‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

Othon-Jean-Victor Le Gow naquit à Paris le 22 janvier 1867, alors que son père le prince Auguste-Ladislas-Demetrius Baratine y était conseiller de Fambassade russe depuis les premières années du second Empire.

En Russie, les Le Gow, primitivement Le Guew ou 01 Guew, nom qui dans le vieil idiome moscovite signifie Le Brave, remontent aux

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origines les plus hautes. Guerriers livoniens issus du plus pur de la race aryenne, plusieurs Le Gow firent partie au xiv^ siècle du fameux ordre de ces chevaliers porte-glaives qui arrêtèrent aux pieds des Carpathes les invasions successives de Gengis-Kahn, Baati-Kahn et Timour-Leng. Au commencement du x v* siècle, un Jagellon, roi de Pologne, donna la main d'une de ses filles au prince Georges-Mikaïl Le Gow qu'il fit grand-duc de Lithuanie. Depuis cette époque jusque bien après l'avènement des Romanoff, les Le Gow s'attachèrent d'abord à la fortune du roi de Pologne. L'un d'eux ayant encouru la défaveur de Casimir V pour avoir, seul de tous les nobles polonais, volé, à la mort d'Uladislas, la réunion de la Pologne et de la Russie sous le sceptre du tsar Alexis Mikaïlovitch, s'éloigna de la cour. Son fils Stanislas, esprit pénétrant qui sut prévoir d'après les vices du gouvernement l'abaissement prochain de la Pologne, réalisa une partie de sa fortune et vint à Moscou où la beauté peu ordinaire de sa physionomie et la distinction de sa personne non moins que son génie de l'intrigue lui firent épouser une fille de l'importante et nombreuse famille des Narishkine, nièce de Nathalie Narishkine, la propre mère de Pierre le Grand. De ce jour il y eut deux branches bien distinctes des Le Gow : d'un côté, les cousins par alliance des

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Romanoff qui devinrent tout à fait russes et s'appelèrent Baratine, du nom d'une terre acquise par Stanislas aux environs de Moscou ; de l'autre, celle née d'un second fils de l'ancien ennemi de Casimir V et qui resta en Pologne où elle devait se montrer l'un des plus fidèles soutiens du roi Stanislas Leczinski.

Un fils de Stanislas., Ulric-Pierre, fut tué à la bataille de Pultawa. Un autre, devenu le favori de l'impératrice Elisabeth, fut un des rares généraux qui battirent Frédéric le Grand et firent pénétrer les armées russes jusqu'au cœur de l'Allemagne. Sous le grand règne de Catherine II, le fils unique du général Le Gow, ambassadeur auprès de l'impératrice Marie-Thérèse, se maria en Autriche, y acquit de sa femme de grands biens territoriaux, et accomplit secrètement en 1798 le triste devoir de donner un refuge dans sa maison au dernier descendant de ses cousins de Pologne, le prince Ladislas qui, à côté de Poniatowski et de Kosciusko, venait de lutter contre Souwarow jusqu'à la prise de Praga. Tandis que les deux fils aînés de l'ambassadeur appelés à Pétersbourg par l'impératrice Catherine avaient succombé, l'un dans la deuxième campagne contre les Turcs, l'autre aux excès d'une conduite licencieuse, le troisième, Jean-Othon, resté auprès de son père, s'éprit de la fille du proscrit Ladis-

las et, à la mort de Catherine II, l'épousa.

Élevé loin des mœurs russes, Jean-Othon partagea la haine de sa jeune femme contre les conquérants de la Pologne et ne voulut point revenir à Pélersbourg. Sa sœur aînée, Pauline, dont il était très aimé, mariée à un Orloff, mais restée veuve sans enfants, sut heureusement sauvegarder dès lors jusqu'après les événements de 1882 rintégrité des biens russes de son frère, mis sous séquestre en 1807 par un ukase d'Alexandre I". Fixé à Varsovie depuis l'assassinat du tsar Paul, Jean-Othon fut un des premiers à y recevoir en triomphe Napoléon dont on attendait au mois de décembre 1806 une résurrection de la Pologne, qui devait pour jamais tenir en échec l'ambition des Russes du côté de l'occident. Ebloui et charmé par le vainqueur d'Iéna qui l'honora d'une attention toute particulière, Jean-Othon, en butte à l'inimitié des Gzartoryski qui ne partageaient pas ses vues politiques, se décida comme Poniatowski, Dombrowski et tant d'autres à suivre la fortune de l'empereur des Français. Napoléon le nomma colonel d'un régiment de la brigade de cuirassiers que commandait le général baron de Salms. A la bataille de la Moskowa, Le Gow, général depuis Wagram, fut tué à la tête de sa brigade en pénétrant dans la grande redoute de Borodino. A ses côtés, périt frappé par le

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même éclat de mitraille le général de Salms qui avait remplacé Montbrun dans le commandement de la division de cuirassiers, appelée par Murât pour enlever la redoute.

Depuis la paix de Tilsit le général de Salms et le prince Baratine étaient devenus amis intimes. A cette époque, le colonel Le Gow avait installé à Paris sa vieille mère, la princesse Baratine, sa femme et ses deux enfants : un fils de cinq ans et une petite fille de trois ans. Il avait eu le soin au préalable d'hypothéquer son patrimoine d'Autriche pour une somme considérable, placée ensuite dans les fonds français par l'intermédiaire du vieux baron de Salms, un ancien fermier-général de la Champagne, que l'amitié de Danton, de qui il avait eu l'idée d'épouser la cousine germaine, avait non seulement préservé de l'échafaud mais encore aidé à faire fortune. Déjà très riche, ce gentilhomme champenois ayant le goût des affaires était devenu un des principaux financiers du Directoire qui en compta si peu, et fut l'un des quinze premiers régents de la Banque de France nommés par Bonaparte. Il n'avait qu'un fils qui, à son grand déplaisir, était entré dans l'armée et y était devenu général. Les relations du banquier avec la famille Baratine ayant amené la rencontre du général de Salms avec le colonel Le Gow, ces deux hommes, de caractères éga-

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lement chevaleresques, avaient fini par se lier étroitement. Ensemble ils avaient chargé à Essling et, sur la proposition de Salms, Le Gow était passé général. Marié à la fin de i8o4, alors qu'il était lieutenant-colonel dans la garde et aide-de-camp de l'empereur, Salms avait perdu en 1806 sa jeune femme de qui il avait eu un fils nommé Jacques. Ce fut à cet enfant, son héritier unique, que le vieux banquier, mort centenaire vers i83o, laissa toute sa fortune et la plus prospère des maisons de banque.

En 181 5, trois ans après la double catastrophe qui, à Borodino, avait marqué d'une tache rouge l'existence des familles Salms et Baratine, les enfants du général Le Gow ayant également perdu leur grand'mère — celle-ci morte de chagrin — avaient été ramenés à Pétersbourg par leur vieille tante Pauline Orloff venue exprès à Paris, malgré son grand âge, à la suite des alliés et de l'empereur Alexandre, pour veiller sur le sort de ses neveux orphelins. Disposant à la cour d'un crédit élevé que lui valaient sa grande fortune personnelle, l'illustration de son nom et les relations de son mari alors conseiller intime du tsar, la bonne princesse sut obtenir d'Alexandre la rentrée en grâce des enfants de Jean-Othon considéré comme rebelle depuis et même avant son attachement à Napoléon. PauUne Orloff promit

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d'élever elle-même son neveu Joseph-Frédéric Le Gow et d'en faire un gentilhomme russe irrévocablement attaché à son pays et au tsar. Alexandre oublia donc ce qu'il appelait le crime de lèse-patrie du dernier prince Baratine, pour ne se rappeler que les services rendus par les aïeux du même ; le séquestre mis sur les biens de Jean-Othon fut levé, et ses enfants redevenus russes reprirent si complètement les attributs de leur nom, qu'en i83i Joseph-Frédéric, sollicité par le prince Radziwill de venir appuyer la dernière insurrection polonaise, refusa catégoriquement. On doit d'autre part dire à sa louange que lorsque le tsar Nicolas prit le parti de regarder comme civilement mort tout émigré polonais, Joseph-Frédéric ne cacha point l'indignation que soulevait dans son cœur de lithuanien rallié une telle barbarie . Il en résulta entre ïe tsar et lui un premier refroidissement qui, grossi dans la suite par des événements d'ordre privé, devait aboutir à rejeter une seconde fois et pour toujours hors de la Russie les Baratine, comme les Czartoryski, les Radziwill, les Leczinski, les Sapiéha, les Rzewuski, pour leur faire adopter en France une définitive patrie.

