PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN LIX
Bien qu'il soit superflu d'exiger des écrivains en général un autre style que celui que leur suggère leur tempérament, il n'est pa>s absurde de prétendre que l'évolution littéraire actuelle doit, en principe, s'accompagner d'un retour au style éloquent. Le style est à la composition de l'œuvre ce que la peinture est à l'ordonnance du dessin. Un caractère à la fois spécial et commun âpresque tous les écrivains contemporains, c'est l'incapacité dont ils se frappent volontairement, rien que par le choix de leurs sujets, défaire du grand style. Dans l'étude de mœurs telle que persistent à la comprendre étroitement nos derniers réalis^ tes, l'emploi du grand style est impossible; il y serait un contre-sens. Rien n'est si regrettable, car ce qui donne le plus de valeur à une œuvre, de quelque genre qu'elle soit, et ce qui la classe le plus haut, c'est l'éloquence du style, c'est-àdire la vigueur de la pensée sertie dans la pure élévation du mot. Je n'entends point par là qu'il faille en revenir à la naïve emphase de Rousseau ou à la pompe souvent creuse de Chateaubriand. Rien ne serait d'ailleurs plus inharmonique que d'employer le lyrisme de ces maîtres à peindre de petits objets. L'exemple d'une prose vibrante comme celle de Michelet suffit. Il existe une tactique des mots dont l'application produit le plus ou moins d'éloquence du style; c'est de cette tactique qu'il faut s'inspirer. Avoir con-
science du son propre au sens de chaque mot et de l'harmonie qu'en produit la combinaison dans les phrases, c'est posséder vraiment le génie de la langue. Même quand on ne se sent porté qu'à faire du bas réalisme, on doit s'efforcer d'établir par le style l'accord de la description d'une réalité quelconque avec là couleur dont l'imagination, si peu qu'on en ait, la pare toujours. Tôt ou tard les écrivains de l'avenir auront certainement le souci d'ennoblir par l'expression littéraire les plus récentes découvertes de la science et jusqu'aux progrès de la mécanique autant que ceux de la biologie. On ne doit pas d'ailleurs, même en réalisme, abuser de la description car, comme l'a dit Shakespeare : (( Est-il possible de dorer Vorjin ou de blanchir le lys ? »
Une autre condition du relèvement nécessaire de la littérature est que tout en gardant les libertés conquises par le romantisme, les écrivains actuels se nourrissent d'une aussi vaste et aussi forte érudition que celle dont s'enorgueillirent, de tout temps, les classiques. Il y a quelques années, un romancier doué d'un très grand talent pictural mit toute sa fatuité non moins grande à déclarer qu'il n'avait jamais rien lu. L'exemple serait funeste à suivre. Qu'un auteur ne lise pas ses contemporains? Passe. Mais ses prédécesseurs? Il serait fou de prétendre par faux orgueil qu'on n'a rien à apprendre d'eux.