Les Allemands dans la cité du Saint-Empire
Cambrai qui commandait jadis un pays relevant du Saint-Empire-Homain, ville paisible et calme s'il en fut, doit être pourtant rangée dans ces villes tentaculaires chantées par Verhaeren. C'est que sa population avait débordé hors d'une enceinte trop étroite, et bâti autour des trente routes qui convergent vers le cœur de la ville, attestant son antique importance. Ainsi naquirent autour de Cambrai, réduit à quinze mille habitants avant son démantèlement des faubourgs t[ui prirent leurs noms de saints locaux et populaires : Saint-Roch, Saint-Ladre, Saint-Druon. Et encore Cantimpré, Selles, etc. Si bien que quand tomba l'enceinte qui faisait de la ville une forteresse, elle doubla son chiffre d'habitants en récupérant ses faubourgs.
L'industrie s'y était établie : blanchisseries, teintureries, sucreries, brasseries, minoteries, fabriques de chicorée par-dessus tout, ce succédané du café. Quant à la fine toile de lin dite batiste, elle se tisse à domicile dans les villages du Hainaut et du Cambrésis, mais se vend à Valencie-nnes ou à Cambrai chez des fabricants qui pour la plupart dépourvus
CAMDUAI 123
d'ateliers chez eux, sont par le fait plutôt des commerçants.
Privée des fortiQcations qui la firent redoutable. Cambrai présentait donc avant la guerre le plus paisible aspect. En passant, on jetait un regard sur sa grande place irrégulière, et sur les « Jacquemarts » ou statues de bronze dits Martin et Martine qui décoraient son hôtel de ville plutôt quelconque. Les lettrés allaient chercher sur la place Fénelon les trois arcades demeurées seules debout de ce qui fut le palais du cygne de Cambrai. Avec la cathédrale moderne et le musée, c'était tout ce qu'il y avait à voir dans Cambrai ; et l'on s'en allait, ayant acheté une boîte de ces agréables bonbons à la menthe, les Bêtises de Cambrai, sur laquelle on retrouvait Martin et Martine, idoles des habitants.
Mais avec l'occupation allemande, le sort de Cambrai devint tragique. L'ennemi y entra le 2G août 1914 et ne la quitta qu'en flammes, le S octobre 1918. Il y avait commis auparavant des actes inou'is de violence et de mépris du droit. Notamment une partie de la population avait été contrainte de travailler aux retranchements allemands sous le feu des batteries adverses.
L'archevêque de Cambrai. Ms^ Chollet, éleva en vain la voix contre de tels procédés. Kn septembre 1917, il rédigea un mémoire adressé au Kaiser dans lequel en des pages sublimes, il stigmatisa l'oubli total des lois tant humaines que divines. La vengeance des Allemands fut de le traduire par deux fois eu conseil de guerre.
Au 18 septembre l'.tlK, tous les habitants de Cambrai, par ordre de l'autorité militaire, avaient quitté
124 LE NOBD DÉVASTÉ
leur ville. Pendant quelques semaines, les soldats allemands seuls firent résonner sous leurs lourdes bottes le pavé des rues ; et quand ils en furent chassés le 8 octobre par notre avance victorieuse, ils ne laissèrent derrière eux qu'un immense brasier. Toute la ville par bonheur ne fut pas détruite, mais que l'on aille voir, parmi tant de quartiers atteints, le monceau de ruines des maisons qui bordaient la Grand'Place !
Les laubourgs industriels ne furent pas plus épargnés. Vidées de leurs machines au cours de l'occupation, les usines alors furent incendiées. Il en est parmi elles comme la fabrique de chicorée Arlatte, qui étendent leurs ruines sur deux mille mètres carrés.
Cependant la cathédrale et l'hôtel de ville sont restaurables. Les Gambrésiens ont recouvré leur palladium, Martin et Martine, que les Allemands avaient emportés, et sont revenus en foule dans leur cité à demi détruite. Sans parler des hôtels des riches particuliers que Ton répare, ils ont si peu perdu courage que des centaines de maisons ouvrières — cent cinquante pour le seul Comptoir Linier — sont en construction.
Remontons maintenant dans le passé de Cambrai au moins jusqu'à cette date de 1520 qui la rendit fameuse par la paix signée entre Charles-Quint et François I", paix nommée de Cambrai, et aussi la Paix des Dames parce qu'elle fut conclue entre Marguerite d'Autriche et la duchesse d'Anjou, -mères des deux souverains. Un écrivain qui eut son heure de célébrité. Etienne Jouy, a comparé à ce propos
CAMBHAl 12a
dans son « Hermite en province ' » le faste de la vieille Europe et la simplicité de la neuve Amérique. « Huit cardinaux, dit-il, dix archevêques, trentetrois évêques, soixante-douze ducs et comtes et plus de quatre cents seigneurs vinrent y étaler le faste de leur inutilitc. On n'est pas encore revenu, dans la vieille Europe, de ce ridicule dont on entoure les souverains ou leurs représentants. Franklin, envoyé sans suite à Paris, logé dans un modeste hôtel, sans voiture, sans laquais, n'uut pas recours à toutes ces parades de foire [tour défendre les droits dp son pays et les faire respecter. 11 est vrai qu'il parlait au nom d'un peuple libre. »
Si quelqu'un du moins, donna par la suite à Cambrai le spectacle de la plus noble simplicité, ce fut bien Fénelon. Archevêque de la métropole dans les dernières années du règne de Louis XIV, c'est là qu'il médita son Télémaque tout en remplissant de la façon la plus noble et la plus humaine les devoirs de son ministère épiscopal. Sur la place Fénelon, devant les arcades de son palais disparu, on relira volontiers le récit connu d'un acte de sa bienfaisance. Pendant la guerre de la succession d'Cspagne, le prélat avait recueilli dans son palais de nombreux paysans du Cambrésis chassés de leurs villages par l'ennemi, a 11 vit un paysan, jeune encore, qui ne mangeait point, et qui paraissait profondément aflligé. Fénelon vint s'asseoir à ses côtés pour le distraire. 11 lui dit qu'on attendait les troupes le lendemain ; qu'on chasserait les ennemis, et qu'il retournerait bientôt dans son village. Je n'y trouvevdi plus ma vache, répondit le paysan. Ce pauvre