L'installation en Russie du prince Joseph- Frédéric n'avait pas rompu les relations de Baratine avec la famille Salms. Avant de reprendre le chemin de Pétersbourg, la princesse Pauline

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avait fait à son tour la connaissance du banquier , et après avoir obtenu la tutelle de ses neveux, elle s'était gardée d'aliéner leur part de fortune déposée en excellents titres français chez le vieux Salms, qui continua ainsi d'être une sorte d'administrateur des biens meubles des enfants Baratine. A la mort du banquier, Joseph-Frédérick qui avait alors trente ans revint à Paris pour constater que ses placements, dont le capital avait doublé, ne couraient aucun risque. Admirablement reçu chez le jeune Salms , fils du compagnon d'armes de son père, le prince reprit beaucoup de goût pour Paris dont il avait gardé les meilleurs souvenirs d'enfance. La légère défaveur encourue auprès du tsar Nicolas lui ayant laissé le loisir de voyager à sa guise, Paris l'attira encore. Il finit par y venir régulièrement chaque année. Enfin, il y acheta un hôtel et joignit à cette acquisition celle d'un des plus beaux châteaux de Seine-et-Oise, apanage d'un superbe domaine de mille hectares en fermes et mille autres hectares de chasse. Puis, tandis que sa sœur recevait un mari des mains du tsar, lui, plus indépendant, épousa en i836 une parisienne, fille aînée d'un des lieutenants de Napoléon de la plus obscure origine, le maréchal Nugotte, dont le père, originaire de l'Auvergne, avait tenu, sous la Convention, une boutique de charbonnier au faubourg Saint-Antoine. Cinq ans après,

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le baron de Salms épousait la fille cadette du maréchal et devenait ainsi le beau-frère par alliance de Baratine. Cette union avec une française déplut vivement au tsar qui y voyait déjà une mésalliance. Le prince se hâta d'en réparer le mauvais effet en emmenant tout de suite sa femme en Russie et en promettant à l'empereur que ses enfants, s'il en avait, naîtraient à Pétersbourg et ne seraient pas élevés en France. Cette flatterie plut au despotisme de Nicolas, mais elle fut fatale à la femme de Joseph-Frédérick. Au bout de deux ans de mariage, la princesse donna le jour à Auguste- Ladislas Baratine; mais, déjà éprouvée dans les derniers temps de sa grossesse par le dur climat du Nord, elle mourut peu après ses couches, emportée par une phtisie galopante contre laquelle son affaiblissement la laissa sans défense.

Jusqu'à son entrée à l'école des Cadets, Auguste-Ladislas, qui se montra de bonne heure turbulent et espiègle, fut élevé par son père en

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enfant gâté. Dès l'âge de seize ans, son ardeur au plaisir se manifesta en des frasques d'une énormité telle, qu'il inspira pour Tavenir de sérieuses inquiétudes. Il était déjà tard pour songer à réformer une pareille nature. En i854, le prince Joseph- Frederick, que le tsar avait plusieurs fois chargé de missions diplomatiques spéciales auprès de Napoléon III, éprouva une déception si violente de n'avoir pu empêcher la guerre entre la Russie et la France, qu'il en mourut. Alors âgé de dix-neuf ans, Auguste- Ladislas passa sous la tutelle de son oncle, époux de la sœur de Joseph-Frédérick, à qui il en fit voir de toutes les couleurs en attendant sa majorité. Aussitôt que fut signé le dernier feuillet du compte de tutelle, le jeune homme, qui devait être envoyé comme lieutenant au régiment des dragons de Kiew, allégua des raisons de santé pour faire accepter sa démission ; pourtant, devant les paternelles remontrances du nouveau tsar Alexandre II, il promit d'embrasser, à défaut de la carrière des armes, celle delà diplomatie; puis, sous le prétexte de suivre le plénipotentiaire russe au congrès qui allait se réunir et où il devait, disait-il, commencer son apprentissage, il fila promptement sur Paris où l'appelaient moins les intérêts de la succession de son père que le désir de vérifier s'il trouverait vraiment dans la capitale de la France des plai-

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sirs supérieurs à ceux que lui avait déjà amplement fait connaître Pétersbourg.

Quelques vieillards peuvent seuls se rappeler encore ce que fut à Paris, de i856 à 1868, la vie élégante^ lorsque le prince Auguste-Ladislas, aidé des plus mauvais sujets d'entre les fils de famille, s'y livra avec une audace, une folie toutes romanesques à des exploits de débauche qui eussent fait capots les plus étonnants roués de la Régence. Zola et Arsène Houssaye ont peint quelques-uns de ces magnifiques corps-àcorps avec le plaisir, dont la jeunesse d'alors donna l'étourdissant spectacle sous les yeux de l'Allemagne studieuse et muette. Néanmoins, à ceux qui sont les fils sages, les avares d'à présent, il convient d'être indulgent pour les fautes de ces pères prodigues qui comptèrent de grands hommes manques à qui la prévoyance seule fit défaut pour se tirer à temps de la brillante ornière où la fatidique guerre de 1870 acheva de les enliser; et, si lamentable qu'ait été la fin de cette époque qui attend encore son Tacite, il ne faut pas la laisser trop désarmée devant l'Histoire contre certaines calomnies.

Le prince Baratine était loin d'être un zéro, comme le sont aujourd'hui les nobliaux insignifiants que se plaît à cingler le fouet des Lavedan, des Gyp, des Abel Hermant; mais ce fut un étourdi à qui la destinée ne laissa pas le

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temps d'engranger la moisson à Tâge où F expérience la dore à point pour la récolte. Manquant d'esprit de conduite — ce qui n'est pas le propre assurément de bien des parvenus contemporains horriblement méthodiques dans leur bêtise — le prince ne savait ou plutôt ne voulait réprimer, quelle qu'en fût l'extravagance, aucune de ses fantaisies. Il jugeait la vie plate et cherchait des émotions. Combien oseraient l'en blâmer? Personna grata aux Tuileries, il y apprit vite la civilisation parisienne qui lui offrait le charme de corruptions rehaussées par des apparences de bonne tenue ; et l'évaluation exacte du monde où il était invité à vivre une fois faite, il résolut d'y exercer la royauté que lui rendait facile son énorme fortune.

Suivant l'exemple de feu le grand Beaujon, Baratine fit construire près du Bois, là où s'élèvent actuellement les pittoresques carrefours de l'avenue Bugeaud, tout un quartier de délicieux petits hôtels qu'on appela les Baraques Russes, et qui virent plus d'une orgie auxquelles LucuUus et Salluste n'eussent pas marchandé la sacramentelle épithète de romaine.

D'autre part, il commandita trois ou quatre théâtres à la fois sans jamais réclamer d'intérêts — car il ne voulait pas passer pour un faiseur d'affaires — à seule fin de protéger, a sa façon, l'art libre et l'art nouveau. Il fut le père des

artistes. Côté des peintres, il acheta, des années durant, au Salon des Refusés, les croûtes de tous les génies impressionnistes méconnus.

Côté des musiciens, il distribua de Targent ou des emplois à tous ceux qui lui apportaient un air de valse ou un Leit-motiv. Mais, faut-il le dire à la honte des contemporains, vainement essaya-t-il, lui qui n'entendait la plupart du temps que de TOffenbach, de faire triompher Berlioz et Wagner. Enfin il fit secrètement à tous les malheureux que le hasard mettait sur son chemin ou qu'il allait souvent chercher luimême dans les bouges, après boire, sans quitter son frac ni ses gants blancs, des aumônes susceptibles, s'il y avait eu en France dix riches de son espèce, d'apaiser pour deux siècles au moins tout ferment de révolution sociale. Raconter en détail la série des prodigaUtés ultra-originales par lesquelles il se rendit célèbre, exigerait des volumes. De ces excentricités fabuleuses, une est à citer qui fit sensation sur les viveurs les plus patines de scepticisme ; elle a trait au mariage du prince.

Dès son arrivée à Paris, Auguste-Ladislas n'avait pas manqué d'aller voir sa tante maternelle, la baronne de Salms, dont le mari était mort en i848, à peu près ruiné par des spéculations malheureuses sur le premier établissement des voies ferrées. Fidèle à la religion po-

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litique de son përe — le général tué à Borodino — le baron de Salms n'avait cessé de bouder le gouvernement hybride de Louis-Philippe. A l'écart de l'odieuse cour terre-à-terre du roicitoyen, il s'était fait des ennemis dans la personne de nombreux financiers juifs que les d'Orléans, ces ladres amants du million, aidaient de toutes leurs forces à faire en notre malheureux pays l'intronisation exclusive de l'argent. Salms, qui avait de grandes, de nobles idées sur le rôle de la finance, vit se coaliser contre lui, lors de la crise économique de 18^7, tous les flibustiers d'Outre-Rhin qui, depuis i83o, avaient pleine liberté de tondre, entre deux parties de whist, les moutons de Paris dans le salon de M"™® Rébecca. La victoire resta évidemment à l'improbité et à la plus forte masse d'écus. Salms, qui le premier, avec ses capitaux, avait amorcé toutes les lignes des chemins de l'Ouest, fut obligé de liquider, l'honneur sauf, devant la défection de ses co-sociétaires, hommes de paille des banquiers juifs, qui crièrent que l'entreprise les avait ruinés. Comme la conquête des pays vierges où l'on bâtit sur les cadavres des premiers pionniers qui déblaient le terrain, ainsi se mènent et se mèneront éternellement toutes les affaires de haute économie sociale.

