PREFACE DU NOUVEAU DON JUAN LVII
talent aura pu mûrir à point pour le début du vingtième siècle qu'il appartient de donner les belles œuvres d'idéal que d'autres, trop précoces ou finis prématurément, ne firent que promettre.
Il est nécessaire pour cela que ces jeunes écrivains s'affranchissent d'abord des influences, concomitantes en chacun d'eux, du naturalisme descriptif et de l'analyse psychologique, qui contrarient également l'essor du vrai lyrisme. Qu'ils se gardent, d'autre part, de réendosser toutes les vieilles loques romantiques, rapiécées sous les noms de pessimisme, de névrose, de désenchantement. Qu'ils croient, au contraire, en la bonté de la vie et qu'ils n'en nient point le progrès, ainsi que fit Concourt en un jour de rancune contre ceux dont il fut incompris. Le progrès humain est une loi inéluctable que Vartisle doit suivre sous peine dépérir de son immobilité. Le mot périr est ici pour l'artiste et non pour l'art, car rien n'est d'une routine plus fausse et plus aveugle que de prédire la fin de l'art. L'art ne périra qu'avec l'humanité. <( Decadet sed non peribiti » comme le confessèrent eux-mêmes les premiers symbolistes, ce qui revient à dire que si le beau est absolu, les formes sensibles sous lesquelles il se montre, déjà diverses pour le même temps, se transforment encore selon le progrès. Cette diversité et cette succession existeront tou-
LVlll PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN
jours, constituant ainsi la suprême synthèse du Beau !
La variété des formes n'exclut pas V obligation, égale pour tous les artistes, d'appliquer certaines règles fondamentales de Vart. Les impuissants seuls nient les règles. Lorsque le génie s'affranchit de celles déjà établies, mais qu'a déformées à la longue un trop servile usage ou la maladresse des imitateurs, c'est pour en créer lui-même de plus neuves et marquer ainsi, de génération en génération, les étapes du progrès artistique. Il n'est pourtant pas d'œuvre géniale oà ne soient observées des règles d'essence immuable, telles que la logique du concept et l'harmonie des proportions. Un écrivain peut avoir beaucoup de finesse, de sensibilité, d'imagination créatrice, il n'est pas un maître si le sentiment des proporlions lui manque. C'est de ce sentiment que provient l'écrasante supériorité de littérateurs tels que Balzac et Zola. Anatole France, par exemple, a un sens artistique certainement plus raffiné que celui de Zola; il a surtout plus de grâce; mais il est moins architecte. Aussi doit-il être classé bien après le chef épique du naturalisme. De même Renan sera-t-il jugé un jour très inférieur à Taine, malgré la suprême élégance de sa langue. En dehors des travaux de philologie, la production littéraire de Renan n'a rien de vaste; ce n'est qu'un chef-d'œuvre de légèreté.