‹ Le nouveau Don Juan (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · LE PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

LE PREMIER AMOUR

C'est au printemps de i884, à Monte-Carlo, que se fit l'initiation d'Othon Le Gow à celte Pvie que Ton appelle mondaine pour en expri- : mer le vide et qui n'est pas autre chose que la ^vie amoureuse de tous les temps. Demeurant avec sa mère à la villa Véra où ils étaient les hôtes de la princesse Kodzé, grande dame roumaine, leur parente éloignée, dont l'unique occupation était de donner des fêtes réputées les plus amusantes, quoique les plus fermées, du littoral, le bachelor des Oratoriens pénétra tout de suite, en dépit de sa grande jeunesse,

dans rintimité de gens follement épris de toute sorte de plaisirs. Sa seule qualité de prince russe présenté et patronné par une femme de Tesprit et du rang de Véra Kodzé lui avait été le Sésame de toutes les portes. Veuve d'un des derniers hospodars très riches de la Moldavie, la princesse roumaine recevait chez elle nombre d'étrangers triés parmi les hautes personnalités du peerage, les colossales fortunes des Etats- Unis, les plus fières grandesses de l'Espagne, les plus antiques débris de romains du monde noir et les noblesses vraiment nobles de la Hongrie, de la Russie et de l'Allemagne.

Dans ce monde à préjugés, ennemi des révolutions, mais charmant quand il s'amuse, et où se pratique sans effort cette vertu inconnue des parvenus et des bourgeois que l'on pourrait appeler la politesse des passions, le prince Baratine se trouva comme le poisson dans l'eau. Au milieu de ces êtres dont les mœurs oisives, amèrement injuriées par les sociologues, sont cependant aussi nécessaires à l'ordre social que le luxe l'est au travail industriel, Le Gow, que sa valeur intrinsèque rendait déjà le maître de ce microcosme esclave-né des gens d'esprit qui en savent faire la conquête, reçut le choc d'une foule de sensations qui lui éclairèrent la civilisation contemporaine dans ce qu'elle a d'épicurisme sublimé.

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En se faufilant, au cours de quelques gardenparties, auprès de deux ou trois des plus jolies duchesses du Royaume-Uni, il subit en premier lieu la prodigieuse attraction du luxe anglais, le plus capiteux des luxes. En écoutant le soir pendant la valse les plus blondes sirènes qu'aient enfantées les pays d'outre-mer, lui demander avec une adoralDle gentillesse : Should you like America, Sir? (Aimeriez-vous l'Amérique, Monsieur?) des nuques blanches duvetées d'or qui le frôlaient subtilement, montèrent à son cerveau les senteurs quasi-vénéneuses mais exquises du wintergreen, le parfum favori des américaines ; et ses nerfs olfactifs perçurent, avant tout autre sens, quel piment infuse à la volupté l'élégance moderne, quand elle s'appuie sur les fortunes du Nouveau- Monde. La somptuosité des réceptions quotidiennes de Véra Kodzé l'entretenant ainsi dans une excitation perpétuelle de l'esprit et des sens, il se dépouilla rapidement de toutes les naïvetés de l'adolescence; sa timidité, si jamais il en eut, fit place à la hardiesse de Faublas ; et il ne tarda pas à représenter aux yeux de toutes ces femmes plus âgées que lui le chef-d'œuvre de séduction et de grâce auquel le paganisme du xviii* siècle, plus fin dans Beaumarchais que celui des Attiques, donna le nom de Chérubin, l'enfant-amant par qui se rajeunissent

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les vieux mythes d'Eros, d* Adonis et de Cupidon.

A moins de dix-sept ans accomplis, le prince avait moralement dix ans de plus que son âge ; et physiquement, il incarnait déjà le don de plaire. Sa figure de neige, éclairée par de grands yeux d'un bleu gris, ressortait fine comme celle d'une jeune fille sous des cheveux noirs encadrant un admirable front. Il était grand, élancé, musclé avec autant de vigueur que d'harmonie; et le jeu de sa physionomie belle d'une beauté qui eût donné la fièvre au pinceau de maint artiste, avait pour les femmes la valeur du Kngage le plus expressif, car, avec elles, au contraire de ses pareils généralement très bavards, il mesurait ses paroles. Avant que d'arriver à leur parler, son regard leur disait tout; et lorsqu'il ouvrait la bouche, c'était pour conclure un pacte depuis longtemps concerté de part et d'autre d'une manière tacite. L'action de sa voix d'un accent indéfinissable, dont une notation musicale aurait pu seule rendre l'harmonie, était alors décisive sur les cœurs. On n'observe pas assez le pouvoir de la voix chez les amants ; c'est la moitié de la séduction ; le chant qui accompagne la caresse et en voile parfois le geste endort les femmes dans une ivresse égale à celle que procure une dose de haschisch. Le regard et la voix, tels sont les

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moyens simples du séducteur, de même que les yeux et la bouche sont les organes de la vraie volupté.

Principalement accaparé par le clan des Américaines qui se disputaient l'agrément de son flirt et auprès desquelles le poussait complaisamment la princesse Elisabeth, Le Gow, chez qui le sens des beautés de la femme s'était développé en vingt-quatre heures d'observation, ne tarda pas à fixer son choix. Après avoir écarté les jeunes filles que sa mère s'efforçait de lui vanter comme des anges, mais que l'absolue sincérité de certaines remarques faites au cours de jeux dits innocents lui fit juger être de petits animaux fort curieux de sensualité, il s'attacha aux pas de la plus belle des invitées de la villa Véra, une jeune femme de vingt-quatre ans, mariée à un planteur milUardaire de la Virginie, de vingt ans plus âgé qu'elle et dont elle n'avait pas d'enfants. D'origine écossaise, cette Américaine, d'une rare perfection de formes, blonde du blond brûlé que les Anglais nomment

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nut-brown*, représenta au prince le premier beau fruit mûr de Tarbre de la science du bien et du mal. Mais éprouvant la tentation d'y mordre, il n'était pas ému par ce qu'un premier amour inspire habituellement de platonisme; infiniment subtiles, ses impressions étaient d'un ordre tout sensuel. S 'interrogeant lui-même à ce sujet, il sut tout de suite ce qu'il voulait; il n'eut aucune de ces hésitations maladroites qui accompagnent le désir de ces jeunes, faits pour grossir, dans la suite, le commun troupeau des faux-hommes à femmes. Déjà il possédait cette audace réfléchie que rien ne saurait faire reculer, pas même un risque de mort, qui caractérise les mieux organisés des êtres à passion et qui est la cause, inexplicable pour les autres, de leurs triomphes. Aussi, pour arriver au but, son plan n'eut-il rien de compliqué. Simplement il compta sur son initiative pour forcer le hasard, ce Dieu des mauvais sujets, à lui livrer l'objet de sa convoitise. Se sentant capable de jouer à la séduction comme on joue aux cartes, il se mit à étudier l'étrangère qu'il voulait faire servir à sa première expérience de physique amoureuse. Dans l'ensemble des traits, le port de la tête, les poses étudiées du buste, la hauteur royale des gestes, il reconnut un orgueil

* Brun de noisette.