Vouée depuis son veuvage à une solitude

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qu'elle supportait dignement, la baronne de Salms accueillit avec bonheur la visite de son neveu Baratine. Depuis i842, elle était mère d'une fille unique, Alexandra-Marie-Elisabeth, qu'elle faisait élever aussi pieusement que brillamment chez les religieuses du Sacré-Cœur, comptant que la Providence — ou le hasard, si tel préfèrent les incrédules — ferait faire à son enfant bien-aimée un mariage digne de leur nom et de leur ancienne fortune. Après le désastre de la banque Salms, la dot de la baronne, un demi million environ, était restée intacte; mais c'était peu pour là fille d'un maréchal de France habituée depuis dix ans à dépenser un revenu de près d'un milHon. Tout d'abord, Auguste-Ladislas ne fit guère attention à sa cousine, qui entrait à peine dans sa quatorzième année, quand il la vit pour la première fois. Cependant, comme il venait souvent chez sa tante, modèle de douceur et de grâce, dont les attentions ingénieuses, la délicatesse nuancée savaient l'attirer, le retenir, et pour laquelle il éprouva bientôt une véritable affection filiale, le prince ne put s'empêcher d'être témoin des progrès de la beauté transcendante d'Elisabeth. A dix-huit ans le visage de la jeune fille était du type le plus pur, le plus délicat qui se puisse admirer dans les portraits de vierges d'Albert Durer. La régularité inouie de ses traits, la

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blancheur unie de sa peau fine comme le satin qui recouvre la pellicule d'un œuf, contrastant avec une abondante chevelure noire sans reflets qui avait le velouté de la mousse, Texquise souplesse de sa taille, l'harmonie de ses formes frêles, enfin un air de reine qui ne s'acquiert point et qui révèle soudain la noblesse de la race, du caractère, de tout, en faisaient une création encore mieux qu'une créature accomplie, capable de produire sur le cœur le plus léger des impressions ineffaçables .

Dire que dès lors Baratine s'éprit de sa cousine serait peut-être trop, car il n'avait pas précisément une nature aimante, faite pour goûter les joies, un peu fades selon lui, du simple amour conjugal; mais la jeune fille occupa agréablement son esprit aux heures où la fatigue des nuits passées au jeu ou à quelque autre amusement diabolique l'obligeait de rentrer en lui-même. Quant à Elisabeth, nature précoce, ardente en secret, mais livrée au régime compresseur d'une éducation des plus dévotes, le jour où son brillant cousin avait accompagné sa mère au couvent pour la voir, il s'était produit en elle cette explosion subite si bien peinte par Molière dans le personnage d'Agnès. Entre les quatre murs sombres du parloir elle avait, au premier regard porté sur Auguste-Ladislas, reçu ce baptême de feu qui en un instant transforme

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une jeune fille et en fait, avant le temps, plus qu'une femme. Depuis, elle s'était juré qu'elle entrerait au Carmel plutôt que d'épouser un autre homme que son cousin.

C'est un phénomène vraiment singulier que celui eh vertu duquel l'homme doué de quelque beauté exerce un attrait immédiat sur l'esprit tout neuf des jeunes filles les plus pures, les plus sévèrement emprisonnées dans les pratiques d'une religion qui — chose incroyable pour le siècle — va jusqu'à défendre de pécher par pensée. Plus particulièrement lorsque cet être révèle dans son regard les ardeurs d'une vie agitée, lorsque ses traits sont marqués du mystérieux signe dévastateur de la débauche, son aspfect fait frémir, bouillonner, quelquefois changer en lave le sang pâle des vierges ; et plus la grâce de la virginité est fortement empreinte dans la physionomie, l'attitude de la jeune fille, plus vives sont les impressions qu'elle reçoit de celui qu'on lui aura préalablement représenté comme un monstrueux sujet du diable. Ceci n'est pas un paradoxe. Qu'on lise l'histoire de Clarisse Harlowe? On verra. Y a-t-il rien de plus tentant pour une femme que de jouer auprès du blasé, de l'impie, de l'homme blindé contre l'illusion, le rôle de bon génie .»^ L'entreprise plaît d'ordinaire aux âmes exaltées. C'est le dévouement le plus étendu sous sa forme la

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plus élevée et la plus touchante. Eh bien, ce désir de se faire Tange gardien d'Âuguste-Ladislas en qui son imagination trouva le merveilleux, l'extraordinaire que rêvent les jeunes filles, se développa rapidement dans Tâme de la pieuse et fière Elisabeth. Son cousin appartenait à la religion orthodoxe ; elle rêvait déjà de le convertir au catholicisme romain, sans penser aux difficultés de tout ordre que soulevait pour un sujet russe allié aux RomanofiF un acte tendant à nier le grand principe de l'autorité spirituelle du tsar. Elle eût plus tôt fait de déterminer son mari à se faire naturaliser Français, ce qui était déjà passablement hardi. Chez Elisabeth!' amour ne pouvait primer les goûts de dévotion que sa nature un peu portée au mysticisme s'était avidement assimilés. Si elle prévoyait que son mariage la ferait jusqu'à un certain point changer de nationalité, elle n'admettait absolument pas qu'elle fût forcée, si elle avait des enfants, de les élever dans une religion autre que la sienne. Si d'ores et déjà cette question, qui peut paraître oiseuse, est mise en avant ici, c'est qu'elle sera plus tard la raison déterminante du changement de situation de la princesse Baratine entraînant la fixation de celle de son fils.

Expliquer comment, avec ces arrière-pensées de dévote. M"* de Salms parvint à se faire épouser par un jeune homme aussi peu fait pour la

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vie de famille et la vie pieuse que Tétait le prince Baratine — galant homme il est vrai, mais matérialiste en amour, ayant à T endroit des femmes, du moins celles des cours de Paris et de Pétersbourg, les opinions les plus détestables, c'est-à-dire les méprisant intimement autant qu'il les aimait à la surface — ferait la matière d'un de ces longs romans d'inutile psychologie que la synthèse a le devoir de réduire à vingthgnes.

Vers i864 seulement, après avoir épuisé toutes les folies dont la boîte de Pandore ait jamais pu contenir le germe, Auguste-Ladislas demanda la main de sa cousine. Mais, bien plus que l'amour d'Elisabeth condamnée en raison de la modicité de sa fortune à une grande réserve vis-à-vis de son richissime parent, ce fut la savante persistance de la baronne de Salms qui eut raison du célibat de Baratine. Hors de la fournaise parisienne, le prince ne se sentait choyé sans calcul, entouré de sympathies réelles que chez sa tante où, chose bien nouvelle pour lui, il respirait avec plaisir le parfum d'une vertu qui lui eût été partout ailleurs insupr portable. Lorsque parfois il comparait sa cousine aux orgueilleuses héritières qui, dans la splendeur de toilettes impudiques, étiquette d'une marchandise à l'encan, se produisaient insolemment aux Tuileries, Auguste-Ladislas

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était forcé de reconnaître qu'auprès de ces poupées sans caractère ou plus sèches, plus froides, plus avides d'argent que ne le sont les courtisanes, Elisabeth de Salms possédait toutes les qualités de ces natures dites angéliques que, question de dot mise à part, les hommes désirent tant rencontrer chez une épouse. Aussi, bien que l'amour sans heurts, le bonheur sans orages ne s'adaptassent guère à son tempérament, se décida-t-il au mariage en se donnant pour dernière raison que la petite-fille d'un maréchal de France ferait une remarquable ambassadrice et servirait aveuglément les ambitions de son mari. En cela il jugeait bien; l'âme d'Elisabeth était assez grande pour mettre Tinfini dans son amour; mais il faut ajouter, pour la peindre entièrement, que sous l'irréprochable pureté de son front gisait une volonté imbrisable, et que dans son œil bleu luisait souvent les mêmes éclairs dont feu son grand' père animait les ordres criés sur le champ de bataille.

Le 3o mai i864, vers quatre heures du matin, les salons du Cercle impérial où Baratine avait

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coutume de se donner les émotions du baccara, retentissaient des bruits divers d'une joyeuse fête dont les invités avaient peine, à cette heurelà, à rester dans les bornes d'une bienséance qu'on leur avait exceptionnellement recommandée, pour ce qu'elle ne leur était sans doute pas habituelle. Marié civilement depuis la veille, le prince enterrait sa vie de garçon ; moment assez mal choisi ; mais il n'avait pas eu le loisir de procéder plus antérieurement à cette importante cérémonie qu'il regardait avec superstition comme indispensable au bon établissement de son ménage. Après les libations suprêmes qui couronnèrent un interminable souper, quelqu'un émettant l'avis qu'on n'était pas assez près de midi pour aller se coucher, proposa de clore la fête par une petite partie de bac. « Accepté, » crièrent plusieurs voix. «A combien .^^ » firent d'autres. « Deux cents — trois cents — quatre cents — cinq cents louis, » autant de cris qui partirent comme des fusées. On fixa un dernier chifire, on apporta les cartes, et le jeu commença. Le premier qui prit la banque perdit contre les quatre-vingts pontes qui lui tenaient tête une centaine de mille francs ; c'était un expremier ministre de l'empereur, de mœurs brillamment dissolues, qui passait pour avoir inspiré le coup d'Etat; après lui vint un général, ambassadeur en congé ; puis une altesse impé-

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riale qui regagna l'argent des pontes; enfin, ce fut au tour de Baratine de prendre les cartes, après avoir agréé qu'un cinquième de la mise de fonds fût fournie par le général qui s'assit aussitôt en face du prince pour lui servir de croupier. A ce moment, six heures du matin sonnaient à l'horloge de l'Assomption. Au bout d'un temps indéterminé la table de baccara avait pris une animation plus qu'extraordinaire, telle que les gens du cercle n'avaient jamais rien vu qui en approchât. Où aurait-on pu être témoin d'une partie pareille ? Baratine taillait à vingt mille louis. Cependant le grand jour était venu. Par-dessus le jardin des Tuileries, le soleil inondait de lumière la place de la Concorde et les Champs-Elysées, d'où montaient déplus en plus éclatantes les rumeurs quotidiennes de Paris.

