La chaleur des cœurs et le charme des lieux
Mais ce n'est pas tout. — Le Nord utile ? soit. On a dit qu'il était le « Magasin général de la France ». Le Nord vaillant, le Nord honorable, digne d'estime, digne d'amour? soit encore. Voilà ce qu'aujourd'hui je pense, pas plus en France que chez les peuples alliés, personne ne contestera.
Il est une autre chose dont je voudrais persuader les amis de la France. L'ennemi allemand n'a pas seulement renversé une des utilités du monde, mais une de ses beautés. Le Nord a son charme, sa pensée, sa vie intellectuelle, sa poésie.
Il y a longtemps que j'ai entrepris de combattre deux préjugés tenaces, qui ont fait à nos pays du Nord tant de tort : les hommes sont froids, dit-on, et le pays est laid.
Tenir pour froids les hommes du Nord, c'est bien peu les connaître. C'est s'en tenir à leur premier abord, un peu réservé sans doute et non sans quelqu'ironie parfois. Ils ne se livrent pas à tout venant et au premier moment. Bien des gens s'y sont trompés, et s'y trompent. On les étonne en
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disant que les cœurs du Nord sont les plus chauds du monde, trop chauds parfois, et jusques à l'excès.
La guerre a bien fait paraître cette froideur! Avaientils le cœur plus froid que d'autres F'rançais, les soldats de ces régiments de la région, qui tous, sans exception, ont été décorés uniformément de la fourragère ? — Veut-on un exemple de cette froideur '.' Il m'en revient un. sur mille. Un jour, en 1916, je suis allé visiter dans une ambulance, un petit blessé de vingt ans, de mon village. 11 avait les deux jambes brisées et suspendues douloureusement dans un appareil. Il était très pâle : — « Allons, lui dis-je, par façon de réconfort, tu vas rentrer au pays te reposer. La guerre est flnie pour toi ! » — L'enfant répondit : — « J'espère bien y retourner à la guerre ! »
Ce sont des esprits attentifs, raisonneurs, prudents. Mais s'ils s'enUamment, c'est tout de bon. La flambée est ardente. Elle peut être terrible. Je ne suis pas le premier ni le seul à les avoir ainsi jugés. J'ai montré jadis ce qu'avait pensé d'eux, avec son jugement si souvent prophétique, Lamartine. Il n'est pas de tendres louanges qu'il n'ait prodiguées à ce peuple sublime, à cette population du Nord, oii tout est cœur, parce </ue tout est raison.
11 faut maintenant dire quelque chose de la beauté du Nord. Elle s'est révélée récemment à beaucoup de ceux à qui la guerre a fait traverser nos régions pour aller et revenir du front. C'est une des singularités du nord de la France que le contraste presque constant entre le rude a.spect des contrées d'usines de fumées, de charbonnages, et de beaux paysages pittoresques, accidentés, et même boisés, qui se rencontrent dans un voisinage immédiat. — Telles,
près des hauts fourneaux ardents de Maubeuge et de Hautmont, les superbes forêts de Trelon (que le ravage allemand a, hélas, défigurées) ; telles encore, après les plaines fumeuses de Lille et d'Armentières, les monts de Flandre, que nous appelons, avec une joyeuse exagération, la Suisse flamande, le Kemmel (aujourd'hui massacré), le Mont des Cats, Cassel, le Mont de Watten. Les points charmants, les sites ruraux et urbains ne sont pas rares. Mais ce n'est pas tout. 11 y a d'autres beautés encore. Poussez plus loin votre exploration. Ne vous arrêtez pas sur la dernière ligne des collines, celle où César au premier abord, est resté court, se croyant arrivé à l'extrême limite du monde. Passez cette limite. Descendez jusqu'à la plaine immense, humide, conquise sur les eaux, qui s'étend sans bornes, sans presque une différence de niveau perceptible à l'œil, vers le Nord, — à perte de vue. Savez-vous en comprendre la beauté ?
J'ai écrit un jour, et je ne m'en repens pas : « De quelque pays que je revienne, que ce soit de la noble et gracieuse Toscane, que ce soit des bords lumineux du Lac majeur, de nos radieuses Pyrénées, de Venise reine de la mer, ou de notre voluptueuse Provence, la gueuse parfumée, — en vérité je déclare que ce n'est jamais sans la plus douce, la plus complète, et la plus intime des émotions que je me retrouve, un soir, sur les bords peu célèbres de l'Aa, près de mon village ! »