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méfiant d'enfant gâtée, difficile à surprendre; mais dans Timperceptible agitation des ailes d'un nez adorsJblement mobile que Tamour avait dû retrousser dans un moment d'espièglerie, il nota le proche éveil des sens, qui n'attend pour se produire que le passage du diable. Pour mettre le feu à une cheminée où le mari n'avait jusqu'à ce jour brûlé que du bois vert, une étincelle suffirait, circonstance toujours la même à laquelle Chérubin doit ses lauriers. En outre le prince se fit mentalement un résumé de l'évaluation de la femme telle que la produisent le sol et les mœurs transatlantiques,

La supériorité de la beauté des Américaines en général sur celle des femmes d'Europe est indiscutable; elle est due à une plus grande richesse du sang. Par contre, l'infériorité des filles de Jonathan s'accuse dans les choses du cœur, causant force déceptions aux hommes qui ne savent pas prendre l'amour pour ce qu'il est. La poésie des sentiments est à peu près inconnue des Américaines, toutes incapables de comprendre la bohème et le romantisme, deux états, l'un social, l'autre intime de la jeunesse du siècle, d'où sortent en même temps les déclassés de l'ordre social et ceux de l'ordre intellectuel : anarchie et névrose mêlées. Hors du travail, la jeune fille américaine a horreur de l'homme pauvre et mal mis, eût-il le profil

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lyrique de Chateaubriand, de Lamartine ou de Byron. Ses affections sont toute vanité, doublée de la passion solidement comprise du bien-être. De là son fétichisme, ou pour les parchemins dont l'achat la pare d'un semblant de célébrité immédiate, ou pour la fortune qui lui procure la plus grande diversité possible de jouissances. Jamais la jeune fille américaine ne commence par rêver d'un amoureux à qui, avant ou avec sa main, elle donnera son cœur ; avant tout, elle désire un mari uniquement estimé d'après ses relations ou son aptitude à « faire de l'argent. » D'où ces accords de fiançailles par télégraphe et téléphone sans que les sujets se soient vus, et aussi d'innombrables ruptures lorsque, violée dans ses lois essentielles qu'on respecte mieux en Europe malgré la sottise des mariages avec dot, la nature rejimbe contre la brutalité de pareilles mœurs.

Ainsi pensa Othon au sujet de mistress Clénor, réflexion qu'il devait étendre plus tard à bien des parisiennes pour se préserver de la folie d'aimer, autrement que par caprice, les honnêtes femmes. En causant avec l'Américaine, le prince s'était rendu compte qu'elle considérait la littérature, les arts, la science même — en dehors de son application à l'industrie — comme des accessoires peu utiles, dont la préoccupation étouffe le plaisir de vivre. Au lieu d'en éprouver

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une déception, ce qui n'eût pas manqué d'arriver à un pédant sentimental, il fut intéressé par ce cas prodigieux d'égoïsme, et en conclut tout bonnement que s'il réussissait à capturer une telle proie, les remords lui seraient légers.

Les après-midi du petit tnondefast* de la villa Véra , aux amusements duquel présidait le maître savoir-faire de la princesse Kodzé, étaient alternativement remplis par le yachting, le rowing, le tennis, le shooting, tous genres de sport qui, figurant au programme de l'aristocratique éducation des Oratoriens, étaient familiers à Othon, et dans l'exercice desquels la souplesse de Féphèbe avait plus d'une fois attiré l'attention de mistress Clénor. Quelquefois on préférait à ces jeux, par trop anglais, de simples promenades dans les bois qui avoisinent Roquebrune et Menton.

Un de ces jours d'excursion, le prince, par une manœuvre savante qu'eût admiré un Lovelace de trente ans, obligea l'Américaine à se séparer, pour se mettre seule avec lui, du groupe de femmes auquel elle se trouvait mêlée. Depuis la descente de voiture, faite au delà de Roquebrune, Le Gow n'avait cessé, au grand contentement des Anglaises, de cribler d'épigrammes la coquetterie qu'avait mise mistress Clénor à

* Élégant, qui mène la grande vie.

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se parer d'une toilette inédite, qui la faisait ressembler à un portrait de Marie Stuart par Lawrence. Éloignée de ses compagnes par la jalousie qu'elle leur inspirait, le dépit l'avait ramenée aux côtés du prince, à qui elle brûlait de demander, de la bouche à l'oreille, la raison d'un persiflage qu'à certaines intonations de la voix elle soupçonnait faux.

A la bifurcation du chemin qui d'une part descend vers Menton, et de l'autre contourne le promontoire épaissement boisé de Saint-Martin, d'où l'on découvre, de Gênes au golfe Jouan, une des plus magnifiques vues de la Méditerranée : (( What a nasty hack (quelle vilaine rosse), que cette Lady X I jeta le prince à l'oreille de mistress Clenor, dont il prit le bras par un mouvement empreint d'une grâce tendre qui la fit tressailhr.

— Laissons-les aller devant nous? » ajoutat-il, tandis que son regard et la pression mollement progressive de son bras aux environs du sein de la jeune femme obhgeaient celle-ci à s'arrêter ; et d'un geste Le Gow montra la mer, invitant Edith à l'admiration des splendeurs que préparait, au couchant, l'enchevauchure de longues bandes de nuages irisés. Pour atténuer vis-à-vis de lui-même la banahté de ce qu'il tentait, le prince voulait faire de l'attention, si courte qu'elle fût, accordée par la jeune femme

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à la beauté du paysage, la complice poétique de son désir.

