‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 29 sur 37 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Burdigala est le port à la fois maritime et fluvial le plus considérable de notre Atlantique sud-ouest. — Ce nom de ville, plus romanesque que romain, peut ne pas figurer dans les cours de géographie; s'il en est fait usage dans ce livre, c'est uniquement pour donner un cadre fictif à certaines réalités de la monographie du nouveau Don Juan. — Au dire des habitants, un tantinet gascons, il n'y a pas plus deux Burdigala qu'il n'y a deux Paris. Il est plus juste de dire que Burdigala représente une moyenne proportionnelle entre une simple capitale de

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province, telle que Toulouse, et Paris, capitale à la fois d'un pays et d'un monde, ou plutôt de tous les mondes. Paris se trouve être ainsi à Burdigala ce que Burdigala elle-même est à Toulouse.

Il serait d'un vif intérêt d'étudier dans son état actuel la vie intime d'un grand centre du genre de Burdigala. Il faut se borner ici à peindre une vue d'ensemble de cette délicieuse ville dont la situation sur les rives d'un grand bras de mer en forme de croissant, appelé la Juronne, lui donne une sensible ressemblance avec Constantinople. Par l'esprit mercantile et cependant très aitiste de ses habitants, par la politesse de leurs mœurs bénignement épicuriennes, Burdigala tient à la fois de la Venise du XV* siècle et des cités hispano-flamandes du xvi". Son nom signifie, dit-on, ville de plaisir : bourg de gala. Si cette éthymologie est fausse en linguistique, la manière dont les Burdigaliens s'amusent la justifie d'autre part amplement. En efiet, tandis que se perd à Paris la tradition du plaisir goûté avec art, à Burdigala se maintient la poésie festivale des âges défunts. Si l'on veut, de nos jours, assister aux fêtes que la société de Paris fut seule à connaître sous la Régence, il faut aller à Burdigala où, dans le quartier fameux qu'on nomme le Pavé du Cloître des Bénédiclins, quelques armateurs,

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héritiers de la fortune des Ango et des Fugger, rééditent en un soir les exploits de magnificence des Beaujon, des Bouret, des Guyot de Morfontaine et autres fermiers généraux de ce bon et tant calomnié xviii' siècle.

Ce qui contribue le plus à donner à Burdigala son heureux caractère de ville aimable, c'est le voisinage de la région célèbre où se produisit vraisemblablement le sommeil impudique du vieux Noé, et qui s'appelle le Rioc. Ni la Provence, ni la riche Bourgogne n'approchent du Rioc, moderne jardin des Hespérides qu'environne la mer, presqu'île enchanteresse couchée tout le long de l'incomparable estuaire de la Juronne, où sur un sol fécond, doucement vallonné, sous un ciel d'un charme infini, au sein d'un climat dont la tiédeur invite au farniente, se confondent en de magnifiques paysages : les prairies d'un vert scintillant, les frondaisons brunes de pins et de chênes, les dunes grisâtres, les étangs bleus, les vignes polychromes et pardessus tout ces horizons aux teintes mauves et orangées, parfois saignantes, dont le pinceau d'un Breughel de Velours ou d'un Claude Lorrain pourrait seul saisir l'expression de rêve, et dont la poésie pleine de langueur ne se retrouve qu'à l'île Bourbon ou aux Antilles. Le Rioc résume à lui seul la rivière de Nice, le Boccage nantais, la Suisse normande et la Touraine;

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mieux que cette dernière, il mériterait d'être appelé le Jardin des Gaules.

Dans l'ancienne Transalpine, Burdigala, sœur aînée de Lutèce, était la plus civilisée des colonies romaines. Un poète d'un talent tout virgilien, et que l'on jugea digne de faire l'éducation d'un empereur, y naquit. Après l'invasion des Francs, la ville excita la convoitise de divers conquérants; et en superbe courtisane qu'elle était, elle se donna tour à tour, elle et sa région, à ces maîtres d'un jour dont la passion la dotait d'une foule de présents et qu'elle grisait de ses faveurs pour les mieux réduire. Le plus glorieux de ses amants fut un prince anglais, à qui la couleur de son armure fit donner un surnom célèbre. Sous Louis XV, Burdigala, définitivement française depuis quatre siècles, eut pour hôte et pour gouverneur le plus illustre des Don Juans de l'ancienne cour, du nom duquel elle baptisa une de ses places. A la fin du xviii* siècle, le sang et les vertus des citoyens romains du temps de la conquête réapparurent dans la pléiade de grands hommes : orateurs et stoïciens, que la noble cité fournit à la Révolution.

Aujourd'hui, tout en ayant conservé son aspect de ville élégante, Burdigala est surtout une ville marchande. Elle constitue l'entrepôt métropolitain de nos colonies de l'Afrique cen-

traie et de T Amérique du Sud. Si commercialement elle peut se comparer à un vaste grenier d'épices, il n'est cependant aucun autre de nos grands ports de commerce qui ait une physionomie aussi particulièrement aristocratique.

Dans ses armes figurent trois croissants d'argent entrelacés sur fond d'ocre et d'azur, qui représentent l'immense courbe de la Juronne, le fleuve sur la rive gauche duquel vit Burdigala, à la fois allongée et repliée suivant le gracieux tracé de la courbe, dans une pose de la plus séduisante mollesse. La vue panoramique de cette demi-lune toute bâtie en quais, d'une largeur énorme, sur un espace de plus de quatre lieues, où les rues viennent s'emboîter comme des rayons au centre d'un cercle, est donc bien celle d'une seconde Corne d'Or.

C'est principalement le long de ces quais que dans le plus pittoresque des tumultes éclate la vie commerciale du port. Entre la Bourse et l'Entrepôt colonial, au débouché de la place Quindécagone, la rivale de la Concorde, en face du détroit des Colonnes Rostrales qui inspira maint chef-d'œuvre au fusain de Lalanne, l'intensité du mouvement est prodigieuse. Sur la rivière formant rade, encombrée de ses bois flottants, de ses remorqueurs, de ses dragues, de ses amarres, entrent et sortent les navires; et tandis qu'au bord des cales en pente douce.

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s'alignent et s'enlèvent à vue d'oeil les fûts de vins précieux et les caisses de denrées exotiques, sur la chaussée principale s'entrecroisent d'innombrables chars roulant, chargeant et déchargeant les cargaisons. Qu'on s'éloigne un moment de ces lieux animés, qu'on fasse quelques pas dans le majestueux quartier du Cloître des Bénédictins, et bientôt le bruit des quais ne se perçoit plus que comme l'écho adouci d'une houle lointaine. Enserrées dans leurs ceintures de balcons aux vieilles dentelles ferronnières, les habitations du Cloître restent silencieuses, comme autant de demeures de la Belle au bois dormant; à l'agitation du port a succédé le calme d'une ville orientale, reposant comme une femme au harem dans le demi-sommeil qui suit les combats d'Eros.

Telle est Burdigala : une reine indolente adorée et servie par d'opulents sujets qui rivalisent de zèle luxueux pour parer leur maîtresse, que la nature fit déjà si belle I

Dans ce quartier du Cloître, qui rappelle encore mieux le Grosvenor-Square de Londres que

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le Parc Monceau parisien, un bal était donné le 1 4 janvier 1896 par les frères Fano, armateurs et banquiers d'origine portugaise, pourvus par la Restauration de l'ordinaire baronnage des financiers. Tout ce que Burdigala compte d'aristocçaties de nom, de rang et de fortune, s'était rué ce jour-là vers les salons de Plutus; et afin de contenter cette exigeante multitude de clients et d'amis, les barons Guthbert et Olympe Fano, pour le crédit desquels cette fête était la plus puissante des réclames, avaient fait royalement les choses. Quiconque passe à Burdigala ne manque pas, en traversant la rue des Lettres Persanes^ de s'arrêter devant l'hôtel des Fano, joyau d'architecture dû au génie du marquis de T..., l'intendant général qui, au siècle dernier, fut à la fois le Mansard et le Haussmann de la vieille cité marine.

Le soir du bal, la façade de l'hôtel disparaissait sous les feux de myriades de girandoles électriques, disposées de manière à dessiner entre deux ancres, au-dessus d'un F gigantesque, l'écusson de la baronnie des Fano : une pie sur champ de gueules volant au-dessus d'un sac d'écus. Des deux portes cochères jumelles s'apercevait, en contre-bas d'un vestibule toscan orné de statues antiques, un grand jardin transformé en serre couverte et illuminé comme une salle de spectacle. Au centre s'élevait,

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reproduite au tiers de sa grandeur d'après un dessin de Visconti, la Fontaine des Trois Grâces, de laquelle jaillissaient, pour se répandre dans des bassins argentés, plusieurs sources aux flots colorés par l'irradiation d'électrophores souterrains. Sur le sol du jardin, inégal comme un fond de vallée et rempli de bouquets d'arbustes, de lianes, de plantes équatoriales enchevêtrées dans le plus beau désordre artistique, se dissimulaient, sous un tissu ingénieusement agencé de tapis fauves et de mousses semées de camélias, un grand nombre de sièges disposés en gradins comme pour une représentation théâtrale; dans le fond de ce sous-bois artificiel, était construite, entre deux troncs de magnolias formant portique, une scène précédée d'un fossé où pouvait se placer un orchestre. Des deux côtés du vestibule on montait à l'étage supérieur par deux larges escaliers en mosaïque, à balustrades doubles et à triples paliers de marbre blanc qui, opposés symétriquement l'un à l'autre, joignaient leur dernière marche aux' extrémités d'une galerie à colonnes de porphyre rouge, formant d'un côté une terrasse à arceaux ouverte sur le jardin, et longeant de l'autre une enfilade de salons d'une richesse et d'un faste à rendre jaloux les Babyloniens d'antan.

Un moment avant que se produise l'incident qui ouvre la suprême phase de la vie passion-

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nelle du Don Juan moderne, ces salons regorgent de monde et la maison des Fano est pleine des rumeurs d'une foule qui se livre au plaisir. Tandis qu'au rez-de-chaussée le jardin encore désert abrite derrière ses bosquets les confidences de quelques rares couples, en haut la fête bat son plein. Les premières mesures de la valse lente de Coppelia ont mis en branle un essaim de jeunes hommes qui enlacent leurs danseuses d'abord mollement, puis plus étroitement à mesure que grandit l'ivresse versée par les violons, invisibles comme à Bayreuth. Çà et là des groupes se forment où l'on discute la beauté des femmes, où l'on se chuchote le secret des derniers adultères soupçonnés. Apparaissant successivement à toutes les embrasures de portes, l'aîné des Fano, le baron Olympe dont l'œil réjoui s'arrête complaisamment sur chaque groupe, accompagne le mouvement des valseurs d'un balancement régulier de sa grosse tête grisonnante; le prince de l'escompte en oublie le cours du change sur Hambourg dont veut fort intempestivement l'entretenir un confrère.

Tout à coup, dans cette rutilance, un flottement extraordinaire se produit qui rompt le rythme de la danse ; les groupes se dispersent ; quelqu'un dit un nom qui, aussitôt, vole de bouche en bouche ; la musique se tait et tout le

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monde se précipite vers la galerie où un tonnerre d'acclamations salue l'apparition, en haut de l'escalier de gauche, d'une femme, d'une jeune fille plutôt, dont la beauté irradiante, incomparable suffit à justifier une ovation qui semblerait autrement ne devoir être réservée qu'aux reines.

C'était une reine, en effet, mais reine de théâtre qui, au bras du plus jeune des Fano, le baron Cuthbert, faisait son entrée dans le bal et s'avançait nonchalamment, déesse souriante au milieu des vivats, dans l'orbe de lumière que formait autour de son front le scintillement d'un diadème de pierreries surmontant le nimbe éclatant de sa chevelure d'or en fusion. Lorsque cette créature d'exception, franchissant avec lenteur le flot d'hommes qui se pressaient sous ses pas put enfin pénétrer dans le plus grand des salons, elle s'arrêta, on la fit asseoir, et Cuthbert Fano, dont l'habituelle froideur avait fait place à une singuUère intempérance d'enthousiasme, commença l'interminable cérémonie des présentations.

