L'ENFANCE
Les natures de conquérants — celle de Don Juan en est une — montrent h2j)ituellement dans certains détails de leur enfance une image de leur avenir. Chez Othon Le Gow, la vie intellectuelle se manifesta de bonne heure par la façon singulière dont ses yeux de baby d'un bleu humide et profond fixaient, sans en être incommodés, les plus vives lumières. Le soir, pendant qu'il était absorbé dans la succion du sein, dès qu'on allumait une lampe non loin de lui, il détournait brusquement la tête pour en contempler la flamme et sa physionomie souriante exprimait un extrême ravissement.
Si l'on venait à éteindre ou à éloigner la lumière, il poussait des cris en serrant ses petits
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poings ; la lampe remise sous ses yeux, subitement, il se calmait; il fallait alors attendre, pour de nouveau l'enlever, qu'il fut endormi. Ses parents ne savaient comment s'expliquer cette extraordinaire prédilection pour les objets lumineux qui, au dire des physiognomonistes, est le signe d'une grande ambition. En outre, le développement physique de l'enfant fut des plus précoces. Sevré à dix mois, Othon courait comme un furet à travers les vastes appartements de l'hôtel Baratine. Solide sur ses jambes, il ne tombait jamais et faisait déjà la joie de trois molosses avec lesquels on le laissait jouer comme s'il eût dû apprendre à dompter des fauves. D'ailleurs la vue d'un animal quelconque : cheval, oiseau, chien ou chat, l'excitait prodigieusement. Il cherchait, avant de savoir parler, à en contrefaire les dififérents cris avec un sentiment d'imitation qui stupéfiait son entourage. Aux gracieuses onomatopées initiales du gazouillis des babys, il joignait la faculté, bien rare à cet âge, de dire oui et non par un énergique mouvement de la tête plusieurs fois répété, précurseur infaillible d'une volonté puissante. Lorsqu'on lui demandait :
(.( Qui est le trésor de maman? » il frappait fort sa petite poitrine, et toutes les fois que ses bonnes lui faisaient coup sur coup les éternelles premières questions dont les femmes se plaisent
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à accabler les enfants, le mouvement de sa tête ne signifiait jamais à contre-sens la .réponse attendue. A dix-huit mois, il énonçait très distinctement ce qu'il avait retenu de français et de russe. A deux ans, il récitait tout ce qu'on voulait bien lui apprendre par répétition. Sa mémoire et son esprit d'observation tenaient du prodige. Mais par-dessus tout, à part la séduction qu'exerçait sa physionomie follement charmeuse par son mélange de candeur et de vivacité, il montrait dans ses rapports avec autrui un naturel d'une amabilité telle qu'il était caressé, choyé, gâté, adoré par tous ceux qui l'approchaient : parents, gens et animaux; les chiens surtout, ces derniers touchants dans la manière dont ils se laissaient traiter en esclaves par ce diminutif de maître, impérieux sous sa mine douce. Cette tendance à dominer par le double effet d'une fascination où entrait de la ruse, et d'une ambition despotique, s'affirma mieux, dès l'âge de trois ans, dans un menu fait d'où un œil clairvoyant eût pu tirer de remarquables conjectures.
Conduit un soir d'été par une de ses bonnes dans un jardin de Pétersbourg, il était occupé à jouer avec un mont de sable, lorsque passa près de lui en grand uniforme un Ueutenant aux chevaliers-gardes d'une taille herculéenne. Cessant aussitôt son jeu, l'enfant dont la figure
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se fit sérieuse jeta sur Tofiicier un long regard où se peignait autant d'admiration jalouse que de stupeur; puis soudain» comme se ravisant, il appela sa bonne :
(( Naia, Naial — La femme accourut : — As-tu vu le beau gospodin? dit-il en russe. Eh bien, je veux être grand comme lui.
— Mais votre Excellence le sera un jour tout autant, cela viendra.
— Non, non, fit-il. Je veux tout de suite, tout de suite. »
Et sur ces mots, devant la bonne ahurie, il se roula à terre, criant de toutes ses forces qu'il ne se relèverait pas avant d'être devenu aussi grand que le gospodin. Il fallut que Naia engageât avec son Excellence toujours criant, toujours se roulant, les pourparlers diplomatiques les plus délicats pour le décider à se relever et à rentrer avec elle. Dans ce premier gros caprice Othon montrait combien il serait, à l'âge d'homme, violemment entêté dans ses désirs.
