PREFACE DU NOUVEAU DON JUAN LXV
On objectera que ce but a lalere est inutile, que la littérature peint les mœurs, mais ne les façonne pas. C'est vrai pour les auteurs qui suivent la mode. J'accorde aussi que ce nest pas la lecture seule qui suggère le bien ou le mal. L'influence des livres nen existe pas moins. Seulement, cette influence, surtout pour les bons livres, nest jamais immédiate.
Elle ne s'exerce pas dans le temps oà on les publie, mais à la longue, dans la postérité.
Les sociétés ne changent déforme que d'après les modèles qu'en conçoivent d'abord certains précurseurs. Si Diderot revenait, comme il le supposait, ce nest pas seulement une société à l'image de celle qu'en peut fournir le dernier livre paru qu'il trouverait, mais une société telle que la conçurent ses confrères de l'Encyclopédie.
C'est au moins pour répondre à ce desideratum de Diderot : que le livre soit l'expression exacte de l'esprit du temps oà il s'imprime, que j'ai écrit le nouveau Don Juan. C'est ensuite, dans un temps à venir, pour la diffusion initiale d'idées dont l'entier développement ne sera montré que dans la dernière Épopée et dans le Roman de la Question sociale. Nombre de ces opinions d' avant-garde froisseront les âmes bourgeoises et réactionnaires; elles exalteront celles des penseurs qui contemplent sereinement l'indé-
tXVI PRÉFACE DU NOUVEAU DON JUAN
fectibk marche du monde vers l'idéal social.
D'une manière générale, je dédie mon œuvre à la jeunesse pensante que la science du dix-neuvième siècle a formée pour les réparations sociales du vingtième.
C'est pour ceux qui, d'une part, ont eu à cœur de se développer supérieurement par le travail, et qui, de l'autre, ont frémi et vibré au premier contact de leur âme avec d'éternelles passions, qu'a été écrit le premier volume : rÊducation d'un contemporain. Le second, le Roman de r Ambition, jo/aîra davantage aux philosophes et, en même temps, intéressera en secret les esprits que hante l'amour du pouvoir pour le pouvoir. C'est enfin pour les amants de l'art, de la poésie, de l'universelle beauté des choses, pour ceux que l'amour de l'idéal rfiet au-dessus de toute contingence, que j'ai composé le troisième : les Ruines de TAmour.
D'entre ces travailleurs, ces penseurs, ces artistes, ceux-là me comprendront mieux encore qui, pauvres ou isolés, ne possèdent, pour atteindre au bonheur, à la célébrité, à l'indépendance, que des moyens matériels injustement inférieurs à leur intelligence et à leur volonté. Les opulents qui, dès le berceau, ont trouvé une existence à la formule toute faite, banale, sans imprévu, sans lutte et sans souffrances élevées, ne goûteront jamais l'esprit de ce livre. Mais à