‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · LA VIE DE COLLÈGE · texte numérisé non relu

LA VIE DE COLLÈGE

Non loin du port de Toulon, en face la perle de claire émeraude semée d'hélianthèmes et sertie de saphir qu'est la presqu'île Cépet, rivale de la plus belle des douces îles de Tlonie, au flanc d'un vallon Icarien ouvert à l'Orient, s'élève, monument de brique rouge qui rappelle l'Alcazar de Ségovie, le somptueux palais scolaire des Oratoriens. Du chemin tortueux qui, venant de La Seyne, s'incruste le long de la corniche schisteuse de la petite rade de Balaguier, on accède aux propylées de ce temple de l'enseignement par plusieurs escaliers dont les

i5o l'éducation d'un contemporain

degrés, qu'émaille une mosaïque de cailloux bleus et blancs, s'encaissent entre les revêtements poreux d'un triple étage de terrasses, où les oliviers se superposent aux lauriers roses et les lauriers roses aux mandariniers. Derrière les bâtiments, de gigantesques eucalyptus d'Australie couvrent de leur ombre fébrifuge les vastes cours de récréation. Plus haut s'alignent les plates-bandes d'un jardin botanique où, surplombant les flores mélangées de la zone tempérée et des tropiques, les panaches blondissants de palmiers, pliant sous le faix de leurs colliers d'ambre, caressent jusqu'à terre le velours cendré de cactus capricieux aux pointes vipérines. A Tentour, pour préserver les plantes rares de la violence des vents d'ouest, une ligne épaisse de tamarins, dont le feuillage linaire et floconneux ondule perpétuellement sous les jeux de l'air, précède un bois de chênes-liège aux troncs fantastiquement noueux, mystérieuses prisons d'âmes de dryades, où règne le silence des Lucus d'Amathonte et de Campanie. Au sommet du vallon découpé sur l'azur du ciel en arche de cirque se dresse, diadème des splendeurs attiques du paysage, une forêt de grands pins parasols où, à travers des milliers de fils de harpe froissés par la brise, chante, errant de l'Hellespont aux colonnes d'Hercule, de Venise à Alexandrie et de la baie d'Alger au

l'éducation d'un contemporain i5i

golfe du Lion, la langoureuse voix féminine de la Méditerranée, prélude aux orchestrales harmonies des puissants chœurs mâles de TAtlantique.

C'est sur ce bord de mer appelée rivière du Ponant, au sein d'une région qui vaut Naples et les byroniennes perspectives de la mer Egée que, jusques vers la dix-huitième année, s'écoulera insouciante et heureuse l'adolescence d'Othon Le Gow. C'est là, dans un cadre enchanteur, sous l'action d'un climat, source des plus profondes ivresses aphrodites, que vont naître les impressions directrices de sa carrière de Don Juan.

La maison des Pères Oratoriens, communément appelée collège de l'Etoile d'après l'invocation Stella Maris! inscrite au pied d'une statue de la Vierge par Canova, qui orne la façade principale, est en premier lieu remarquable par ses éléments cosmopolites. Les familles étrangères qui affluent des quatre coins du globe aux édens du rivage méditerra-

i5a l'éducation d'un contemporain

néen confient leurs enfants aux bons Pères qui les accueillent sans distinction de religion. La Corse et l'Algérie, puis nos colonies lointaines, le Sénégal, les Antilles et même Tlndo-Ghine envoient leur contingent. Toutes les races se trouvent ainsi représentées dans ce curieux établissement ; on y parle à peu près toutes les langues ; et rien n'est plus original que la variété d'accents due à cette sélection. Les cours préparatoires aux écoles du gouvernement sont faits par des agrégés de choix que les Pères attirent chez eux par l'offre de traitements doubles de la maigre solde universitaire ; aussi ces cours, surtout ceux de mathématiques, ont-ils une réputation européenne. Jusque dans ces dernières années, le cours de marine de l'Étoile eut pour professeur un membre de l'Institut, dont les deux tiers de nos amiraux contemporains furent les premiers élèves, et qui aura été comme algébriste dans la seconde moitié du siècle ce que fut dans la première le norwégien Henri Abel. Quant aux classes de lettres, leur organisation est le dernier mot du progrès que puissent en notre temps réaliser des hommes qui, voués par passion à l'éducation de la jeunesse, apportent à remplir cette mission sacrée un grand cœur d'apôtres aussi bien qu'une pénétrante intelligence de savants. Au lieu de compter, selon la routine universitaire, une pé-