« Venez, lui dit-il, le coucher du soleil sera merveilleux ce soir, nous le regarderons ensemble, et je vous réciterai encore les vers de Longfellow que vous aimez. » — La veille en effet, devant les Yankees ahuris mais enthousiasmés, Le Gow avait déclamé The Honey-Moon avec un art des nuances de la langue anglaise, qui traduisait si fidèlement l'exquise délicatesse de la poésie du Shelley américain, que quelques auditeurs en avaient eu des larmes. Mistress Clénor en particulier avait frénétiquement applaudi; mais c'était moins au poète, qu'elle ignorait, qu'à son interprète qu'elle avait dû cette émotion. — Prononçant ces paroles, la voix d'Othon était chargée d'effluves d'un pouvoir si caressant, qu'Edith, légèrement troublée, ne put se défendre de le suivre. Quelques instants après, ils étaient seuls sur la lisière d'un bouquet de caroubiers qui couronne la cime du cap Martin.

Il était cinq heures du soir ; une brise tiède venant du sud répandait à travers l'atmosphère les senteurs pénétrantes des limoniers fleuris ; et tombant obliquement sur la mer, les rayons du soleil creusaient, de l'occident jusqu'au rivage, une vallée d'argent fluide où papillottaient de petites vagues, émoi de Théthis sous la caresse d'Apollon.

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(( C'est le même bleu qu'au lac Ontario, soupira Edith. Mais je préfère votre Méditerranée, )) s'empressa-t-elle d'ajouter en fléchissant la taille de manière à effleurer de son voile de gaze blanche les cheveux d'Othon. « Que la lune de miel aurait été douce ici I je ne m'y serais pas ennuyée comme au bord des lacs du Far-West, » acheva-t-elle d'une voix dont l'accent trahissait les regrets d'une femme qui voudrait redevenir vierge pour un nouvel époux.

(( Votre honey-rnoon a donc été ?.. .

— Ohl insignifiante, interrompit-elle. Personne avant vous ne m'avait appris le poème de Longfellow I »

Ces mots causèrent à Le Gow un éblouissement. Brusquement, il dégagea son bras pour aller s'appuyer contre un arbre et cacher son trouble ; mais en voyant une ombre de spleen changer la figure d'Edith en une image de rêve d'une grâce tout immatérielle, une réaction fit tomber son désir. Il comprit que s'il parlait encore de Longfellow, il s'égarerait infailliblement dans le dédale des sensibleries; et de nouveau ses yeux s'attachèrent ardemment sur Edith comme pour percer les voiles qui lui cachaient le corps de Vénus.

A cet instant, noyée dans l'irrésistible courant d'extase que provoque chez les cœurs les plus

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froids la contemplation prolongée de la mer, mistress Clénor ouvrait tardivement son âme, jusqu'alors prisonnière du kant, à l'émotion d'un bonheur insoupçonné. Quelques secrètes réminiscences de son état de jeune fille lui faisaient maintenant entrevoir l'amour du côté de ses grandeurs ; et comme elle cherchait dans la réalité un objet à leur taille, par opposition à la physionomie vulgaire de son mari, le blanc visage d'Othon Le Gow et la pure beauté grecque de ses formes montaient des profondeurs de Tâme d'Edith jusqu'à ses yeux : tel un astre qui réfléchi par les eaux calmes d'un abîme renvoie à leur surface le rayonnement de son ciel. En observant la silhouette de sylphide et la pâleur du visage de mistress Clénor, pareil à un vase d'albâtre qu'une flamme intérieure a rendu transparent, le prince lut ce qui se passait dans cette âme ; et s'éprenant en artiste du phénomène dont il était le témoin : la conversion d'une coquette que touche soudain la grâce de l'Idéal, il trouva quelque chose de vil à l'eflbrl tenté pour amener la faute de cette femme. <( J'ai fait fausse route, se dit-il, mon cœur n'en sera que plus heureux. » Mais le hasard qu'il avait invoqué ne devait pas manquer de lui venir en aide; il était trop tard pour le repousser ; le capricieux démon de la fantaisie avait déjà préparé son piège.

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Pendant la rêverie d'Edith, Le Gow descendant le versant sud du promontoire pour se rapprocher de la mer, s'était nonchalamment assis dès que son pied avait foulé une étendue de mousse qui marquait la hmite du bois audessus d'une arête de brisants. En le voyant disparaître, mistress Clénor se pencha instinctivement pour rendre virtuelle la vision mentale qu'elle venait d'avoir de la grâce captivante du jeune homme; puis, saisie par un de ces accès de joie tel qu'en donne l'espoir d'un bonheur attendu on ne sait d'oîi et qui rend une femme si adorablement petite fille, elle prit son élan avec la souplesse d'une biche, et glissa plutôt qu'elle ne courut à travers un harmonieux froissement de jupes, jusques à quelques pas d'Olhon, contre lequel elle éprouvait l'envie féline de se presser avec langueur pour épancher hors d'elle-même la trop envahissante mollesse de son proche abandon. Mais, tandis qu'elle courait, en franchissant un étroit défilé formé par deux buissons de houx au-dessus de la place qu'occupait Le Gow, sa robe fut soulevée et retenue par le feuillage épineux d'un des arbustes; elle s'arrêta net, prise à ce piège; cambré dans sa bottine minuscule comme un fin sabot d'antilope, son pied de Cendrillon touchait presque l'épaule du prince. Au même instant, celui-ci tourna la tête et laissa échapper

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une exclamation. Dans le piquant accrochemont des dessous venait de lui apparaître, ivoirine et rosée sous un tissu de soie collant d'un noir transparent et lustré, une jambe de la forme la plus parfaite qu'ait jamais tournée et polie Fart de la statuaire antique : la jambe de la Diane de Jean Goujon, celle d'une Sabine de David, mieux encore, la jambe de la Mussidora au bain de Gainsborough I D'un bond le jeune homme se dressa, tel un fauve troublé dans son repos ; il venait d'éprouver la même commotion qu'a si bien décrite Jean-Jacques Rousseau lorsque la gorge de Julie se révèle à Saint- Preux. Hypnotisée par la flamme qui jaillissait des yeux du prince, Edith ne bougeait pas.

Olhon vint alors derrière elle doucement, comme un voleur, et lui effleura mignonnement des lèvres le lobe perlé de l'oreille; la jeune femme eut un long frisson, elle voulut se retourner ; déjà sa taille se trouvait prisonnière d'un bras hardi qui la ployait jusqu'au sol; à moins de s'évanouir, aucun moyen ne lui restait d'arrêter le progrès de sa chute.