Ramené près de sa mère à qui Naia conta l'incident avec force gloses, le bambin fut sévèrement grondé. Pendant le récit de la bonne, Éhsabeth occupée à sa toilette avait, en vue de préparer sa coiffure, déroulé ses cheveux jusqu'à terre. Gomme l'enfant s'était abominablement sali, elle le fit déshabiller et mettre au bain. L'instant d'après Othon se roulait nu sur
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les peaux d'ours, riant et jouant de ses petites mains avec la fine soie de l'incomparable chevelure de sa mère, câlin erie qui lui obtint vite son pardon. « Oui, il sera grandi » pensait avec conviction la princesse ravie de l'impétueux caractère que découvrait le baby.
Othon Le Gow devant personnifier le Don Juan moderne, il importe d'observer d'ores et déjà combien était profonde autant qu'éclairée l'adoration d'Elisabeth de Salms pour son fils, car : (( Dis-moi comment t'a aimé ta mère? »
peut-on en principe demander à un homme, (( et je. te dirai comment t'aimeront toutes les autres femmes. »
Chez la princesse Baratine, Famour maternel infiniment tendre n'excluait pas le sentiment très net de la solide éducation, tant physique que morale, qu'il était indispensable de donner à son enfant pour en faire un homme. Sous le rapport physique, le petit prince fut élevé à la russe, c'est-à-dire assez durement, surtout à partir de l'époque où il alla habiter Borjom. Là, on le laissa souvent vagabonder aux alentours du château, sous la simple protection de quelques autres enfants de moujiks, plus âgés que lui, dont il trouvait la compagnie infiniment plus intéressante que celle des petits nobles de Moscou hautains et poseurs, dont les parents venaient quelquefois rendre visite aux siens.
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Au milieu de ces fils de paysans, Othon — le prince Othonoutcha, ainsi que l'appelaient les bons moujiks — vécut comme un petit roi, entouré de fidèles sujets rivalisant de zèle pour lui plaire et l'amuser. C'était à qui inventerait les jeux les plus attrayants. Un jour les plus grands imaginèrent de simuler, à travers un fourré, une chasse à courre ; les uns figurèrent les chiens, les autres les chevaux de Son Excellence. Cet exercice devint bientôt la récréation favorite du prince. Bien qu'il fût trop petit pour y tenir un rôle actif, c'était pour lui un remarquable prétexte à commandements et à cris de toutes sortes, grâce auxquels il ne se faisait point faute de se développer les poumons et de donner le ton au tumulte ; car, faire beaucoup de bruit était ce qu'il aimait par-dessus tout. Des fenêtres de son appartement, lorsqu'elle prêtait l'oreille aux jeux d'Othonoutcha, Elisabeth savait distinguer au loin, entre toutes les autres, la petite voix autoritaire de son fils. Le résultat de la chasse était, au printemps, le pillage de quantité de nids. Désolé que sa faible taille plus que la grandeur de son rang le retint au sol, Othonoutcha regardait avec envie ses petits compagnons grimper aux arbres. Que n'eût-il pas donné alors pour être sur l'heure seulement aussi grand qu'eux? Aussi, lorsqu'on lui présentait dans la mousse de jolis œufs mou-
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chetés de noir, de bleu, de rouge ou de vert, s'en emparait-il avidement comme d'une proie d'un prix inestimable, et sa joie de les posséder ne connaissait point de bornes.
En même temps que divertissant ce séjour à Borjom au sein d'une nature agreste, aux horizons mélancoliques, où les noirs conifères de la flore septentrionale festonnent un ciel toujours pâle, aux reflets neigeux, fut pour Othonoutcha, fécond en impressions poétiques qui ne manquèrent pas de développer dans sa jeune âme le penchant à la rêverie. Le site de Borjom est un des plus pittoresques des environs de Moscou. Bâti au sommet d'une croupe à pente légère qui marque le confluent des vallées de l'Argva et de la Koura, le château, gracieux modèle de chalet sibérien, fait face au couchant. Derrière, entre deux lisières de hautes futaies couronnant la crête sinueuse des flancs symétriques d'un col, s'étend, après le parc, un plateau couvert de prairies. Là, encadré dans la verdure sombre des sapins, le paysage a cette beauté majestueuse et douce particulière à la campagne russe, que le silence des steppes et la rareté des habitants fait ressembler à une contrée mystérieuse, comme la Gaule au temps de Velléda.