l'éducation d'un contemporain i53

riode de dix ans de la classe de neuvième à celle de philosophie, l'élude des lettres est divisée en trois cours : cours élémentaire, cours moyen, cours supérieur. Les deux premiers ont chacun une durée de deux ans, suffisante pour faire arriver des élèves de qualité ordinaire au premier examen qui suit Tannée de rhétorique. Le cours supérieur correspond comme dans les autres collèges à la classe de philosophie qui termine les études d'enseignement secondaire. Un élève entré au cours élémentaire à dix ans révolus peut être reçu bachelier à quinze ans. Ce n'est qu'à partir de la deuxième année du cours moyen que la préparation au baccalauréat ès-sciences se sépare de celle au baccalauréat ès-lettres, et le tableau de travail est réglé de telle sorte qu'un bon élève peut facilement suivre les deux.

Mais, ce qui fait l'importante spécialité de l'enseignenient des Oratoriens, c'est que dans leur école-modèle on professe nombre de matières qui ne figurent pas sur le programme d'examen, entre autres l'histoire des beauxarts. Pour donner plus d'attrait à ce cours exceptionnel, les Pères ont installé à grands frais un musée où se trouvent reproduits sur cartons, par les meilleurs procédés de photogravure, les principales toiles de tous les grands musées du monde. Une salle particulièrement affectée à la

i54 l'éducation d'un contemporain

sculpture renferme les copies des marbres les plus célèbres depuis ceux de notre musée des Antiques jusqu'aux modernes chefs-d'œuvre de Thorwaldsen.

L'enseignement de la musique, non plus comme art d'agrément mais comme science, est rigoureusement obligatoire chez les Oratoriens, aussi bien que les sports athlétiques auxquels on joint quelques éléments d'instruction militaire. On ne saurait donc imaginer de programme d'éducation plus complet ni mieux compris. Rien n'y manque. Le triple développement des facultés morales, intellectuelles et physiques de l'homme, cœur, esprit et corps y est prévu d'une façon égale, avec une méthode qui défie toute critique. L'éducation artistique, qui est la genèse même du progrès des mœurs, y a la part la plus large. Pour les élèves déjà bacheliers et candidats à différents concours, il existe un cours libre de philosophie expérimentale et d'histoire générale qui est peut-être la plus merveilleuse innovation du grand œuvre didactique des Oratoriens. De 1876 à 1880, ce cours, comprenant la double étude des principes de la chimie, science analytique des atomes, et de ceux de l'astronomie, science synthétique des mondes, fut fait par un élève du père Secchi, le fameux astronome romain, émule de Le verrier, à qui nous devons

l'éducation d'un gontempobain i55

de connaître à peu près les origines de notre système planétaire.

Ce n'est pas encore avant quelques années que pourront se juger les fruits de T incomparable éducation donnée par les Oratoriens aux hommes qui, venus au monde comme Othon Le Gow aux environs de 1870, fixeront à quarante ans l'orientation du xx* siècle. En tout cas, c'est bien à cette génération que doit échoir la tentative de certaines revanches, sinon celle de la patrie, du moins celle de Tordre social universel contre la pourriture de l'individualisme, cause principale de notre décadence et de nos revers. Poussant la compréhension de toutes les choses de la vie jusqu'à d'extrêmes raffinements, c'est l'influence de cette éducacation qui devait faire du prince Baratine, avec son âme ardente et sa puissante faculté d'intuition, mises en relief dans la plus magnifique des enveloppes, ce double type d'amoureux, passionné au temps de la jeunesse, et d'ambitieux, austère à l'âge mûr, qui résume non pas l'homme nouveau mais l'homme supérieur de tous les temps.

