‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 15 sur 37 · XLIV PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN · texte numérisé non relu

XLIV PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN

de la misère les touche, ils nen sont que plus intéressants. La conception d'un Don Juan qui ne soit pas, d'une part, un fainéant inutile et qui ait, de Vautre, assez de hisirs pour que paraisse vraisemblable son extraordinaire vie passionnelle, m'a décidé, à priori, à donner à Baratine le seul métier qui, hormis les professions artistiques et libérales, réponde exactement à mon but.

Et puis, j'ai pensé que, quelque abaissé que soit aujourd'hui le prestige de l'état militaire, il sied encore très bien à Don Juan de porter l'épée. Don Juan est un remarquable spécimen de force physique individuelle. L'armée étant précisément la réunion de ces forces, au service de la défense nationale et du droit public, il n'y a rien d'illogique à ce qu'il en fasse partie, surtout quand ce n'est que pour la forme. Que ceux à qui le métier des armes est antipathique à cause de la subordination, pourtant bien relative, qu'il comporte, s'abstiennent donc de critiquer Don Juan soldat et de méconnaître ses qualités civiles. C'est parmi les hommes de guerre que l'histoire nous a montré jusqu'ici les diplomates réputés les plus fins. La profession de Baratine n'a, dans le nouveau Don Juan, rien à voir avec le militarisme. Le militarisme n'est d'ailleurs nullement, ainsi que le proclament quelques socialistes de mauvaise foi, un instinct inhérent à la qualité de

PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN Xl^V

chef; cest un état d'esprit exceptionnel, résultant chez certains officiers soit de leur médiocrité intrinsèque, soit de leur paresse. On en doit dire autant de cette autre plaie spéciale qui s'appelle le fonctionnarisme. Le métier militaire, au surplus, ne sait avoir que deux faces. Il est ou très vulgaire ou sublime. Un général a les talents supérieurs d'un lieutenant de Napoléon ou l'épaisse bêtise d'un Cartier de Chalmot, le divisionnaire de Sous rOrme du Mail, d'Anatole France. Libre aux humoristes de ridiculiser quelques exceptionnelles badernes du temps de paix. Je préjère, quant à moi romancier moraliste, ne pas montrer de soldat sérieusement apte à la guerre, autrement que paré de tous les dons héroïques qui, mieux que le génie des hommes d'État, tressèrent, de Charles-Martel à Bonaparte, la couronne d'immortalité que les derniers habitants du globe apercevront encore au-dessus de l'image d'une France disparue, tuée par la bassesse de faux esprits démagogiques ou, plutôt, remontée aux deux d'où, comme Siegfried réveillant la Walkyrie, la valeur incomparable des premiers chefs Francs la fit descendre.

Des critiques d'un autre bord, esprits dévots ou réactionnaires, inféodés à tous les préjugés religieux ou sociaux, jugeront que mon Don Juan est un invraisemblable monstre. J'ai déjà dit qu'il est une entité — inexistante, si l'on veut.

Page 1