Au commencement de l'automne de 1896, les d.ébuts à Vienne, dans la Tétralogie des Niebelangen, d'une cantatrice à peine âgée de vingt ans avaient frappé l'Europe artiste comme d'un coup de foudre. De mémoire de dilettante on n'avait entendu, semblait-iJ, de soprano drama-

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tique comparable à celui de Bianca Girgenli qui laissait loin derrière elle la Catalani, la Malibran, M"' Falcon, la Sontag, la Pasta et M"' Schrœder-Devrient. Aussitôt impressarii et grands compositeurs, adeptes ou détracteurs de Richard Wagner, s'étaient disputés la gloire de faire consacrer en France le talent de la jeune artiste dont la réputation de beauté exceptionnelle, propagée par le portrait qu'en venait d'exposer un grand peintre, faisait présentement le tour du monde. Dès son arrivée à Paris, la Girgenti avait pendant un mois excité jusqu'au délire l'enthousiasme des mélomanes qui avaient couru l'entendre soit à l'Opéra, soit aux grands concerts, aussi bien dans le vieux répertoire de Mozart, Gluck, Rossini, Donizetti, Gimarosa, Halévy et Meyerbeer, que dans les œuvres neuves de Berlioz, César Franck, Reyer, Saint-Saëns, Bizet, Lalo, Vincent d'Indy et Charpentier, les seuls maîtres qu'avec Wagner Ja cantatrice jugeât dignes d'être interprétés par son genre de voix. La première fois qu'elle avait tenu dans Sigardle rôle de la Walkyrie, la représentation avait duré jusqu'à deux heures du matin. Sans égards pour la fatigue possible de la chanteuse dont l'organe n'avait pas fléchi une seconde, le public, fou d'émotion, avait bissé tous les morceaux et fait reprendre trois fois la cantilène du quatrième

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acte. Devant cette révélation d'un tel génie de Tart du chant, la ville de Burdigala qui a toujours eu le privilège d'attirer chez elle les plus grands artistes, avait été la première de toute la province à engager à son théâtre pour quelques soirs l'étoile qui, plus radieuse que toutes ses aînées, venait d'apparaître au firmament musical. Mais devançant les démarches de l'imprésario burdigaUen, dont ils étaient de fondation les principaux commanditaires, les frères Fano n'avaient point eu de cesse qu'ils n 'eussent réussi à établir entre Paris et leur palais un pont d'or où faire passer la Girgenti, pour donner à leurs invités du 1 4 janvier la primeur d'une audition et leur causer la surprise qu'on vient de voir. Tandis que cette élite de Burdigaliens s'empressaient d'apporter aux pieds de la cantatrice le tribut de leurs flatteries les moins gasconnes, il était un invité des Fano que n'avait point distrait l'entrée sensationnelle de Bianca et qui seul, pendant que tout le monde avait afflué vers la galerie, était resté immobile à la place qu'il occupait debout dans l'encadrement d'une fausse porte. Venu au bal une demi-heure avant la Girgenti, conduit par le baron Olympe qui, depuis l'escalier jusqu'au milieu des salons, s'était tenu plié en deux devant lui, ce personnage, indéfinissable au premier abord mais évidemment étranger à Burdigala, avait révo-

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lu tienne sans bruit la réunion des gens déjà présents à la fête. Comme on ne dansait pas au moment de son entrée, toutes les femmes avaient, à Tinsu les unes des autres, suivi du regard la démarche de cet être comme la trace d'un point lumineux à travers les ombres de leurs rêves. Lui qui semblait ne connaître personne avait d'abord lentement parcouru le bal comme s'il s'y fût trouvé seul; puis, soit par lassitude, soit que sa curiosité eût été vite épuisée, il avait pris le parti de s'isoler dans un coin . Pour les hommes il y avait dans sa physionomie quelque chose de saisissant qui arrêtait les moins attentifs et les forçait à une jalouse admiration. Quant aux femmes, en apercevant ce grand jeune homme au visage méditatif en qui s'incarnait l'idéal de la beauté humaine, elles se sentaiant traversées jusqu'à l'âme d'involontaires frissons. Était-ce de la sympathie, de la curiosité, de la crainte, qu'elles éprouvaient ainsi comme par l'effet d'une commotion magnétique? Elles auraient eu de la peine à le démêler sur-le-champ ; mais l'instant d'après elles s'apercevaient qu'elles s'étaient prises à l'éternel appât de la vraie beauté physique, de celle qui ne relève d'aucune convention et que rehausse le rayonnement de la beauté morale à travers les traits du visage et jusque dans les lignes les plus fugitives de tout le corps. Ici ce rayonne-

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ment avait quelque chose de surnaturel ; il s'en dégageait une poésie intense, subjugante.

Au sein de celte société massivement luxueusede la grande ville de province, à côté de ces marchands, un tel être d'ordre presque fantastique faisait tache. En cette fin sceptique d'un siècle de matière où le triomphe des doctrines positives semble avoir pour jamais relégué au désert ou dans les maisons de fous l'idéal, la sensibilité, le mysticisme, il apparaissait là, image sublime de l'âme humaine d'un temps disparu ou mieux d'un temps à venir. Il n'était ni Hamlet, ni Faust, ni Manfred, mais la vie donnée par les poêles à ces créalions immortelles se retrouvait dans la sienne, car il était un Don Juan en qui se fondaient les types les plus fameux de l'espèce, depuis le légendaire grand d'Espagne, époux de Dona Elvire, et le grand seigneur de Molière jusqu'aux héros de Byron et de Richardson ; et sur le seuil des temps nouveaux résumant l'art et la science amoureuse de tous ses prédécesseurs, il en exerçait en véritable souverain le pouvoir occulte.

Quelle plus séduisante figure eût pu vouloir chez un amant la plus capricieuse imagination d'une amoureuse ou le désir le plus haut d'une ambitieuse? Son teint éblouissant que faisaient ressortir des cheveux d'ébène, aux tons de moire ondée et chatoyante, accusait la double arislo-

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cratie de son organisme et de sa race. De ses yeux d'un bleu fixe et pénétrant — le bleu napoléonien — aux longs cils frangés et veloutés comme ceux des fauves, s'échappait un regard longtemps indéchiffrable pour l'observateur, tant l'expression en était rapidement changeante. Un monde de passions était renfermé dans ces yeux tour à tour mornes ou perçants, flamboyants ou froids, durs ou remplis d'une douceur inexprimable et qui voyaient tout, s'arrêtaient sur tout, avec des nuances de vue intentionnelle dont l'effet eut rendu quinauds les plus puissants hypnotiseurs. Le nez, le menton et la bouche ornée d'une ombre de duvet étaient trois modèles d'art grec que la nature pour les créer si purs avait dû emprunter à V Apollon au cygne. Mais ce Don Juan n'avait pas qu'une beauté sans égale; sur son front marqué au sceau du génie se lisait l'ambilion qui devait prévaloir sur ses instincts d'amour. Il semblait même qu'il y eut en lui du précurseur. Que serait-il? On ne pouvait le dire encore. Mais, certes, un homme déjà surprenant par son aspect seul ne pouvait que devenir quelque chose de grand. Quelle femme ne l'eût aimé? Il possédait de quoi flatter l'orgueil des reines. Enfin, pour achever de l'apprécier, il fallait l'entendre. Dès les premiers mots, il bouleversait un cœur d'abord attiré par ses

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yeux et en achevait la conquête. Sa voix qui selon les circonstances et les personnes se pliait à d'infinitésimales nuances de ton, résonnait, charmeuse, avec une éloquence vive à laquelle rien ne résistait, tour à tour douce, suppliante, impérieuse, froide ou passionnée comme le regard. Pour une femme, le voir c'était commencer a l'aimer; l'entendre, c'était tomber dans ses bras, devenir son bien, sa chose, son esclave, l'idolâtrer à jamais avec l'emportement de la jalousie née du désir de garder pour soi seule un tel trésor, digne en tous points de l'exclusivisme de l'amour inspiré.

Pour achever de définir sommairement le personnage, il reste à indiquer son état social, car dans nos mœurs prétendues libérales, la question : a Qui est-il et que fait-il .^^ » se pose avec plus de sévérité et d'indiscrétion que jamais à l'égard de tout nouveau venu dans n'importe quel monde. Son extérieur n'avait rien de mystérieux; sur sa personne même se voyaient les insignes d'une profession devenue banale depuis que se sont faites rares les occasions d'héroïsme. C'était un simple lieutenant de cavalerie. Mais combien impressionnait l'attitude du Don Juan royal que cachait sa modeste tenue d'officier subalterne et qui, indifférent au plaisir dont il se trouvait environné, semblait ourdir dans le silence de son cœur la

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trame ébauchée de sa dernière passion I 11 portait avec une rare élégance Tuniforme sombre des dragons, quia un prestige indéniable quand il n'est pas, ainsi que cela arrive trop souvent, la livrée d'une morgue imbécile. Légèrement penché de côté dans une pose d'abandon qui aurait pu paraître étudiée, tant elle avait de grâce, et qui était en réalité toute naturelle, son buste adossé à un relief de boiserie se dessinait souple sous la coupe ajustée de la tunique, tandis que son pantalon rouge à large bande noire et à double cassure longitudinale, tombant sans plis sur la tige d'éperons minuscules, faisait valoir une jambe irréprochablement droite, et fine sans maigreur.

Ce militaire tout moderne à physionomie de philosophe et de dieu antique, répondait en français au nom et au titre slaves de Le Gow, prince Baratine. Depuis huit jours à peine il avait quitté la garnison de Paris pour celle de Burdigala où il venait remplir les fonctions d'officier d'ordonnance auprès du général commandant le corps d'armée de la région. Mais c'était moins en cette qualité que pour des raisons spéciales qui seront dites ailleurs, que les Fano l'avaient invité à leur bal où, pour la première fois de sa vie, il se trouvait en contact avec le plus large et le plus policé des milieux de la province.

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Dès que se fut calmée Tagitation produite par la venue de Bianca Girgenti, la fête reprit son cours. Aux appels de l'orchestre continuant au passage des pizzicati la valse lente de Coppelia, la danse s'étendit de nouveau partout. Toujours immobile, Toifficier de dragons regardait. Le front appuyé dans sa main droite, il savourait la mélodie légère du doux charmeur que fut Delibes, étonné d'en entendre l'exécution aussi parfaite qu'à l'Opéra. A travers les ondulations capricieuses dont les temps de la valse multipHaient en tous sens le courant plein de grâce comme les lacis d'un labyrinthe imaginaire, les corps des jeunes filles lui apparaissaient frémissants dans cette ronde ardente, si proche des voluptés honnies ; et sachant mieux qu'aucun autre homme en quel gouffre de sensations paradisiaques la valse, invention de Satan, fait sombrer la faible cervelle des femmes, il scrutait avec délices sous leurs paupières baissées l'émotion de leurs pensées à l'idéal ou leur abandon à l'éveil des sens. Suivant d'inslinct la tradition donjuanesque, il faisait avec une expérience consommée un rapide triage des beautés qui se détachaient de la masse, et en tirait l'horoscope passionnel avec une infaillibilité de seconde vue qui eût effrayé les femmes qui en étaient l'objet si elles avaient pu lire elles-mêmes dans leur avenir ce que

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pressentait leur juge. Ici, c'était une brune blanche au teint mat, au profil d'impératrice, beauté classique de burdigalienne dont les yeux vifs et profonds éclairaient le visage comme deux flambeaux dans le noir velouté des nuits ; elle dansait avec un adolescent mince et blond, à figure efféminée : (( Le divorce est écrit dans sa vie, » pensait Don Juan. « Elle flirte avec un fiancé qu'elle aime et qui la trompe. » Là, une blonde rose aux yeux pervenche, cheveux cendrés et sourire candide, faux miroir d'une âme qui ne Tétait pas, laissait sa gorge de nymphe aux tons de lait se blottir contre l'épaule d'un homme de cinquante ans : a Fille d'Eve aujourd'hui... demain, fille de Lesbos! » dictait l'oracle du prince. Plus loin, une autre blonde aux cheveux fauves, crépelés, au teint d'ambre, aux yeux d'or et de feu, avec un menton gras terminant un profil bourbonnien, des lèvres rouges d'un arc voluptueux appelant le baiser, balançait dans la splendeur de hanches calhpyges supportant une taille ronde comme un cerceau, un buste de proportions irréprochables : <( Voici la Phryné future qui comptera autant d'amants qu'elle a de fossettes noyées dans le duvet de son derme, » déclarait Baratine ; puis se parlant à lui-même : (( Où est la jeune fille absolument pure quand elle n'est pas laide .»* » se demandait-il, « elle n'existe pas

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plus ici qu'à Paris ; » et tandis que recommençait le tendre murmure des pizzicati dans l'harmonie desquels s'assoupissaient tous les autres bruits du bal, Don Juan continuait à pénétrer le secret des masques féminins dont l'attrait aveugle d'ordinaire l'entendement de la plupart des hommes. En passant près de lui, attirées par l'action d'un aimant, quelques danseuses tournaient la tête et la penchaient aussitôt sur le bras de leurs cavaliers, comme des plantes frêles fléchissant leurs tiges au contact d'un souffle orageux. Combien de vierges durent ainsi emporter dans leur cœur à jamais troublé l'image de ce jeune homme dont le regard à rayon X évaluant leurs formes avec une précision d'anthropométrie et fouillant leur être avec un pouvoir de démon, les faisait tressaillir une fois, assez pour allumer dans leur sein des désirs dévorants : sensations mystérieuses, voix confuses du premier ouragan que déchaîne l'amour ! Et combien de femmes aussi devinrent pour toujours infidèles à leurs amants pour avoir remarqué à ce bal celui dont elles ne pouvaient, mais dont elles auraient voulu toutes être aimées I

Le Gow s'absorbait de plus en plus dans cette observation, lorsqu'une main venant se poser derrière son épaule lui fit tourner la tête , et il aper* çut la grosse figure épanouie du baron Olympe.