i36 l'éducation d'un contemporain

Lorsque par un bel après-midi d'automne Le Gow, accompagné de sa mère, arriva à Toulon, il fut saisi par la magnificence d'une rade à laquelle peut seul être comparé Testuaire du Tage devant Cintra. Déjà grisé par la poésie brûlante du paysage méditerranéen entrevu depuis Marseille le long de la voie ferrée, F enfant à qui sa mère avait fait remarquer le pittoresque des différents points de la côte : Saiiit- Marcel, Bandols, La Ciotat, Saint-Nazaire, s'était renfermé dans un silence gros d'intimes sensations. Dès que le petit vapeur qui prend les passagers pour le collège de l'Etoile eut franchi le goulet du port neuf, l'œil ravi du jeune prince fit le tour de cet horizon fabuleux — témoin ultérieur d'une des plus grandioses scènes de notre histoire — où, sous l'extraordinaire éclat d'un ciel sans tache, resplendissent les indescriptibles richesses que la nature ne prodigue qu'à ses plus beaux climats équatoriaux. Au-dessus de la tête d'Othon, le firma-

l'éducation d'un contemporain 167

ment s'éployait, immense réseau de soie légère suspendu vers le nord à la couronne pentélique du Faron. Tout autour de lui, une onde molle réfléchissait dans son sein les accidents du rivage. A Touest, à sa droite, au fond de la petite rade dans laquelle sont creusés les bassins de l'arsenal, il voyait empourprées et fumeuses les forges de La Seyne et leurs navires sur chantiers, plus près, le cap de Balaguier et ses bois de lentisques et de térébinthes masquant le frais vallon de Tamaris. Devant lui, au sud, se profilaient les montagnes du cap Sicié et de la presqu'île Cépet, séparées par Tisthme de diamant des Sablettes. A sa gauche, à Torient, baignés dans des flots de lumière aux couleurs d'améthyste et d'or pâle, se déroulaient par delà la tour du Mourillon, les roches de Carqueiranne, les étangs de Giens et les forêts des îles d'Hyères. Enfin, dans la rade même, rangés sur leurs ancres comme un troupeau de monstres endormis, les cuirassés de l'escadre excitaient ardemment sa curiosité, tandis que ça et là de grosses bouées multicolores et des barques de pêche, caïques, tartanes et balancelles, piquaient de blanc, de noir, de vermillon, la nappe des eaux bleues, et que de tournoyants vols d'alcyons aux ailes grises glacées de rose achevaient de donner à ce panorama la magie des tableaux de mers orientales

i58 l'éducation d'un contemporain

telles que les interprète le pinceau de Ziem. A la sortie du détroit qui divise la rade, Le Gow put découvrir sa nouvelle demeure. Avec son élégante architecture sarrazine, le collège de rÉtoile lui apparut dominé 'par les risbans du fort Napoléon dont la noire ceinture de canons de côte se dissimulait sous les panicules jaunis d'une plantation d'accacias et de sycomores.

L'esprit de l'enfant devait rester longtemps frappé de l'aspect de ce cadre, et plus d'une fois, dans la suite, devait-il se plaire à vaguer autour des batteries qui commandent le champ de la grande rade.

Dans la maison des Oratoriens, la princesse Baratine et son fils furent reçus avec les marques d'une faveur exceptionnelle par le Père supérieur, admirable mentor qui en un temps moins niveleur que le nôtre eût pu être un second Fénelon. De celui qu'on nomma le cygne de Cambrai, ce religieux modeste avait la piété angélique, l'indulgence sans bornes, la science aimable, la grâce pénétrante et par-dessus tout la tendre et abondante générosité. Charmé par la grâce d'Othon à laquelle l'air pensif de l'enfant prêtait quelque chose de suave, le supérieur promit de veiller avec sollicitude à la culture des facultés du nouveau venu, dont son expérience des jeunes âmes lui faisait pressentir l'heureuse précocité. Quelques jours après, Eli-

l'éducation d'un contemporain i59

sabeth reprenait le chemin de Paris. Lorsque elle se retrouva seule sur le steam-boat qui la ramenait à Toulon, elle eut un instant de faiblesse, elle pleura, tandis que tôt acclimaté à la règle très douce des Pères, Othon placé dans la petite division du cours de lettres élémentaires se récréait dans les allées de lauriers-roses et d'agnus-castus en compagnie de condisciples du même âge, déjà familiers avec lui.

Sous rhabile direction de maîtres qu'il intéressa tout de suite par sa gentillesse autant que par la vivacité de son esprit, les progrès d'Othon furent rapides. Lorsque au grand congé de Pâques Elisabeth revint à TEloile, elle reconnut qu'une transformation pleine de promesses s'accomplissait chez son fils. Afin d'essayer les capacités intellectuelles de cet élève d'avenir, le supérieur conseilla de lui faire aborder, l'année suivante, les études préparatoires au concours de l'Ecole navale, réputé le plus difficile des concours en raison de l'étroite limite d'âge qu'on impose aux candidats. Lorsque Elisabeth fit part à son fils des propositions du Père, Othon déclara avec simplicité que malgré son admiration pour la plus romanesque des carrières, son goût même pour les choses de la mer, il ne désirait pas être marin mais ofiicier de cavalerie; que, néanmoins, il entrerait volontiers au cours de marine non pas tant pour

i6o l'éducation d'un contemporain

y remporter des succès que pour jouir des privilèges traditionnellement octroyés par les Oratoriens aux élèves de ce cours.