(( Ahl çal quelle heure est-il .^^ s'écria tout à coup le prince sur un double abattage de huit et neuf qui ratissa trente mille francs. Superbe d'allure en maniant son râteau, le général tira lentement sa montre et répondit avec le flegme de Robert Macaire trichant :

— Neuf heures... »

Comme jeté en l'air par la poussée d'un choc électrique, Baratine bondit renversant son fauteuil et jetant violemment les cartes qui s'épandirent sur le tapis vert, tel un vol de gros papillons.

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« Qu'est-ce qu'il a? cria- 1- on de toutes parts. Est-ce qu'il va faire Charlemagne, à présent?

— Ce que j'ai? Ce que je fais? répéta le prince, après avoir d'une voix tonnante articulé un énorme juron ; je me marie à dix heures rue Croix du Roule, l'impératrice me fait l'honneur d'assister à la cérémonie, vous êtes tous invités et personne ne songe à m 'avertir? »

On se figure l'explosion d'interjections blasphématoires et d'autre espèce qui accompagnèrent ce speech prononcé sur un ton d'indignation comique. Dans un désordre indescriptible qui eût fait croire que le feu prenait au cercle, tous les joueurs se levèrent, dévalèrent comme une trombe par les escaliers; et une fois sur le macadam, leur première stupeur passée, éclata parmi eux un accès général de rires inextinguibles, à la pensée que le jeu leur avait fait oublier l'heure et jusqu'à la date du mariage religieux de Baratine. Au grand ébahissement des passants qui crurent à une émeute d'habits noirs, en attendant celle des blouses blanches, tous les fiacres de la place furent réquisitionnés sur le champ, et l'on se dispersa pour se retrouver à dix heures à l'église russe où, dans une mirifique voiture de gala d'oîi il descendit, donnant le bras à l'ambassadrice de Russie, Baratine arriva ponctuel, irréprochable.

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regardant du haut de sa cravate, comme s'il ne les avait pas vus depuis des mois, la foule de ses amis, et faisant converger sur lui toutes les admirations laudatives de son chic suprême, de sa désinvolture de beau grand seigneur que les plus pointilleux d'entre ses rivaux : Lord Seymour, La Tour du Pin, Montguyon, Hamilton, Kallil-Bey, marquis d'Herdtfort, Châteauvillard, Charles Laffîtte, prince Zappia, etc., s'accordaient à juger les plus remarquables du monde.

Cette anecdote peint bien l'extrême originalité du prince Baratine : elle peint également la démence de l'époque qui admira de telles mœurs. L'insouciance au sein du plaisir aussi bien qu'à la guerre, où l'on courait la tête chaude mais vide tout comme à une partie de baccara, fut la faute essentielle du second Empire, la moin s pardonnable affirment les stoïques, la plus naturelle, hélas I à l'esprit français, ne doit-on pas craindre de dire, afin de ne jamais la recommencer. Il fallut le coup de foudre de la déclaration de guerre à la Prusse pour mettre un terme à cette vie de carnaval perpétuel de Baratine et de tant d'autres, car le mariage ne le changea point et, quoique bon au fond, il fit inconsciemment payer cher à Ehsabeth le bonheur d'être sa femme.

En cette fin des bacchiques funérailles du

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célibat d'Auguste-Ladislas, entendant le (( je me marie à dix heures 1 » du prince — Pauvre petite femme! » s*était exclamé le moins ivre de ses amis. Oui, en efifet, pauvre femme I car après la scène de la fête, voici quelques années plus tard la scène de malheur qui peut en faire le pendant I

^Un des premiers jours du mois d'octobre de 1872, une femme et un enfant suivaient à pied le chemin qui, presque parallèlement à la grand'route de Moscou à Smolensk, va de Mojaïsk à Valouieff, reliant entre ces deux points les quelques hameaux situés à deux ou trois versles de la rive droite de la Kolotcha. L'aspect de la femme au profil de romaine, d'une beauté si aristocratique qu'elle semblait une impératrice déchue, éveillait un ineffable sentiment de pitié poétique. Ses vêtements noirs, le voile de crêpe rattaché au sommet de sa tête, d'où glissaient sur un front marmoréen les bandeaux lisses de sa chevelure et, par dessus tout, l'indicible expression de douleur répandue sur ce fin

iio l'éducation d'un gontbmporain

et pâle visage, attestaient un deuil récent mêlé a quelque épouvantable catastrophe. Elle tenait par la main l'enfant, son fils, un adorable bambin de cinq ans à peine, dont la petite mine fière et triste, les grands yeux bleus rêveurs accusaient une précocité d'intelligence, une maturité de raison exceptionnelles. Enveloppé d'une longue boarka doublée de laine blanche, les pieds chaussés de petites bottes à haute tige, la tête coiffée d'un papak d'astrakan qui pouvait à peine couvrir ses longs cheveux de jais bouclés, l'enfant cheminait aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et semblait partager par un silence qui n'était pas de son âge, l'immense accablement de la mère. Lorsqu'aux approches de quelque isba, un moujik rencontré par hasard fixait sur ces deux êtres un regard de curiosité, de sympathie peut-être, le petit aussitôt inquiet d'être l'objet d'une attention quelconque se serrait en tremblant contre sa mère. La pauvre femme se baissait alors, prenait la tête du mignon dans ses mains, lui disait en langue russe : (( Ne crains rien; ce n'est pas un gendarme I » et tandis que des larmes perlaient à ses cils, sans doute au souvenir de faits qui étaient la cause des terreurs de son fils, elle trouvait pour le rassurer la force de lui sourire.

Cette femme et l'enfant étaient la princesse

L*<£DUGATION d'uN CONTEMPORAIN III

Elisabeth Baratine et son fils unique, Othonoutcha-Jean- Vie tor .

Veuve depuis quelques mois, la princesse se trouvait, par suite d'infraction aux lois privées de la chancellerie russe, sous le coup d*une mesure de proscription conditionnelle ne visant qu'elle seule et qui tendait à la séparer de son fils, vis-à-vis duquel le tsar Alexandre II revendiquait certains droits de paternité morale dans le but d'empêcher que le jeune prince fut soustrait au giron de Téglise orthodoxe.

C'était donc pour échapper à d'activés recherches qu'elle fuyait en se cachant, par les routes les moins fréquentées, quelquefois à pied comme ce jour-là, le sol barbare de la Russie dont elle ne voulait sortir qu'en emmenant son enfant. La veille, à Mojaïsk où elle avait voulu s'arrêter quelques jours, elle avait failli être reconnue par un fermier qu'Auguste Ladislas avait autrefois chassé des terres de Baratine ; et, prise de peur à la pensée que cet homme pouvait savoir qu'on la poursuivait, elle avait précipitamment quitté au lever du jour l'hôtellerie où elle était descendue, décidée à ne s'arrêter qu'à vingt verstes de là, à Valouieff, où elle comptait se reposer, en attendant que les premières neiges lui permissent de gagner avec des traîneaux loués à des paysans, Smolensk, Vilna, Grodno et enfin la frontière

lia l'éducation d'un contemporain

d'Allemagne. Environ Tespace de dix verstes, elle avait marché portant le petit Othon, et dans la manière dont elle le tenait pressé contre son sein se découvrait Tablme de tendresse qu'était son amour maternel. Souvent quand ses yeux, après avoir avec inquiétude sondé l'horizon, s'arrêtaient sur l'enfant, on eût dit qu'une lumière douce éclairait sa physionomie, et l'auréole de l'espérance apparaissait au-dessus de leurs fronts, confondus en la même pose que celle donnée par Claude Lorrain à Marie et Jésus dans la Fuite en Egypte. A Kniaskowo la princesse avait fait une longue halte, loin du village, dans une grange abandonnée. Depuis le matin le ciel s'était assombri, et le froid devenu subitement très vif faisait pressentir une imminente tombée de neige. Ayant hâte dès lors d'atteindre Valouieff, Elisabeth avait repris sa route en laissant cette fois marcher l'enfant qui avait besoin de dégourdir ses membres.