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(( Vous ne dansez pas, interrogea familièrement le banquier.

— Excusez-moi? répondit mollement l'offîcier; je me sens bien fatigué ce soir; votre fête m'éblouit plus que je ne saurais le dire ; aussi vais-je prendre congé. . .

— Vous en aller? jamais! interrompit vivement le baron ; je vous ferais coucher ici plutôt ; j*ai annoncé à toute la ville la présence du prince Baratine à mon bal ; il faut que je vous mette en rapport avec les quelques personnes que vous fréquenterez chez moi tant que durera votre exil à Burdigala. De grâce, ne partez pas encore ? Seriez-vous donc blasé au point de ne pas vous laisser retenir par le clou du programme ?

— Quel programme?

— ^^Mais celui de la fête. Vous ne l'avez pas lu, ou plutôt on ne vous Fa pas donné ? Tenez ! » Et tirant de son habit une double feuille de japon impérial encadrée d'ivoire, le baron la remit au prince qui la parcourut attentivement. <( Le frontispice est de Jean Béraud, poursuivit Fano ; et j'ai choisi chez Bac, parmi ses dessins inédits, ces trois joUes scènes de flirt dont l'esprit de Donnay a fourni la légende.

— C'est sans doute le numéro de Bianca Girgenti que vous appelez le clou? » dit Le Gow, sans détacher les yeux de ce qu'il lisait. (( Qu'il soit fait selon votre désir, je reste.

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— Ahl j'étais certain que ce nom vous dirait quelque chose. Vous allez pendant une heure vous retrouver à TOpéra.

— Avec d'autant plus de plaisir que je n'ai jamais vu ni entendu la Girgenti.

— Quoi I fit le baron Olympe extrêmement surpris ; vous arrivez de Paris et vous ne connaissez point Bianca» la divine, l'unique Bianca dont le portrait qui court en photogravures jusqu'à nos rues de Burdigala, est la conception d'art la plus remarquable qu'ait jamais réalisé le génie de la peinture moderne?

— Il y a six mois que je vis loin du monde, repartit gravement le prince. Jusqu'à ces joursci, j'ai porté le deuil, et au lieu de rester à Paris, je suis allé promener ma tristesse hors de France.

— Pardonnez mon indiscrétion? dit Fano, j'ai péché par ignorance. Mais que la vie reprenne pour vous son rire et sa joie puisque vous avez accepté mon invitation. Je serai on ne peut plus heureux que ce soit précisément dans ma maison que le goût du monde vous revienne.

— J'en suis au moins vivement tenté, répondit le prince, car, d'honneur, elles sont toutes jolies les femmes de Burdigala, un peu brunes cependant; mais, il n'y a que les brunes de vertueuses.

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— Pshaw! Ici leurs maris ont beaucoup d'esprit.

— Vrai?

— Oui. A Burdigala, business...

— Comme chez les Anglais I acheva Le Gow en riant de bon cœur. Merci du renseignement, l'en ferai profiter mes camarades de garnison.

— Et vous ?

— Ohl pour moi, Burdigala sera une Thébaïde.

— Tant pisi les blondes le regretteront.

— Mauvais flatteur! Voilà votre programme.

Mes compliments. Il est digne d'un Médicis.

— Vous trouvez? A mon tour d'être flatté, mais plus aimablement que par votre ganache de général qui en regardant les roses qui enguirlandent l'escalier a prétendu que ma maison ressemblait au palais d'Héliogabale.

— Et vous avez pris cela en mauvaise part ?

Ce n'est pas une bête le général, il a dit juste. Pour notre époque, votre faste vaut celui des empereurs romains qui comprirent le mieux l'existence, en exploitant une humanité qu'ils méprisaient, ce pourquoi on les qualifia tyrans comme on appelle forbans les potentats de la finance qui les ont remplacés.

— C'est qu'il n'a pas employé le mot palais, le général; il a dit...

— Chut ! je vous fais grâce de son mot, je le

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connais, il est dans Zola. » Et comme le banquier demeurait interloqué :

(( A quelle heure est le spectacle? demanda Le Gow.

— Dans dix minutes, on descend au jardin.

Ahl j'oubliais, ajouta Fano. Désirez-vous, en attendant, que je vous mène auprès de la Girgenti. Elle ne doit entrer en scène qu'à minuit.

— Est-elle blonde? interrogea Le Gow.

— Oh ! comme un lever d'aurore I

— Eh bieni j'en jugerai de ma place tout à l'heure. Avant, j'ai à me faire présenter à d'autres. Annoncez-moi simplement à la prima donna. Je ne veux pas lui adresser de félicitations banales avant d'avoir apprécié son talent.

— Ho? vous n'oserez plus l'approcher alors?

elle vous paraîtra une créature superterrestre, d'autant qu'elle est pure et altière comme une cime de la Jangfrau.

— Celle dont Manfred a réussi l'ascension?

— Ne raillez pas ; le cœur de la Girgenti est imprenable.

— Bah I elle est femme, cela suffit. Le diable en aura raison, à moins qu'elle ne soit tout à fait telle que M""» Récamier. » Et comme le baron Fano laissait voir qu'il ne comprenait qu'imparfaitement cette comparaison abominablement peu chaste, le prince se pencha à son oreille...

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(( Immarcessible, dites-vous? fit le banquier.

— Oui, comme la couronne des anges.

— Ce mot-là n'est pas dans mon dictionnaire, c'est la première fois que je l'entends.

— Il n'est pas applicable aux choses de la finance.

— D'accord ; mais je vous assure qu'il l'est à la vertu de Bianca. D'ailleurs, comment pourrait-on seulement lenter de la séduire ? Son père ne la quitte pas.

— Ahl elle a un père vivant, cette vierge miraculeuse .►^ Eh bien! la comédie de la Fille mal gardée se jouera tôt ou tard pour elle, sans que Bartholo ni aucun autre cerbère, voit le bout du nez de l'amoureux.

— Quand vous aurez vu la figure dantesque du bonhomme, vous en rirez moins, dit Fano.

Vous ne sauriez imaginer de quelle effroyable jalousie se complique l'idolâtrie du père pour sa fille? Il est pire qu'un avare, possesseur d'un joyau qui vaudrait des mondes. Mais il faudrait être Stendhal pour vous peindre convenablement ce monstre?

— Girgenti est italien ? » s'exclama Le Gow sous le coup d'une impression bizarre, éveillée sans qu'il pût tout de suite définir pourquoi.

Un remous subit des danseurs qui finissaient la valse, suivi d'un grand brouhaha, interrom-

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pil leur conversation. L'heure du spectacle venait de sonner.

(( Il faut que je vous quitte, dit Fano rapidement ; le concert commence et c'est moi qui en dirige Tordre. A tout à Theure! Je vous montrerai le portrait de Bianca, » cria-t-il déjà loin, tandis que son interlocuteur pensant nerveusement à ce singulier Girgenti était, en sens inverse, entraîné par la foule qui se poussait avidement vers r escalier.

(( Par quoi commence-t-on ? » demanda, non loin de l'endroit où s'était placé Legow, un éphèbe à mine espiègle, en s'adressant à un camarade plus âgé. « Je n'ai pas pu trouver d'exemplaire du programme. Ma parole! on s'est jeté dessus comme sur des incunables. Tu en as un, toi, mets-moi au courant.

— Un fragment des Béatitudes, de César Franck, ouvre la série, dit le voisin.

— Pourquoi pas la messe en ut, de Beethoven, fit l'autre. Ces Fano sont fous, avec leur musique. Après?

— L'ouverture du Vaisseau-Fantôme.

— Brr ! . . . Décidément, j'ai le temps de dormir, bonsoir! Je ne m'éveillerai qu'à la voix de la Girgenti. Au fait, que chante-t-elleP

— La romance de Didon, la mortd'Ophélie, la prière d'Elisabeth, Sigurd et le plus beau des airs à*Alceste :

Je t'aimerai jusqu'au trépas.

Jusque dans la nuit éternelle !

Ah I l'incomparable sirène 1 Je l'ai récemment entendue à Paris ; son souvenir me bouleverse encore. Tu vas en juger; elle t'arrachera des hurlements d'admiration.

— C'est ce qui m'est arrivé tantôt en la voyant. Il n'est pas possible d'exprimer comment elle est belle. As-tu vu son portrait, qu'Olympe Fano s'est procuré on ne sait comment?

— Il Ta volé sans doute I Non, je ne l'ai pas vu; on m'en a parlé. Une merveille, n'est-ce pas?

— Pfut. .. » fit le jeune gascon avec un geste d'expert de la plus suffisante omniscience. (( Le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, cher I Enfoncés le vieux Léonard et sa Joconde ! La physionomie de Mona Lisa est certes moins énigmatique que celle de la Girgenti. » Le reste de la phrase se perdit dans l'éclat soudain du début de Yllosan-

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nah des Béatitudes y dont rharmonie transforma le jardin en séjour des Dieux.

« C'est singulier, murmura Le Gow qui distraitement avait écouté l'aparté de ses voisins/ Voici la troisième fois ce soir que j'entends nommer ce portrait de la Girgenti, que tout le monde doit connaître, sauf moi. Il ne peut pourtant pas être plus beau que celui de mon inconnue?... » Et ce disant, l'officier regarda furtivement sous les tresses de ses aiguillettes un petit cadre de mosaïque dorée qui renfermait une exquise miniature de femme :

(( mon cher talisman I dit-il, voila bien des jours que je te porte sur mon cœur I »

Pour se garer des indiscrets, le jeune homme se coula de sa place le long du mur du jardin, jusque sous un dôme étroit de clématites et de volubilis où ne pénétrait presque pas la lumière; et là, isolé comme dans le bal, il s'assit pour mieux écouter le sublime oratorio du divin Franck, tout en contemplant le portrait, qui paraissait tenir dans sa vie présente une grande place.

Au cours de son voyage à l'étranger, décidé après son deuil ainsi qu'il venait de le dire au baron Fano, le prince Baratine, visitant à Venise l'exposition internationale des Beaux- Arts, était tombé en arrêt devant un tableau qu'illuminait l'effet de ses propres couleurs et qui représen-

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tait, dans une pause analogue à celle de la Laura de Dianti du Titien, une jeune fille debout, vue à mi-corps, tenant entre ses mains une natte de sa chevelure, et souriant imperceptiblement à rimage que lui renvoyait un miroir. Bien qu'il eût à ce moment F âme remplie du souvenir d'une morte, Le Gow avait été fasciné sur-lechamp autant par la facture inimitablement originale de l'artiste que par le caractère de beauté transcendante du sujet. Sans contours définis, fondus par, un procédé inexplicable dans une pâte où entrait comme du soleil, les traits du visage accusaient, surtout par le regard et l'ineffable mouvement des lèvres, tous les mystères possibles de la pensée féminine. Frissonnant dans la lumière, la chair des épaules était d'un relief vivant, et sous un épiderme velouté la suave rondeur des bras s'animait de la transparence du sang bleu, tandis que l'air ambiant se jouait tout autour des mains d'une perfection de lignes inouïe. Les yeux aux pupilles dorées sur un fond de prunelles noires ressemblaient à deux étoiles s'allumant dans le bleu royal d'un crépuscule d'été. Sur le front d'une pureté idéale, le peintre avait fait resplendir la triple couronne de la jeunesse, de l'intelligence et de la beauté souveraine. Gonflée en ondes autour des tempes et s'épandant à profusion sur un col, un buste et des hanches d'un tour superbe,

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la chevelure se détachait de Tombre de la toile comme un faisceau de rayons solaires traversant une chambre obscure. Demi-nue, offrant la chaude carnation particulière aux blondes de rita]ie méridionale, la gorge comme un beau fruit mûr qui crève son enveloppe, émergeait d'une ceinture de velours cerise plissée à la . taille ; le reste du vêtement était foncé. Ce chefd'œuvre apparaissait aussi bien le résultat d'un labeur opiniâtre et des plus patientes recherches que le jet impétueux d'une de ces inspirations surnaturelles qui, d'un coup d'aile, transportent l'artiste en plein infini. On ne pouvait, dans tous les cas, imaginer de figure d'une expression plus troublante : c'était celle du sphinx dans le calme de sa puissance encore inexercée. Pour la rendre, le peintre avait certainement usé de ressources encore ignorées dans son art ; travaillant à la lueur de son génie, il avait dû déverser là, par les artères de son cerveau, l'effervescence torrentielle de quelque passion prodigieuse, et guetter chaque éclair de son rêve incandescent pour pouvoir en fixer le schéma sur la toile.