En raison de l'aridité exceptionnelle du travail exigé de cerveaux tout jeunes, les Pères avaient compris qu'il fallait encourager de futurs marins par les faveurs d'un régime spécial. C'est ainsi que logés dans un bâtiment à part où ils avaient chacun leur petite chambre, les élèves de marine jouissaient à l'Etoile d'une indépendance relative. Il n'y avait pas pour eux d'heures fixes de récréation; mais, chaque jour, le matin pendant l'hiver et, en été, le soir, après cinq heures, ils faisaient ensemble une promenade dans les bois ou au bord de l'eau.

Quelquefois par les belles journées, les Pères mettaient à leur disposition une flottille de canots qu'ils appareillaient pour naviguer sur la rade. Ils avaient licence de fumer, d'entrer pour se rafraîchir dans les guinguettes de la côte. Le cabaret du père Louis entre autres, jolie villa napolitaine ornée d'un prostyle où s'enroulent les pampres d'un savoureux muscat de Chypre, est resté célèbre par les dîners qu'y présidaient, à des jours de fête déterminés, les professeurs et les répétiteurs du cours de navale, depuis le vénérable membre de l'Institut jusqu'à certain lieutenant retraité de la marine anglaise qui, après avoir perdu un œil devant Balaklava, en-

l'éducation d*un contemporain i6i

seignait à ses jeunes ennemis héréditaires la langue de Shakespeare, en leur lisant sous les pins, au soleil couchant, un belliqueux épisode de VÉcumear de mer ou quelque troublant chapitre du Pèlerinage de Childe Harold. Ainsi se trouvaient entièrement réduites les tristesses de rinternat. Que d'impressions réconfortantes on puisait dans ces réunions intimes, analogues à celles àesfellows de Cambridge ou d'Oxford; et aussi que de souvenirs aimables faisaient-elles durer dans Tâme de ceux qui y assistaient!

Posséder les prérogatives attachées à la qualité de candidat à TÉcole navale fut donc Tam^ bition première d'Othon Le Gow. Ce qu'il entendait raconter des parties de plaisir de cette classe à part, tantôt faites à la baie de Saint- Georges, quelquefois à Toulon, mais le plus souvent dans le bois, dit sacré, du vallon de Fabréga où, 'après un lunch sur l'herbe, on faisait à haute voix l'attachante lecture d'une histoire de flibustiers, hantait son imagination. Aussi, dès la deuxième année de son séjour à l'Etoile, entra-t-il à ce cours de marine envié, dans la division des jeunes appelée le « club des fistons » .

i6a l'éducation d'on contemporain

Dès le début, Le Gow fit preuve dans Tétude des mathématiques d'une aptitude peu ordinaire qui donna la vraie mesure de son intelligence. Ses professeurs furent surpris de la rapidité et de la précision avec lesquelles il résolvait les problèmes ardus d'arithmétique sur les nombres premiers et les erreurs relatives, pierre d'achoppement aux examens en même temps que pierre de touche des candidats. Toutes les fois qu'il était interrogé, un silence se faisait dans le cours ; l'aisance de son élbcution et la logique serrée avec laquelle il étabUssait les solutions voulues étaient pour ses camarades, la plus profitable des leçons. Dieu sait cependant s'il est facile au professeur de <( coller » l'élève le plus fort. Le Gow, lui, se révélait infaillible; il prévoyait tout, n'omettait rien de ce qu'il fallait dire, et souvent il opérait le prodige de charmer le professeur qui perdait à l'écouter l'envie de pérorer lui-même. Aussi le concours de marine fut-il pour lui un triomphe. Il y ob-

l'éducation d'un contemporain i65

tint le second rang, à peine distancé de quelques points par un vétéran plus âgé, tandis qu'il n'avait pas quinze ans révolus. Un an plus tard, il subit sans la moindre difficulté les examens du baccalauréat ès-sciences ; c'est alors qu'avant de se préparer au concours de l'Ecole Militaire pour lequel il n'atteignait pas encore le minimum d'âge requis, il revint appliquer a l'étude des lettres un pouvoir d'assimilation auquel les abstractions scientifiques avaient mairitenant donné sa plus grande force.