Lorsque, à une demi-verste de là, ils furent arrivés sur le bord occidental du plateau d'où Ton découvre la vallée de la Kolotcha, avec au nord la plaine et le bourg de Borodino, au sudouest, ceux de Séménowski, de Schwardino et plus loin, sur les hauteurs opposées, le gros village de Valouieff, Othon remarqua, en contournant le pied du mamelon qui s'élevait à sa droite, que le sol de la pente descendant vers la

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Kololcha était coupé d'une foule de lignes parallèles d'une faible éminence, formant entre elles des sillons caillouteux. Cette disposition particulière frappant son imagination : (( Mère, demanda-t-il, qu'y a-t-il donc dans ce champ? il est comme rempli de petites montagnes. »

Tournant la tête du côté qu'indiquait le geste de l'enfant, la princesse reconnut aussitôt, pour l'avoir visité en excursion, l'emplacement de la fameuse redoute de Raievsky qui fut la clef des positions russes à la bataille de la M oskowa, et s'arrêtant, elle dit à son fils : « Ce que tu appelles de petites montagnes, ce sont les tombes des cuirassiers français tués devant la (( grande redoute. » Tes deux grands-pères sont morts là. Regarde et n'oublie pas. » A ces paroles l'enfant eut un frémissement; il fixa sa mère tout d'abord sans rien dire; puis, à un tournant du chemin, la vue du mamelon se trouvant sur le point de lui être dérobée, il s'arrêta encore en disant : (( Moi aussi je serai cuirassier français! » et il contempla longuement le champ de mort et de gloire dont l'impressionnant souvenir noblement commenté par sa mère venait à ce moment même de lui inspirer sa vocation.

Cependant les voyageurs n'étaient pas encore parvenus au fond de la vallée, que déjà le vent du nord se levant par rafales les enveloppait

Il4 L*ÉDUCATION D*UN GOHTBMPORA'IN

d'un tourbillon glacé qui rendait leur marche plus pénible ; des nuées menaçantes envahissaient le ciel, le salissant d'énormes taches d'encre; messagères de la tempête, des troupes de corneilles voletaient çà et là sur les arbres dépouillés, faisant entendre leurs cris rauques, tandis que planaient plus haut des milans affamés. Ces approches d'un ouragan donnèrent à Elisabeth d'assez vives inquiétudes, surtout lorsqu'elle s'aperçut que la fatigue ou plutôt l'engourdissement provoqué par la bise ne permettait pas à Othon de marcher plus longtemps. L'enfant avait déjà poussé quelques soupirs comme s'il souffrait de quelque chose.

(( Qu 'as-tu ? mon trésor , » lui demanda la mère .

D'une voix faible, comme s'il n'osait pas se plaindre il murmura : (( J'ai faim. »

Faim I son fils avait faim I et dans sa hâte à quitter Mojaïsk elle n'avait pas songé à emporter quoi que ce soit. Valouieff était encore loin ; mais sur les bords tout proches de la Kolotcha il devait y avoir une habitation, un moulin, où elle pourrait se procurer quelque nourriture? Elle s'arrêta, fouilla l'horizon, la route, la campagne, elle ne vit rien. «O mon Dieu! » fit-elle. Le petit la regardait tendrement; il s'était tu.

(( Vraiment tu as bien faim ? dit-elle avec des larmes dans la voix.

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— Oui, mère, » fit doucement Othonoutcha.

Alors la princesse se mit à genoux sur la route, prit l'enfant dans ses bras et le couvrit de baisers fous. Il semblait qu'elle craignit de se le voir enlever par une défaillance ? Elle avait peur. Que ferait-elle si l'inanition le faisait évanouir .^^ Comment le secourrait-elle? Cette hypothèse lui donnait la torture. Enfin elle se releva portant le chérubin qui avait caché son front sur l'épaule de sa mère ; elle le regarda encore, il avait les yeux fermés; mais il les rouvrit aussitôt : « Dormir, mère ; je veux dormir, )) dit-il; et la tête de nouveau appuyée, sa petite poitrine se souleva bientôt d'un rythme égal indiquant le sommeil. La princesse bénit la Providence et ramassant ses forces elle doubla le pas pour arriver le plus vite possible à un gîte avec son précieux fardeau. La neige commençait à tomber à gros flocons et par tourbillons. Dans le lointain, du côté de Séménowski, quelques feux s'allumaient comme aux approches de la nuit, et dans les airs tournoyaient de grands vols de corbeaux croassant qui ajoutaient à l'horreur de la nature en deuil. ..

La princesse Baratine et son fils mirent ainsi près de deux mois à franchir la distance qui les séparait de la frontière. Afin de se dérober aux redoutables formalités du passe-port, la malheureuse femme fut constamment obligée de faire

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de longs détours pour éviter les grands centres qui se trouvaient sur la voie la plus directe à suivre. Enfin, au commencement du mois de décembre, tandis que les sbires de la troisième section les cherchaient sur la frontière de la GaUcie et en Pologne, où Ton supposait qu'ils avaient pu trouver asile chez des parents, les fugitifs touchaient à Kœnigsberg d'où, après un repos de quelques jours, ils devaient directement arriver à Paris.

Après quelques mois de pur bonheur vécus loin de Paris sur les bords du lac de Côme, le mariage du prince Baratine avec Elisabeth de Salms s'était changé pour la jeune femme en un état d'angoisses et de larmes; non qu'Auguste Ladislas eût cessé d'être aimable, — il adorait certes sa femme plus qu'aucune autre et faisait grand cas de la supériorité de la princesse à laquelle il rendait publiquement des hommages empressés; avec cela bon, caressant, sociable et tendre comme peu de maris le sont, se laissant même imposer une foule de règles do-

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mestiques; — mais Tincorrigible légèreté de son caractère Tobligea tôt à contrevenir aux goûts d'Elisabeth qui, dédaignant la vie mondaine si brillamment menée alors par les jeunes et riches ménages de l'aristocratie parisienne, voulut condamner son mari à une vie de retraite qu'il était incapable d'apprécier. Au bout d'un an d'un tête-à-tête conjugal auquel Auguste Ladislas trouvait quelque chose de monotone, un beau vendredi de mai, le Paris qui s'amuse et prend la vie par le bon bout revit c< son » prince Baratine conduisant /ottr in hand, avec sa maestria des grands jours de Longchamp, un attelage inédit de pur sangs blanc argent, dont l'apparition au rond-point de l'Etoile mit aussitôt en rumeur tout le Bois, de la porte Dauphine à la Cascade. Ce fut l'événement sportif dont on parla le plus le soir dans les grands clubs, les petits théâtres, les couloirs de l'Opéra, et les écuries de bonnes maisons, ces quatre pièces du même phalanstère. Peindre le chic de Baratine, les guides en mains, sur un siège minuscule, saluant ses vieilles connaissances avec autant d'aisance que s'il eût marché à pied, ses deux chevaux de volée au petit galop et derrière lui deux grooms changés en statues de sel, fut à partir de dix heures l'effort de tous les flâneurs du Cercle impérial, des désœuvrés du Jockey et des horizontales de marque extra. A

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minuit on ne trouvait plus d'épithètes pour louer le chic en question ; on les avait épuisées toutes. Le lendemain, Aurélien SchoU les reprenait dans une chronique d'un esprit comme on n'en a plus, où il signalait en le comparant au Pactole la « rentrée » de Baratine dans le lit de la haute noce. Le soir même en efiet de sa sortie sensationnelle au Bois, le prince avait également reparu à son cercle où sa femme lui avait tant fait promettre de ne plus aller à cause de l'inclination au jeu qu'elle lui savait. Là il dîna en la bruyante compagnie de célibataires renommés pour leurs goûts de fête et de désœuvrement, qui, en la circonstance, tuèrent pour ainsi dire le veau gras. Un billet laconique avait prévenu la princesse. Après dîner, Baratine revit le boulevard aux lumières, ce qui ne lui était pas arrivé depuis plusieurs mois. A peine remis dans cette atmosphère plus capiteuse pour lui que pour personne et dont il avait si longtemps subi la privation, il oublia parfaitement qu'il était marié et entra à l'Opéra où — toujours par ordre de sa femme — il avait renoncé à avoir une loge. Le besoin se fit évidemment sentir de s'informer auprès du directeur, des artistes, des ballerines, des progrès de l'Académie nationale où l'on venait de siffler Tannhœuser. Baratine était désolé de ce malentendu ; seul contre tous et avant le temps il eût voulu mettre Wagner à