« Si l'original existe I » avait aussitôt pensé Le Gow extasié, devant cette fougue de coloris superposé à ce prestigieux dessin dont ne saillait aucun linéament, (( l'artiste l'adore .^^ » — Et peu à peu, tandis qu'il regardait, il sentit

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qu'en son être s'atténuait pour la première fois, sous l'enchantement de cette contemplation, l'affliction jusque-là si entière de son deuil. En vain voulut-il se donner une mauvaise raison de cet inéluctable recommencement des choses ; bientôt une pensée folle, mais précise, traversa la flamme renaissante de son imagination ; en même temps, il eut la sensation douloureusement aiguë du néant de cette pensée. <( Serais-je épris d'une image qui doit n'être que l'interprétation, et non la copie, de la réalité?)) se demanda-t-il avec une inquiétude qui confirmait déjà son singulier penchant; et la tentation, d'abord confuse, d'un désir dont il cherchait à repousser l'extravagance le gagnant irrésistiblement, le prince s'interrogea encore et reconnut qu'en son âme envahie le sentiment nouveau comblait l'abîme du passé avec une rapidité sacrilège.

(( Fuyons I cria-t-il, j'oublierai. )) Mais auparavant il eut envie de reporter son regard sur la toile, et dès lors il ne put faire un pas ; les yeux du second visage de la jeune fille, ceux que réfléchissait le miroir, étaient fixés sur lui, défi du sphinx posant l'énigme. Provoqué à ce point, Don Juan l'accepta, tandis que feuilletant fébrilement le catalogue pour en avoir le premier mot, il éprouvait une commotion nouvelle en lisant, en face du chiffre correspondant

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au numéro du cadre : Jania, — Por Irait par Michel Carminé, Villa des Marbres, Ile de Zante.

On était à la fin de novembre et le congé de Tofficier expirait le i" janvier suivant. Le Gow devait, à cette date, avoir repris à Burdigala son service interrompu à Paris depuis le mois de mai. — (( J'ai le temps de la chercher, )) se dit-il ; et deux jours après, débarqué d'un steamboat de Trieste au port ionien de Zakyntho, le prince se dirigeait vers la Villa des Marbres indiquée comme résidence actuelle du célèbre Carminé, le grand peintre italien que ses confrères ès-arts avaient, en tous pays, proclamé le (( roi de la lumière » , et de qui la critique était unanime à juger qu'il surpassait dans certaines toiles Giorgion, Vinci, Vélasquez et Salvator Rosa. Mais Carminé était absent. Seul, un vieux portier d'allures bizarres, craintif, faisant le sourd, se montra derrière la grille du jardin de la villa. Interrogé avec diplomatie le bonhomme, bégayant un mauvais patois napolitain, laissa entendre que son maître ne venait que très irréguUèrement à Zante et que, parti depuis environ six mois, il voyageait présentement incognito à travers l'Europe. Il fut impossible à Le Gow de rien apprendre de plus. Aux questions les plus ordinaires le méfiant portier opposait un (( je ne sais pas, signor ! » exaspérant.

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« Peut-on écrire à ton maître? finit par demander le prince.

— Sans doute, mais la lettre attendra ici le retour d'il signor Carminé, » répondit le sauvage et têtu serviteur.

A Zakyntho même Baratine ne put pas mieux se renseigner ; on y connaissait à peine le nom du peintre. Déçu mais non découragé il revint à Venise, et voulant au moins emporter du portrait de l'introuvable Jania un souvenir probant auquel il pût désormais rendre en regards rêveurs le culte de son adoration, il se mit en quête d'un artiste qui acceptât de faire une reproduction en miniature de la toile exposée. Un aquafortiste en renom se chargea de satisfaire ce coûteux désir du prince; séduit par la beauté de l'œuvre à traduire, il se pénétra si bien de la facture de Carminé qu'il donna du portrait une imitation assez parfaite pour faire dire à Le Gow en la voyant finie que c'était le tableau même réduit à de petites proportions par un effet d'optique. Dès qu'il fut en possession de cette copie, Baratine la fit encadrer d'une bordure de mosaïque de Murano et la serra dans une mince enveloppe de maroquin, de manière à pouvoir la porter constamment sur lui. A son retour en France, le prince n'ayant fait que toucher barre à Paris avant de se rendre à Burdigala, aucune

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distraction " ne put altérer les impressions étranges de son passage à Venise. Son idolâtrie pour le portrait se sublima : «J'en suis amoureux, se plaisail-il à réfléchir parfois, comme Dante le fut de Béatrice, et pour moi ce sentiment que ne trouble point la présence de son objet réalise bien la divine allégorie de Platon. Je ne puis aimer que purement. Qu'importe que se perde Tespoir de jamais donner un corps à cet amour .»^ N'est-ce pas la meilleure manière d'aimer que j'avais ignorée jusqu'à ce jour! » Et dans l'Elysée des Fano qu'emplissait la plus suave des musiques, le prince se laissa aller à une de ses habituelles oraisons mentales. Après avoir porté à ses lèvres la miniature, trahissant ainsi l'instinct de volupté qui subsistait de son passé de Don Juan, et l'avoir pressée sur son cœur, tandis que son oreille percevait dans le recueillement de l'assemblée émue la céleste symphonie des Béatitudes, il se prit à évoquer l'âme de Jania.

<( Vierge adorée sans te connaître, songea-t-il, dont l'image mè parle sans me découvrir qui tu es, entends-tu à cette heure où tu reposes sans doute en quelque coin du monde que je n'ai point visité, entends-tu la voix de mon cœur? Propagé par les vibrations de l'éther, le battement de mes artères parvient-il jusqu'à toi.î^ Malgré l'inconnaissable qui nous sépare,

l'éducation d'un contemporain ^i

les effluves du pressentiment échappés de nos esprits se rejoignent-ils? et les miens t'apprennent-ils que je vis idéalement pour toi, que mon désir se satisfait d'aimer une vision dont la réalité me fuit! Ta pensée me devinet-elle enfin, et vois- tu par tes songes un amant à tes pieds?... Oh! pourquoi possèdes-tu une beauté si émouvante ! Pourquoi aussi le peintre a-t-il dans ton image infusé pour ainsi dire ton propre sangl 11 semble que Titien, Albert Durer, Hans Holbein, Murillo aient guidé son pinceau d'au delà leur tombe! Chacun d'eux a peint quelque chose de toi : le Titien, tes cheveux; Albert Durer, ta robe et ton corselet rouge; Hans Holbein, tes mains blanches et Murillo, tes yeux, tes beaux yeux qui couvent des flammes sous leur noir. C'est enfin Raphaël qui a dessiné ta posé et tempéré par la douceur des -traits l'éclat trop mystérieux du regard. Comment ne pas t'aimer créature divine humainement rendue par un sublime effort de l'art! Que ne suis-je à mon tour artiste pour fixer en œuvres triomphales toutes les inspirations que tu excites en moi! Que ne suis-je émule d'Orphée pour traduire en mélodies immortelles l'ardent lyrisme qui fermente en mon être bouleversé de souffrance et de joie! Au moins resteras-tu toujours la fée du conte que j'ai vécu, car ce serait mourir que perdre l'illu-

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sion dont tu enchantes ma vie, ô ma chimère, ô idéale bien-aimée I »

Un bruit sourd d'applaudissements arracha Le Gow à sa méditation. Un entr'acte s'ouvrait. Engageant des discussions animées les spectateurs se levèrent et se répandirent dans le jardin. Mais bientôt ce léger trouble cessa et les premiers murmures du deuxième acte de Sigurd égarèrent de nouveau Don Juan dans le ciel nébuleux où l'appelait encore le sourire de son idole. A l'endroit où le prince s'était placé, l'inflorescence des arbustes était si touflue qu'elle dérobait la vue de la scène. La brise des sons arrivait donc à lui comme d'un irréel au delà, et pour rendre l'illusion plus entière il avait fermé les yeux. Longtemps dans les espaces son esprit chevaucha à la suite du génie même du compositeur, pénétrant les moindres nuances d'harmonie : sons du cor, épanchements de sources, frémissement du feuillage et de l'onde sous le zéphir du point du jour ; et dès que graduellement se fût évanouie dans le vague des derniers accords cette solennelle interprétation de la plus belle heure des temps druidiques, se mettant à l'unisson de la fièvre générale il applaudit. Vibrant à son oreille, l'écho de sa mémoire lui redisait encore le chant matutinal du grand-prêtre d'Odin, lorsque les bravos à peine arrêtés redoublèrent : <( Diva Biancal » cla-

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mait-on de toutes parts. A ce cri innombrablement répété, Le Gow se leva, et presque aussitôt une réflexion d'un dilettantisme raffiné le fit rasseoir: «Ecoutons-la d'abord, » se dit-il. Un silence profond ne tarda pas à régner, l'orchestre reprit le motif du sommeil de la Walkyrie, et bientôt une voix d'une fraîcheur, d'une pureté d'ange, qui ne rappelait au prince aucune de celles qu'il avait entendues jusqu'alors, une voix dont les accents arrachaient les âmes à leur enveloppe terrestre et les emportaient par delà les bornes de l'univers, fit entendre l'invocation de Brunehild : Salut, splendeur du jour! au moment où Sigurd la rappelle à la vie. Surpris, confondu autant que remué jusqu'au tréfond de son être à la fois par le lyrisme grandiose et le charme subtil dont ce miraculeux organe savait parer le chant. Le Gow fut pétrifié en quelques secondes comme par l'effet cataleptique d'un mode inédit de fascination. Toutes ses facultés se suspendirent; seul subsista le sens de l'ouïe, et ses nerfs tendus faillirent se rompre sous l'excès de vibration prolongée dont les fit tressaillir le sortilège de cette voix. Au début de la phrase :

Mais quel guerrier vaillant et fort.

Bravant pour moi l'affreuse mort, A, par le pouvoir de ses armes.

De ma prison rompu les charmes.

le prince se dressa pour combattre Témotion qui le terrassait. Il lui semblait que pour lui seul, dans Timmensité du désert, chantait la voix de l'infini ; les autres spectateurs s'étaient tous changés en statues. Quand fut soupiré l'aveu :

mon sauveur silencieux, La Walkyrie est ta conquête;

invinciblement attiré vers la scène Le Gow se montra en pleine lumière. Aussitôt, son visage déjà blanc, pâlit jusqu'à l'exsangue; inconsciemment, il porta ses deux mains à son cœur, que l'élan d'une pulsation plus forte venait de faire bondir à le briser; ses paupières se dilatèrent démesurément comme s'il était atteint de délire. 11 voulut crier, (( c'est elle! » sa gorge étranglée n'articula aucun son. Lorsqu'enfin, par un prodige d'énergie réactive, il eut fait disparaître de ses traits passagèrement décomposés les traces de ce foudroiement, il attacha le plus aigu des regards sur Bianca Girgenti, que transfigurait la passion du chant. L'instant d'après venait la strophe :

Guerrier, prends place auprès de moi, Brunehild encore vierge et pure.

Pour toi dénouant sa ceinture.

Te la donne en gage d'amour.

