‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 21 sur 37 · PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN LV · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN LV

Les œuvres d'idéal, celles au moins qui y tendent par l'image ou par le style — et l'on doit reconnaître que les réalistes eux-mêmes en comptent heureusement plusieurs — sont les seules immortelles, parce que, quelque chemin que prenne la vie, elle tend invariablement à s'affranchir de la matière. Qu'on observe de quel rayonnement resplendissent Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, Gœthe? N'est-ce pa^ en raison de la grandeur de leur idéal que retentira éternelle leur renommée parmi les hommes!

L'erreur des plus récents écrivains naturalistes qui n'ont pas le talent de Zola, est de trop vouloir, par-dessus tout, se faire les peintres du détail. Leur grand souci est de décrire jusqu'aux gestes les plus insignifiants. Ils appliquent là un principe d'art inférieur. — « Le geste ne signifie rien», viennent dire, sur ce, les néo-psychologues, « seule compte F analyse des pensées et des sentiments individuels. » Mais, ceux-là aussi, quand ils ne sont pas doués de la divination d'un Stendhal dans Rouge et Noir ou d'un Tolstoï dans Anna Karénine, tombent dans de pires égarements que les naturalistes. Ils analysent bien, ils ont d'admirables déductions, ils intéressent, mais ils n'émeuvent ni ne charment. Ils n'ont pas comme J.-J. Rousseau et Balzac, leurs premiers grand-maîtres, ce don vraiment génial de faire précipiter sur un mot, sur un point d'interroga-

tion, les battements du cœur de quiconque les lit; ils ont à peine conscience des sensations universelles de r humanité qu'ils étudient à froid, sans Vagiter, la pénétrer, la retourner comme une terre dont on attend la moisson féconde. Et c'est alors au symbolisme seul quil semble réservé de relever la tradition deVart ? Nouvelle déception! Par ses exagérations, son obscurité, son défaut de concept concret, l'idéalisme des symbolistes actuels, dont il est à peine possible de trouver le chef d'école en feu Mallarmé, conduit les Lettres au néant. Appliqué sans raisonnement à des sujets non définis, leur néo-lyrisme frise parfois le ridicule. En général, tous ces derniers venus ont des aspirations, mais ils manquent d'imagination et de souffle. Ce sont des esprits mous, qui n'admettent pas suffisamment la nécessité de l'effort et qui, au lieu de faire de leurs rêves des œuvres, les diluent en de vaines parlottes dans les bureaux de petites revues. Ainsi le symbolisme est-il encore retenu dans ses langes? Il n'en faut pas moins juger que ceux qui le pratiquèrent, même dans les formes nuageuses d'un mysticisme grossier, ont été des précurseurs, et qu'ils ont marqué par leurs excès même la transition de la fin du naturalisme à l'idéalisme renaissant. Quelques-uns — dont l'admirable Jules Laforgue — produisirent des fruits hâtifs en même temps que leurs fleurs. C'est à ceux dont le

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