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la mode. Après Tinspection du corps de ballet où ne fut constaté aucun changement intéressant, le prince, suivi de sa troupe de fêtards reconstituée, retourna au club où l'inévitable partie de baccara commencée à vingt-cinq louis le conduisit tout doucement vers quatre heures du matin à perdre cent mille francs. « Ta femme t'aime trop, » lui dit en manière de consolation un de ses intimes. Ainsi Elisabeth commençât-elle d'expier l'erreur d'avoir cru que son pur amour arracherait Auguste-Ladislas aux galères fleuries du céUbat I La première nuit passée par le prince hors du domicile conjugal fut suivie de bien d'autres. Un mois à peine s'était écoulé que, le jour du Grand-Prix, Baratine pendait la crémaillère dans un petit hôtel du quartier des Baraques Russes où il avait installé une actrice des Français, sans beauté, mais que son talent devait rendre bientôt célèbre. On blâma en général ce que l'on appelait la passion du prince, qui n'était en réalité qu'un caprice de dilettante. A une fête de Compiègne où il était venu seul, l'impératrice lui dit en parlant d'Elisabeth : (( Dédaigner une si jolie femme, cela se conçoit-il? — Il n'en est point de si jolie dont on ne se lasse, répUqua-t-il ; que Votre Majesté demande plutôt à l'empereur! » Sans paraître offensée de ce rapprochement impertinent, l'impératrice qui avait toujours témoigné beau-

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coup d'intérêt aux Baratine, demanda : (c Enfin, que manque-t-il à votre ménage pour que vous y viviez si peu? — La variété I » dit le prince avec un accent de regret qui fit rire les courtisans. Dans cette réponse presque naïve g^t la raison des souffrances de toutes les épouses véritablement vertueuses. Le côté le plus ennuyeux pour Auguste-Ladislas de la vertu de sa femme était la bigoterie puisée à l'orgueilleuse volière de la rue de Babylone, qui n'était pas encore, en 1860, l'usine à grands mariages et l'école préparatoire à l'adultère des filles de parvenus.

Un soir d'hiver, après leur rentrée récente à Paris, le prince et la princesse avaient été obligés d'assister dans la loge de la cour à la représentation de l'Opéra. On donnait le Faust de Gounod, qui avait le privilège d'agacer fortement Baratine pour deux raisons : d'abord parce que, sachant par cœur la Damnation de Faust de Berlioz et l'œuvre de Schumann, il jugeait que Gounod n'est à côté de ces deux maîtres qu'un musicien pour femmes hystériques; en second lieu, parce qu'il trouvait le susdit opéra de Faust, musique de Gounod et paroles d'un sous-scribe quelconque, d'une esthétique déplorablement inférieure au poème de Goethe. Donc Baratine s'ennuyait ferme cette soirée-là; pour ne pas entendre Gloire immortelle de nos aïeux, etc., il eût volontiers

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mis ses pouces dans ses oreilles ; mais ce mauvais quart d'heure passé, au moment où le rideau se lève sur les groupes de danseuses, il s'était rapproché du bord de la loge. Plus de mauvaise musique à écouter, mais quelques jolies paires de jambes à voir, cela faisait mieux son affaire. Aussi, s'il n'avait plus d'ouïe pour Gounod, ses yeux allaient appartenir tout entier à la danse lorsqu'un regard de sa femme l'appela; il vint près d'elle s'informer de ce qu'elle désirait :

(( Mon ami, dit Elisabeth d'un ton suppliant mais froid, je vous en prie, sortez et ne revenez qu'à l'entr'acte. Faites cela pour moi. » Toujours bon enfant, Baratine quitta la loge sans demander d'explications. Plus tard seulement, il sut que la princesse l'avait envoyé prendre l'air uniquement pour que, le reste de la nuit, il ne fut pas par trop émerillonné par les voluptueuses images du ballet. Ce simple trait marque le grave défaut d'Elisabeth de Salms ; elle était jalouse, et encore avec pruderie. Baratine, sans en rien dire, car il n'aimait pas les disputes familiales, le trouva excessif.

Chez elle la princesse faisait rigoureusement observer le jeûne des vigiles, des quatre-temps, et l'abstinence d'aliments gras le vendredi et pendant le carême. Homme de peu de foi, le prince, quoique sobre, boudait à ce jeûne et à

cette abstinence. Des pratiques dévotes de sa femme, il n'y en avait qu'une à laquelle il participât avec plaisir; le dimanche, il accompagnait Elisabeth a la messe; si celle-ci y assistait pour prier, lui le faisait non moins sincèrement pour regarder les femmes. Différent de ce qu'offre le bal, le coup d'oeil des toilettes de ville à l'église est tout aussi suggestif. Baratine estimait la sortie de la messe un des plus beaux spectacles de Paris. Aussi, bien qu'incrédule, ne comprenait-il pas qu'on fût impie! Que ferait l'amour sans la religion?

pensait-il avec beaucoup de sagesse. Elisabeth lui savait gré de jeûner en temps prescrit et de venir à la messe. Néanmoins, elle se montra sans doute peu habile d'autre part, car au lieu de convertir son mari à une existence — nous ne dirons pas sainte — mais seulement régulière, elle le rejeta par ses exigences dans cet enfer de la vie parisienne dont elle croyait l'avoir sauvé pour toujours. Le soir où il découcha, Baratine se rappela comment, cinq mois avant, il avait été privé de ballet comme de dessert, et ce fat assez pour qu'il se donnât à luimême d'amples excuses. C'en était fait; de ce jour il n'appartint plus à sa femme. Longtemps celle-ci en pleura ; mais comme sa froide éducation lui interdisait de faire dans son intérieur des concessions, d'ailleurs trop tardives peut-

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être, pour lui ramener son mari, elle préféra se résigner, s'efforçant par-dèssus tout de cacher au monde le secret de sa douleur et celui des misères domestiques qui n'allaient pas tarder à fondre sur elle.

En 1867, le prince Baratine se trouvait, comme avant son mariage, irrémédiablement entraîné dans le courant d'une débauche savante et fastueuse qui absorbait le meilleur de ses facultés et, chose plus grave, lui avait coûté en moins de trois ans le tiers de sa fortune mobilière. Le 22 janvier de cette année, vint au monde Othon-Jean-Victor Le Gow. L'événement n'eut d'importance que pour la mère qui, dès lors, fit passer dans son cœur l'image de son fils avant celle de son époux. Le prince à qui cette naissance n'avait inspiré aucun retour sur lui-même négligea de prêter à l'enfant beaucoup d'attention. Bien d'autres soucis le préoccupaient. Au début de l'exposition universelle, il étonna encore Paris par de nouvelles extravagances. Lors de la visite du roi de Prusse et de l'empereur Alexandre, il organisa en l'honneur des souverains quelques fêtes d'un luxe asiatique qui marquèrent l'apogée de l'outrancière folie du temps; tandis que, solitaire en son hôtel de l'avenue de l'Impératrice, Elisabeth allaitait le nouveau-né, ne percevant rien de l'incendie de joies où flambait Paris,

mais souriant aux rêves qu'elle formait pour Tenfant en regardant de sa fenêtre chaque soir le panorama des collines qui, du Point-du-Jour au delà de Saint^Cloud, bordent si poétiquement la vallée de la Seine. Lorsque dans les ombres bleuâtres du couchant s'estompaient au crépuscule le sommet du Mont-Valérien et les frondaisons du parc de Montretout, la princesse songeuse épiait au firmament Tapparition de la première étoile pour se dire : C'est celle de mon fils I et son imagination de jeune mère lui représentait, non sans de grandes ivresse d'âme qui la payaient de ses chagrins, Othon grandi, devenu illustre, non au pays de son père, mais en France même.

La prodigalité inouïe que se plut à déployer Baratine sous les yeux même de son maître, le tsar Alexandre II, n'eut d'autre effet que de lui nuire considérablement dans l'esprit de ce dernier. Le prince avait pensé que, mieux que de véritables services de diplomate, ses démonstrations de faste aideraient à le faire nommer ambassadeur à Paris, poste qu'il convoitait depuis sa venue en France. Mais l'année n'était pas écoulée qu'il fut brusquement rappelé à la cour de Russie où le tsar lui donnait une place de chambellan. Il eut été impolitique de refuser l'offre. Baratine la regarda donc comme un ordre et s'éloigna de Paris, le cœur gros, ac-

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compagne de sa courageuse femme qui voulut partager ce que le prince ne croyait être qu'un exil momentané.

A Tépoque oii il quitta la France, pays tant aimé qu'il ne devait plus revoir, Auguste-Ladislas ne possédait plus de son patrimoine que son vaste domaine des environs de Moscou et son palais de Pétersbourg. Son hôtel à Paris et son château de Seine-et-Oise étaient grevés d'hypothèques au maximum. Quanta ses biens meubles, de i856 à 1867 les dépenses voluptuaires et le jeu en avaient, à raison de deux ou trois millions par an, consommé les cinq sixièmes. Pour ne pas laisser soupçonner ce résultat de onze années de fête parisienne, Baratine, dès son retour en Russie, aliéna les forêts de son domaine ; il en eut une somme de plus d'un milUon de roubles avec laquelle il comptait faire figure à Pétersbourg pendant au moins deux hivers, le temps de se faire à la cour une grosse situation qui réparât le gaspillage de sa fortune. Une certaine ambition lui vint, ainsi que le souci de

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vivre décemment. Après avoir mal administré ses propres affaires, il rêva de bien diriger celles dont le gouvernement pourrait lui être confié dans TEtat. Malheureusement, dès son entrée en fonctions, le prince trouva une cour entièrement dévouée aux intérêts allemands. Adorant la France et ayant au cœur, un quart de siècle avant son heure, l'idée de l'alliance francorusse, il essaya de réagir. Sa tentative, héroïque autant qu'audacieuse dans les circonstances où elle se produisit, en face des menées ténébreuses de M. de Bismarck, échoua complètement et eut pour conséquence de précipiter sa dernière disgrâce.