Et avant que revienne le finale, comme si le

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regard de Don Juan eut acquis par sa persistance un pouvoir de Dieu, Bianca, autre pôle de Taimant mis entre eux, tourna lentement la tête, et distinguant avec une extraordinaire netteté rinconnu qui la contemplait, elle voulut réprimer un tressaillement que révéla la flamme vacillante de ses yeux, troublés dans leur noir humide. A ce moment, le visage de Don Juan resplendissait, auréolé de tout Téclat de sa majesté séductrice. Sur son front, s'annonçait le combat que son orgueil se tenait prêt à livrer à son amour, si ce dernier ne devait être ni accepté, ni compris, et son aspect révélait ainsi, non seulement un maître de la femme, mais un maître du monde. Avec l'intuition propre aux jeune filles qui n'ignorent rien de la vie, tout en étant pures, Bianca, découvrant la grandeur secrète, en même temps que la passion de cet homme, se sentit traversée du cœur au cerveau par une de ces défaillances qui déterminent sinon la mort, du moins Téternelle servitude d'une femme. Avant qu'elle ait eu le temps de réfléchir, de se défendre, son cœur fut subjugué, son esprit aveuglé, sa volonté trahie, et tout son être s'abîma, pantelant sous l'étreinte d'un monstre invisible, qui l'accabla de sensations inexprimables où dominait celle d'un bonheur jusque là insoupçonné. Aussi, ce fût de la voix expirante d'une aima perdida mor-

46 l'éducation d'un contemporain

tellement blessée, qu'au milieu du déchaînement des auditeurs soulevés par Témotionnanle suggestion de son cri d*amour, elle redit une dernière fois Taveu de Brunehild, le traduisant dans son sens le plus haut par les accents les plus sublimes que les hommes aient jamais entendus sous le ciel, tandis que suppliants, ses yeux se reposaient sur Le Gow, disant à lui seul :

mon sauveur silencieux, La Walkyrie est ta conquête.

Et ne crains pas qu'elle regrette.

Près de toi les palais des deux!

Tout était consommé. Jaillie du choc de leurs regards, la même étincelle avait embrasé les âmes enfin jointes de Don Juan et de Bianca. , C'était bien là Tamour dans sa loi de hasard, d'irréflexion et de folie !

Exaltée par le sentiment nouveau qui inspirait à son art des effets d'une beauté transcendantale, la cantatrice transportant son auditoire, interpréta successivement divers morceaux

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de VAlceste de Gluck, du Faust de Schumann, de Tristan et Ysealt, enfin de Fidelio, Pendant ce temps, Le Gow ne cessa de la dévorer du regard. Analysant ses traits un à un, il reconnut les yeux, le sourire et cette chevelure unique au monde, dont le blond luttait dans la mêlée de ses ors, avec la splendeur du teint, si blanc qu'on pouvait à peine discerner du cou de la jeune fille, les perles de son collier. Alors ivre de sa passion trop longtemps contenue et en acceptant d'ores et déjà toutes les conséquences, le prince ne pensa plus qu'à se rapprocher de Bianca et à lui parler ; et avec cette vivacité des audacieux qui ne permettent jamais à la réflexion de s'interposer entre une idée et son fait, il profita du plus prochain entr'acte pour essayer de pénétrer au foyer des coulisses où les Fano et leurs intimes se tenaient auprès de la Girgenti, qu'à chaque sortie de scène, ils rapportaient en triomphe, jusque dans un pavillon rocaille qui transformé en boudoir, servait de loge à l'artiste. Sur le seuil de ce pavillon envahi par les curieux, Baratine appréhenda au passage le baron Olympe, qu'il aperçut portant de chaque main avec toute la grâce qu'il pouvait y mettre, une coupe mousseuse :

(( C'est pour la diva, disait-il, en jetant à droite et à gauche des regards tout fiers, tandis

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qu'il avançait lentement évitant par des zigzags comiques, le choc de ceux qui allaient et venaient.

— Je ne saurais céder à personne Thonneur de la servir, n'est-ce pas ? cria-t-il à l'officier.

— Vous allez la griser, observa le prince.

— Du tout, du tout I elle n'a plus à chanter que la ballade du Vaisseau-Fantôme, un lamento de la Damnation de Faust et la Bacchante, valse inédite de Weber. Vous verrez comme c'est beau. Tout le monde va en trépigner.

— Ho I Et que fera-t-on après ?

— On soupera ; il est deux heures du matin.

— Et le portrait? Dois-je renoncer à le voir cette nuit?

— Non, non ; le temps de me débarrasser et je suis à vous. Mais, entrez avec moi, je vais vous présenter.

— Pas maintenant, il y a trop de monde, objecta Le Gow.

— Au moment du souper, alors, dit le baron qui après s'être introduit dans le pavillon et avoir galamment obligé Bianca à effleurer du bout des lèvres la boisson glacée, vint rejoindre Baratine.

— Comment le portrait de M"' Girgenti vous appartient-il? interrogea vite le prince.

— Ce n'est qu'une copie de celui qu'a fait son père.

l'éducation d'un contemporain iig

— Girgenti est aussi peintre? » dit Le Gow, de Vair de quelqu'un qui cherche la clé d'un logogriphe.

A cette question, les lèvres fines et le menton glabre du baron Olympe se plissèrent d'un ris énigmatique.

(( Chut! fit-il. Je suis seul ici à savoir ce que je vais vous apprendre. » Puis il ajouta délibérément sur le même ton confidentiel : « Avez-vous jamais eu l'occasion de voir une toile de Michel Carminé?

— C'est lui qui a peint la copie que vous avez? s'écria vivement Le Gow, à qui le nom de Carminé dans la bouche de Fano, donna aussitôt l'espoir de voir s'écarter le voile qui lui avait caché jusqu'à présent le mystère du tableau exposé à Venise.

— Au contraire, il a fait l'original, » répartit Fano, étonné à son tour de la réflexion si soudainement divinatoire du prince. « Depuis le jour où sa fille est entrée au théâtre. Carminé a substitué à son nom illustre celui moins connu de Girgenti, sa ville natale, en Sicile. Quand j'ai été le voir, il ne m'a autorisé à faire reproduire le portrait de Bianca, dont le véritable prénon est Jania, que sous un titre spécial qui en déformât l'identité. Cette fantaisie m'a coûté trente mille francs. »

Mais Le Gow n'écoutait plus le baron : « Sa

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fille 1 sa fille I » répétait-il. (( Enfin, je respire I » et il éprouvait une joie singulière, car à Venise n'avait-il pas pensé que Jania devait être la maîtresse du peintre? Le sphinx était maintenant deviné. Jania libre, il pouvait s'en faire aimer. Et tout en laissant monologuer le prince, le banquier le conduisit vers une sorte de grande vérandah qui, à droite et à gauche de la porte du rez-de-chaussée ouverte sur le jardin, se trouvait adossée tout le long du mur de Thôtel.

Dès qu'ils furent entrés dans cette galerie à toiture de verre dont les stores épais interceptaient la lumière du dehors, le baron Olympe ouvrant le courant d'un jeu de lampes électriques à réflecteurs, dit simplement : « Voyez! » et Le Gow ébloui se crut soudain transporté dans une des plus magnifiques salles du palais Pitti.

Des Primitifs aux modernes de i83o, en passant par les génies créateurs de la Renaissance, toutes les écoles de peinture étaient représentées dans ce musée des Fano, par environ cinq cents toiles d'un choix hors ligne, réparties en sept chambres. L'âme d'artiste de Don Juan, en un moment où la passion l'avait plus qu'à l'ordinaire ouverte aux impressions du beau, rencontrait là fortuitement une immense pâture. A peine y eut-il goûté que se déroulèrent sous ses yeux avidement attentifs

l'éducation d*un contemporain 5i

d'abord toutes les fictîons du génie antique dans les allégories de la Bible, les poèmes de la mythologie et les légendes du christianisme; puis, dans la peinture de genre, l'expression condensée des mœurs de tous les temps ; enfin, dans les portraits et les paysages, l'interprétation du mouvement des êtres et des objets :

individuaUtés humaines, espèces animales, terre, océan et cieux dans l'éloquent silence et la vivante immobilité d'images où les grands peintres ont fixé jusqu'à telles heures de la vie de l'homme, de la vie sociale, et jusqu'à telles impérissables secondes de l'immuable éternité de la nature même. Descendant des sommets pleins d'extase de la symphonie, Baratine allait parcourir les régions moins vagues où se parle le langage des couleurs, où se déploie le prestige de la lumière, où les adorables mensonges de la perspective ne sauraient priver l'entendement de l'intégrale sensation du géométral.

Devant chacun des cadres dont le sujet agitait son cerveau avant que de récréer sa vue, il découvrit des mondes se mettant en mouvement avec la signification précise que leur donne le dessin, plus sensible que le rêve souvent fuligneux à travers lequel les montre la musique. Ainsi, en admirant une copie de V École d'Athènes de Raphaël par Sigalon, l'esprit invisible de la philosophie et de la science lui apparu-

5a l'éducation d'un contemporain

rent dans les attitudes merveilleusement personnifiantes ou le simple geste de ses docteurs : logique et positivisme dans la main levée d'Aristote disputant Tempire des âmes à Platon dont les yeux au ciel expriment le sentiment et la foi enthousiaste ; indiflférence dans le laisseraller d'Épicure, sagesse dans le signe du silence que fait Épiclète, doute dans TimmobiliTté de Pyrrhon, stoïcisme dans Tair sévère de Zenon, éclectisme dans le sourire de Potamon.

Rien qu'à- regarder Tesquisse d'un Prophète de Michel-Ange, il fut traversé par le souffle de la grande ère biblique, et il vécut l'histoire du peuple de Dieu devant un Lucifer de Spinelli, un Premier Homme de Lucas Cranach, le Déluge d'Annibal Carrache, un Incendie de Gomorrhe par Paul Véronèse, Les Filles de Loth du Guerchin, La Femme de Putiphar de Rembrandt, un Veau d'or du Tintoret, une Dalila de Zampieri, le Jugement de Daniel An Pérugin, une Reine de Saba de Giorgion, une Judith de Mantegna. U Agneau mystique de Van Dyck lui fut un trait d'union pour aborder les symboles et la poésie infiniment variée de la religion nouvelle traduite dans sa familiarité naïve par V Adoration des Bergers de Cimabue, dans sa plus pure grâce par une Apparition de la Vierge de Fra Angelico, dans son réalisme par la Circoncision de Filippo Lippi, une Sainte Famille

l'éducation d'un contemporain 53

de Botticelli et la Madone au coussin vert d'Andréa Solario ; dans ses tragédies par une Cène de Léonard et un Jésus aux Oliviers de Francia Raibolini; dans son apothéose par une Ascension de Masaçcîo, dans ses conquêtes par un Saint-Paul de Lesueur, dans son enseignement et ses victoires par un Saint Marc de Véronèse, dans sa vertu par une Sainte Madeleine de Memlîng.

Mais la sérénité du génie païen l'attira bien plus encore lorsqu'il passa devant le Repos d'Atalante du Titien, les Forges de Vulcain du Tmtoret, un Hercule du Guide, un Hermès de l'Albane, une luxurieuse Danaé du Corrège, le Jason du Primatice et autres mythes grecs mêlés à quelques scènes d'histoire telles que : une Vestale de Garofalo, Le Festin de Cléopâtre par Tiepolo, La Mort de Vespasien par Jules Romain, César paissant le Rubicon d'Andréa del Sarte, L'Enfance de Romulus par Nicolas Poussin, La Justice de Trajan de Coypel, V Alexandre à Gordium de Charles Le Brun.

Après la contemplation de ces grandes toiles qui appelaient sa pensée au large des horizons les plus vastes, Le Gow se sentit d'autres fibres touchées par la grâce des choses intimes, les douceurs de la vie familiale, les traits de mœurs, les scènes anecdotiques exprimées dans de précieux tableautins des Hollandais : Séduction de

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Terburg, Intérieur de chaumière de Van Ostade, Le Billet doux de Metsu, un Thé de Miéris, La Déclaration de Gaspar Netscher, Le Banquier de Gérard Dow, L'Armateur de Quinten Matsys, des Patineurs de Van de Velde, des Baigneuses de Poelenburg, un Concert au cabaret de Honthorst, Le Marchand de hardes de Slîngelandt. Du flamand Jordaens une Fête des Rois lui donna Tenvie de porter un toast à son hôte; des Saltimbanques inimitablement bariolés de Mabuse, à côté de UÉcuelle de Diogène par Jeaurat, l'excitèrent au rire ; et si dans r école française du xviii* siècle il fut attendri par Les Fiancés de Greuze et La Mort de Clorinde de Boucher, il ne put empêcher qu'un fluide à la fois caustique et lascif se coulât en lui l'instant d'après, à l'aspect d'un piquant Adultère de Colombine par Watteau, du libertin. Baiser des Tourterelles de Lancret et d'un fripon Corset enlevé de Fragonard.