Commencée à un âge où les autres enfants ne pensent d'ordinaire qu'à des futilités, l'étude des sciences développa chez Le Gow l'amour de la logique et de l'économie du mouvement; il eut désormais le goût des choses nettes, précises, harmonisées. Intellectuellement, il acquit la passion de l'ordre. Sans contrarier ce premier résultat, l'ensemble des études de lettres, versant dans cet esprit d'abord creusé par les mathématiques un abondant amalgame d'idées, fit de Le Gow un artiste au sens universel du mot. Mais chacune des parties de cet enseignement devait avoir sur le caractère de l'élève son influence propre. Ainsi la philosophie en lui donnant la clef des déductions de la science expérimentale le fit pencher vers la doctrine du positivisme. Sa mère qui, comme la plupart des femmes, était tout par le cœur presque rien par le raisonnement, n'avait

i64 l'éducation d'un contemporain

pas prévu cet écueil autrement redoutable pour la foi religieuse qu'elle souhaitait tant à son fils, que le catéchisme des popes. Déjà pendant sa préparation aux examens de navale, le cours libre d'astronomie, suivi avec le plus vif intérêt, avait singulièrement compromis les croyances qu'Othon avait acquises de sa mère, tout enfant, alors qu'il était incapable de les discuter. Malgré les efforts du professeur pour faire concorder avec la science la théorie du miracle et les poétiques mensonges de l'Écriture, Le Gow après avoir approfondi les magnifiques lois du Cosmos, principalement celles de l'attraction universelle, ne put admettre plus longtemps que Josué eût arrêté le soleil, ni que Jésus ait marché à pieds sur le lac de Tibériade. Il ne cessa point certes d'admirer et d'aimer de la religion son histoire et ses effets sociaux, de reconnaître la part importante qu'elle a prise au progrès des arts et même, malgré ses erreurs voulues, à celui de l'esprit humain ; il lui sut toujours gré d'avoir établi à elle seule les conventions de la morale; mais, comme tous les hommes à qui un discernement plus que moyen permet d'évaluer de bonne heure la capacité des institutions humaines, il nia la révélation. Les Pères qu'il déroutait par la transcendance de ses études allèrent jusqu'à le laisser libre de ne plus pratiquer. Le libéralisme de leur système tout diffé-

l'éducation d'un contemporain i65

rent de l'éducation misérablement étroite des Jésuites leur interdisait en effet de réagir par des mesures uniquement de discipline contre un scepticisme aussi sincère. Favorisé par la bienveillance d'un directeur de conscience qui essaya sans succès de le convertir, Le Gow poussa dès lors très haut Tétude de la philosophie et de son histoire. Il lut tout Spinoza, Descartes, les philosophes allemands et anglais du XVIII" siècle; et, concurremment avec les grandes œuvres de Darwin et de Claude Bernard, celles d'Herbert Spencer et d'Auguste Comte qui achevèrent de fixer ses opinions positivistes. A dix-huit ans, l'année même où il passa à la Sorbonne le second examen du baccalauréat ès-lettres, il obtint au concours général le grand prix de philosophie ; et sa composition soumise au doyen de la Faculté des lettres ayant été jugée supérieure à celle classée première au concours d'agrégation, le professeur comparant les âges des deux élèves, dix-huit et vingt-cinq ans, dit du plus jeune : « Il est Pic de la Mirandole ou Pascal, c'est-à-dire un monstre. »

La littérature proprement dite était venue heureusement modifier chez le jeune homme l'action un peu brutale du matérialisme scientifique. Fait singulier, plus l'esprit de Le Gow tendit au positivisme en philosophie et plus, en esthétique, son goût se prononça pour les