Tout à coup, ses fibres les plus intimes/ jusqu'à ce jour rebelles au plaisir, se fondirent sous le feu délicieux d'une caresse indicible. (( Oh! y ou are a dreaâful boy, murmura-t-elle, but.,, but... I love youl » ces derniers mots, éternelle excuse des fautes de la femme, râles

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en trois soupirs de volupté profonde, à la résonnance desquels la langue de Byron donnait une expression intraduisible dans la nôtre.

L'ardente mélodie de cet aveu rappela Le Gow le premier à lui-même ; dans ses yeux une douceur lâche avait éteint la flamme du désir assouvi. De ce nouveau regard il contempla Edith gisant, les paupières baissées, dans l'admirable pose du sommeil d'Antiope. Le rose de rimpudeur avait coloré ce visage de nacre ; les lèvres entr'ouvertes semblaient goûter encore la saveur du dernier baiser ; la chevelure s'était dénouée, et à travers l'ombre du sous-bois un rayon du couchant se jouant dans les boucles y répandait l'éclat d'une coulée de bronze. L'aspect de cette merveilleuse beauté dans un cadre plus merveilleux encore fit monter au cœur de Le Gow le flot d'une tendresse comprimante dont l'excès le faisait défaillir : « L'aimeraisje, à présent? » se demanda-t-il... Ce n'était pas de l'amour, mais un sentiment que les jeunes gens confondent souvent avec lui et qui n'est autre que la reconnaissance du plaisir. Mais, au lieu de s'arrêter à une analyse qui eût amoindri son bonheur, grisé du poème que lui faisait vivre le premier dévoilement du mystère de la chair, il reporta son regard au loin, dans l'espace, pour y chercher une sensation d'infini; et à ce nouveau contact avec les magni-

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ficences de la nature, sa pensée s'exalta aux suaves régions du lyrisme.

Quel plus beau théâtre eût-on pu donner à la félicité de ces amants? Devant eux, la mer ondulant en longues lames massives lentement balancées commençait Thymne vespéral mille fois plus doux que son chant du jour ; en haut du promontoire, au-dessus de leurs têtes, bruissaient comme un murmure de grand orgue s'éveillant au toucher d'une invisible main les aiguilles de pins maritimes, et tout près d'eux les fluides printaniers dissolvaient amoureusement au pistil déhiscent des fleurs hermaphrodites Tardent pollen des étamines mâles.

Un moment, Olhon. les yeux vagues, écouta ce chant confus de Tamour universel ; puis, revenant à Edith, il souleva la tête de la jeune femme, l'appuya contre son épaule et la baisa sur les yeux, doucement, à petits coups, presque agenouillé devant elle, son bras enserrant encore la taille faiblement. Le brisement ressenti par l'amoureuse la faisait ressembler à une victime qu'un Dieu vient d'immoler à l'orgueil inexorable de sa force. Touché de cette attitude. Le Gow comprit qu'il fallait parler pour dissiper les remords possibles d'une âme émue par des sensations auparavant ignorées; et aussitôt le langage de l'amour, inappris mais deviné, se trouva sans effort sur ses lèvres. A travers son

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anéantissement, Edith se laissa longuement bercer par cet ineffable concert d'adorables louanges qu'un instinct supérieur suggère à Don Juan, et que la plupart des femmes vivent et meurent sans l'avoir une seule fois entendu. Cependant, à l'éphémère sincérité de Chérubin, la femme de vingt-quatre ans, plus clair- , voyante, répondit non sans tristesse :

« Hélas I vous vivrez plus longtemps dans mon souvenir que moi dans le vôtre! Mais, quoi qu'il arrive, je ne regrette rien. Vous m'avez rendue trop heureuse I . . . »

Après ces paroles, tandis que ses mains caressantes se croisaient sur la nuque de son amant, Edith essaya de se lever; sans lui en laisser le temps, Othon l'enleva de terre dans ses bras et la porta ainsi jusqu'au sommet du cap, le col de sa maîtresse touchant le sien, cœur contre cœur et leurs haleines confondues.

Lorsqu'ils eurent repris le chemin de Roquebrune, ils marchèrent lentement, sans causer, comme des gens qui n'ont plus rien à se dire. Peut-être rêvaient-ils chacun d'achever leur existence dans le même bonheur? En tout cas leurs mains se pressant, leurs bras mutuellement enlacés autour de leurs tailles, leurs mouvements, accusaient l'union de leurs pensées. Bien que soutenue, Edith était si lasse qu'elle désirait s'arrêter à. chaque pas, et chacune de

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ses stations était un prétexte au renouvellement de ses caresses. La jeune femme jouait la malade avec une délicieuse hypocrisie et le jeune homme sentait s'augmenter son adoration pour elle. Scènes exquises dont la magie devait à jamais orner le temple de leur mémoire I Pour mieux fixer ce souvenir, avant de remonter dans la dernière voiture qu'ils trouvèrent sur la Corniche, les attendant, Edith et Othon embrassèrent une dernière fois du même regard reconnaissant le paysage méditerranéen témoin discret de leur joie inavouable.

A l'extrême occident, le soleil pointait de son disque pourpre le mât d'une tartane, avant de se cacher derrière le triangle de la voile qui fuyait dans le même plan ; sur le fond bleu de l'horizon méridional, les courants de l'air déchiquetaient à leur base le velours gris et rose d'un amas de nuées, étendues au-dessus de Tonde comme un épais rideau qui dérobe à la terre la vue d'un théâtre céleste. Entre Bordighiera et San-Remo, le mont Bignon, point d'atterrissage des navires venant normalement de la haute mer, estompait dans les brumes faiblement colorées de l' orient-nord son faîte de pyramide, tronqué comme le cratère de l'Etna.

Aperçues de profil sur la gauche, les villas de Menton et de Vintimille étageaient dans des jeux de lumière zinzoline les méplats de leurs

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toitures à Titalienne et les diaprures touffues de leurs terrasses de jardins ; tandis qu'à droite, le rocher de Monaco et la baie de la Condamine étaient plongés dans Tombre.

(( Oh! see, see, dear! is not it sphndid? y> fit Edith; mais Othon encore plus absorbé qu'elle ne répondit pas; il pensait déjà moins à la femme...