Il n'y eut pas jusqu'à la vie sommeillante des êtres inférieurs qui ne le séduisît dans un Taureau à l'abreuvoir de Paul Potter, L'Ane philosophe de Wouverman, desPaoAi5 de Hondekooter, des Sangliers en forêt de Snyders, le Chien et Loup d'Oudry, des Singes de Chardin et un Nid de Perdrix de Desportes.

Remontant ensuite la hiérarchie des genres, il revint aux sensations supérieures dont le

frappa Taction réflexe de sujets sombres, douloureux, tragiques. Ainsi s'émut-il de pitié pour l'évidente souffrance d'un Exorcisé de Ribera. Des Fous de Goya, un Aveugle de Murillo, La dernière toilette de Jane Grey par Hans Holbein l'angoissèrent k un degré suprême, et l'ouïe de ses yeux perçut le glas de Funérailles à VEscurial -par Zurbaran. Lorsque la tache de sang qui s'irradie de fulgurations étranges dans Le Juif à l'Hostie de Rembrandt retint son attention, le génie hermétique de ce sorcier de la palette fit descendre le prince jusqu'aux abîmes d'un rêve apocalyptique. Une impure Tentation de saint Antoine par Salvator Rosa l'induisit à analyser la secrète hystérie des chastes et à comprendre dans sa grandeur satanique le vice de la luxure que rapetissent de nos jours par leur basse obscénité des pinceaux médiocres; plus loin, le voluptueux éclat des blondes carnations de femmes nues jouant dans un Jardin d'amour de Rubens eut peine à lui faire oublier l'obsédante hideur d'une fantastique toile d'Albert Durer, Le Vice pourvoyeur de la Mort,

Puis ce fut au tour des portraits et des figures de caractère de lui faire pénétrer, par leur savoureuse couleur locale, mieux que par des lectures de chroniques, le sens de l'histoire aux époques les plus intéressantes. Les Chevaliers de Rhodes

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de Sébastien del Piombo lui parlèrent du dernier effort des croisades clôturant le Moyen- Age, et dans le Portrait du Doge Loredan, par Giovanni Bellini, il observa l'asiatique richesse de Venise, inaugurant en Europe le confort moderne. Le superbe Dante de Giotto lui rappela avec plus de force qu'aucun document écrit, la lutte de ce grand aristocrate contre la démocratie guelfe ; dans la figure du Machiavel de Ghirlandajo, il lut la sécheresse d'un éducateur de despotes, et des traits sublimes du Savonarole de Fra Bartolomeo il vit jailUr la passion de la liberté et de la justice, mère des grands caractères et des hommes d'État illustres. Dans la troublante Bianca Capello du Bronzino, et sa touchante Lucrèce de Médicis, il distingua le dramatique héroïsme, dont les intrigues et les tourmentes propres au xvi" siècle revêtirent les choses de l'amour, et après avoir désiré la nonchalante Courtisane du Titien, par Palma Vecchio, et une somptueuse maîtresse de Henri II peinte par François Clouet, il vécut les derniers romans des temps chevaleresques avec le Don Juan de Séville, de Velasquez, le Gentilhomme à la Bague, de Van Dyck, et le Page au Lévrier, d'Antoine More. L'esprit de la Réforme et la magnifique conception du panthéisme moderne lui furent ensuite expliqués par un trio de penseurs : le Luther, de Cranach, le Spinoza, de

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Frans Hais, et le grdind Descartes, par Sébastien Bourdon. Dans un Portrait d'Henri VIII, il scruta la touche essentiellement humaine avec laquelle Hans Holbein a fait ressortir Taccord d'une haute intelligence et d'un cœur vil. Un beau et noble François I", de Vinci, le reposa de la physionomie sinistre du monstre couronné d'Angleterre; et à côté de Porbus le Jeune, lui révélant dans son Henri IV le grand cœur du meilleur des rois, il se complut longuement à juger l'astucieux génie de l'ambition dans un suggestif Richelieu de Philippe de Champaigne, trois des plus expressives entités du siècle de Louis XIV, dans un Bossuet de Rigaud, un Corneille de Mignard, un Condé de Largillière, et dans un énergique Pierre-le-Grand de Nattier, le progrès formidable d'un peuple encore au berceau.

Mais ce fut la lumière des paysages qui donna le plus d'essor à son imagination, en le ravissant d'un Éden à l'autre. Nicolas Poussin le promena à travers le Latium préhistorique et dans la Grèce du temps de Saturne. Avec Claude Lorrain il visita tous les pays de rêve, pénétra dans les temples de l'âge d'or, aborda successivement à tous les ports des colonies phéniciennes, Arad, Gebel, Sydon, ïyr, Ptolémaïs et Carthage.

D'autre part, la sanglante agonie d'un Couchant de Salvator Rosa, aux Colonnes d'Hercule, le

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fit voler vers le fascinant au delà des confins océaniques, tandis que l'attirait encore plus loin un fuyant Paradis de Johann BreugheL

Revenu à la réalité de sites purement terrestres avec les autres Hollandais et les Flamands, toujours charmé il s'égara dans une obscure Forêt de Jan Wynants, d'où il ne sortit que pour s'attarder à caresser la croupe pommelée de haquenées dans une Halte de Chasse de Wouverman. En regardant tourner la roue d'un Moulin à eau de David Téniers, il passa un Gué riant de Berghem et foula aux pieds une fraîche Tombée de Neige de Miéris. Dans le désert des Roches Noires de Ruysdaël, tourmenté comme un Golgotha, il prit un peu de repos, et après avoir traversé une Prairie au Crépuscule d'Hobbema, il rêva quelques secondes sur les bords d'un étang au Clair de Lune de Van der Neer, tandis que grondait non loin une Bourrasque de Backuysen.

Son illusion ne cessa que lorsqu'il eut distraitement porté la main sur un papillon qui butinait les tulipes d'une Corbeille de Fleurs de Van Huysum et effleuré du doigt les ailes ouvertes d'un scarabée qui, s 'agrippant au rebord festonné d'une Vaisselle d'or de David de Heem, y piq'uait un raisin trop mûr.

Alors, après avoir exploré en tous sens, passant d'une surprise, d'une émotion à l'autre, cet

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océan de toiles, et être revenu sur ses pas pour admirer de nouveau, marquer ses préférences, ressaisir telle impression particulièrement forte, il s'arrêta, et, faisant mouvoir dans le diorama de sa puissante mémoire tous ces poèmes, tous ces drames, toute cette nature et tout cet idéal, il en résuma l'esthétique à la manière de Schiller. Partant de l'école florentine, la première du Renascimiento, il vit la naïveté encore barbare de Cimabue se transformer par degrés en la divine pureté de Raphaël et le grandiose humain de Michel Ange, après être passé par le grand style de Masaccio, la candeur ascétique de Fra AngeUco et la douce majesté de Léonard de Vinci. Inauguré par Mantegna, le retour à l'antique, se greJËFant dans l'école vénitienne sur la magnificence orientale, lui apparut progressant dans le savoureux sensualisme de Giorgion, la fougue incorrecte du Tintoret, la richesse et la pompe de Paul Véronèse. De la moelleuse volupté des nus du Corrège ou de la beauté savante de ceux du Titien, il ne sut que préférer. Dans l'école bolonaise, il fut ébloui par la fécondité des Carrache et le brillant de leurs élèves : le Dominiquin, le Guerchin, Guido Reni, l'Albane; et dans l'école romaine, issue de Florence et de Pérouse, il essaya de distinguer la transition d'où naquirent la sobriété à la fois mâle et suave, parfois sublime,

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de Poussin, la prodigieuse invention poétique de Claude Gellée, la mélancolie pleine de grâce de Lesueur, et la robustesse épique de Charles Le Brun. Chez les Espagnols, la brutalité de Ribéra, le touchant naturalisme de Murillo, le réalisme élevé de Vélasquez et le fantastique de Goya Tempêchèrent de se laisser accaparer par la profondeur de Rembrandt, la philosophie rêveuse de Hans Holbein, le dramatisme reUgieux d'Albert Durer, la vivante splendeur de Rubens et Télégante noblesse de Van Dyck.

Baratine avait parcouru cinq chambres, et la diversité d'attraits que lui offrait cet amoncellement de trésors n'était pas encore épuisée.

Lorsqu'il entra dans la salle des modernes, qui ne renfermait, de Louis David à Eugène Delacroix, que des chefs-d'œuvre consacrés par les luttes de i83o, les toiles des premiers peintres du XIX* siècle lui composèrent aussitôt la synthèse des écoles anciennes, et de nouveau l'allégorie, le nu, les portraits, les paysages, la fable et l'histoire se disputèrent son enthousiasme dans la Belle Hélène de David, la Vérité Fille du Temps de Prud'hon, une Salomé de Girodet, la Pudeur voilée du baron Gérard, un Napoléon sortant du Kremlin du baron Gros, le Combat de Laïus et d' Œdipe par Guérin, un Cromwell de Paul Delaroche, le Saint Office de Granet, la Falaise du Couvent de Las Dolores de Forbin,

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un Virgile de Ingres, le Défilé des Hussards de /a Garrfe par Géricault, le Waterloo de Raffet, là Prière à Napoléon de Charlet, une Madame Tallien dlsabey, le Songe de Charles IX d'Ary Sheffer et la Fin de Sardanapale d'Eugène Delacroix.

Tout à côté, roriginalité des maîtres de l'école anglaise, née la dernière, mais non la moins intéressante, fît trouver à son instinct du beau un nouvel élan d'admiration pour des Têtes d'anges de Reynolds, une Famille rustique de Gainsborough, la Dispute des gens de maison par Hogarth, la Princesse Ghismonda de Lawrence, le Parc de Stowe-House de Constable, Le Songe de lord Byron d'Eastlake, un Terre-Neuve de Landseer, Don Quichotte lisant le Roman de la Rose par Leslie, La Rêverie de Bonington, le Shakespeare à Windsor de Maclise ; et il n'aurait jamais pu se détacher de trois merveilles de ïurner, un Arc-en-ciel en Irlande, une A urore et un Soir en mer, les dernières regardées, si le baron Fano ne l'eût doucement poussé vers un corridor lapidaire où, parmi des bronzes de Laurent Ghiberti et de Donatello, des gravures de Brustolon, des bois de Verrocliio, de Sansovino et des ivoires de Cellini, brillaient dans un bain de lueurs lunaires : L'Amour se taillant un arc dans la massue d'Hercule par Bouchardon, un Endymion de

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Canova, le Dédale et Icare du même, une Minerve de Houdpn, une Junon de Bosio, La Femme du roi Candaule de Pradier, Melpomène et Calliope de Clésinger, un Légionnaire de Rude, Les Pugilateurs de Thorwaldsen, et enfin une série de bustes des grands écrivains et artistes du commencement du siècle par Chaudet et David d'Angers.

