PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN LI
ont pas moins donné autrefois des chefs-d'œuvre du plus grand ordre. Qui héritera de ces deux mourants? Une réa^ction s'est déjà manifestée. On lui a même fait les honneurs d'un très vieux nom : le symbolisme. Malheureusement les écrivains symbolistes prétendant, encore plus que leurs aînés, s'affranchir de toute règle et de tout principe, n'ont jusqu'à présent rien produit qui vaille la peine d'être remarqué ! Ils ont eux-mêmes avoué leur impuissance en s' intitulant : Décadents. Le premier chef-d'œuvre du symbolisme est encore attendu.
C'est avec une fervente application à me tenir également éloigné des fanges- du naturalisme et des trop célestes brumes du symbolisme que j'ai entrepris d'écrire. Dieu me garde de prétendre pour cela être un novateur ! Les sujets nouveaux ne sont plus possibles. Depuis que le monde vit, on a eu le temps de les épuiser tous. Je me suis seulement efforcé de rester, avant tout, moimême, sans souci de copier qui que ce soit des anciens, des modernes ou des contemporains.
Je n'ambitionne nullement, après cela, défaire école. Faire école c'est vulgariser, et, par suite, provoquer la revanche de la médiocrité contre la maîtrise, Zola, par exemple, est un génie; c'est entendu. Mais combien de ses élèves déshonorent son genre, comme quelques ultra-romantiques discréditèrent par leur très plate boursouflure le
LU puéface du nouveau don juan
lyrisme sublime de Chateaubriand! Mieux vaut des envieux que des imitateurs. Telle est mxi profession de foi. Et maintenant, que les critiques me permettent d'exposer mon esthétique. Ils n'en sauront ensuite que mieux signaler les défauts.'
En principe, tout ce que j'ai pu être appelé à décrire dans le nouveau Don Juan a pour base l'observation du réel; mais le but auquel je n'ai cessé de tendre, c'est de représenter l'idéal. En chacune de ses parties, et plus spécialement dans la troisième, mon œuvre répond donc bien à la définition du romanesque; elle est la fiction de la réalité même, la vérité dans le mensonge, ou, plutôt, une chose qui donne au moins l'illusion de la vérité par l'élévation du réel jusqu'au rêve. Si ce n'était point un abus que de forger des mots, je m'approprierais celui rfldéo-réalisme pour exprimer que, participant de deux ordres de faits distincts, mon genre idéalise et généralise en même temps la réalité à travers les différents prismes de l'imagination. Quant à l'analyse de sensations que le scalpel des psychologues se plaît à diviser infinitésimalement, quant à l'exhibition de ces documents, dits humains, dont les naturalistes se sont fait un monopole, tout cela est absent de mon œuvre, ou, du moins, y est-ce relégué à V arrière-plan. En même temps que j'ai négligé l'étude de l'adultère et de la jalousie, je me suis abstenu, à peu près pour les mêmes motifs.
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de remplir le roman de ces piètres intrigues à ficelles que certains rhéteurs appellent : de roction. De cette action truquée il en faut peut-être au théâtre, comme le prêcha Voltaire avant M. Sarcey. On en trouve toujours dans les romans-feuilletons ou elle constitue même la plus vilaine négation de Vart. On n'en trouvera pas dans le nouveau Don Juan.
Dans Vhistoire de la littérature, la question d'arts et mieux la question de forme, se pose d'une manière aussi constante que la question sociale en politique. C'est ce que pensait Diderot lorsqu'il écrivit que « la langue est le thermomètre de l'état des esprits chez une nation)). En réalité, il n'y a pas d'art nouveau. L'art est éternel comme la divinité ou la nature dont il émane et dont il est la plus haute, la plus pure manifestation. Les formes du beau changent avec les mœurs; intrinsèquement le beau est immuable.
Seulement l'art, créateur de ces formes du beau.
faisant partie intégrante de Vhumanité a, comme elle, son histoire et ses révolutions, ses époques (Tordre et d'anarchie, ses périodes d'élévation et de décadence. Conventionnellement, cette histoire de Vart se divise en écoles pour rendre plus facile la distinction des genres et celle des tempéraments. Le public, à qui Von parle trop d'écoles, comprend mal cette division. En principe, il n'y a qu'une école, celle du Beau.
Il n'en est pas moins vrai qu'actuellement l'école réaliste, participant des tendances du nivellement social, a inconsciemment poursuivi la médiocratisation de cette suprême aristocratie intellectuelle qu'est Fart. Contre cet abaissement, depuis quelques années, les nouvelles générations d'écrivains appellent une réaction. Certes, le réalisme a eu, issu du romantisme, un cycle magnifique. En France, donnant la main aux derniers des romantiques, Balzac et Stendhal en occupent les sommets. Après Flaubert et les Concourt, l'œuvre puissante d'Emile Zola en est le dernier anneau. Mais, derrière ceux-là, que d'ignominies! C'est au marquis de Sade que se rattachent en ce moment les derniers naturalistes. Le bon goût proteste ; et il est temps d'en re\)enir non à des rêves dans le vide, mais au lumineux idéal que l'homme ne cessera jamais de se faire de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il connaît de tangible et de réel.