Dans les commencements de son installation à Pétersbourg, Baratine, admirablement secondé par sa femme, séduisit tout le monde par le raffinement exquis de ses manières et l'inimitable élégance de sa tenue. Pour le charme et la pureté du langage, on ne lui trouvait d'autre émule que le vieux prince Gortschakoff, le diplomate le plus estimé de la Russie moderne. Au palais Anitchkoff, on faisait cercle autour d'Auguste- Ladislas pour l'entendre parler français, avec le même recueillement que s'il se fût agi d'écouter le chant ou la musique d'un grand artiste.

Quant à Elisabeth, le tsar lui-même en avait dit qu'elle ornait à elle seule la cour autant que vingt autres des plus jolies femmes qui

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y brillaient habituellement. La faveur de Baratine auprès d'Alexandre II paraissait donc assurée; mais quand le prince commença à montrer, avec toute la franchise qui était sa seule vertu diplomatique, ses sentiments ardemment francophiles, non seulement il ne trouva point d*écho, mais pour la première fois il se fit des ennemis. Aussi, vers la fin de 1869, après avoir dépensé jusqu'au dernier rouble l'argent de ses forêts, ne se trouva-t-il pas plus avancé qu'au jour de son rappel de Paris. Concurremment avec dix autres gentilshommes moins bien nés que lui, mais plus habiles courtisans, il remplissait toujours les fonctions tout honorifiques de chambellan du tsar, mais il n'avait pu arriver à faire partie du conseil de l'Empire. Sa nature toute de sentiment, son esprit sans calcul, n'étaient pas estimés par les ministres alors au pouvoir.

Un peu lasse de la vie russe, après avoir deviné l'échec de son mari, Elisabeth était venue en France voir sa mère. Lorsqu'au printemps de 1870, après un séjour sur le littoral méditerranéen où elle se proposait de venir désormais chaque hiver, elle retourna à Pétersbourg, ce fut pour y être témoin de la chute d' Auguste-Ladislas que par une sorte de mesure discipUnaire le tsar éloignait de sa personne en lui enjoignant de se retirer jusqu'à nouvel ordre à Borjom, petite

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dépendance de la terre de Baratine. Le motif d'une pareille rigueur ne laissait pas que d'être singulier. C'était le moment où la Prusse achevait en secret ses préparatifs de guerre contre la France. Ayant recueilli la preuve, de l'aveu même de ses adversaires politiques, qu'après avoir préalablement demandé et obtenu sans peine la neutralité de la Russie, M. de Bismarck ne cherchait plus qu'un prétexte de conflit, Baratine, effrayé des dangers qu'allait courir sa patrie d'adoption, écrivit à Napoléon III pour le mettre au courant de la conspiration ourdie par le chancelier de Prusse. Au lieu de faire parvenir sa lettre par les voies ordinaires, le prince l'avait remise au courrier de cabinet, pensant qu'elle arriverait plus sûrement ainsi à destination après avoir évité des indiscrétions possibles en cours de route. Napoléon III ne reçut point, hélas I ce précieux avis oîx le plan de la querelle que devait, d'un jour à l'autre, susciter M. de Bismarck était exposé dans ses moindres détails. D'ailleurs, s'il l'eût reçu, y aurait-il ajputé foi? Il serait superflu d'en discuter. Toujours est-il qu'au lieu d'arriver aux Tuileries, le pli confidentiel de Baratine fut retenu par l'ambassadeur de Russie à Paris qui en prit connaissance et le renvoya aussitôt à Pétersbourg au ministre des affaires étrangères qui à son tour le mit sous les yeux du tsar. Le

L^ÉDUGÀTION d'un CONTEMPORAIN I29

jour même, obligé de donner sa démission de chambellan, Auguste-Ladislas était prié de se rendre à Borjom et d'y rester jusqu^à ce qu'il plût à son maître d'en décider autrement. En outre tout voyage à l'étranger, pour quelque raison que ce fût, était expressément interdit au prince. Quant à la princesse qui venait de rentrer, Alexandre II exprima le désir qu'elle restât quelques semaines à Pétersbourg avec son enfant avant d'aller rejoindre son mari. Le 16 juillet seulement, le lendemain de la déclaration de guerre entre la France et la Prusse, il fut loisible à Elisabeth de partir pour Borjom. Mais avant cette époque commença à s'élever entre elle et le tsar, au sujet du fils de Baratine, un dissentiment qui, bien que d'ordre privé, touchait au côté moral de la politique générale suivie avec une égale persistance par tous les successeurs de Pierre le Grand, et qui s'aggravant peu à peu par l'obstination de la princesse à ne pas obtempérer aux vues de l'autocrate, devait faire tomber Elisabeth dans un abîme de disgrâce encore plus profond que celui où venait de choir Auguste-Ladislas.

En Russie, où le tsar est à la fois le roi et le pape de son peuple, il est de règle absolue que les fils de nobles de la plus haute classe, surtout de ceux qui sont près du sang impérial, doivent, afin que soit complète leur dépendance vis-à-vis

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du souverain, être élevés dans la religion orthodoxe. Toutes les fois qu'un membre de rarislocratie russe épouse une femme d'un autre culte, la tradition veut que cette femme embrasse la religion de son mari en même temps qu'elle en acquiert la nationalité. Les tsars mettent généralement tout en œuvre pour obtenir ce résultat qu'ils considèrent comme un facteur essentiel de l'homogénéité russe. Profitant de l'occasion qu'il s'était ménagée de voir quelque temps près de lui la princesse Baratine, l'empereur Alexandre qui savait Elisabeth catholique, sans la croire convaincue, la pressentit un jour sur le bien qu'il y aurait pour elle à opérer sa conversion. Afin de la mieux décider à ce sacrifice, il lui donna à entendre qu'elle rachèterait par là les fautes de son mari. A son grand étonnem en t l'empereur non seulement échoua dans sa tentative, mais au cours de l'entretien familier qu'il eut avec la princesse, il apprit qu'à la faveur des circonstances qui avaient fait naître à Paris le fils de Baratine, Elisabeth, s'inquiétant peu de transgresser les lois imposées à la conscience des Russes par la politique des tsars, avait fait donner à son fils le baptême des catholiques, et l'avait jusqu'à ce jour élevé dans leur reUgion. Par cet aveu, proclamé avec la fierté têtue que donne aux fidèles de Rome la conviction d'être les seuls à connaître la vérité, la princesse se

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perdait irrévocablement et enlevait à son époux toute chance de jamais rentrer en grâce. De ce jour, sans laisser paraître son vif mécontentement, Alexandre II, ayant à cœur de veiller à ce qu'un enfant, qui parles femmes descendait de la grande Catherine, fût entièrement élevé à la russe, résolut à part lui de priver, le cas échéant, la princesse Baratine de Texercice de tous droits de puissance paternelle et de prendre le jeune prince sous sa propre garde. Pour commencer, il fit tenir à Auguste-Ladislas Tordre de procéder sans retard à un nouveau baptême du petit Othon suivant le rite orthodoxe. Cette cérémonie, qui eut lieu à Borjom par les soins de Baratine, vivement blâmé de n'avoir pas mieux veillé jusque-là à l'éducation de son fils, ne troubla pas outre mesure la conscience d'EUsabeth aux yeux de qui ce second baptême restait nul. Avant qu'Othon fût en âge de comprendre les volontés du tsar, elle avait le temps, pensait-elle, d'exercer sur l'esprit de l'enfant l'influence nécessaire à une option future en faveur du culte maternel. Ignorante des desseins de l'empereur, elle ne croyait pas devoir se préoccuper de nouveau de cette question avant que son fils eût atteint l'âge d'homme.

Après un an et quelques mois de séjour forcé à Borjom, le prince et la princesse Baratine purent revenir habiter Pétersbourg. N'ayant

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plus de situation officielle et se sentant fini pour la politique, Auguste-Ladislas désira reconquérir la grande indépendance dont l'avait fait jouir sa fortune d'autrefois ; il rêva de redevenir aussi riche que par le passé. Dans ce but, malgré son inexpérience et à Tencontre des conseils de sa femme, il se mit à jouer à la Bourse par l'intermédiaire de coulissiers opérant avec lui de compte à demi. L'entreprise aboutit promptement à un désastre. Au mois d'août de 1872, après avoir abusivement élevé les emprunts à terme que lui permettait son crédit à un chiffre tel, qu'il douta de pouvoir s'en libérer même en vendant tout ce qui lui restait de biens, Baratine, menacé d'une suprême déchéance, se suicida.

