et bienfaiteurs de cette école, trouver un jour dans ses brillants succès la noble récompense de vos soins généreux et de votre zèle empressé. Puisse-t-elle enfanter des chefs-d'œuvre qui surpassent votre attente, et qui, recherches avidement par des amateurs de tous pays, portent la

réputation do Valencicnnes partout oi'i il y a du goût et où les beaux-arts sont en honneur. »

La Révolution interrompit momentanément un enseignement qui porta bientôt ses fruits : Milhomme en 1800, remporte le grand prix de Rome, après lui, Abel de Pujol en 1811. Henri Lemairc en 1821. Ue dix en dix ans.

Abel de Pujol, c'était le fils du créateur de l'Académie, (ils naturel. Ouand il revint couronné à Y.ilenciennes, le peuple entier l'attendait et lui fit cortège : ce fut au milieu de l'enthousiasme général que son père, en l'embrassant sur la grand'place devant la maison de ville, le reconnut publiquement.

C'est le moment, je crois, de parler de ce que Taine appelle la « température morale » propre à Téclosion du génie, et de marquer à quel degré elle existait à Valenciennes au moment où va y naître son plus grand sculpteur. Jamais peut-être comme en ce commencement du xix» siècle, l'esprit public n'avait possédé une plus grande connaissance d'un passé glorieux, une plus claire conscience du devoir de la continuer. Dans la classe riche, des Mécènes ; dans les autres, des admirateurs et des amis des arts; tous en ressentant vivement le pouvoir ef disposés à en honorer les représentants. En 1826, — l'année qui précède celle ov'i naît Carpeaux, — tandis qu'Henri Lemairc travaille à Rome au Soldat Laboureur qui se trouve aux Tuileries, Ilécart publie son essai Sur le goût des habitants de Valenciennes pour les lettres, les sciences et les arts, et une Biographie valenciennoise qui contient les vies d'une centaine de célébrités. « Le Valenciennois a le

goût des arts, écrit spirituellement Dinaux ; il a dessiné la bosse dans sa jeunesse, se dit ami du peintre Pnjol et du sculpteur Lemaire, ses enfants suivent le cours de l'académie de dessin, et leurs essais crayonnés sont richement encadrés dans la salle à manger; ce qui n'empêche pas qu'on ne trouve au salon de fort bons tableaux de l'école "flamande. » Que dire de la joie de cette même bourgeoisie quand après Momal et Cadet de Beaupré, son peintre préféré, Abel de Pujol, traitera le sujet de « la Ville de Valenciennes protégeant les arts » sur une toile de dimensions considérables qu'il offrira à ses concitoyens ! C'est presque un poncif qui se crée, mais dont on comprend l'utilité pour affermir la ville dans son devoir héréditaire.

Il passait autrefois pour constant que les véritables dentelles de Valenciennes ne pouvaient se faire que dans l'enceinte même de la ville, où régnait une atmosphère humide favorable à. leur beauté à cause de la délicatesse extrême à laquelle pouvait atteindre le fil. 11 semble bien qu'au point de vue de l'épanouissementartistique, Valenciennes ait été également favorisée de tout temps par une atmosphère spéciale. Située au confluent de la force flamande et de la grâce française, les « ferventes Espagnes », comme dans le Douai de Desbordes- Valmore, vinrent s'y asseoir par surcroît, et de cette fusion d'éléments divers devait naître une race forte e.t flne à la fois, idéaliste, vive et passionnée, merveilleusement apte à saisir le caractère des choses. En dehors de ces dons héréditaires, elle vivait parmi les merveilles accumulées dans les

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églises, et ainsi se faisait une première éducation du goût et de l'œil.

Mais ce peuple était tassé dans une ville étroitement serrée par ses remparts, sous linQuence d'un climat humide, au milieu d'un pays de forêts et de marais. Tout le portait cà se replier sur lui-môme, et des dépressions fréquentes devaient fatalement succéder à ses exaltations un peu fébriles.

De lui, faute d'équilibre, il était impossible que sortit un artiste selon l'idée grecque, un Phidias dont la sérénité conçoit et reproduit l'inimortelle sérénité des dieu.x. Mais ayant tleuri une première fois dans la mélancolie exquise de Watteau, il devait encore produire un artiste doué au suprême degré du pouvoir d'exprimer le mouvement et la vie. et davantage la douleur, ou une joie frénétique et passagère. Ainsi devaient naître X'U^olin et la Omise, ainsi naquit d'un peuple nerveux le plus grand sculpteur de décadence que l'on ait jamais connu depuis celui qui fit le Laocoon.

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