Une circonstance imprévue allait se produire qui devait cependant aviver sa passion, et lui apprendre que ce n'est pas impunément qu'on aime à l'encontre des sacro-saintes lois du mariage, ennemies jurées de celles de la nature.

Lorsque la voiture qui ramenait les promeneurs s'arrêta au perron de la villa Véra, l'altération- de leurs physionomies eût révélé à des aveugles que des aveux, sinon quelque chose de pis, venaient d'être échangés. Au moment où Othon après avoir sauté de la voiture tendait la main à sa compagne pour l'aider à descendré, M' Clénor parut en haut du perron. Aussitôt, un horrible saisissement fit trembler Edith

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comme à la vue d'un reptile. Voyant pâlir la jeune femme, le prince voulut lui donner le bras ; mais se dégageant pour gravir rapidement les marches, elle alla prendre celui de son mari à qui elle s'efforça de sourire, sans doute comme Desdémone sourit à Othello. Peine inutile I Le mari trompé avait vu clair; mais, avec la sagesse d'un homme à qui le scandale répugne, il décida sur l'heure de couper les ailes de l'oiseau bleu sur lesquelles, depuis la veille, grâce à l'entremise des strophes de ce damné Longfellow, s'envolait le cœur de sa femme.

(( Aoh ! what is the matter withyou ? (Qu'avezvous donc ^) » interrogea- t-il au lieu de répondre au sourire d'Edith. Puis, avec une ironie lourde : « Vous ne me regardez pas souvent ainsi Edith? Attendez à ce soiri — To night!

fit-il. Nous nous coucherons tôt. »

Et sur le why inquiet de sa femme, il ajouta : (( C'est qu'il faut faire préparer vos malles de bonne heure demain. Nous partons pour Paris ; et de Paris, ybr America directly.

— Mais, pourquoi? pourquoi? demanda Edith qui ne put retenir ce cri par deux fois répété de son angoisse.

— Je ne puis vous le dire avant que nous soyons en route, » répondit M' Clénor sur un ton qui fit baisser la tête à sa femme.

Pendant ce rapide entretien, le prince resté

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au bas du perron faisait de vains efforts pour dissimuler l'agitation que lui causait ce qu'il ne pouvait s'empêcher devoir ni d'entendre. Dans l'odieux mouvement commandé par les convenances, la prudence ou la peur, qui avait poussé Edith à s'appuyer sur le bras de M*" Clénor, l'amant venait de découvrir quels droits épouvantables la loi donne au mari; et aussitôt le dégoût, l'horreur, la rage s'étaient partagé son âme, la déchirant : premier accès de la jalousie des sens, inévitable chez tous les jeunes hommes quelque maîtres d'eux-mêmes qu'ils soient.

Pour Le Gow cette morsure du plus terrible des reptiles qu'en ses secrètes profondeurs nourrit le cœur humain fut d'une douleur telle qu'il résolut de tenir tête au mari, d'essayer de l'emporter sur lui. Lorsque M' et mistress Clénor furent rentrés dans la villa pour saluer la princesse Kodzé, Othon dont la hardiesse s'excitait au danger se rapprocha d'Edith et, avec une énergie non moins troublante que celle de M' Clénor :

(( Vous ne partirez pas.^^ dit-il.

— Oh I impossible I répliqua la jeune femme dont les yeux imploraient de la pitié.

— Trouvez un prétexte, soyez malade I Enfin, restez? insista le jeune homme.

— No, dear, » fit l'Américaine en secouant tristement la tête . « Take care (Prenez garde I ) ... »

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A ce moment M*^ Clénor annonçait son départ à la princesse et prenait congé. Le Gow se redressa pâlissant. Le mari passa devant lui sans le saluer, entraînant Edith. « Farewelll (Adieu pour toujours)...» murmura celle-ci jetant à Othon le regard d'une colombe que Ton ravit à son mâle, un regard très long, le dernier... et déjà loin, le couple disparut . . .

Après le dîner, Le Gow qui ne pouvait croire qu'il ne dût jamais revoir Edith se rendit au théâtre dans le seul espoir de la rencontrer. On jouait le Don Carlos de Verdi, et le rôle d'Elisabeth de Valois était tenu par la célèbre Sophie Cruvelli dont la beauté offrait en scène quelque analogie avec celle d'Edith. Cette circonstance ne fit qu'aiguiser les regrets du prince. Au lieu de lui être un lénitif, la musique exacerba ses nerfs endoloris ; et lorsque vint le moment où le roi commence lamentàbile la cavatine : « Elle ne m'aime pas I Elle ne m'a jamais aimé I » la tristesse du chant pénétra le cœur de Le Gow avec un déchirement tel qu'il faillit s'évanouir. Quand il eut réagi contre celte faiblesse, de grosses larmes lui brouillèrent la vue, et bientôt sanglotant éperdument il quitta la loge de la princesse Kodzé où par bonheur il se trouvait seul. La crise passée, il rentra et se coucha avec l'intention de se lever avant le jour pour épier le départ de mistress Clénor, dont il ne pouvait

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prendre son parti. A dix-huit ans, il n'est pas facile de se résigner à rinvincible/atam; il serait monstrueux que dès cet âge on fût philosophe à ce point. Cette nuit-là, Othon ne put se reposer. Inévitablement il rêva de la voluptueuse scène du sous-bois. Il revit Edith debout et le provocant hiatus des étoffes par où lui avaient été, pour la première fois, révélés mieux que par Timage les secrets du sexe de la femme ; la fièvre de désir demeurée en lui amplifia dans son imagination les détails du dévêtement partiel ; par-dessus tout, il se rappela la douceur infinie du sein d'Edith, sa blancheur incomparable, son animation, et l'affriolant sourire des lèvres mi-ouvertes pour répondre au baiser.

Mais voici qu'auprès de l'aimée un autre que lui venait prendre place; le mari embrassait sa femme ; il la possédait, lui arrachait des cris de plaisir... et, le cœur tenaillé, le front cerclé de fer, la gorge étranglée de rage, Le Gow voulait se précipiter sur son rival? il ne pouvait, il se sentait paralysé par son supplice. On aurait égorgé sa maîtresse sous ses yeux qu'il n'en eût pas éprouvé d'impression plus horrible. Sous de plus puissantes caresses Edith frémissait de volupté ; et mettant sans doute en parallèle son amant et son époux, elle s'avouait que celui-ci l'aimait avec plus de science que l'autre.