i66 l'éducation d'un contemporain

œuvres d'idéal. Lorsqu'à la suite d'un âpre commentaire du panthéisme de Spinoza, il concluait à part lui que, décidément, l'âme n'est pas une substance distincte de la matière et que la mort est bien la fin de l'être en tant qu'individu, vite il éprouvait le besoin de ranimer sa sensibilité froissée par le positif de la science, dans les adorables fictions de la Mythologie ou de la Bible. Rien ne lui rafraîchissait plus l'âme, prétendait-il, que la lecture du Phédon, de La Cité de Dieu ou d'une page des visions mystiques de Saint Jean dans Pathmos. Aussi, bien qu'incrédule, n'eut-il jamais de sympathie pour Voltaire. Il trouvait à la haine anti-religieuse du patriarche de Ferney quelque chose de jésuitique. Pour Le Gow, la religion demeurait le plus magnifique symbole de la poésie humaine, et le gnosticisme illusoire des théologiens la réponse la plus pratiquement satisfaisante, malgré l'évidence de son erreur, aux questions qu'une éternelle inquiétude pousse l'homme à se faire sur ses origines et sa fin. La religion catholique en particulier lui paraissait sous ce rapport la plus parfaite ; et, en dépit de son manque de foi, il en chérissait, à la manière de Chateaubriand, les icônes et la pompe.

Dans l'étude du latin, Othon était allé jusqu'à savoir lire le texte de Tacite aussi facilement que du Michelet. En grec, il n'avait visé

l'éducation d*un contemporain 167

qu'à acquérir la connaîssance la plus étendue possible des étymologies. Comme tout individu né d'ascendants parmi lesquels s'est multiplié à rinfîni le croisement des races, il possédait le génie des langues et parlait avec la même aisance d'accent et un choix égal d'expressions, l'allemand, l'anglais, le russe, l'espagnol et l'italien. Lorsque, au terme de ses études de lettres, il aborda les écrivains français et étrangers du XIX* siècle, qui ont vu et touché la vie réelle d'autrement près que les classiques d'ailleurs anémiés par les insipides coupures des programmes, de nouvelles impressions d'une intensité, d'une profondeur et d'une variété exceptionnelles reculèrent encore les bornes de son horizon intellectuel. Travaillée par ses lectures, son imagination s'orienta pour toujours au sublime; le lyrisme et l'épopée entrèrent vivants dans son cerveau, et ses préférences entre tous les styles allèrent à l'éloquence.

C'est parallèlement à l'étude des humanités, aux environs de la dix-septième année, qu'allait commencer la vie passionnelle, autrement dit la vie sensible d'Othon Le Gow, lorsque, la digestion des sciences élaborée, son âme s'envola aux accents des poètes en ces rêves indéfinis, si propres à faire germer les passions au moment même où la puberté s'achève.

Après les premiers succès de son fils, Elisa-

l68 L*ÉDUCATION D*UN CONTEMPORAIN

beth pour l'en récompenser lui avait promis de venir désormais lui faire passer aux environs de Nice les congés du jour de l'An et de Pâques. Déjà la mère avait formé un plan. Elle voulait de bonne heure introduire Othon dans le monde de qualité qui fréquente en hiver le littoral, y mettre en lumière le prince et, cette lanterne allumée, s'en servir pour chercher une bru, non parmi les nobles jeunes filles qui de Pétersbourg, Londres, Vienne et Rome se donnent rendez-vous au pays du Carnaval, mais mieux parmi les américaines riches qui de Chicago, New-York, Boston, Philadelphie, San Francisco y viennent exhiber leur coutumier appât pour blasons désargentés. Depuis longtemps la princesse ne voyait plus la vie qu'avec un gros bon sens de vieille femme dont l'unique souci était de doter l'avenir de son fils d'une solide armature; de là le projet banal : vendre, pour quelque millionnaire graisse de porc, du sang de chevalier Porte-Glaive. Elle comptait sans l'indépendance insoupçonnée du caractère d'Othon. Les résultats de la première villégiature du prince au pays bleu devaient singulièrement tromper d'aussi vulgaires espérances.

Entre le golfe Juan et les bouches de la Roia, sur cette lisière diaprée de fleurs et de vagues qui est comme la ceinture d'Astarlé vers laquelle montent les lèvres d'Amphytrite, le nouveau

l'éducation d'un contemporain 169

Don Juân, avant d'en arriver aux émouvantes campagnes de la vie parisienne, allait faire ses premières armes; il n'aurait pu choisir luimême, pour cela, de meilleur champ clos.

Réputée à bon droit le plus voluptueux séjour de la création, la rivière de Nice n'est-elle pas la Cythère moderne, et ne peut-on prétendre que, fidèle à la mer qui fut son berceau, Vénus exilée de l'Orient y fixa son culte ?

170 l'éducation d'un contemporain

Page 1