Le Gow ne put jeter qu'un coup d'œil hâtif à ces marbres, et toujours entraîné par Fano il arriva à la septième chambre de la galerie qui pouvait passer pour le sanctuaire secret de ce Parthénon de Tart. Là son regard alla droit à un chevalet sur lequel les plis d'une étoffe de velours pourpre broché d'or encadraient le portrait de Jania, exactement semblable, bien que d'une couleur un peu moins vive, à celui de l'exposition de Venise. Sur la toile, aucune signature, mais, au bas, un étroit cartouche portant l'inscription : Jeune fille au miroir ^ d'après Michel Carminé. Et pour faire cortège à cette perle unique, quantité d'ébauches et d'études aux trois crayons, des pastels, des pointes sèches, des eaux-fortes d'un prix inestimable, plus une douzaine de toiles, quintessence des peintures réunies dans les autres chambres, couvraient sur trois rangs les cloisons de la pièce. C'étaient : une Tentation d'Eve de Lucas Cranach, La Poésie de Vénus par Titien, une

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Phèdre couchée d'Albert Durer, rêvant à Tinceste; Rhéa Sylvia recevant pour la première fois le dieu Mars au palais de Numitor sur les bords du Tibre, par Poussin, Pasiphaé de TAlbane caressant un taureau blanc, et une Bacchanale de Rubens. Seul d'entre les modernes, Eugène Delacroix y figurait avec le Naufrage de Don Juan et les quinze ou vingt figures de femmes d'un Harem marocain. Enfin, par exception, des tableaux de deux peintres contemporains achevaient cette liste. Deux étaient de Carminé : Le Mariage mystique de Dante, d'une grandeur et d'une poésie raphaëliques, et une simple Vue du Danube au pied du Spliigen, fameux paysage oii l'effet des rayons de soleil fouillant la transparente profondeur des eaux avait été rendue avec une si prodigieuse variété de couleurs prismatiques que c'était principalement ce tour de force qui avait valu à l'artiste d'être appelé le (( roi de la lumière » comme Rembrandt est celui du clair obscur. Les autres : Un jour d'été à la Grande-Côte — Golfe de Gascogne et Bord d'étang au crépuscule dans les Landes, étaient de Louis Auguin, paysagiste burdigalien, élève de Corot. Bien que Baratine connût pour les avoir récemment visités les plus beaux sites de toute l'Europe, il s'immobilisa pendant quelques minutes devant l'horizon d'infini de ces aspects d'une contrée océa-

nique dont il ne soupçonnait pas la grandeur. Autant que celle des Corot et des Rousseau, avec un caractère différent, la poésie de ces paysages était indicible à force de profondeur ; et dans leur facture d'impressionnisme transparaissait une mélancolie qui les eût fait préférer aux plus beaux Ruysdaël.

(( Voilà où s'engouffre tout Tor de ma banque, dit Fano avec l'orgueil dont l'emplissait l'étonnement sans trêve de Baratine.

— Vous satisfaites là une passion qui n'est permise qu'aux rois, quand ils sont ricbes, répartit le prince. Vous avez hérité du génie du pape Léon X; vous êtes le Don Juan des toiles.

— Oui, celte galerie, c'est mon séf'ail, à moi, et voilà la sultane, » fit le baron Olympe en étendant la main vers la Jeune fille au miroir.

(( Comme elle est belle! ajouta-t-il plus bas. Mon admiration pour elle est inlassable. »

Çà et là des fauteuils à larges sièges tendaient leurs bras. Fano en approcha deux du chevalet, et Baratine s'assit à côté du banquier pour se mieux abîmer dans une suprême adoration des traits de Jania.

(( De qui est cette si parfaite copie du tableau de Carminé .^^ demanda le prince après quelques instants de silence.

— D'un artiste de mes amis, talent de premier ordre, mais que sa paresse condamne à

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Tobscurité, répondit Fano. Comme le peu qu'il fait est d'un maître, il n'a consenti à exé- . cuter cette copie qu'à la condition que je lui en gardasse le secret. Savoir son nom ne vous intéresserait guère.

— Est-ce par lui que vous avez été mis en relations avec le père de la Girgenti?

— Non. J'ai fait directement la connaissance de Carminé à Pesth, il y a quelques années, lorsque j'achetai Le Mariage de Dante. A cette époque le peintre habitait la Hongrie, et bien que sa fille, que je ne vis pas alors, ne fût encore qu'une enfant, il menait à la manière de certains orientaux une existence absolument fermée.

— Est-ce donc à sa fille qu'il faut rattacher la principale cause de cette misanthropie?

— Certainement. Depuis que sa femme qu'il aimait par-dessus tout est morte en donnant le jour à Bianca, Carminé ne vit plus que pour et par sa fille. Superstitieux à l'excès et fataUste comme le sont beaucoup de Siciliens, proches parents des Maures, il est persuadé que Bianca pourrait avoir, le cas échéant, le même sort que sa mère ; c'est pourquoi il l'éloigné du mariage et surveille étroitement les mouvements de cœur de la jeune fille. Je crois en réaUté qu'il voudrait sacrifier à son égoïsme paternel l'indépendance de l'enfant. Pour jus-

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tifier sa conduite, il allègue l'horoscope tiré au berceau de Bianca par un nécromant madgyar.

D'après le sorcier, une passion trahie doit tuer la vierge avant que — diraient les poètes — elle ait dépassé son vingt et unième printemps.

Carminé prétend de son côté que l'amour doit rendre Bianca muette. Aussi, pour la mieux garder, a-t-il jusqu'ici élevé autour de ce jeune cœur une masse d'obstacles pareils à ces lignes de remparts que l'imagination des conteurs fait dresser autour de trésors fabuleux par le génie des magiciens.

— C'est donc un personnage des Mille et une nuits y plaisanta Le Gow inquiet, sans vouloir le paraître, de ce qu'il apprenait.

— Assurément, dit Fano, il n'est pas de notre temps. La vie d'un Zingaro, d'un Cellini ou d'un chevalier Tempesta, eût mieux convenu à sa nature de sauvage passionné et fourbe. On dirait à le voir, le portrait du colérique Caravage marchant hors de son cadre; mais c'est un bien grand artiste I

— Comme père autant que comme peintre, ajouta Le Gow, en pensant au double chefd'œuvre que formaient le portrait et le modèle.

— Si vous saviez, poursuivit Fano, combien il a le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures une vie extraordinaire, cette fleur de

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nature dont l'impossible reproduction fait briser de désespoir leur palette, à tant de peintres! Regardez donc? Giorgion ou le Corrège ont-ils rien fait de plus beau ?

— RienI soupira le prince.

Le baron se tut, et bientôt saisis par le vertige que provoquait en eux le voisinage de tant de chefs-d'œuvre, Le Gow et Fano, oppressés par leur fièvre d'admiration, se laissèrent couler peu à peu dans la profondeur d'un océan de songes : heureux pour le banquier qui retrouvait en ce coin favori de sa demeure, la poésie dont le privaient quotidiennement la vue de l'argent et les chiffres: douloureux pour son compagnon, qui étouffait sous le heurt des sensations tumultueuses d'une passion que pour la seconde fois, après un court espoir, il apercevait sans issue.

Faisant rouler son siège circulairement. le baron Olympe repassait en lui-même la liste de ses toiles, adressant à chacune un sourire, une pensée, un mot comme à des êtres vivants ; et dans cette fête de ses yeux, il oubliait les invités de l'autre. Quant à Baratine, conduit par la tension des nerfs oculaires à une prostration voisine de l'état des somnambules, il ne distinguait plus le portrait de Jania qu'à travers une buée éclose artificiellement des caprices de la lumière. Afin que resplendissent mieux les

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éclatants débordements de la palette de Carminé, il se voyait approchant de l'image le flambeau de Prométhée et faisant passer par rhaleine de ses baisers son âme tout entière dans cette forme chérie. Alors, le souffle tiède de la vie pénétrait cette adorable figure, le sang courait sous cette peau d'ivoire, une sève fluante gonflait de sa rosée de pourpre les veines et les fibrilles, qui s'entrelaçaient en réseaux sous la transparence pure des tempes et du col ; la tête de la jeune fille se penchait vers Don Juan et celui-ci pouvait en froisser les cheveux d'or, en baiser les yeux étincelants, caresser la ferme rondeur de la gorge qu'il trouvait palpitante au toucher de ses doigts. A un moment donné, les tressaillements dont l'agitait ce songe l'éveillèrent. Autour de lui tout était dans le silence. Ayant baissé la lumière jusqu'à la rendre aussi faible qu'une lueur de veilleuse, Fano comparait dans ce crépuscule factice, les splendeurs différentes de la Vénus du Titien et de YÈve de Cranach. Le Gow s'approcha de lui et à sa grande surprise, il entendit le banquier que la contagion du rêve gagnait, murmurer devant ces corps délectables : « Leurs yeux ne semblentils pas humides? leur chair agitée? les ondes de leurs cheveux flottantes? enfin, ne respirentelles pas?... »

Comme soutenus par la main d'un enchan-

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teur , les deux hommes planaient ainsi au-dessus de rhorizon sans bornes, que faisait embrasser à leurs âmes l'entassement de ces merveilles, lorsque le vitrage de la galerie crépita soudain d'un craquement sonore, prolongé comme Técho d'un coup qu'on frappe sur l'airain, et ils crurent être appelés par une multitude de voix.

(( C'est la Bacchante de Weber, dit Fano. Le concert va finir. Nous venons d'entendre les bravos qui ont accueilli la dernière entrée en scène de Bianca. Ecoutez. »

Le prince reprit une pose attentive, et un chant rythmé, d'une magie décevante, perçu dans la douceur d'un lointain indéfini, vint accroître l'étourdissement dont le troublaient depuis une heure les plus captivantes fictions de l'esprit humain. Quand de nouveau il laissa errer son regard sur le féerique ensemble des tableaux, leurs personnages s'animèrent d'une vie trompeuse, les figures de femmes lui sourirent, les yeux de \Ève de Cranach remuèrent en pétillant et les formes de la Vénus du Titien avec celles de Rhéa Sylvia, frémirent comme aux approches du Dieu Mars, pendant que s'élevant graduellement au diapason de la gamme aiguë, la voix de Bianca accentuait le mouvement de fièvre de la valse entendue chantée de plus en plus distinctement. Aussitôt assailli par ses plus émouvants souvenirs de passion, Don

Juan vit s'agiter au sein de la tourmente que le chant soulevait dans son cerveau grisé, Tinnombrable théorie des femmes autrefois séduites. Comme appelées par le plaisir tant de fois goûté à la danse, ces vaporeuses figures accoururent au-devant de sa mémoire subitement illuminée jusqu'aux recoins les plus secrets de son passé d'amour ; et elles défilèrent toutes devant ses yeux, tantôt vives comme des éclairs, tantôt douces comme des baisers, parfois brûlantes comme des remords. Légères ainsi qu'une troupe d'oiseaux qui volent vers le rivage où les attirent les sirènes de l'illusion, elles vinrent Tune après l'autre tourbillonner et s'abattre aux pieds de leur tyran; et entraîné dans les enlacements de ses victimes. Don Juan perdit tout à fait la notion des choses terrestres, tandis qu'invisible, Bianca chantait toujours, conduisant cette ronde comme un sabbat du Walpurgis.

Cependant une trépidation continue faisait crisser l'armature de la vérandah, ébranlée du dehors comme par le flot montant d'une marée d'équinoxe. Quittant son siège, le baron Olympe acheva d'éteindre la lumière; en même temps, sous l'action d'un ressort, une partie de la cloison vitrée s'ouvrit en deux panneaux, qui glissèrent avec fracas dans une rainure du plancher, entraînant la masse des tentures, et à

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travers Taveuglant rougeoiement d'un simulacre d'incendie, le jardin et l'assemblée qui s'y pressait, avec tout au fond la scène où dominait la silhouette de Bianca, apparurent : décor de fantasmagorie vacillant ainsi qu'une nef désemparée sous les éclairs de la tempête. Poussés par un vent de folie, qui éveillait dans leur sang une meute hurlante de sensations luxurieuses, tous les spectateurs s'étaient mis debout, et succédant au poignant silence dans lequel ils avaient écouté la plainte profonde d'Akeste et la ballade donneuse de frissons du Vaisseau-Fantôme, un chœur formidable de voix bourdonnantes avait surgi, accompagnant de sa note basse les points d'orgue stridents, qu'avec une vigueur inusitée soutenait le gosier de la Girgenti, pour traduire l'emportement de la valse inédite, qu'en une heure de rut génial enfanta un secret caprice de l'auteur d*Earyanthe et du Freyschiitz, Gagnée elle-même par la furieuse ivresse de plaisir qu'elle déchaînait, Bianca, le visage ardent, les yeux pleins de flammes, égrenait avec une rapidité vertigineuse les perles de ses vocalises, dont l'éclat allait crescendo à travers trilles et gruppetti, maintenus sans effort au-dessus du ré. Joints à l'impétueux rythme dansant de l'orchestre, ses accents farouches ensorcelaient la foule fourmillante dont le grondement de houle, cadencé

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suivant le chant, était coupé de clameurs d'une volupté sauvage. Peu à peu la passion» le délire, Toubli de tout, se peignirent sur chaque visage, et dans toutes les âmes rugit Touragan des sens en révolution. La face congestionnée, le larynx aphone, Olympe Fano battait des mains en énergumène et, derrière lui, Don Juan, qui de sa vie entière, cependant traversée d'orgies peu banales, n'avait assisté à pareille mêlée de joies, restait hypnotisé par ce déroutant changement à vue, qui lui donnait ridée des plus étranges scènes du Pandémonium. Enfin, la tonnante explosion des bravos ultimes déchira l'atmosphère surchauffée, et brusquement ce tumulte de cirque romain s'apaisa. Bientôt après, s'écrasant dans les escaliers envahis, les invités refluèrent vers les appartements où les attendait le souper ; et ses derniers feux éteints, le jardin abandonné n'offrit plus que l'aspect d'un immense trou noir.