Par les soins de sa veuve et avec l'appui du tsar qui intervint personnellement pour faire hausser les enchères de la liquidation, les dettes du malheureux prince furent acquittées jusqu'au dernier rouble. Créancière de son mari pour sa dot, Elisabeth racheta l'annexe de Borjom et une petite partie des meilleures terres de rapport qui devaient constituer toute la fortune à venir de son fils. Un an auparavant, elle avait hérité de sa mère une somme d'environ trois cent mille francs en valeurs françaises qu'elle avait heureusement — comme on verra par ce qui suit — laissées en dépôt chez le notaire de la vieille baronne de Salms.

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La succession Baratine une fois liquidée, le tsar qui, par calcul, s'était montré compatissant au malheur de la princesse, revint à la charge pour lui faire prendre l'engagement solennel de ne pas faire élever Othon hors du territoire et de la religion russes. Encore tout entière à sa douleur, Elisabeth ne donna qu'une réponse évasive qui satisfit assez peu l'empereur Alexandre pour faire aussitôt prendre à ce dernier la détermination de se charger lui-même, en sa qualité de parent, de la tutelle du jeune prince, après avoir obligé la mère à se dessaisir de ce droit sacré. La princesse considéra l'intention du tsar comme un outrage fait à son cœur autant qu'à sa dignité de mère. Ayant d'autre part voué à son fils un amour comparable en sainteté à celui de sainte Monique pour saint Augustin, elle ne pouvait se résoudre à le laisser devenir schismatîque ; et bientôt cette crainte, changée en idée fixe, la décida à revenir avec lui habiter la France, sinon définitivement, au moins jusqu'à'l'époque de sa majorité.

Avant de mettre à exécution un dessein qui ne pouvait que nuire aux intérêts du jeune prince, au cas où lui viendrait le désir de rester sujet russe, la princesse voulut aliéner la propriété de Borjom devenue sienne à la mort de son mari. Dès que l'annonce de ce projet de vente fut connue à Moscou, le gouverneur en

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prévînt le tsar qui, immédiatement, ordonna la mise sous séquestre provisoire des biens immeubles de la princesse et, peu après, fit prononcer par les juges de la province le transfert de ces mêmes biens à la personne du mineur thon- Jean- Victor Le Gow. L'interprétation judaïque d'une vieille loi en désuétude qui interdit aux étrangers la possession du sol russe justifia seule une mesure qui, sous prétexte de sauvegarder les intérêts du jeune Baratine, n'en spoliait pas moins la mère. De la privation morale du droit de tutelle à la privation effective du droit de garde sur son enfant, il n'y avait qu'un pas, qu'Elisabeth s'effraya tellement de voir franchir au tsar, qu'elle se mil en mesure de quitter la Russie sous vingt-quatre heures. Mais, à la distance de la frontière où se trouve Borjom, le voyage ne pouvait être tenu secret. A Varsovie, sur le quai de la gare, la princesse fut accostée par un aide-de-camp du gouverneur de Pologne, non loin de qui se trouvaient deux hommes qu'elle reconnut pour des agents de la troisième section du service de la police de Pétersbourg. L'officier l'ayant courtoisement priée de vouloir bien, avant que de continuer sa route, se rendre avec lui en voiture au palais du gouvernement, Elisabeth, à qui la vue des sbires inspirait les plus vives appréhensions, le suivit avec empressement, plaçant son fils entre

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elle et Tunique domestique qu'elle eût emmenée, une femme de chambre qu'elle avait à son service depuis son mariage. Reçue par le général-gouverneur avec les égards les mieux faits pour la tromper sur le sens de cette sorte d'arrestation, la princesse apprit non sans trouble que le tsar ne l'autorisait à voyager qu'à la condition de laisser en Russie le jeune Othon pour la garde duquel elle pourrait désigner, tant que durerait son absence, un parent ou ami dont l'empereur agréerait le choix . A cette déclaration qui révélait qu'on avait depuis longtemps pressenti en haut lieu ses projets d'expatriation, Elisabeth, reprenant toute sa présence d'esprit, opposa habilement les marques d'une vive surprise. Elle déclara qu'après les revers qu'elle avait subis, elle était obligée de se rendre à Paris uniquement pour y régler quelques comptes en suspens de la succession de sa mère. Elle protesta de son intention de conserver loyalement à la patrie slave et de destiner au service du tsar le dernier descendant des Baratine ; et, pour donner un gage de sa bonne foi, elle était, disait-elle, toute prête à renoncer momentanément à son voyage, qu'elle n'accomplirait que plus tard, lorsque son fils, un peu plus grand, pourrait se passer des soins maternels que son bas-âge exigeait encore d'une manière constante.

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« Pourquoi, alors, observa le rusé gouverneur, n'aviez-vous pas pris de passe-port?

— On n'en a jamais demandé à une princesse Baratine, répliqua Elisabeth. J'étais à temps d'ailleurs à m'en faire délivrer un avant de toucher à la frontière. Mais je change de route, je vais partir pour Pétersbourg où j'ai hâte de voir Sa Majesté, afin de lui répéter tout ce que je viens de vous dire. »

Et désarmé par la grâce fière, le charme irrésistible de la jeune femme, par la sympathie même qu'inspirait son romanesque état de lutte contre un formidable pouvoir, le gouverneur dépêcha sur le champ au tsar, touchant l'interrogatoire subi par la princesse, un rapport d'une bienveillance telle que la suspicion pourtant légitime du monarque à l'égard des sentiments trop peu russophiles de la mère d'Othon se dissipa presqu' entièrement. Au cas où EUsabeth eût voulu tenir tête au gouverneur et tenté de passer la frontière avec son enfant, l'ordre était donné de le lui enlever pour qu'on l'amenât ensuite au tsar. — A la suite de ces faits, au lieu de garder Othon avec elle, la princesse Baratine le confiant à sa femme de chambre lui fit reprendre le chemin de Borjom tandis que, toujours filée par les limiers de la troisième section, elle se dirigeait seule sur Pétersbourg.

Après sa visite à l'empereur à qui elle sut faire

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accepter des raisons plausibles de sa conduite, elle regagna à son tour Boijom où, à peine arrivée, afin de ne pas laisser s'établir près d'elle de nouveaux espions, elle prit avec son fils un équipage de poste qui les conduisit à Mojaïsk, sans passer par Moscou. Descendue sous un nom d'emprunt dans la plus modeste hôtellerie de la localité, elle y attendit que sa domestique française, cette fois laissée à Borjom et qui ne devait quitter le pays qu'après sa maîtresse, la mit au courant de ce qui se passerait lorsqu'on découvrirait cette seconde fuite. L'éveil ne tarda pas à être donné. De nouveau, quelques gendarmes d'abord, puis des agents spéciaux furent lancés à la poursuite de la princesse ; mais, ne se doutant pas qu'elle dût voyager par étapes et souvent à pied de village en village, il leur fut impossible de trouver sa trace. La police fouillait Smolensk, Grodno et Varsovie, que les fugitifs n'avaient pas encore quitté Mojaïsk. Les gendarmes qui rayonnèrent pendant plusieurs jours autour d'eux leur causèrent de plus sérieuses alarmes, mais cette chasse ne dura pas. Le tsar avait perdu la partie. On sait le reste. On a vu entre Borodino et ValouîefT la princesse Baratine en marche vers l'horizon de la liberté. Lorsqu'elle toucha enfin le sol de la France et que, quelques heures après, traversant la plaine de Saint-Denis, elle

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aperçut des fenêtres du wagon la colline de Montmartre, la joie de se sentir à jamais délivrée de la tyrannie des traditions russes se traduisit par une crise de larmes. Seule à présent, sans parents, sans amis, presque sans fortune, elle ne se plaignit pas néanmoins de son sort. Méditant sur les malheurs, autrement terribles que le sien propre, de la patrie française depuis peu mutilée et humiliée devant l'Europe :

« C'est aux mères de la nouvelle génération, se ditrcUe, qu'incombe l'œuvre du relèvement » ; et, forte du sentiment de ce grand devoir, elle s'apprêta à y consacrer sa vie en faisant grandir son fils dans la résolution d'appartenir au pays où il était né*.

• Qu'on se garde d'inférer de la conclusion ci-dessus, dont le sens ne se traduira pleinement que dans le livre de La Dernière Épopée, que nous veuillons prendre ici parti pour les droits privés d'une mère contre l'autorité publique d'un tsar. Il serait oiseux de mêler à cette monographie du Nouveau Don Juan des discussions sur les petits côtés de la politique ancienne d'un grand peuple qui a réalisé en vingt ans une somme de progrès h peu près équivalente à celle de toutes nos révolutions. Disons donc pour la satisfaction des russophiles, sous les yeux de qui passera peut-être cette page de mémoires intimes, que, alors que l'alliance franco-russe n'avait aucune chance de se produire, le tsar avait raison de vouloir garder à la Russie la personne et les biens d'un prince allié aux Romanoff, autant que la mère française pouvait avoir le droit de faire opter son fils pour sa patrie à elle.

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