Ce fut précisément à l'heure qu'il s'était fixée

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pour son lever que, cédant à la fatigue, Le Gow s'endormit lourdement. Lorsqu'il se réveilla, il faisait grand jour ; en hâte il se vêtit et courut à la gare. Quelques minutes avant, un rapide était passé, emportant Edith Clénor loin de l'Eden où Chérubin lui avait appris les joies d'un adultère que ni l'âpre crayon de Forain ni la plume figaresque de Pierre Weber n'auraient pu ridiculiser.

En mesurant l'obstacle qui le séparait désormais de la première femme conquise, les mouvements de son âme furent ceux d'une désespérance irréfléchie, d'une de ces douleurs torturantes qui ne se discutent pas, d'une faillite de tout le cœur contre laquelle aucune raison ne prévaut, sauf la suprême, celle du temps, à l'action lente, silencieuse et sûre : état particulier aux jeunes gens qui ne sont pas encore blasés sur la possession de la femme. Machinalement, en quittant la gare, les oreilles bourdonnantes, les yeux remplis par l'épaisse vapeur de larmes qui ne voulaient pas couler. Le Gow marcha du côté de Nice, comme s'il eut voulu suivre la route par où s'enfuyait l'objet de sa douleur et de sa passion. Lorsqu'il eût dépassé l'isthme de Monaco, il s'arrêta suffoqué par la rapidité de sa marche et le hoquet de sanglots étouffés. Hébété, il regarda la mer. Un vent aigre soufflait de l'ouest, piquant une

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écume blanchâtre à la crête des vagues d'un bleu de zinc verni, tandis qu'un clair soleil narguait le chagrin du jeune homme. Se tournant vers le nord, Othon se prit à crier : « Edith ! Edith I )) mais seul le chant nasillard des petites vagues, moutonnantes sous le fouet du mistral, répondit, ironique, à ce fol appel. Alors Tamant donna un libre cours à la manifestation de sa peine. Ses larmes s'échappèrent en abondance et ses sanglots redoublèrent prenant par instants , faut-il le dire, Timpoé tique tonalité particulière aux meuglements des veaux que Ton arrache à leurs pacages. A cet effondrement de son moral succéda néanmoins un déchaînement d'intime colère. Aussi sottement que le premier incivilisé venu, Le Gow se jura qu'il tuerait le mari d'Edith; puis, il s'en prit à tout de son malheur, au mariage, aux convenances, aux mœurs ; pour un peu, il s'en serait pris au gouvernement. N'est-ce pas, en effet, parce que les lois sont un obstacle aux désirs des jeunes hommes que la plupart d'entre eux aiment les révolutions ?

Lorsqu'il eut bien tempêté au dedans de lui contre un ordre de choses qui permettait une telle horreur : la reprise d'une épouse à un amant /^ par le mari, ses larmes se trouvèrent séchécs. Souffrant toujours, mais dans un silence au sein duquel se réveillait sa faculté de raisonner,

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il revint sur ses pas. Quand, l'heure prosaïque du déjeuner sonnant à la villa Véra, Othon se retrouva en présence de sa mère, celle-ci ne put s'empêcher de voir le visage de son fils raviné par la brûlure des pleurs ; et son inquiétude se traduisit par des questions pressantes que la pudeur de l'amoureux laissa sans réponse. Une réflexion à part de la princesse Kodzé qui n'avait pas manqué d'observer le manège de la veille entre mistress Clénor et Othon, éclaira Elisabeth sur le trouble de ce dernier. En fixant attentivement les yeux de son fils, ces beaux yeux où elle aimait tant à chercher une divine réplique des siens, elle comprit que l'âme dont ils reflétaient les mouvements traversait une crise grave et que le cœur de l'enfant n'était plus tout entier à elle. Malgré la passagère flétrissure de l'insomnie, le feu du plaisir nouveau, le plus aigu que puisse éprouver l'homme, le plus proche peut-être de ses douleurs, avait laissé sa trace dans le regard de l'adolescent, y desséchant, comme le soleil dissipe une fraîche aurore, le noir humide qui est le signe de la pureté des impubères; et elle aussi sentit une légère pointe de jalousie la pénétrer; car, ainsi que les mères qui ne voient pas assez grandir leurs enfants, elle ne s'attendait pas à ce que le jeune homme reçut si tôt le baptême de Daphnis avant l'union avec Ghloé. Muette alors, elle

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attendit d'être seule avec Othon pour le questionner de nouveau.

Indifférent à tout, le prince ne mangeait rien. Après avoir bu coup sur coup deux verres d'eau très clairement rougie, il demanda la permission de quitter la table. Il n'y a vraiment que les tout jeunes gens ainsi capables de ne pas manger lorsque leur cœur souffre; à quarante ans, il n'est pas de chagrin que la faim ne prime. Cette abstinence absolue de son fils alarma Elisabeth qui s'empressa de suivre Othon jusqu'à sa chambre pour lui arracher son secret. Dans les malheurs de l'amour les hommes les plus fermés ont besoin de confident, de confesseur même : c'est là sans doute ce qui a permis l'institution du sacrement de pénitence par la seule religion qui ait tout prévu du cœur humain. Hors du collège. Le Gow n'avait guère d'ami avec qui il put être plus familier qu'avec sa mère; aussi, sans nommer personne, finit-il par avouer la cause de son mal : — « Ahl fit-il, je n'ai reconnu l'immense amour que j'ai pour elle que lorsqu'il m'a été brutalement prouvé qu'elle est perdue pour moi, oui perdue I volée I oh I maman I . . .»

A ces mots qui lui rappelaient l'éloignement, heureux selon elle, de la maîtresse de son fils, Elisabeth eut un sourire; et inhabile à panser la plaie qu'elle découvrait, sans assez la

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comprendre, elle crut le moment favorable de reparler de mariage à Othon.

<( Mon enfant, dit-elle, oublie ce vilain cauchemar. Je te ferai épouser avant trois ans une jeune fille plus belle que mistress Clénor et qui ne sera qu'à toi.

— Me marier 1 » fit le jeune homme se dressant comme si on Teut engagé à se pendre.

« Mais regarde-moi donc, mère, et dis si, à mon âge, ce ne serait pas un crime?

— Tu ne veux donc pas être heureux? objecta la mère atterrée.

— A ce prix, jamais. Le mariage est la fin de Têtre.