(( Et maintenant, cria le baron Fano à Baratine, montons au paradis de Rabelais, mes vieux magnums sont décantés.

— Je vous suis, dit le prince, comme Panurge qui, quand il s'agissait de faire un tronçon de chière lie, ne restait jamais en arrière.

— Rappelez- vous que vous allez être à côté de Bianca et prenez garde à Carminé bien que je compte l'éloigner. Que la débauche ne vous

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fasse pas oublier le respect dont il faut que vous entouriez sa fille.

— J'ai déjà eu quelques duels avec la diablesse que vous redoutez pour moi, et je ne m'en suis pas trop mal tiré. Soyez sans inquiétude. Mais, à quelles saturnales nous conviezvous donc?

— Mon devoir était de tout faire, cher prince, pour vous amuser.

— Ne vous donnez-vous vraiment la peine de tant gagner que pour le plaisir d'autrui.»^ Voilà qui ferait pardonner jusqu'à des profits u suraires.

— Ah ! si je n'avais les ailes rognées par l'esprit étroit de mes contemporains I

— Ils me paraissent vous en laisser suffisamment pour que vous puissiez, sans jeu de mots, voler avec une certaine largesse.

— Si le peuple ne clamait pas tant haro I sur les financiers? je lui montrerais...

— Laissons-là cette grave question et ne vous plaignez pas, grand émule de Fouquet; il n'y a plus de Louis XIV pour vous faire enfermer à Pignerol I »

Et, passant familièrement son bras sous celui de son amphytrion, Le Gow remonta lentement le grand escalier de marbre, cueillant aux gerbées de roses suspendues à la rampe tous les pétales à portée de sa main.

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Parvenu au plus grand des salons le prince resta un moment, sur le seuil de la porte, immobile et charmé en face du somptueux coup d'œil que présentaient les tables disposées en lacets, s'allongeant comme le corps d'un serpent gigantesque suivant les diagonales du parquet. Au-dessus des bouillonnantes broderies des nappes semées de fleurs, s'entassaient symétriquement des rangées de porcelaines et des forteresses de cristaux étincelants de feux irisés: dans les couverts Tor, l'argent, la nacre, Tivoire travaillés en ornements exquis étaient prodigués sous mille formes. Entre de longues corbeilles de plantes aux parfums rares, dévastes surtouts en bronze doré soutenaient des buissons de fraises et d'ananas, des guirlandes de cerises provenant de Gérasonte. Dans des coupes d'agate verte et mauve se dressaient des strobiles de raisins noirs et de pêches blondes, d'oranges et de grenades apportées de Sétubal par le propre yacht des Fano; jusqu'à des fruits de Perse et de la Chine toutes les espèces de friandises étalaient là leurs plus affriolantes séductions. Le même décor se trouvait reproduit dans chacune des autres pièces; et, turbulents d'appétit, les convives avaient déjà pris place sans cérémonie dans les intervalles des tables, tandis que le premier service du souper était apparu dans toute sa gloire. Une discrète ru-

rumeur de contentement accueillit l'entrée d'Olympe Fano et du prince qui arrivaient les derniers ; et bientôt, guidé par le banquier, Le Gow dont tous les sens étaient frappés à la fois par les surprises de ce nouveau luxe, les parfums irritants, la lumière aveuglante d'ampoules en bouquets, l'éclat des voix marquant l'aurore de l'ébriété, se trouva assis à la gauche de Jania qui rougit ingénument à travers le sourire par lequel elle répondit au salut de la présentation.

En voyant cette fois près de lui le visage de la jeune fille d'une beauté si pénétrante, son merveilleux sein nu, ses admirables bras frais et blancs, son col et ses épaules aux tons lustrés magnifiquement modelées en plein marbre, enfin ses cheveux d'un blond de flamme d'oii florissaient d'agaçantes senteurs, Baratine comprit toute la différence de cet objet vivant aux visions effacées de ses rêves au portrait ; et ressaisissant son sang-froid à la fin près de succomber sous une telle succession de chocs, il redevint le Don Juan redoutable d'avant le deuil, aux formes expectantes et ramassées, prêt à l'offensive, et qui mis en présence de la réalité s'empresse de quitter les nuages d'un ciel dont il juge l'aide inutile. Une demi-heure s'était à peine écoulée que, mélangés aux xérès et au rotissillon, les vins du Rioc avaient répandu

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leurs fumées dans la fressure des convives, philtre puissant engendrant une espèpe de mirage où vaguaient les essences de Timagination subtilisée. Tous les visages s'empourpraient, les yeux papillottaient et le bruit des conversations allait grossissant au point qu'il n'y avait plus de paroles distinctes. Libre, au milieu de celte confusion, Le Gow servait en silence la fille de Carminé qui agréait, par d'adorables mouvements de têle, les délicates attentions de son voisin. Les yeux du prince parlaient seuls, plus éloquents que l'amour lui-même, plus agissants que la parole, car, opposé à la routine des amants ordinaires, l'art des Don Juans modernes dédaigne la voie des déclarations; chez eux l'amour se prouvant plus qu'il ne s'avoue n'a guère besoin au début d'être exprimé autrement que par l'attitude. Rien n'est plus banal, souvent plus sot, sinon plus fâcheux qu'une déclaration. Pour valoir quelque chose, les discours amoureux ne doivent être tenus qu'après la séduction ; ce sont alors des poèmes à répliques que l'on récite à deux quand on en a d'abord vécu le sujet. Obéissant à l'instinct des véritables séducteurs. Baratine ne disait rien; mais, tantôt il avançait à Jania des fruits et des friandises, devinant avec un tact très sûr les capricieuses préférences de la jeune fille; tantôt il s'emparait de l'éventail qu'elle laissait pendre

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à son bras et le faisait doucement onduler audessus de ses épaules ; d'autres fois, il ramassait une fleur tombée de la chevelure de la cantatrice et la piquait dans les tresses de ses aiguillettes. Déjà, avant de s'asseoir, il avait, devant elle, répandu sur la table la jonchée de roses arrachées aux jardinières de Tescalier, pour que Jania se plût à les efieuiller. Après quelques minutes de ce manège les deux jeunes gens, sans s*être encore parlé, connaissaient leurs pensées réciproques aussi bien que s'ils eussent passé des journées à se les écrire.

Cependant le moment du dessert arriva et les invités des Fano finirent par se vautrer au sein de ces limbes déUcieuses oii, les lumières de la raison étouffées, le corps ainsi délivré de son tyran s'abandonne aux pires joies de la licence. Les pyramides de fruits, les glaces, les montagnes de bonbons et de gâteaux fins furent livrées au pillage ; et, provoquée par les piquantes flèches des liqueurs versées abondamment, l'orgie commença à faire entendre ses clameurs assourdissantes. L'heure des extravagances était venue où les hommes les plus forts laissent échapper leurs secrets, où. les femmes les plus sages écoutent sans rougir les propos les plus libres, où de téméraires caresses sont risquées par les plus timides jeunes gens. Enfin, de nouvelles musiques, non plus les harmonies mys-

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tiques de Wagner ou de Franck, mais les déséquilibrantes sarabandes d'Offenbach vinrent accélérer la contagion de l'ivresse et de la folie ; ce fut comme un signal donné par le diable. Les rires, les chants, les toasts fanfarons éclatèrent de toutes. parts. On se leva. Les convives passèrent dans la galerie et bientôt, dans cette atmosphère toute chaude de vin, de plaisir, de paroles amoureuses, s'en tremêjèrent des danses excitées par l'aiguillon d'un besoin de jouir irréfréné, tandis que les salons et leurs tables saccagées offraient l'image d'un champ de bataille où seuls étaient débout ceux qui avaient encore la force de boire.

Pendant cet ultime embrasement d'appétences où un physiologiste à jeun eût évalué le peu de distance qui sépare l'homme de l'animal, Le Gow avait pris Jania par la main pour se réfugier en quelque endroit désert où ne put les atteindre le vertige fatal que donne la vue de la débauche ; et, docile comme un agneau, la jeune fille l'avait suivi, écartant du regard les indiscrets qui couraient au devant d'elle pour l'inviter à danser.

Le prince, depuis son enfance, avait appris à parler avec infiniment de couleur le toscan le plus pur; il lisait Dante dans le texte. Aussi ce fut dans cet idiome, qui semble avoir été créé exprès pour l'amour, qu'une fois à l'écart il

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adressa la parole à Tltalienne. En quelques phrases, dont Fart épuisait les trésors de la plus riche des langues, il raconta son excursion à l'île de Zante après la découverte du portrait ; pénétrante comme une mélodie de viole, sa voix enveloppait la jeune fille d'un fluide de caresses, dont se délectait l'âme de Jania encore vierge d'un tel enivrement.

« La fille de Carminé me pardonne-t-elle d'avoir emprunté au génie de son père ce confident de mes pensées à elle ? dit-il en montrant l'image qui reposait sur son sein. — Croirat-elle en ce témoin muet de la vie de mon cœur? ))

Un soupir, un lent abaissement des paupières furent la réponse de Jania.

(( Tu m'aimeras donc? » demanda Le Gow, tombant à genoux, exalté, mais la voix changée, impérieuse.

La jeune fille, plongeant alors ses yeux profonds dans l'insondable abîme des yeux de Don Juan pour y voir le sort de l'amour qu'elle allait y précipiter :

(( Oui, » dit-elle avec une gravité qui fit palpiter le jeune homme.

Mais à peine avait-elle parlé qu'elle s'enfuit, poussant un cri d'efiroi. Son élan fut si brusque que Baratine ne put la retenir, et comme il se retournait pour la suivre, il se trouva face à face

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avec un grand vieillard, au corps maigre, qui arrêtait sur lui des yeux empreints d*une sagacité ironique. Reconnaissant à d'évidentes analogies de traits le père de Jania, et se rappelant en même temps ce que lui en avait dit le baron Olympe, Le Gow fut aussitôt saisi d'un prurit de curiosité que Taspect du personnage qui semblait vraiment sortir des bornes du réel eût, sans cela, suffi à produire. Qu'on se représente une tête semblable à celle du Moïse de Michel- Ange sur le visage de laquelle serait venu se greffer le masque ricaneur de Méphistophélès. Sur un grand front ridé^^par la science delà vie, se manifestait la force orgueilleuse des hommes, qui ont tout vu. Capricieusement sinueuse, la bouche trahissait une finesse d'inquisiteur, capable de surprendre chez autrui les pensées les plus insaisissables. Enfin, dans la puissance du regard dominateur, se révélaient la nature et le génie de l'artiste. Encore en proie au délicieux oubli de son entretien avec Jania, Le Gow ne prévit pas ce qui allait jaillir de cette rencontre inopinée avec Michel Carminé.

(( La statue de pierre dérange trop tôt le prince Baratine .^^ dit en s'approchant le vieillard, d'une voix dont la sonorité avait quelque chose de menaçant.

— En effet, je ne l'ai pas encore invitée à souper, riposta le jeune homme avec l'aplomb

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d'un mécréant qui sait qu'à notre époque il n'est plus de fantômes possibles.

— Tu n'en voudrais pas moins me voler le cœur de ma fille ? rugit le peintre, dont la colère zébra la face de plis effrayants.

— Je l'adore! cria Le Gow frémissant.

— Tu mens ! Quelle femme peux-tu aimer après celle que tu as perdue ? »

Et, comme désarmé par le coup droit de cette allusion à la fin malheureuse de sa dernière maîtresse, Don Juan ne trouvait dans sa défaite aucune réplique.

(( Quoi qu'il en soit, acheva Carminé, sache que je préférerais voir dans son cercueil ma fille morte, que pâmée dans tes bras I »

Et après une pause pendant laquelle les deux hommes se sondèrent par un mutuel défi jusqu'au tréfond de leurs cervelles, le vieillard s'éloigna avec solennité, tandis que Le Gow, opiniâtre, réfléchissait froidement :

(( Il ne cédera jamais, lui, mais elle.»^... »

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