Que de fois, ses jeux finis, aux approches des nuits à long crépuscule, Othon, frappé par ce recueillement de la nature, s'attardait, avant de
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rentrer, a regarder, àtraverslafeuilléedeshêlres, les filaments d'un rouge éteint qui rayaient uniformément roccident. Tandis que, les yeux au zénith, il écoutait les voix de la forêt gémissant sous r effort de la brise vespérale, son cœur d'enfant se resserrait, comme inquiet de cette solitude ; et, franchissant Thorizon qu'endeuillait d'une morne solennité les grands ifs du parc, sa précoce imagination rêvait de plus lumineux paysages et de voûtes d'un ciel plus bleu, regrets confus des splendeurs de la patrie maternelle qu'il entendait vanter si souvent. Aussi, lorsqu'après la mort du prince Baratine, malheur que lui rendirent sensible les persécutions du tsar, il comprit que sa mère devait lui faire habiter un autre pays, la curiosité le préserva de toute nostalgie.
Othon avait près de six ans lorsqu'il revint à Paris, d'où on l'avait emmené à l'âge de huit mois. Dès son arrivée, la princesse Baratine choisit sa demeure dans le quartier de la Muette qui peut passer pour le plus aristocratiquement pittoresque de la capitale. A l'angle des avenues Ingres et Raphaël, sur la lisière du bois de Boulogne, elle loua un modeste chalet entouré d'un jardin où elle désirait voir jouer son fils toutes les fois qu'elle ne pourrait elle-même lui faire faire la promenade des Lacs. De cette manière, Othonoutcha ne connut d'abord Paris que sous
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son aspect le plus élégamment solitaire, dans un de ses coins les plus délicieux, véritable nid capitonné de charmes champêtres où, loin du tumulte des boulevards, se déroulent paisiblement, à Tabri d'un reportage indiscret, la vie familiale d'écrivains et d'artistes à qui la fortune a souri et le honey-rnoon d'étrangères romanesques qui viennent goûter, entre la Porte Dauphine et le Ranelagh, les délices d'un séjour àTiburou à Frascati. Installée sous le similichaume et dans les fleurs de sa jolie demeure, Elisabeth ne renoua de relations qu'avec quelques-unes des femmes le plus haut cotées de la colonie polonaise dont elle pensait que l'amitié pourrait être un jour utile à Othon. Pendant quatre ans rien ne vint modifier l'existence de la princesse, exclusivement remplie par les soins de l'éducation de son fils. Lorsque le prince eut accompli sa dixième année, époque à laquelle conamença pour lui l'état ingrat d'adolescent, sa mère résolut courageusement de s'imposer l'épreuve d'une séparation, afin qu'il pût, par l'internat, arriver avec plus de fruit au bout de ses études classiques.
Depuis son passage sur le champ de bataille de la Moskowa, le jeune prince avait, en mainte occasion, exprimé avec une persistance frappante le désir d'être soldat comme ses deux grand'pères, à l'illustre mémoire desquels il
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avait voué une haute admiration ; et, bien qu'elle appréhendât malgré elle Favènement possible d€ la revanche vers Tépoque oii son fils serait homme, la princesse ne pouvait qu'encourager un penchant qui devait avoir pour effet d'attacher irrévocablement Othon à la France. Pour qu'il subît de bonne heure le concours de l'École Militaire, il était temps de donner à son instruction une impulsion autrement efficace que celle des quelques cours d'externat qu'il avait, jus- >qu'à ce jour, suivis sans grande assiduité dans un petit collège de la rue Franklin. Mais, au lieu d'enfermer l'enfant dans une de ces noires et maléfiques cages à ours qu'étaient encore en 1876 les grands lycées de Paris, Elisabeth, pour exaucer d'autre part un souhait de son fils qui répétait souvent qu'il aimerait beaucoup demeurer au bord de la mer, le plaça dans l'unique institution de France où d'excellents religieux, d'un ordre aujourd'hui dissous, réalisaient alors l'idéal des études d'enseignement secondaire et de cours préparatoires aux grandes Ecoles.
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