— Eh bien, dit la mère vaincue par cette audacieuse protestation, tâche de n'aimer que des femmes qui puissent tout te sacrifier. En attendant, ne me fais pas de peine, guéris-toi? — Ahl j'ignorais qu'un amour défendu pût donner tant de fièvre, » ajouta-t-elle, en prenant la main du prince qu'elle retint un instant dans la sienne. Othon fit un geste pour exprimer son désir d'être seul, et la mère s'éloigna pour aller s'entretenir avec son amie Véra, plus expérimentée qu'elle, des remèdes qu'il convenait d'apporter à l'inquiétant état d'esprit de l'amoureux déçu, avant de le ramener au collège.

Le congé de Pâques finissait dans cinq jours ; mais ce temps écoulé, Othon n'avait pas encore

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secoué la torpeur qui s'était emparée de lui dès le soir de sa confession à sa mère. Le fiel de ses regrets persistait, le rendant malade pour de bon. Le jeune homme ne pleurait plus; mais nuit et jour, à toute heure, il souffrait. Le choc si soudain et si puissant reçu des charmes d'Edith s'était changé pour lui en une source de sensations plus pénibles les unes que les autres. De nouveau, comme en un cauchemar dantesque, sa mémoire impitoyablement lucide lui représentait le corps d'Edith livré à l'assouvissement du désir marital, et celte odieuse illusion l'affolait au point qu'il se roulait, avec des tressaillements de possédé, sur le plancher de sa chambre. Peu à peu cependant, son cerveau perdit la vision nette de cet horrible genre dé tableau vivant que, chez les êtres passionnés, la jalousie des sens colore avec du feu. Aux soins de sa mère dont la douceur, la délicatesse d'attentions se firent plus exquisement tendres que de coutume, vinrent s'ajouter les tonifiantes et surtout distrayantes causeries de la princesse Kodzé qui, toute affabilité, toute indulgence, et connaissant mieux qu'aucune femme le cœur des jeunes gens, savait quel dictame appliquer aux blessures qu'ils se font eux-mêmes, plus souvent par ignorance ou par amour-propre que par l'effet d'un sentiment profond. Toutes les fois qu'il se

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sentait oppressé, torturé par ses souvenirs trop vivaces, Othon allait vers sa charmante hôtesse comme à la nymphe du Lé thé.

La princesse Véra avait d'abord attribué Fadultère de mistress Clénor plutôt à la sensualité de l'Américaine tombant sur Chérubin comme une sauterelle sur l'herbe tendre, qu'à l'art précoce de l'amant ; mais en observant l'aisance, la sûreté d'analyse avec laquelle celui-ci rappelait ses impressions, il fut bientôt révélé à la confidente que ce garçon, qui avait à peine dépassé Tâge de la robe prétexte, n'était pas un mâle ordinaire. Comparé aux autres amants, il lui fit l'effet d'un lionceau parmi des renards ; et l'admirant beaucoup, elle se plut à scruter plus profondément ce jeune cœur qui, brisé en apparence, se formait en réalité au jeu des passions par la trempe de son propre sang. Aussi, au lieu d'employer à la cicatrisation de la plaie faite la médication vulgaire qui suffit aux natures de même qualité, la princesse, qui aurait pu, en des temps meilleurs, être du cercle des auditrices de Boccace, s'attacha à guérir le jeune homme par le raisonnement, dès que l'esprit de ce dernier fut délivré de la cécité dont le frappait la jalousie. Elle persuada à Othon que si l'amour, suivant la thèse des Feuillet, des Dumas et autres raseurs ès-sciences psychiques, peut parfois être tout dans la vie d'une femme.

il ne doit être qu'un incident dans la vie de l'homme qui ambitionne une destinée supérieure à celle du commun ; et au lieu d'empêtrer plus avant le prince, au sujet d'Edith, dans ce que les fumistes du roman bourgeois appellent en amour le royaume de l'idéal, elle s'efforça de lui faire envisager cet amour tel que la nature l'a fait, c'est-à-dire essentiellement polygame. La première fois, elle choqua la sensibilité de l'amoureux dont les organes cardiaques étaient encore tumescents. Mais, peu à peu, l'esprit cartésien de Le Gow se nourrit aisément des idées très dix-huitième siècle de la savante quadragénaire qu'était la princesse Véra.

(( Vous avez été l'amant, lui dit-elle un jour, l'amant, entendez-vous, monstre? Qu'auriezvous désiré de plus ?

— Le rester, répondit le jeune logicien, parce que l'état du mari est à cette heure supérieur au mien. C'est sans doute lui qui a préparé les voies à l'amant, mais c'est moi qui ai remis la femme à point pour le mari. Voilà ce dont je souffre.

— En somme, fit la princesse, vous vous plaignez de ce qu'on a interrompu votre festin? Mais vous aviez un convive, et mistress Clénor n'est-elle pas tout aussi malheureuse que vous? » C'était là une hypothèse dont s'inquiète peu en général l'égoïsme de l'homme. Othon ne crut

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pas tout de suite au malheur d'Edith affirmé par son amie. « Comment, poursuivit alors celle-ci, vous avez eu la chance rare d'ouvrir à une jeune femme les portes du paradis; son mari le lui referme, et vous imaginez qu'elle puisse encore être à ce bourreau ? Elle lui appartient par l'effet du mariage, mais par le cœur, même par autre chose, jamais I Vous êtes bien injuste de prétendre qu'elle vous trahit parce qu'elle n'a pas refusé de partir. Enfant I vous ne connaissez pas la vie.

— Décidément vous pensez qu'elle n'embrasse même pas son mari? dit Le Gowen souriant trop finement pour son âge.

— Si je le pense? j'en suis certaine, dit Véra.

— Je vous crois, )) fit le jeune homme sur un ton de contentement. Il lui plaisait, en effet, d'ajouter foi a ce que disait la princesse qui, après tout, devait s'y connaître; et sa jalousie jusqu'alors lancinante s'apaisait à la pensée qu'Edith avait emporté de lui, dans le secret de ses souvenirs à elle, une image radieuse, ineffaçable, éternellement dressée entre elle et son brutal époux. Et tandis que venait au prince ce premier soulagement, Véra, heureuse de son succès, le regardait avec la tendresse muette d'une amante sans espoir, regrettant peut-être de n'avoir pas été choisie à la place d'Edith, afin d'orner des éclatantes primevères d'un tel amour

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la corbeille des beaux fruits ipûrs de sa fin d'été. (( Quel abîme, songeait-elle, entre aimer et se faire aimer 1 II s'est fait aimer, lui; dans quelques jours il n'aimera plus. N'est-ce pas ainsi que quelques hommes privilégiés se rendent maîtres de toutes les femmes?... »

Pour Le Gow en particulier, elle ne pensait pas prophétiser aussi juste.

A quelques jours de là, Othon qui, depuis le départ d'Edith, ne s'était plus promené que dans le parc de la villa, en compagnie de la princesse Kodzé, manifesta le désir de sortir tout un après-midi.

« Voulez-vous que je vous accompagne? lui demanda Véra.

— Merci, fit-il, j'irai seul. » Et, à peine dehors, instinctivement il se dirigea vers le cap Martin par le bord de la mer.

Un vent d'est très léger succédant au mistral rendait l'atmosphère d'une extrême douceur; le ciel, nuageux, avait la délicieuse couleur blonde de ces jours chauds où le temps est in-

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décis ; encore tournées vers l'amour, les pensées d'Othon flottaient subtiles, dans le vague. Résigné maintenant, il se rappelait sa douleur; et a la nature qui lui montrait en son printemps mille images des effets de lamour, il demandait pourquoi, comme toutes les autres choses humaines, les sentiments ont une fin? « N'aimerai-je donc plus ? disait-il. Cependant si je n'aime aucune créature, je voudrais au moins aimer Tamour, ce qui n'existe pas de la femme, mais ce que j'en rêvel » Ce fut dans ces dispositions d'esprit que, gravissant les pentes du promontoire, l'amoureux convalescent parvint a l'endroit même où, pendant un instant d'ineffable bonheur, son premier désir s'était suavement dissous entre les bras et sur le sein d'une des femmes les plus parfaites de la création, d'une de celles qui font admettre la foi trompeuse en l'idéal. Maintenant, il lui semblait qu'un siècle était passé sur ce grand événement I

A peine entré dans la verdoyante solitude des bois du Cap, les yeux de son âme revirent Edith, non pas la femme qui l'avait rendu fou par le désordre de charmes à demi révélés, mais une Edith vêtue de blanc, se fondant dans les airs comme une ombre, passant tantôt derrière le feuillage des chênes, tantôt courant sur les rochers, tantôt se balançant aux pointes des buissons comme un fil de la Vierge, (c Edith I

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Edith 1 )) murmurèrent encore, ainsi qu'au jour de la séparation, ses lèvres agitées' par l'émotion de son cœur ; et cette fois, à travers le bruissement des feuilles, un faible écho lui renvoya ce nom. Il s'égarait dans ce songe, lorsque soudain, du pied des rochers qui surplombent la mer, s'éleva doloràso, bientôt accompagné par un chœur d'une gravité funèbre, l'arioso bel Aima attribué dans Lucia di Lammermoor au personnage de Ravenswood. Othon n'avait pas encore entendu l'opéra de Donizetti, ni lu le roman de Walter Scott. Malgré cela, il saisit aussitôt le sens de ce double adieu à la vie et à l'amour, dont la mélancolie l'enveloppa comme d'un suaire ; et se penchant au bord du précipice, il aperçut des pêcheurs italiens aux vareuses bariolées, côtoyant dans une petite barque les soubassements moussus de la falaise où ils accrochaient leurs filets.

C'était l'heure où l'aspect des choses se fond dans la douceur des premières teintes du crépuscule ; de la mer immobile et silencieuse les voix montaient pures dans les airs assoupis ; insensiblement de grands nuages envahissaient l'orient, tandis que sur un point de l'horizon le premier quartier de Phœbé en déchirait le voile avec des lueurs d'incendie lointain. Othon fixa ses regards vers l'ouest, mais plus loin que la mer, par delà l'Atlantique, là où il eût voulu

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suivre le sillage du navire qui emportait Edith, Edith et le passé, mais le corps seul de l'amante dont Tâme était venue ce soir retrouver Tamant sous les citronniers du cap Martin. N'était-ce pas elle qui, fantôme indécis, venait de passer près de lui, souriante, en le frôlant P. . . Le chant des pêcheurs s'éloignait par degrés ; il y eut un dernier point d'orgue ; et lorsque Le Gow n'entendit plus rien, dans une détente subite de ses nerfs il retrouva ses larmes, ses précieuses larmes qui avaient depuis longtemps déserté ses yeux devant la fièvre, et que lui ramenait comme de chères ombres le pathétique de l'art d'Orphée.

La première phase de son mal était close.

Aux accès de colère farouche de l'animal blessé à qui on enlève sa proie, succédait maintenant la simple nostalgie du poète, marquée par une langueur physique qui n'est jamais dangereuse à cet âge, et après laquelle naît enfin la haute philosophie de Don Juan.

Jointes à ses doctrines à la Duclos, les critiques de la princesse Véra contre la lâcheté qu'engendre habituellement l'amour aveuglç, achevèrent d'imprimer aux pensées de son jeune ami une nouvelle direction. Avec la conscience de son ambition déjà née, la préoccupation de ses études lui revint. Lorsque sa mère lui demanda s'il désirait une autre prolongation de congé :

C( J'ai hâte de reprendre la préparation de mon deuxième examen de lettres, répondit-il.

— Tu es donc guéri? interrogea Elisabeth en le baisant au front et le serrant contre son cœur comme si ellfe eût craint de le revoir déjà aimer une autre Edith.

— Peut-être ? » fit-il avec un discret sousentendu qui prouvait que, s'il renonçait à sa première conquête, il poursuivrait éternellement la joie d'en faire d'autres.

Le surlendemain, après de tendres adieux à la princesse Kodzé, à la villa Véra et à tous les points du littoral qui lui parlaient d'Edith, il reprenait sans contrainte la vie de collège, de laquelle il semblait qu'il dût être profondément déshabitué.

Un soir, après avoir relu dans sa petite chambre le douzième chant de VÉnéïde : « Et moi aussi, réfléchit-il, j'ai vécu le poème de Didon, mais je ne suis pas une femme. Désormais le rôle d'Enée ne doit-il pas plutôt être le mien? » Et, sur cette résolution, il s'endormit d'un sommeil sans rêves, dont l'exceptionnelle agitation de ses vacances lui avait trop fait perdre depuis longtemps la réconfortante douceur.

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